[Note 45: Rien ne nous semble plus funeste et ridicule que de

vouloir, comme cela n'arrive que trop souvent aujourd'hui,

imposer aux architectes autre chose que des programmes; rien

ne donne une plus triste idée de l'état des arts et de ceux

qui les professent, que de voir les artistes accepter toutes

les extravagances imposées par des personnes étrangères à la

pratique, sous le prétexte qu'elles payent. Les tailleurs

ont, à ce compte, plus de valeur morale que beaucoup

d'architectes; car un bon tailleur, si on lui commande un

habit ridicule, dira: «Je ne puis vous faire un vêtement qui

déshonorerait ma maison et qui ferait rire de vous.» Ce mal

date d'assez loin déjà, car notre bon Philibert Delorme

écrivait, vers 1575: «...Je vous advertiray, que depuis

trente cinq ans en ça, et plus, j'ay observé en divers lieux,

que la meilleure partie de ceux qui ont faicts ou voulu faire

bastiments, les ont aussi soubdainement commencez, que

légèrement en avoient délibéré: dont s'en est ensuivy le plus

souvent repentance et dérision, qui toujours accompagnent les

mal advisez: de sorte que tels pensans bien entendre ce

qu'ils vouloient faire, ont veu le contraire de ce qui se

pouvoit et devoit bien faire. Et si par fortune ils

demandoient à quelques uns l'advis de leur délibération et

entreprinse, c'estoit à un maistre maçon, ou à un maistre

charpentier, comme l'on a accoutumé de faire, ou bien à

quelque peintre, quelque notaire, et autres qui se disent

fort habiles, et le plus souvent n'ont gueres meilleur

jugement et conseil que ceux qui le leur demandent...

Souventes fois aussi j'ay veu de grands personnages qui se

sont trompez d'eux-mêmes, pour autant que la plupart de ceux

qui sont auprès d'eux, jamais ne leur veulent contredire,

ains comme désirant de leur complaire, ou bien à faulte

qu'ils ne l'entendent, respondent incontinent tels mots,

_C'est bien dict, monsieur; c'est une belle invention, cela

est fort bien trouvé, et montrez bien que vous avez très bon

entendement; jamais ne sera veu une telle oeuvre au monde_.

Mais les fascheux pensent tout le contraire, et en discourent

par derrière, peult-être ou autrement. Voilà comment

plusieurs seigneurs se trompent et sont contentez des leurs.»

Nous pourrions citer les six premiers chapitres tout entiers

du traité de Philibert Delorme; nous y renvoyons nos lecteurs

comme à un chef-d'oeuvre de bon sens, de raison, de sagesse

et d'honnêteté.]

[Note 46: Ces grandes salles étaient habituellement dallées;

on les lavait chaque jour, et des gargouilles étaient

réservées pour l'écoulement de l'eau. «Le sang des victimes

s'écoulait de toute part et ruisselait par les ouvertures

(rigel-stein) pratiquées vers le seuil des portes.» (_Les

Niebelungen_, 35e aventure.)]

CONSTRUCTIONS MILITAIRES. Entre les constructions militaires des

premiers temps du moyen âge et les constructions romaines, on ne peut

constater qu'une perfection moins grande apportée dans l'emploi des

matériaux et l'exécution; les procédés sont les mêmes; les courtines et

les tours ne se composent que de massifs en blocages revêtus d'un

parement de moellon menu ou d'un très-petit appareil. Il semble que les

Normands les premiers aient apporté, dans l'exécution des ouvrages

militaires, certains perfectionnements inconnus jusqu'à eux et qui

donnèrent, dès le XIe siècle, une supériorité marquée à ces

constructions sur celles qui existaient sur le sol de l'Europe

occidentale. L'un de ces perfectionnements les plus notables, c'est la

rapidité avec laquelle ils élevaient leurs forteresses. Guillaume le

Conquérant couvrit en peu d'années l'Angleterre et une partie de la

Normandie de châteaux forts en maçonnerie, exécutés avec une parfaite

solidité, puisque nous en trouvons un grand nombre encore debout

aujourd'hui. Il est à croire que les Normands établis sur le sol

occidental employèrent les procédés usités par les Romains, c'est-à-dire

les réquisitions, pour bâtir leurs forteresses, et c'est, dans un pays

entièrement soumis, le moyen le plus propre à élever de vastes

constructions qui ne demandent que des amas très-considérables de

matériaux et beaucoup de bras. On ne trouve, d'ailleurs, dans les

constructions militaires primitives des Normands, aucune trace d'art:

tout est sacrifié au besoin matériel de la défense. Ces sortes de

bâtisses n'ont rien qui puisse fournir matière à l'analyse; elles n'ont

d'intérêt pour nous qu'au point de vue de la défense, et, sous ce

rapport, leurs dispositions se trouvent décrites dans les articles

ARCHITECTURE MILITAIRE, CHÂTEAU, DONJON, TOUR.

Ce n'est guère qu'à la fin du XIIe siècle que l'on voit employer des

procédés de construction particuliers aux ouvrages défensifs, composant

un art à part. Aux blocages massifs opposant une résistance égale et

continue, on substitue des points d'appui réunis par des arcs de

décharge et formant ainsi, dans les courtines comme dans les tours, des

parties plus résistantes que d'autres, indépendantes les unes des

autres, de façon à éviter la chute de larges parties de maçonnerie, si

on venait à les saper. C'est alors aussi que l'on attache une grande

importance à l'assiette des ouvrages militaires, que les constructeurs

choisissent des sols rocheux difficiles à entamer par la sape, et qu'ils

taillent souvent le rocher même pour obtenir des escarpements

indestructibles; c'est qu'en effet, pendant les grands siéges entrepris

à cette époque, notamment par Philippe-Auguste, la sape et la mine

étaient les moyens les plus ordinaires employés pour renverser les

murailles (voy. SIÉGE).

Un des bas-reliefs qui décorent la façade occidentale de

Notre-Dame-la-Grande à Poitiers, et qui date du commencement du XIIe

siècle, nous représente déjà des murs de ville composés d'arcs de

décharge portant sur des contre-forts extérieurs peu saillants (141).

Mais il ne faut pas trop s'arrêter à ces représentations de monuments

qui ne sont pas toujours conformes à la réalité. Les arcs de décharge,

lorsqu'ils existent, sont habituellement apparents à l'intérieur des

murailles pour porter le chemin de ronde et masqués par le parement

extérieur. Le simple bon sens indiquait, en effet, que les arcs de

décharge vus à l'extérieur marquaient aux assiégeants les points où il

fallait attacher la sape et que la saillie des contre-forts cachait les

pionniers. On doit donc prendre l'exemple ci-dessus comme la figure

retournée de la muraille pour les besoins de la décoration sculpturale.

L'esprit que nous voyons déployer par les constructeurs français, vers

la fin du XIIe siècle, dans les édifices religieux et civils, se

retrouve dans les édifices militaires: ils songent à remplacer les

forces passives de la construction romaine par des forces actives; mais,

dans l'architecture militaire, il ne s'agit pas seulement de résister

aux agents extérieurs, aux lois naturelles de la pesanteur, il faut

opposer une résistance à la main destructive des hommes. La logique des

artistes qui développent l'art de l'architecture au moyen âge, et le

font sortir de l'ornière romane, est rigoureuse; nous avons eu

l'occasion de le démontrer à nos lecteurs dans les deux premières

parties de cet article; on comprendra que cet esprit logique et vrai

trouvait une belle occasion de s'exercer dans la construction des

édifices militaires, où tout doit être sacrifié au besoin de se

défendre. La sape et la mine pratiquées au moyen des étançonnements

auxquels on mettait le feu étant le principe d'attaque le plus ordinaire

au XIIe siècle, il fallait opposer à ce principe un système capable de

rendre inutiles les travaux des assaillants. Si donc (142) nous

construisons une tour conformément au plan A, et que les mineurs

viennent s'attacher sur deux points rapprochés de la paroi extérieure et

pratiquent les deux trous BC en les étançonnant avec des potelets,

lorsqu'ils mettront le feu à ces potelets, toute la partie EF de la tour

tombera en dehors et l'ouvrage sera détruit; mais si, en employant le

même cube de matériaux et en occupant la même surface de pleins, nous

avons le soin d'élever, au lieu d'un mur plein, une suite de niches

comprises entre des contre-forts intérieurs, comme l'indique le plan G,

il y a chance égale pour que le mineur tombe au-dessous d'un vide au

lieu de tomber sous un plein, et alors son travail d'étançonnements

incendiés ne produit pas de résultats; mais s'il s'attache sous un

plein, celui-ci offrant une épaisseur plus grande que dans le plan A,

son travail devient plus long et plus difficile; les renfoncements H

permettent d'ailleurs de contre-miner, s'il travaille au-dessous de ces

niches. De plus, les niches H peuvent être étançonnées elles-mêmes, à

l'intérieur, de façon à rendre la chute d'une portion de la tour

impossible, en admettant même que les trous de mine aient été faits en I

et en K, sous les piédroits. Ainsi, déjà vers la fin du XIIe siècle,

avec un cube de matériaux égal à celui employé précédemment, et même

moindre, les constructeurs militaires étaient arrivés à donner une

assiette beaucoup plus forte à leurs ouvrages. De plus, les

constructeurs noyaient, dans l'épaisseur des maçonneries, de fortes

pièces de bois chevillées entre elles par des chevilles de fer, afin de

cercler leurs tours à différentes hauteurs. Le principe était excellent,

mais le moyen très-mauvais; car ces pièces de bois, complétement

dépourvues d'air, s'échauffaient rapidement et pourrissaient. Plus tard

on s'aperçut de la destruction très-prompte de ces bois, et on y suppléa

par des chaînages composés de crampons de fer scellés entre deux lits

d'assises (voy. CHAÎNAGE).

Il est une remarque que chacun peut faire et qui ne laisse pas d'être

intéressante. Les mortiers employés généralement, pendant le XIIe siècle

et le commencement du XIIIe, dans les églises et la plupart des

constructions religieuses, sont mauvais, manquent de corps, sont

inégalement mélangés, souvent même le sable fait défaut et paraît avoir

été remplacé par de la poussière de pierre; tandis que les mortiers

employés dans les constructions militaires à cette époque, comme avant

et après, sont excellents et valent souvent les mortiers romains; il en

est de même des matériaux. Les pierres employées dans les fortifications

sont d'une qualité supérieure, bien choisies et exploitées en grand;

elles accusent, au contraire, une grande négligence ou une triste

économie dans la plupart des constructions religieuses. Évidemment les

seigneurs laïques, lorsqu'ils faisaient bâtir des forteresses, avaient

conservé la méthode romaine de réquisitions et d'approvisionnements que

les abbés ou les évêques ne voulaient ou ne pouvaient pas maintenir. Il

semblerait que les seigneurs normands eussent été les premiers à

réorganiser le système de travail de bâtiments employé par les

Romains[47], et leur exemple avait été suivi dans toutes les provinces

du nord et de l'ouest. L'enthousiasme produit de grandes choses, mais il

est de peu de durée. C'était un sentiment de réaction contre la barbarie

qui avait fait élever les églises abbatiales et les vastes bâtiments qui

les entouraient, c'était un désir de liberté et un mouvement de foi qui

avaient fait élever les cathédrales (voy. CATHÉDRALE); mais, ces moments

d'effervescence passés, les abbés comme les évêques ne trouvaient plus

qu'un dévouement refroidi; par suite, des négligences ou des tromperies

dans l'exécution des travaux. Avec la noblesse laïque, il n'en pouvait

pas être ainsi; on ne demandait pas aux paysans du dévouement, on

exigeait d'eux des corvées régulièrement faites, sous une surveillance

inflexible. Cette méthode était certainement meilleure pour exécuter

régulièrement des travaux considérables. Aussi ne devons-nous pas être

surpris de cette haine transmise de génération en génération chez nous

contre les forteresses féodales, et de l'affection que les populations

ont conservée à travers les siècles pour leurs cathédrales. À la fin du

dernier siècle, on a certes détruit beaucoup d'églises, surtout

d'églises conventuelles, parce qu'elles tenaient à des établissements

féodaux; mais on a peu détruit de cathédrales, tandis que tous les

châteaux, sans exception, ont été dévastés, beaucoup même avaient été

ruinés sous Louis XIII et Louis XIV. Pour nous constructeurs, qui

n'avons ici qu'à constater des faits dont chacun peut tirer des

conséquences suivant sa manière devoir les choses, nous sommes obligés

de reconnaître qu'au point de vue du travail matériel on trouve, dans

les forteresses du moyen âge, une égalité et une sûreté d'exécution, une

marche régulière et une attention qui manquent dans beaucoup de nos

édifices religieux.

Dans la construction des églises, on remarque des interruptions, des

tâtonnements, des modifications fréquentes aux projets primitifs; ce qui

s'explique par le manque d'argent, le zèle plus ou moins vif des

évêques, des chapitres ou des abbés, les idées nouvelles qui

surgissaient dans l'esprit de ceux qui ordonnaient et payaient

l'ouvrage. Tout cela est mis bénévolement sur le compte de l'ignorance

des maîtres des oeuvres, de la faiblesse de leurs moyens

d'exécution[48]. Mais quand un seigneur puissant voulait faire

construire une forteresse, il n'était pas réduit à solliciter les dons

de ses vassaux, à réchauffer le zèle des tièdes et à se fier au temps et

à ses successeurs pour terminer ce qu'il entreprenait. C'était de son

vivant qu'il voulait son château, c'était en vue d'un besoin pressant,

immédiat. Rien ne coûte à Richard Coeur-de-Lion quand il veut élever la

forteresse des Andelis, le château Gaillard, ni les usurpations, ni les

sacrifices, ni les violences, ni l'argent; il commence l'édification de

la place, malgré l'archevêque de Rouen, bien que la ville d'Andeli lui

appartînt. La Normandie est déclarée en interdit, à l'instigation du roi

de France. L'affaire est portée aux pieds du pape, qui conclut à une

indemnité en faveur du prélat et lève l'interdit. Mais pendant ces

protestations, ces menaces, ces discussions, Richard ne perd pas une

journée; il est là, surveillant et activant les ouvriers; sa forteresse

s'élève, et en un an elle est construite, et bien construite, la

montagne et les fossés taillés, la place en état complet de défense, et

l'une des plus fortes du nord de la France. Quand Enguerrand III fit

élever le château de Coucy, c'était dans la prévision d'une lutte

prochaine et terrible avec son suzerain. Un mois de retard pouvait faire

échouer ses projets ambitieux; aussi peut-on voir encore aujourd'hui que

les énormes travaux exécutés sous ses ordres furent faits avec une

rapidité surprenante, rapidité qui ne laisse passer aucune négligence.

De la base au fait, ce sont les mêmes matériaux, le même mortier, bien

mieux, les mêmes marques de tâcherons; nous en avons compté, sur les

parements encore visibles, près d'une centaine. Or chaque marque de

tâcheron appartient à un tailleur de pierre, comme encore aujourd'hui en

Bourgogne, en Auvergne, dans le Lyonnais, etc.[49] Cent tailleurs de

pierre, de nos jours, donnent les proportions suivantes dans les autres

corps d'ouvriers, en supposant une construction semblable à celle

d'Enguerrand III:

Tailleurs de pierre 100

Traceurs, appareilleurs, souffleurs 20

Bardeurs, pinceurs, poseurs 100

Terrassiers, manoeuvres, corroyeurs 200

Maçons et aides 200

Pour approvisionner les chantiers:

Carriers et chaufourniers 100

Tireurs de sable 25

Charretiers et aides 50

Total 795

Soit, nombre rond. 800

Huit cents ouvriers occupés à la maçonnerie seulement supposent un

nombre à peu près égal de charpentiers, serruriers, plombiers,

couvreurs, paveurs, menuisiers et peintres (car tous les intérieurs du

château de Coucy étaient peints sur enduit frais). On peut donc admettre

que seize cents ouvriers au moins ont travaillé à la construction de

cette forteresse. Et si nous examinons l'édifice: l'égalité de la pose

et de la taille, la parfaite unité de la conception dans son ensemble et

dans ses détails, l'uniformité des profils, indiquent une promptitude

d'exécution qui rivalise avec ce que nous voyons faire de nos jours. Une

pareille activité aboutissant à des résultats aussi parfaits sous le

rapport de l'exécution ne se trouve qu'exceptionnellement dans les

constructions religieuses, comme, par exemple, à la façade de Notre-Dame

de Paris, dans les soubassements de la cathédrale de Reims, dans la nef

de la cathédrale d'Amiens. Mais ce sont des cas particuliers, tandis que

dans les forteresses du moyen âge, du XIIe au XVe siècle, on retrouve

toujours la trace de cette hâte en même temps qu'une exécution

excellente, des plans bien conçus, des détails étudiés, nul tâtonnement,

nulle indécision.

Prenons, par exemple, une des tours d'angle du château de Coucy, qui ont

chacune 15 mètres de diamètre hors oeuvre, non compris les talus

inférieurs. Chacune de ces tours renferme cinq étages, plus l'étage de

combles. L'étage inférieur, dont le sol est un peu au-dessus du sol

extérieur, est voûté en calotte entre des murs d'une épaisseur de 3m,50

c. environ, plus le talus. Au-dessus de cet étage, qui n'est qu'une cave

destinée aux provisions, s'élève un étage voûté en arcs d'ogive, à six

pans intérieurement. Les autres étages sont fermés par des planchers.

Voici (143) les plans superposés des étages au-dessus de la cave. Les

piles de l'hexagone sont alternativement posées, pleins sur vides, de

sorte qu'en coupe perspective nous voyons que les pieds-droits s'élèvent

sur les clefs des arcs en tiers-point formant niches d'une pile à

l'autre, ainsi que l'indique la fig. 144. Cette construction évite le

déliaisonnement qui peut se produire et se produit ordinairement dans un

cylindre renfermant des niches percées les unes au-dessus des autres;

elle permet aussi d'ouvrir des meurtrières se chevauchant et découvrant

tous les points de l'horizon. Nous supposons détruite la voûte de

l'étage inférieur au-dessus de la cave, afin de laisser voir l'ensemble

de la construction. On ne peut descendre dans cette cave que par l'oeil

percé au sommet de la voûte. On comprend comment une pareille

construction, reposant sur un massif plein et sur un étage inférieur

dont les murs cylindriques sont très-épais et renforcés par un talus

extérieur, s'épaulant à chaque étage par le moyen des piles chevauchées,

devait défier tous les efforts de la sape; car, pour faire tomber une

tour ainsi bâtie, il eût fallu saper la moitié de son diamètre, ce qui

n'était pas facile à exécuter au sommet d'un escarpement, et en présence

d'une garnison possédant des issues souterraines sur les dehors.

Examinons maintenant la construction du donjon de Coucy, bâti par

Enguerrand III vers 1225. C'est un cylindre de plus de 30 mètres de

diamètre hors oeuvre sur une hauteur de 60 mètres. Il comprend trois

étages voûtés de 13 mètres de hauteur chacun et une plate-forme

crénelée. Le sol du rez-de-chaussée est à 5 mètres au-dessus du fond du

fossé, et depuis ce sol intérieur jusqu'au dallage du fossé, le cylindre

s'empatte en cône. La maçonnerie, pleine dans la hauteur des deux étages

inférieurs, a 5m,50 c. d'épaisseur et est encore consolidée par des

piles intérieures formant douze contre-forts portant les retombées des

voûtes (voy. DONJON).

La fig. 145 donne la coupe perspective de cette énorme tour. Les niches

inférieures sont étrésillonnées à moitié de leur hauteur par des arcs A

formant des réduits relevés au-dessus du sol, propres au classement des

armes et engins. Au premier étage, les niches entre les contre-forts

s'élèvent jusqu'à la voûte, et leurs arcs en sont les formerets. Au

second étage, la construction pouvait être plus légère; aussi le

cylindre se retraite à l'intérieur pour former une galerie relevée B

permettant à un très-grand nombre de personnes de se réunir dans la

salle supérieure. Mais il faut expliquer la construction remarquable de

cette galerie. En plan, le quart de cet étage du donjon présente la fig.

146. Sur les douze piles AB portent les arcs doubleaux de tête C tenant

lieu de formerets à la grande voûte centrale D. Ces piles AB ont leurs

deux parements latéraux parallèles. Des points _b_ sont bandés d'autres

arcs doubleaux G parallèles aux arcs C, mais plus ouverts, et dont les

naissances viennent pénétrer les surfaces biaises des piles. Sur les

arcs doubleaux C et G sont bandés des berceaux en tiers-point EF.

D'autres berceaux IK parallèles aux côtés L du polygone à vingt-quatre

côtés viennent reposer sur les pieds-droits _e_, sur les faces M et sur

les cornes en encorbellement O. La coupe perspective, vue du point P,

donne la fig. 146 bis, qui explique les pénétrations des arcs et

berceaux dans ces surfaces verticales biaises.

Le plan 146 et la coupe perspective 146 bis font assez voir qu'au

commencement du XIIIe siècle les architectes s'étaient familiarisés avec

les combinaisons les plus compliquées de voûtes, et qu'ils savaient

parfaitement en varier les dispositions en raison des besoins. Ce ne

sont plus là les constructions religieuses. Ces contre-forts qui

s'évasent pour se relier puissamment au cylindre extérieur et l'épauler

au moyen des berceaux IK du plan 146, indiquent une observation

très-savante des effets qui peuvent se produire dans d'aussi vastes

constructions; et, en effet, bien que l'ingénieur Métézau ait chargé un

fourneau de mine au centre du donjon pour le faire sauter, il ne put

parvenir qu'à lancer les voûtes en l'air et à lézarder la tour sur trois

points de son diamètre sans la renverser. L'énorme cylindre produisit

l'effet d'un tube chargé de poudre et lançant les voûtes comme de la

mitraille. Cette galerie supérieure porte un large chemin de ronde D

(voy. la fig. 145) à ciel ouvert, et la voûte centrale était couverte en

plomb.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 21 / 35 段