Ainsi, par exemple (127): soit une pile A de rez-de-chaussée destinée à

porter des voûtes, on établissait sur cette pile deux ou trois assises B

formant encorbellement sur les quatre faces; on obtenait ainsi un repos

C. Aux angles, on posait des sommiers D suivant les diagonales du carré,

pour recevoir les claveaux E des arcs ogives de la voûte; au centre, on

continuait d'élever librement la pile G recevant les planchers

supérieurs, puis on fermait en moellon les remplissages H des voûtes.

Les sommiers de ces voûtes, non plus que ses remplissages, ne recevaient

aucune charge, et le massif garnissant les reins ne faisait

qu'étrésillonner les piles. Craignant l'action des poussées au

rez-de-chaussée sur des murs qui n'étaient pas toujours munis de

contre-forts, les constructeurs établissaient souvent de très-puissants

encorbellements le long de ces murs, pour diminuer d'autant les poussées

et reporter leur résultante en plein mur ou même sur le parement

intérieur de ces murs. Sur ces encorbellements, ils pouvaient alors se

permettre de poser des arcs surbaissés, afin de prendre moins de

hauteur. Renonçant aux voûtes d'arêtes ou en arcs d'ogive sur les grands

arcs A perpendiculaires aux murs (128), ils montaient des tympans

verticaux B jusqu'au niveau de l'extrados de la clef de ces arcs A; puis

ils bandaient, sur ces tympans, des berceaux C surbaissés eux-mêmes. Par

ce moyen, ils arrivaient à voûter de grands espaces sans prendre

beaucoup de hauteur et sans faire descendre les naissances des arcs

assez bas pour gêner le passage. En multipliant et rapprochant ces arcs,

ils pouvaient remplacer les voûtains C par des dalles formant plafond,

posées sur des pannes en pierre (si les matériaux s'y prêtaient), ainsi

que le fait voir la fig. 129. Ces pannes étaient munies de feuillures,

de façon à présenter leur surface supérieure au niveau de l'aire du

dallage, comme l'indique la ligne ponctuée EF. Ces méthodes de bâtir se

conservèrent très-tard sans modifications sensibles, car nous voyons

encore des constructions du XVe siècle qui reproduisent ces dispositions

sévères, grandioses et simples. Le plus bel exemple que nous

connaissions de ces constructions civiles dans lesquelles les

encorbellements jouent un rôle très-important est le château de

Hoh-Koenigsbourg près Schelestadt[39]. On pourrait prendre les salles

principales de ce château pour des constructions du XIIIe siècle, tandis

qu'elles ne furent bâties qu'au XVe siècle. Mais l'Alsace avait

conservé, surtout dans l'architecture civile, les anciennes traditions

de la bonne époque gothique. Le bâtiment principal du château de

Hoh-Koenigsbourg, adossé au rocher (130), ne se compose que de

contre-forts intérieurs avec mur extérieur fort mince du côté des cours.

Il contient quatre étages; le rez-de-chaussée, qui servait de cuisines,

est voûté en berceau surbaissé reposant sur des arcs très-plats en

moellon, bandés d'une pile à l'autre. Le premier étage est plafonné au

moyen de grandes plates-bandes appareillées soulagées par de puissants

corbeaux; entre les plates-bandes, les parallélogrammes restant vides

sont bandés en moellon. Le second étage est couvert par un plancher en

bois dont les poutres maîtresses portent sur des corbeaux engagés dans

les piles. Le troisième étage est voûté en berceau plein-cintre reposant

sur des plates-bandes et sur de larges encorbellements disposés comme

ceux du premier. Cette voûte supérieure portait une plate-forme ou

terrasse couverte en dalles. La coupe perspective (fig. 130) donne

l'ensemble de cette singulière construction. Il faut dire que les

matériaux du pays (grès rouge) se prêtent à ces hardiesses; on ne

pourrait, avec nos matériaux calcaires des bassins de la Seine, de

l'Oise ou de l'Aisne, se permettre l'emploi de linteaux aussi minces et

d'une aussi grande portée[40]. Mais dans l'architecture civile et

militaire, plus encore que dans l'architecture religieuse, la nature des

matériaux eut une influence très-marquée dans l'emploi des moyens de

construction: cet exemple en est une preuve. Les plates-bandes

longitudinales entre les contre-forts et celles transversales d'un

contre-fort à l'autre sont appareillées en _coupes_. Si nous faisons une

section longitudinale sur ce bâtiment, chaque travée nous donne la fig.

131[41]. On ne peut se faire une idée de la grandeur magistrale de ces

bâtiments si on ne les a vus. Ici, rien n'est accordé au luxe; c'est de

la construction pure, et l'architecture n'a d'autre forme que celle

donnée par l'emploi judicieux des matériaux; les points d'appui

principaux et les linteaux sont seuls en pierre de taille; le reste de

la bâtisse est en moellon enduit. Nous avouons que cette façon de

comprendre l'architecture civile a pour nous un attrait particulier. Il

faut dire que le château de Hoh-Koenigsbourg est bâti sur le sommet

d'une haute montagne, huit mois de l'année au milieu des neiges et des

brouillards, et que, dans une pareille situation, il eût été fort

ridicule de chercher des formes architectoniques qui n'eussent pu être

appréciées que par les aigles et les vautours; que l'aspect sauvage de

ces constructions est en parfaite harmonie avec l'âpreté du lieu.

À ce propos, nous nous permettrons une observation qui ne manque pas

d'importance. Nous croyons être les premiers appréciateurs de ce qu'on

appelle le _pittoresque_, parce que, depuis le XVIIe siècle, on ne

trouvait plus de beautés que dans les parcs plantés à la française, dans

les bâtiments alignés et symétriques, dans les terrasses revêtues de

pierres et les cascades doublées de plomb. Sans nier la valeur de cette

nature arrangée par l'art, il faut reconnaître cependant que la nature

livrée à elle-même est plus variée, plus libre, plus grandiose et

partant plus réellement belle. Un seigneur de la cour de Louis XIV ou de

Louis XV préférait de beaucoup les parcs de Versailles ou de Sceaux aux

aspects sauvages des gorges des Alpes ou des Pyrénées; le duc de

Saint-Simon, qui n'avait aucun emploi à la cour, aimait mieux demeurer

dans un appartement étroit et sombre à Versailles que de vivre dans sa

charmante résidence de la Ferté. Or nos seigneurs du moyen âge étaient

au contraire sensibles à ces beautés naturelles, ils les aimaient parce

qu'ils vivaient au milieu d'elles. Sans parler de l'appréciation

très-vive de la nature que l'on trouve dans les nombreux romans du moyen

âge, nous voyons que les châteaux, les manoirs, les abbayes sont

toujours situés de manière à faire jouir leurs habitants de l'aspect des

sites qui les entourent. Leur construction s'harmonise avec les

localités; sauvage et grandiose dans les lieux abrupts, élégante et fine

au pied de riants coteaux, sur les bords des rivières tranquilles, au

milieu de plaines verdoyantes. Dans les habitations, les vues sur les

points les plus pittoresques sont toujours ménagées avec art et de façon

à présenter des aspects imprévus et variés. Il faut donc, lorsqu'on

étudie les constructions civiles du moyen âge, avoir égard au lieu, à la

nature du climat, au site, car tout cela exerçait une influence sur le

constructeur. Tel bâtiment qui est convenablement disposé et construit

en plaine, dans une contrée douce et tranquille d'aspect, serait

ridicule au sommet d'un rocher sauvage, entouré de précipices. Tel

autre, par son caractère sévère, brutal même, semble tenir au sol désolé

sur lequel il s'élève, mais paraîtrait difforme et grossier entouré de

prairies et de vergers. Ces hommes barbares, au dire de plusieurs,

étaient donc sensibles aux beautés naturelles, et leurs habitations

reflétaient, pour ainsi dire, ces divers genres de beauté, se mettaient

en harmonie avec elles. Nous qui sommes civilisés et qui prétendons

avoir inventé le _pittoresque_, nous élevons des pavillons élégants sur

quelque site agreste qui semble destiné à porter une forteresse, et nous

bâtissons des constructions massives au bord d'un ruisseau courant à

travers des prés. Ceci nous ferait croire que ces barbares du moyen âge

aimaient et comprenaient la nature, sans en faire autrement de bruit, et

que nous, qui la vantons à tout propos, en prose et en vers, nous la

regardons d'un oeil distrait, sans nous laisser pénétrer par ses

beautés. Les siècles sont comme les individus, ils veulent toujours

qu'on les croie doués des qualités qui leur manquent et se soucient

médiocrement de celles qu'ils possèdent. Tout le monde se battait pour

la religion au XVIe siècle, et les neuf dixièmes des combattants, d'une

part comme de l'autre, ne croyaient même pas en Dieu. On se piquait de

chevalerie et de belles manières au XVIIe siècle, et les esprits se

tournaient très-fort, à cette époque déjà, vers les idées positives et

la satisfaction des besoins matériels. On ne parlait, au XVIIIe siècle,

que de _vertu_, de _nature_, de _douce philosophie_, quand la vertu

n'était guère de mise, qu'on observait la nature à travers les vitres de

son cabinet, et qu'en fait de douce philosophie on ne pratiquait que

celle appuyée sur un bien-être assuré pour soi et ses amis.

Revenons à nos bâtisses... Le système de constructions en encorbellement

était fort en vogue, dès le XIIe siècle, dans les bâtiments civils;

c'est qu'en effet il est économique et présente quantité de ressources,

soit pour soutenir des planchers, pour éviter de fortes épaisseurs de

murs et des fondations considérables, recevoir des charpentes, porter

des saillies, obtenir des surfaces plus étendues dans les étages

supérieurs des bâtiments qu'à rez-de-chaussée, trouver des dégagements,

des escaliers de communication d'un étage à un autre, offrir des abris,

etc. C'était encore une application de ce principe des architectes du

moyen âge, consistant à employer des forces agissantes au lieu de forces

passives; car un encorbellement est une bascule qui demande un

contre-poids pour conserver la fonction qu'on prétend lui donner. Les

encorbellements ont l'avantage de ne pas produire des poussées, toujours

difficiles à maintenir dans des constructions composées, comme toute

habitation, de murs peu épais se coupant irrégulièrement, suivant la

destination des pièces. Ils prennent moins de hauteur que les arcs, ou

peuvent neutraliser leur poussée en avançant les sommiers en dehors des

parements des murs, ce qu'il est facile de démontrer.

Soit AB (132) l'ouverture d'une salle dont le plancher sera supporté par

des arcs, ainsi que le font voir les fig. 128 et 129; AC, BD,

l'épaisseur des murs; CE, la hauteur entre planchers. Si nous bandons

des arcs GF venant pénétrer dans les murs, en admettant même que nous

ayons une forte charge en K, il y a lieu de croire que nous exercerons

une telle poussée de G en H que le mur bouclera en dehors, car la

résistance de frottement du lit GH ne sera pas suffisante pour empêcher

un glissement; s'il n'y a pas de glissement, la longueur GH n'est pas

telle que le lit ne puisse s'ouvrir en dehors et s'épauffrer en dedans,

ainsi qu'il est figuré en I, effet qui produira le bouclement du mur et,

par suite, la chute des arcs. Mais si nous avons un sommier

très-saillant L et deux assises en encorbellement MN, en supposant une

charge raisonnable K', nous pourrons résister au glissement par un lit

LO beaucoup plus étendu et par un frottement plus considérable; la

courbe des pressions exercée par l'arc venant pénétrer le lit LO en P

trouvera là une résistance qui se résoudra en une ligne PR, plus ou

moins inclinée en raison inverse du plus ou moins de poids de la charge

K' supérieure. Si cette charge est très-puissante, du point R la

résultante des poussées pourra devenir verticale et tomber en dedans du

parement intérieur du mur, ou peu s'en faudra; c'est tout ce que l'on

doit demander. Le constructeur a le soin, dans ce cas, de placer au

moins une assise ayant son parement intérieur vertical à l'aplomb de la

rencontre de l'arc avec le sommier en encorbellement, car il augmente

ainsi la résistance à la poussée par le frottement de deux lits de

pierres, tandis que s'il ne mettait qu'une seule assise en

encorbellement sous le sommier, comme nous l'avons tracé en S, il

n'aurait à opposer à la poussée que la résistance du lit TV, et le

bouclement du mur pourrait se produire en Y comme il se produit en H'.

Lorsque les constructeurs ne peuvent donner à leur encorbellement, par

une cause quelconque, la hauteur de trois ou quatre assises, alors ils

se procurent des pierres très-résistantes et (133) ils les posent assez

en saillie, comme l'indique la coupe A, pour que la courbe des pressions

de l'arc tombe en B en dedans du parement intérieur du mur; alors la

pierre A tend à basculer, ils la soulagent par une faible saillie C; son

mouvement de bascule décrirait une portion de cercle dont D est le

centre. Pour résister à ce mouvement de bascule, il y a la charge E,

plus le remplissage F en maçonnerie. Ne pouvant basculer,

l'encorbellement A ne tend plus qu'à glisser de B en G. Or il s'agit de

rendre le frottement assez puissant sur ce lit DG au moyen de la charge

verticale E pour empêcher ce glissement. Les encorbellements possèdent

donc deux propriétés: le soulagement des portées au moyen des bascules

arrêtées par les charges en queue, et l'action de résistance aux

poussées obliques par l'augmentation des surfaces de frottement.

On reconnaît donc que, dans tous les cas, les constructeurs du moyen âge

emploient les résistances actives, c'est-à-dire le système d'équilibre,

au lieu du principe des résistances passives de la construction romaine.

Comme toujours, d'ailleurs, ces constructeurs poussent les conséquences

d'un principe admis jusqu'à ses dernières limites; ils ne semblent pas

connaître ces impossibilités que notre art moderne oppose, sous forme de

_veto_ académique, aux tentatives hardies. La construction, pour eux,

n'est pas cette science qui consiste à dire: «Voici les règles, voici

les exemples, suivez-les, mais ne les franchissez pas.» Au contraire, la

science, pour eux, dit: «Voici les principes généraux, ils sont larges,

ils n'indiquent autre chose que des moyens. Dans l'application,

étendez-les autant que la matière et votre expérience vous le

permettent; nous ne vous demandons que de rester fidèles à ces principes

généraux: d'ailleurs, tout est possible à celui qui les sait appliquer.»

Est-ce là un art stationnaire, hiératique, étranger à l'esprit moderne,

comme on a prétendu si longtemps nous le faire croire? Est-ce

rétrograder que de l'étudier, de s'en pénétrer? Est-ce la faute de cet

art si beaucoup n'en traduisent que l'apparence extérieure, en

compromettent le développement par des pastiches maladroits?

Imputons-nous à l'antiquité les mauvaises copies de ses arts? Pourquoi

donc faire retomber sur les arts du moyen âge en France les fausses

applications qu'on a pu en faire, soit en Italie avant la renaissance,

soit chez nous de notre temps? Depuis le moment où il a été admis qu'il

n'y avait d'architecture qu'en Italie, que les architectes ont été,

comme des moutons marchant sur les pas les uns des autres, étudier leur

art dans cette contrée, l'enseignement académique n'a voulu voir le

moyen âge que là. Or les édifices du moyen âge en Italie sont, au point

de vue de la structure, des bâtisses médiocrement entendues. Presque

toujours ce ne sont que des constructions dérivées de l'antiquité

romaine, revêtues d'une assez méchante enveloppe empruntée aux arts du

Nord ou de l'Orient. À coup sûr, ce n'est pas là ce qu'il faut aller

étudier au delà des monts. Comme construction, on n'y trouve ni

principes arrêtés, ni suite, mais un amas désordonné de traditions

confuses, des influences qui se combattent, un amour barbare pour le

luxe à côté d'une impuissance évidente[42]. Qu'est-ce que les basiliques

de Rome, par exemple, reconstruites la plupart au XIIIe siècle, si on

les compare aux édifices élevés chez nous à cette époque? De mauvais

murs de brique, mal maçonnés sur des tronçons et des chapiteaux arrachés

à des monuments antiques. Dans ces bâtisses barbares, où est l'art, où

est l'étude? Si nous les considérons avec respect et curiosité, n'est-ce

pas parce qu'elles nous présentent les dépouilles d'édifices

magnifiques? Si nous nous émerveillons devant de riches joyaux pillés

dans un palais, est-ce le pillard qui excite notre admiration? Soyons

donc sincères, et mettons les choses à leur vraie place. Si les Romains

du moyen âge trouvaient un sol couvert de débris antiques; si, au XIIIe

siècle encore, les thermes d'Antonin Caracalla étaient debout et presque

intacts, ainsi que le Colisée, le Palatin, et tant d'autres édifices,

irons-nous admirer les oeuvres d'hommes plus barbares que les Vandales

et les Huns, qui ont détruit froidement ces monuments pour élever de

mauvaises bâtisses, dans lesquelles ces débris même sont maladroitement

employés, grossièrement mis en oeuvre? Nous ne voyons apparaître là que

la vanité d'un peuple impuissant; l'intelligence, les idées, l'art enfin

font complétement défaut. Quel autre spectacle chez nous! C'est alors

que les architectes laïques en France poursuivent avec persistance leur

labeur; sans songer à leur gloire personnelle, ils ne cherchent qu'à

développer les principes qu'ils ont su découvrir; ils croyaient que

l'avenir était pour eux, et ce n'était pas une illusion, car, les

premiers, ils commencent, dans l'ère moderne, la grande lutte de l'homme

intellectuel contre la matière brute. Les constructeurs de l'antiquité

sont les alliés et souvent les esclaves de la matière, ils subissent ses

lois; les constructeurs laïques du moyen âge se déclarent ses

antagonistes, ils prétendent que l'esprit doit en avoir raison, qu'il

doit l'assujettir, et qu'elle obéira. Est-ce bien à nous, qui perçons

les montagnes pour voyager plus à l'aise et plus vite, qui ne tenons

plus compte des distances et défions les phénomènes naturels, de

méconnaître ceux qui, par leur esprit investigateur et subtil, leur foi

désintéressée en des principes basés sur la raison et le calcul

(désintéressée, certes, car à peine quelques-uns nous ont laissé leur

nom), nous ont devancés de quelques siècles, et n'ont eu que le tort

d'arriver trop tôt, d'être trop modestes, et d'avoir cru qu'on les

comprendrait. On dit que l'histoire est juste: c'est à souhaiter; mais

sa justice se fait parfois attendre longtemps. Nous accordons que, du

XIIe au XVe siècle, la société politique est désordonnée, le clergé

envahissant, les seigneurs féodaux des tyrans, les rois des ambitieux

tantôt souples, tantôt perfides; les juifs des usuriers, et les paysans

de misérables brutes; que cette société est mue par de ridicules

superstitions, et se soucie peu de la morale; mais nous voyons à travers

ce chaos naître sans bruit une classe d'hommes qui ne sont ni religieux,

ni nobles, ni paysans, s'emparant de l'art le plus abstrait, celui qui

se prête aux calculs, aux développements logiques; de l'art auquel

chacun doit recourir, car il faut se loger, se garder, se défendre,

faire des temples, des maisons et des forteresses. Nous voyons cette

classe attirer autour d'elle tous les artisans, les soumettre à sa

discipline. En moins d'un demi-siècle, cette association de travailleurs

infatigables a découvert des principes entièrement nouveaux, et qui

peuvent s'étendre à l'infini; elle a fait pénétrer dans tous les arts

l'analyse, le raisonnement, la recherche, à la place de la routine et

des traditions décrépites; elle fonde des écoles; elle marche sans

s'arrêter un jour, isolée, mais ordonnée, tenace, subtile, au milieu de

l'anarchie et de l'indécision générale. Elle franchit les premiers

échelons de l'industrie moderne dont nous sommes fiers avec raison; et

parce que cette association passe son temps au travail au lieu de tracer

des mémoires à sa louange; parce que ses membres, plus soucieux de faire

triompher leurs principes que d'obtenir une gloire personnelle,

inscrivent à peine leurs noms sur quelques pierres; qu'à force de

recherches ils arrivent à l'abus même de ces principes; parce qu'enfin

cette association est écrasée sous les trois derniers siècles dont la

vanité égale au moins l'éclat, nous serions assez ingrats aujourd'hui

pour ne pas reconnaître ce que nous lui devons, assez fous pour ne pas

profiter de son labeur? Et pourquoi cette ingratitude et cette folie?

Parce que quelques esprits paresseux ont leur siége fait et prétendent

conserver les principes d'un art mort, qu'ils se gardent de mettre en

pratique, qu'ils n'énoncent même pas clairement? Qui sont les esprits

rétrogrades? Sont-ce ceux qui nous condamneraient à reproduire

éternellement les tentatives incomplètes ou mal comprises faites par les

trois derniers siècles pour régénérer l'architecture des Romains, ou

ceux qui cherchent à remettre en honneur les ressources d'un art

raisonné et audacieux à la fois, se prêtant à toutes les combinaisons et

à tous les développements que nécessitent les besoins variables de la

civilisation moderne? La balance de l'histoire des arts serait juste si

on voulait la tenir d'une main impartiale, si on ne mettait pas toujours

dans ses plateaux des noms au lieu d'y placer des faits, des

individualités au lieu de monuments. Qu'avons-nous, en effet, à opposer

à des noms comme ceux de Dioti Salvi, d'Arnolpho di Lapo, de

Brunelleschi, de Michelozzo, de Baltazar Peruzzi, de Bramante, de San

Micheli, de Sansovino, de Pirro Ligorio, de Vignola, d'Ammanati, de

Palladio, de Serlio, de Jean Bullant, de Pierre Lescot, de Philibert

Delorme, de Ducerceau, deux ou trois noms à peine connus. Mais si nos

monuments français du moyen âge pouvaient parler; s'ils pouvaient nous

donner les noms modestes de leurs auteurs; si surtout, en face des

oeuvres des hommes que nous venons de citer, ils pouvaient nous montrer

tous les mystères de leur construction, certainement alors l'histoire

leur rendrait justice, et nous cesserions d'être les dupes, à notre

détriment, d'une mystification qui dure depuis plus de trois siècles.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 19 / 35 段