porter des voûtes, on établissait sur cette pile deux ou trois assises B
formant encorbellement sur les quatre faces; on obtenait ainsi un repos
C. Aux angles, on posait des sommiers D suivant les diagonales du carré,
pour recevoir les claveaux E des arcs ogives de la voûte; au centre, on
continuait d'élever librement la pile G recevant les planchers
supérieurs, puis on fermait en moellon les remplissages H des voûtes.
Les sommiers de ces voûtes, non plus que ses remplissages, ne recevaient
aucune charge, et le massif garnissant les reins ne faisait
qu'étrésillonner les piles. Craignant l'action des poussées au
rez-de-chaussée sur des murs qui n'étaient pas toujours munis de
contre-forts, les constructeurs établissaient souvent de très-puissants
encorbellements le long de ces murs, pour diminuer d'autant les poussées
et reporter leur résultante en plein mur ou même sur le parement
intérieur de ces murs. Sur ces encorbellements, ils pouvaient alors se
permettre de poser des arcs surbaissés, afin de prendre moins de
hauteur. Renonçant aux voûtes d'arêtes ou en arcs d'ogive sur les grands
arcs A perpendiculaires aux murs (128), ils montaient des tympans
verticaux B jusqu'au niveau de l'extrados de la clef de ces arcs A; puis
ils bandaient, sur ces tympans, des berceaux C surbaissés eux-mêmes. Par
ce moyen, ils arrivaient à voûter de grands espaces sans prendre
beaucoup de hauteur et sans faire descendre les naissances des arcs
assez bas pour gêner le passage. En multipliant et rapprochant ces arcs,
ils pouvaient remplacer les voûtains C par des dalles formant plafond,
posées sur des pannes en pierre (si les matériaux s'y prêtaient), ainsi
que le fait voir la fig. 129. Ces pannes étaient munies de feuillures,
de façon à présenter leur surface supérieure au niveau de l'aire du
dallage, comme l'indique la ligne ponctuée EF. Ces méthodes de bâtir se
conservèrent très-tard sans modifications sensibles, car nous voyons
encore des constructions du XVe siècle qui reproduisent ces dispositions
sévères, grandioses et simples. Le plus bel exemple que nous
connaissions de ces constructions civiles dans lesquelles les
encorbellements jouent un rôle très-important est le château de
Hoh-Koenigsbourg près Schelestadt[39]. On pourrait prendre les salles
principales de ce château pour des constructions du XIIIe siècle, tandis
qu'elles ne furent bâties qu'au XVe siècle. Mais l'Alsace avait
conservé, surtout dans l'architecture civile, les anciennes traditions
de la bonne époque gothique. Le bâtiment principal du château de
Hoh-Koenigsbourg, adossé au rocher (130), ne se compose que de
contre-forts intérieurs avec mur extérieur fort mince du côté des cours.
Il contient quatre étages; le rez-de-chaussée, qui servait de cuisines,
est voûté en berceau surbaissé reposant sur des arcs très-plats en
moellon, bandés d'une pile à l'autre. Le premier étage est plafonné au
moyen de grandes plates-bandes appareillées soulagées par de puissants
corbeaux; entre les plates-bandes, les parallélogrammes restant vides
sont bandés en moellon. Le second étage est couvert par un plancher en
bois dont les poutres maîtresses portent sur des corbeaux engagés dans
les piles. Le troisième étage est voûté en berceau plein-cintre reposant
sur des plates-bandes et sur de larges encorbellements disposés comme
ceux du premier. Cette voûte supérieure portait une plate-forme ou
terrasse couverte en dalles. La coupe perspective (fig. 130) donne
l'ensemble de cette singulière construction. Il faut dire que les
matériaux du pays (grès rouge) se prêtent à ces hardiesses; on ne
pourrait, avec nos matériaux calcaires des bassins de la Seine, de
l'Oise ou de l'Aisne, se permettre l'emploi de linteaux aussi minces et
d'une aussi grande portée[40]. Mais dans l'architecture civile et
militaire, plus encore que dans l'architecture religieuse, la nature des
matériaux eut une influence très-marquée dans l'emploi des moyens de
construction: cet exemple en est une preuve. Les plates-bandes
longitudinales entre les contre-forts et celles transversales d'un
contre-fort à l'autre sont appareillées en _coupes_. Si nous faisons une
section longitudinale sur ce bâtiment, chaque travée nous donne la fig.
131[41]. On ne peut se faire une idée de la grandeur magistrale de ces
bâtiments si on ne les a vus. Ici, rien n'est accordé au luxe; c'est de
la construction pure, et l'architecture n'a d'autre forme que celle
donnée par l'emploi judicieux des matériaux; les points d'appui
principaux et les linteaux sont seuls en pierre de taille; le reste de
la bâtisse est en moellon enduit. Nous avouons que cette façon de
comprendre l'architecture civile a pour nous un attrait particulier. Il
faut dire que le château de Hoh-Koenigsbourg est bâti sur le sommet
d'une haute montagne, huit mois de l'année au milieu des neiges et des
brouillards, et que, dans une pareille situation, il eût été fort
ridicule de chercher des formes architectoniques qui n'eussent pu être
appréciées que par les aigles et les vautours; que l'aspect sauvage de
ces constructions est en parfaite harmonie avec l'âpreté du lieu.
À ce propos, nous nous permettrons une observation qui ne manque pas
d'importance. Nous croyons être les premiers appréciateurs de ce qu'on
appelle le _pittoresque_, parce que, depuis le XVIIe siècle, on ne
trouvait plus de beautés que dans les parcs plantés à la française, dans
les bâtiments alignés et symétriques, dans les terrasses revêtues de
pierres et les cascades doublées de plomb. Sans nier la valeur de cette
nature arrangée par l'art, il faut reconnaître cependant que la nature
livrée à elle-même est plus variée, plus libre, plus grandiose et
partant plus réellement belle. Un seigneur de la cour de Louis XIV ou de
Louis XV préférait de beaucoup les parcs de Versailles ou de Sceaux aux
aspects sauvages des gorges des Alpes ou des Pyrénées; le duc de
Saint-Simon, qui n'avait aucun emploi à la cour, aimait mieux demeurer
dans un appartement étroit et sombre à Versailles que de vivre dans sa
charmante résidence de la Ferté. Or nos seigneurs du moyen âge étaient
au contraire sensibles à ces beautés naturelles, ils les aimaient parce
qu'ils vivaient au milieu d'elles. Sans parler de l'appréciation
très-vive de la nature que l'on trouve dans les nombreux romans du moyen
âge, nous voyons que les châteaux, les manoirs, les abbayes sont
toujours situés de manière à faire jouir leurs habitants de l'aspect des
sites qui les entourent. Leur construction s'harmonise avec les
localités; sauvage et grandiose dans les lieux abrupts, élégante et fine
au pied de riants coteaux, sur les bords des rivières tranquilles, au
milieu de plaines verdoyantes. Dans les habitations, les vues sur les
points les plus pittoresques sont toujours ménagées avec art et de façon
à présenter des aspects imprévus et variés. Il faut donc, lorsqu'on
étudie les constructions civiles du moyen âge, avoir égard au lieu, à la
nature du climat, au site, car tout cela exerçait une influence sur le
constructeur. Tel bâtiment qui est convenablement disposé et construit
en plaine, dans une contrée douce et tranquille d'aspect, serait
ridicule au sommet d'un rocher sauvage, entouré de précipices. Tel
autre, par son caractère sévère, brutal même, semble tenir au sol désolé
sur lequel il s'élève, mais paraîtrait difforme et grossier entouré de
prairies et de vergers. Ces hommes barbares, au dire de plusieurs,
étaient donc sensibles aux beautés naturelles, et leurs habitations
reflétaient, pour ainsi dire, ces divers genres de beauté, se mettaient
en harmonie avec elles. Nous qui sommes civilisés et qui prétendons
avoir inventé le _pittoresque_, nous élevons des pavillons élégants sur
quelque site agreste qui semble destiné à porter une forteresse, et nous
bâtissons des constructions massives au bord d'un ruisseau courant à
travers des prés. Ceci nous ferait croire que ces barbares du moyen âge
aimaient et comprenaient la nature, sans en faire autrement de bruit, et
que nous, qui la vantons à tout propos, en prose et en vers, nous la
regardons d'un oeil distrait, sans nous laisser pénétrer par ses
beautés. Les siècles sont comme les individus, ils veulent toujours
qu'on les croie doués des qualités qui leur manquent et se soucient
médiocrement de celles qu'ils possèdent. Tout le monde se battait pour
la religion au XVIe siècle, et les neuf dixièmes des combattants, d'une
part comme de l'autre, ne croyaient même pas en Dieu. On se piquait de
chevalerie et de belles manières au XVIIe siècle, et les esprits se
tournaient très-fort, à cette époque déjà, vers les idées positives et
la satisfaction des besoins matériels. On ne parlait, au XVIIIe siècle,
que de _vertu_, de _nature_, de _douce philosophie_, quand la vertu
n'était guère de mise, qu'on observait la nature à travers les vitres de
son cabinet, et qu'en fait de douce philosophie on ne pratiquait que
celle appuyée sur un bien-être assuré pour soi et ses amis.
Revenons à nos bâtisses... Le système de constructions en encorbellement
était fort en vogue, dès le XIIe siècle, dans les bâtiments civils;
c'est qu'en effet il est économique et présente quantité de ressources,
soit pour soutenir des planchers, pour éviter de fortes épaisseurs de
murs et des fondations considérables, recevoir des charpentes, porter
des saillies, obtenir des surfaces plus étendues dans les étages
supérieurs des bâtiments qu'à rez-de-chaussée, trouver des dégagements,
des escaliers de communication d'un étage à un autre, offrir des abris,
etc. C'était encore une application de ce principe des architectes du
moyen âge, consistant à employer des forces agissantes au lieu de forces
passives; car un encorbellement est une bascule qui demande un
contre-poids pour conserver la fonction qu'on prétend lui donner. Les
encorbellements ont l'avantage de ne pas produire des poussées, toujours
difficiles à maintenir dans des constructions composées, comme toute
habitation, de murs peu épais se coupant irrégulièrement, suivant la
destination des pièces. Ils prennent moins de hauteur que les arcs, ou
peuvent neutraliser leur poussée en avançant les sommiers en dehors des
parements des murs, ce qu'il est facile de démontrer.
Soit AB (132) l'ouverture d'une salle dont le plancher sera supporté par
des arcs, ainsi que le font voir les fig. 128 et 129; AC, BD,
l'épaisseur des murs; CE, la hauteur entre planchers. Si nous bandons
des arcs GF venant pénétrer dans les murs, en admettant même que nous
ayons une forte charge en K, il y a lieu de croire que nous exercerons
une telle poussée de G en H que le mur bouclera en dehors, car la
résistance de frottement du lit GH ne sera pas suffisante pour empêcher
un glissement; s'il n'y a pas de glissement, la longueur GH n'est pas
telle que le lit ne puisse s'ouvrir en dehors et s'épauffrer en dedans,
ainsi qu'il est figuré en I, effet qui produira le bouclement du mur et,
par suite, la chute des arcs. Mais si nous avons un sommier
très-saillant L et deux assises en encorbellement MN, en supposant une
charge raisonnable K', nous pourrons résister au glissement par un lit
LO beaucoup plus étendu et par un frottement plus considérable; la
courbe des pressions exercée par l'arc venant pénétrer le lit LO en P
trouvera là une résistance qui se résoudra en une ligne PR, plus ou
moins inclinée en raison inverse du plus ou moins de poids de la charge
K' supérieure. Si cette charge est très-puissante, du point R la
résultante des poussées pourra devenir verticale et tomber en dedans du
parement intérieur du mur, ou peu s'en faudra; c'est tout ce que l'on
doit demander. Le constructeur a le soin, dans ce cas, de placer au
moins une assise ayant son parement intérieur vertical à l'aplomb de la
rencontre de l'arc avec le sommier en encorbellement, car il augmente
ainsi la résistance à la poussée par le frottement de deux lits de
pierres, tandis que s'il ne mettait qu'une seule assise en
encorbellement sous le sommier, comme nous l'avons tracé en S, il
n'aurait à opposer à la poussée que la résistance du lit TV, et le
bouclement du mur pourrait se produire en Y comme il se produit en H'.
Lorsque les constructeurs ne peuvent donner à leur encorbellement, par
une cause quelconque, la hauteur de trois ou quatre assises, alors ils
se procurent des pierres très-résistantes et (133) ils les posent assez
en saillie, comme l'indique la coupe A, pour que la courbe des pressions
de l'arc tombe en B en dedans du parement intérieur du mur; alors la
pierre A tend à basculer, ils la soulagent par une faible saillie C; son
mouvement de bascule décrirait une portion de cercle dont D est le
centre. Pour résister à ce mouvement de bascule, il y a la charge E,
plus le remplissage F en maçonnerie. Ne pouvant basculer,
l'encorbellement A ne tend plus qu'à glisser de B en G. Or il s'agit de
rendre le frottement assez puissant sur ce lit DG au moyen de la charge
verticale E pour empêcher ce glissement. Les encorbellements possèdent
donc deux propriétés: le soulagement des portées au moyen des bascules
arrêtées par les charges en queue, et l'action de résistance aux
poussées obliques par l'augmentation des surfaces de frottement.
On reconnaît donc que, dans tous les cas, les constructeurs du moyen âge
emploient les résistances actives, c'est-à-dire le système d'équilibre,
au lieu du principe des résistances passives de la construction romaine.
Comme toujours, d'ailleurs, ces constructeurs poussent les conséquences
d'un principe admis jusqu'à ses dernières limites; ils ne semblent pas
connaître ces impossibilités que notre art moderne oppose, sous forme de
_veto_ académique, aux tentatives hardies. La construction, pour eux,
n'est pas cette science qui consiste à dire: «Voici les règles, voici
les exemples, suivez-les, mais ne les franchissez pas.» Au contraire, la
science, pour eux, dit: «Voici les principes généraux, ils sont larges,
ils n'indiquent autre chose que des moyens. Dans l'application,
étendez-les autant que la matière et votre expérience vous le
permettent; nous ne vous demandons que de rester fidèles à ces principes
généraux: d'ailleurs, tout est possible à celui qui les sait appliquer.»
Est-ce là un art stationnaire, hiératique, étranger à l'esprit moderne,
comme on a prétendu si longtemps nous le faire croire? Est-ce
rétrograder que de l'étudier, de s'en pénétrer? Est-ce la faute de cet
art si beaucoup n'en traduisent que l'apparence extérieure, en
compromettent le développement par des pastiches maladroits?
Imputons-nous à l'antiquité les mauvaises copies de ses arts? Pourquoi
donc faire retomber sur les arts du moyen âge en France les fausses
applications qu'on a pu en faire, soit en Italie avant la renaissance,
soit chez nous de notre temps? Depuis le moment où il a été admis qu'il
n'y avait d'architecture qu'en Italie, que les architectes ont été,
comme des moutons marchant sur les pas les uns des autres, étudier leur
art dans cette contrée, l'enseignement académique n'a voulu voir le
moyen âge que là. Or les édifices du moyen âge en Italie sont, au point
de vue de la structure, des bâtisses médiocrement entendues. Presque
toujours ce ne sont que des constructions dérivées de l'antiquité
romaine, revêtues d'une assez méchante enveloppe empruntée aux arts du
Nord ou de l'Orient. À coup sûr, ce n'est pas là ce qu'il faut aller
étudier au delà des monts. Comme construction, on n'y trouve ni
principes arrêtés, ni suite, mais un amas désordonné de traditions
confuses, des influences qui se combattent, un amour barbare pour le
luxe à côté d'une impuissance évidente[42]. Qu'est-ce que les basiliques
de Rome, par exemple, reconstruites la plupart au XIIIe siècle, si on
les compare aux édifices élevés chez nous à cette époque? De mauvais
murs de brique, mal maçonnés sur des tronçons et des chapiteaux arrachés
à des monuments antiques. Dans ces bâtisses barbares, où est l'art, où
est l'étude? Si nous les considérons avec respect et curiosité, n'est-ce
pas parce qu'elles nous présentent les dépouilles d'édifices
magnifiques? Si nous nous émerveillons devant de riches joyaux pillés
dans un palais, est-ce le pillard qui excite notre admiration? Soyons
donc sincères, et mettons les choses à leur vraie place. Si les Romains
du moyen âge trouvaient un sol couvert de débris antiques; si, au XIIIe
siècle encore, les thermes d'Antonin Caracalla étaient debout et presque
intacts, ainsi que le Colisée, le Palatin, et tant d'autres édifices,
irons-nous admirer les oeuvres d'hommes plus barbares que les Vandales
et les Huns, qui ont détruit froidement ces monuments pour élever de
mauvaises bâtisses, dans lesquelles ces débris même sont maladroitement
employés, grossièrement mis en oeuvre? Nous ne voyons apparaître là que
la vanité d'un peuple impuissant; l'intelligence, les idées, l'art enfin
font complétement défaut. Quel autre spectacle chez nous! C'est alors
que les architectes laïques en France poursuivent avec persistance leur
labeur; sans songer à leur gloire personnelle, ils ne cherchent qu'à
développer les principes qu'ils ont su découvrir; ils croyaient que
l'avenir était pour eux, et ce n'était pas une illusion, car, les
premiers, ils commencent, dans l'ère moderne, la grande lutte de l'homme
intellectuel contre la matière brute. Les constructeurs de l'antiquité
sont les alliés et souvent les esclaves de la matière, ils subissent ses
lois; les constructeurs laïques du moyen âge se déclarent ses
antagonistes, ils prétendent que l'esprit doit en avoir raison, qu'il
doit l'assujettir, et qu'elle obéira. Est-ce bien à nous, qui perçons
les montagnes pour voyager plus à l'aise et plus vite, qui ne tenons
plus compte des distances et défions les phénomènes naturels, de
méconnaître ceux qui, par leur esprit investigateur et subtil, leur foi
désintéressée en des principes basés sur la raison et le calcul
(désintéressée, certes, car à peine quelques-uns nous ont laissé leur
nom), nous ont devancés de quelques siècles, et n'ont eu que le tort
d'arriver trop tôt, d'être trop modestes, et d'avoir cru qu'on les
comprendrait. On dit que l'histoire est juste: c'est à souhaiter; mais
sa justice se fait parfois attendre longtemps. Nous accordons que, du
XIIe au XVe siècle, la société politique est désordonnée, le clergé
envahissant, les seigneurs féodaux des tyrans, les rois des ambitieux
tantôt souples, tantôt perfides; les juifs des usuriers, et les paysans
de misérables brutes; que cette société est mue par de ridicules
superstitions, et se soucie peu de la morale; mais nous voyons à travers
ce chaos naître sans bruit une classe d'hommes qui ne sont ni religieux,
ni nobles, ni paysans, s'emparant de l'art le plus abstrait, celui qui
se prête aux calculs, aux développements logiques; de l'art auquel
chacun doit recourir, car il faut se loger, se garder, se défendre,
faire des temples, des maisons et des forteresses. Nous voyons cette
classe attirer autour d'elle tous les artisans, les soumettre à sa
discipline. En moins d'un demi-siècle, cette association de travailleurs
infatigables a découvert des principes entièrement nouveaux, et qui
peuvent s'étendre à l'infini; elle a fait pénétrer dans tous les arts
l'analyse, le raisonnement, la recherche, à la place de la routine et
des traditions décrépites; elle fonde des écoles; elle marche sans
s'arrêter un jour, isolée, mais ordonnée, tenace, subtile, au milieu de
l'anarchie et de l'indécision générale. Elle franchit les premiers
échelons de l'industrie moderne dont nous sommes fiers avec raison; et
parce que cette association passe son temps au travail au lieu de tracer
des mémoires à sa louange; parce que ses membres, plus soucieux de faire
triompher leurs principes que d'obtenir une gloire personnelle,
inscrivent à peine leurs noms sur quelques pierres; qu'à force de
recherches ils arrivent à l'abus même de ces principes; parce qu'enfin
cette association est écrasée sous les trois derniers siècles dont la
vanité égale au moins l'éclat, nous serions assez ingrats aujourd'hui
pour ne pas reconnaître ce que nous lui devons, assez fous pour ne pas
profiter de son labeur? Et pourquoi cette ingratitude et cette folie?
Parce que quelques esprits paresseux ont leur siége fait et prétendent
conserver les principes d'un art mort, qu'ils se gardent de mettre en
pratique, qu'ils n'énoncent même pas clairement? Qui sont les esprits
rétrogrades? Sont-ce ceux qui nous condamneraient à reproduire
éternellement les tentatives incomplètes ou mal comprises faites par les
trois derniers siècles pour régénérer l'architecture des Romains, ou
ceux qui cherchent à remettre en honneur les ressources d'un art
raisonné et audacieux à la fois, se prêtant à toutes les combinaisons et
à tous les développements que nécessitent les besoins variables de la
civilisation moderne? La balance de l'histoire des arts serait juste si
on voulait la tenir d'une main impartiale, si on ne mettait pas toujours
dans ses plateaux des noms au lieu d'y placer des faits, des
individualités au lieu de monuments. Qu'avons-nous, en effet, à opposer
à des noms comme ceux de Dioti Salvi, d'Arnolpho di Lapo, de
Brunelleschi, de Michelozzo, de Baltazar Peruzzi, de Bramante, de San
Micheli, de Sansovino, de Pirro Ligorio, de Vignola, d'Ammanati, de
Palladio, de Serlio, de Jean Bullant, de Pierre Lescot, de Philibert
Delorme, de Ducerceau, deux ou trois noms à peine connus. Mais si nos
monuments français du moyen âge pouvaient parler; s'ils pouvaient nous
donner les noms modestes de leurs auteurs; si surtout, en face des
oeuvres des hommes que nous venons de citer, ils pouvaient nous montrer
tous les mystères de leur construction, certainement alors l'histoire
leur rendrait justice, et nous cesserions d'être les dupes, à notre
détriment, d'une mystification qui dure depuis plus de trois siècles.