plusieurs étages, ce dont les architectes du moyen âge ne se faisaient
pas faute, par cette raison simple que deux étages l'un sur l'autre
coûtent moins à bâtir que si l'on couvre une superficie égale à celle de
ces deux étages à rez-de-chaussée, puisque alors il faut doubler les
fondations et les combles; si, disons-nous, les bâtiments contiennent
plusieurs étages, l'architecte multiplie les escaliers de façon que
chaque appartement ait le sien. Cependant il y a toujours un degré
principal, un escalier d'honneur qui conduit aux pièces destinées aux
réceptions. Pendant la période romane, les degrés de pierre de taille
sont assez rares; on les faisait, le plus souvent, en charpente,
c'est-à-dire en superposant des tronçons de poutres équarris, des billes
de bois quelque peu engagées dans les murs latéraux. Alors les escaliers
se composaient de deux rampes droites avec paliers, et se trouvaient
compris dans une cage barlongue longitudinalement traversée par un mur
de refend (voy. ESCALIER). Cette méthode fut presque entièrement
abandonnée par les constructeurs du XIIIe siècle, qui adoptèrent les
escaliers à vis avec noyau et emmarchements de pierre, comme tenant
moins de place et desservant plus aisément les divers étages auxquels il
fallait arriver. Si ces escaliers à vis étaient d'un très-petit
diamètre, c'est-à-dire de cinq pieds dans oeuvre, ils étaient souvent
noyés dans l'épaisseur des murs formant une saillie peu prononcée à
l'extérieur plutôt qu'à l'intérieur; si, au contraire, ils occupaient
une cage cylindrique ou polygonale d'un assez grand diamètre dans oeuvre
(huit ou dix pieds), ils formaient complétement saillie à l'extérieur et
ne gênaient pas les distributions intérieures. Quant aux corps de logis,
ils possédaient chacun leur comble particulier, et si les bâtiments
étaient doubles en profondeur, il y avait un comble sur chacun d'eux
avec chéneau intermédiaire. Les architectes du moyen âge ayant cru
devoir adopter des combles dont la pente est au-dessus de 45 degrés, et
ne connaissant pas les toits à brisis, ne pouvaient comprendre un
bâtiment double en profondeur sous un seul toit, car ce toit eût atteint
alors des dimensions énormes en hauteur. Chaque corps de logis, chaque
pavillon, chaque escalier possédant son comble particulier, soit en
pyramide, soit en appentis, soit à deux pentes avec pignons ou avec
croupes, il était facile de poser, au besoin, ces combles à des niveaux
différents, d'obtenir ainsi des pièces élevées entre planchers
lorsqu'elles étaient grandes, ou basses lorsqu'elles étaient petites.
Cette méthode employait beaucoup de bois, une surface de couverture
très-étendue, exigeait des chéneaux en plomb à l'intérieur; mais elle
avait cet avantage sur celle qui consiste à envelopper tous les services
d'un bâtiment sous un même toit, de fournir aux architectes des
ressources variées quant aux hauteurs à donner aux pièces, de leur
permettre d'ouvrir un très-grand nombre de lucarnes pour éclairer les
pièces supérieures, de dégager les couronnements des escaliers qui
servaient ainsi de guettes au-dessus des combles et procuraient une
ventilation pour les étages inférieurs. Comme aspect, ces combles
distincts couvrant des corps de logis groupés, accusant leur forme et
leur destination, étaient très-pittoresques et donnaient aux grandes
habitations l'apparence d'une agglomération de maisons plus ou moins
hautes, plus ou moins étendues en raison des services qu'elles
contenaient. Cela, on le conçoit, différait de tous points de nos
constructions modernes, et il faut dire que ces traditions se
conservèrent jusque vers le milieu du XVIIe siècle. Comme principe,
sinon comme forme, on retrouve dans ces dispositions la trace des
grandes habitations antiques, des _villæ_, qui n'étaient, à vrai dire,
que des groupes de bâtiments plus ou moins bien agencés, mais distincts
par leur forme, leur hauteur et leur couverture. Très-peu soumis aux
lois de la symétrie, les architectes du moyen âge plaçaient d'ailleurs
les différents services des grandes habitations, d'après l'orientation,
en raison des besoins des habitants et en se conformant à la
configuration du sol. C'était encore là un point de ressemblance avec
les _villæ_ antiques qui, dans leur ensemble, n'avaient rien de
symétrique. Dans les cités, presque toutes fortifiées alors, le terrain
était rare comme dans toutes les villes fermées. Dans les châteaux, dont
on cherchait toujours à restreindre le périmètre autant par des motifs
d'économie que pour les pouvoir défendre avec une garnison moins
nombreuse, la place était comptée. Il fallait donc que les architectes
cherchassent, à la ville comme à la campagne, à renfermer le plus de
services possibles dans un espace relativement peu étendu. Sous ce
rapport, les constructions civiles du moyen âge diffèrent de celles des
anciens; ceux-ci, dans leurs _villæ_, ne bâtissaient guère que des
rez-de-chaussée et occupaient de grandes surfaces. Obligés de se
renfermer dans des espaces resserrés, les constructeurs du moyen âge se
virent contraints de prendre des dispositions intérieures différentes
également de celles adoptées chez les Romains, de superposer les
services, de trouver des dégagements dans l'épaisseur des murs; par
suite, de chercher des combinaisons de constructions toutes nouvelles.
N'oublions pas cependant ce point important, savoir: que les traditions
antiques se perpétuent dans les constructions civiles, par cette raison
bien naturelle que tout ce qui tient à la vie de chaque jour se transmet
de générations en générations sans interruption possible, que les
habitudes intérieures ne peuvent se modifier brusquement, et que s'il
est possible de faire une révolution radicale dans le système de
construction de monuments publics, comme les églises, cela devient
impossible pour les maisons ou les palais que l'on habite, et dans
lesquels chacun a pris l'habitude de vivre comme vivait son père.
Le système de construction appliqué, à la fin du XIIe siècle, aux
édifices religieux, n'a, dans les édifices civils, qu'une faible
influence. L'arc en tiers-point avec ses conséquences si étendues, comme
nous l'avons fait voir, apparaît à peine dans ces derniers édifices. La
construction civile et militaire conserve quelque chose de l'art romain,
quand déjà les dernières traces de cet art ont été abandonnées depuis
longtemps dans l'architecture religieuse. Il y avait donc, à dater de la
fin du XIIe siècle, deux modes bien distincts de bâtir: le mode
religieux et le mode civil; et cet état de choses existe jusque vers le
milieu du XVIe siècle. Les monastères même adoptent l'un et l'autre de
ces modes; les bâtiments d'habitation n'ont aucun rapport, comme système
de construction, avec les églises ou les chapelles. Cependant l'une des
qualités principales de la construction au moment où elle abandonne les
traditions romanes, la hardiesse, se retrouve aussi bien dans
l'architecture civile que dans l'architecture religieuse; mais, dans
l'architecture civile, il est évident que les idées positives, les
besoins journaliers, les habitudes transmises, ont une influence plus
directe sur les méthodes adoptées par le constructeur. Ainsi, par
exemple, les constructions en moellons et blocages se retrouvent
longtemps dans l'architecture civile, après que toutes les constructions
religieuses s'élèvent en pierre de taille; les plates-bandes en pierre
s'appliquent partout aux habitations des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe
siècles, quand on n'en trouve plus trace dans les églises. Les
contre-forts, même lorsqu'il existe des étages voûtés, sont évités
autant que possible à l'extérieur des palais et maisons, tandis qu'à eux
seuls ils constituent tout le système de la construction des églises. Le
bois ne cesse d'être employé par les architectes civils, tandis qu'il
n'est plus réservé que pour les combles des cathédrales et de tous les
monuments religieux de quelque importance. Enfin, les architectes
cherchent à éviter les pleins, à diminuer les points d'appui, ils
arrivent à supprimer totalement les murs en élevant leurs grandes
constructions religieuses; tandis que, dans l'architecture civile, ils
augmentent l'épaisseur des murs à mesure que les habitudes de bien-être
pénètrent partout, et que l'on tient à avoir des habitations mieux
fermées, plus sûres et plus saines. L'étude de ces deux modes de bâtir
doit donc être poursuivie séparément, et si nous trouvons des points de
rapport inévitables entre ces deux systèmes, c'est moins dans les moyens
pratiques que dans cette allure franche et hardie, ces ressources
infinies qui appartiennent aux architectes laïques du moyen âge.
Toutes les personnes qui ont quelque notion d'architecture savent que
les Romains, même lorsqu'ils construisaient des édifices voûtés,
maintenaient plutôt la poussée des voûtes par des contre-forts
intérieurs que par des piles formant saillie à l'extérieur. Ils avaient
adopté, surtout en élevant des bâtiments civils, le système de
construction que nous appellerons _cellulaire_, c'est-à-dire qu'ils
composaient ces bâtiments d'une série de salles voûtées en berceau sur
des murs de refend se contre-buttant réciproquement et n'exerçant ainsi
aucune action de poussée à l'extérieur. De ce principe, suffisamment
expliqué par la fig. 121, découlaient des conséquences naturelles. Si,
par exemple, on voulait de toutes ces cellules accolées ne faire qu'une
seule salle, il suffisait de faire pénétrer un berceau longitudinalement
à travers tous ces berceaux transversaux: on obtenait ainsi une
succession de voûtes d'arête (122), bien contre-buttées par les
contre-forts intérieurs A, restes des murs de refend B, indiqués en plan
perspectif dans la fig. 121. Cette disposition permettait d'élever en C
soit des murs pleins, soit des claires-voies aussi légères que possible,
puisque rien ne les chargeait. C'était là une construction très-simple,
très-durable, facile à élever, et qui servit longtemps de type aux
édifices civils de l'époque carlovingienne.
Pour éviter la dépense, et si l'on ne tenait pas absolument aux voûtes,
on se contentait de poser, pendant la période romane, des planchers sur
deux rangées parallèles d'arcs plein-cintre. On pouvait, par ce moyen,
élever plusieurs étages les uns sur les autres, sans craindre de voir
les murs latéraux se déverser, puisqu'ils étaient composés de
contre-forts donnant une suite de piliers à l'intérieur et réunis par
des arcs qui les étrésillonnaient; sous ces arcs, on ouvrait des baies
autant que le besoin l'exigeait pour donner de l'air et de la lumière
aux salles. Les fig. 115, 116, 117 et 118, qui nous présentent une des
maisons élevées au XIIIe siècle dans la ville de Cluny, conservent
encore les restes de cette tradition romaine, car le mur de face de
cette maison ne se compose, en réalité, que d'une suite d'arcs en
décharge masqués derrière le parement extérieur. Si cette combinaison se
prêtait aux constructions civiles les plus ordinaires, elle était
également favorable aux constructions militaires, ainsi que nous le
verrons bientôt; elle fut appliquée fort tard encore dans la
construction des _grand'salles_ des châteaux et des évêchés, puisque la
salle de Henri II à Fontainebleau nous en montre un des derniers
exemples, qu'avant elle on voyait une salle du XIIIe siècle dans
l'enceinte du château de Montargis, et que l'on voit encore à Angers,
près de la cathédrale, une ancienne salle synodale du XIIe siècle,
élevées toutes deux d'après ce principe (voy. SALLE).
Ce qu'il est fort important de constater dans les constructions civiles
du moyen âge, c'est l'attention avec laquelle les constructeurs
prévoient jusqu'aux moindres détails de la bâtisse. Ont-ils un plancher
à monter, ils réserveront les trous des poutres bien équarris dans les
parements intérieurs des murs, et ne les perceront pas après coup; ils
engageront des corbeaux de pierre sous la portée de ces poutres; ils
réserveront des rainures horizontales pour recevoir, le long des murs de
refend, les lambourdes dans lesquelles s'assembleront les solives ou les
trous régulièrement espacés de leurs scellements. Dans les ébrasements
des baies, ils scelleront les gonds en construisant, ils ménageront des
renforts à l'intérieur des meneaux pour recevoir les gâches des
targettes ou verroux. Leurs cheminées, élevées en même temps que les
murs, auront des tuyaux taillés avec le plus grand soin à l'intérieur;
les jambages des âtres seront reliés aux murs et non accolés; le passage
des tuyaux à travers les planchers, les supports des foyers supérieurs
indiquent une extrême prévoyance, des dispositions étudiées avant la
mise à exécution. Toutes ces choses seraient pour nous aujourd'hui un
excellent enseignement, si nous voulions voir et nous défaire de cette
manie de croire que nous ne pouvons rien prendre de bon dans le passé,
lorsque ce passé est en-deçà des monts. Dans les grandes constructions
civiles, comme les salles d'assemblée, les _halles_, les constructeurs
du moyen âge ont presque toujours le soin de prendre des jours
inférieurs et supérieurs: les jours inférieurs permettent de voir ce qui
se passe au dehors, de donner de l'air; les jours supérieurs envoient la
lumière directe du ciel. Ces baies relevées sont prises dans la hauteur
du comble et forment lucarnes à l'extérieur. Si étendues que fussent les
salles comme surface et hauteur, les fenêtres se trouvaient toujours
proportionnées à la dimension humaine, et, ce qui est plus important, à
la dimension raisonnable que l'on peut donner à un châssis de menuiserie
destiné à être ouvert fréquemment. Quant aux châssis des lucarnes, ils
s'ouvraient en tabatière au moyen de poulies et de cordelles (voy.
LUCARNE)[35].
On est trop porté à croire que, pendant le moyen âge, si ingénieux que
fussent les architectes, ceux-ci ne savaient concevoir ces larges
dispositions d'ensemble, ces vastes bâtiments d'ordre civil réclamés par
nos besoins modernes prenant de jour en jour plus d'importance: c'est là
encore un préjugé. Il faut dire que la plupart de nos grandes églises,
debout encore aujourd'hui, font bien voir que, dans l'architecture
religieuse, les constructeurs savaient entreprendre et mener à fin des
monuments très-vastes; mais pour les bâtiments civils du moyen âge,
dénaturés pendant les derniers siècles, condamnés à une destruction
systématique depuis la révolution, méprisés par nos édilités françaises,
qui se donnent, en petit, le faible de Louis XIV, et veulent que tout
dans leur ville rappelle leur passage..., pour nos bâtiments civils
d'une date ancienne, disons-nous, ils sont devenus très-rares, et il
n'est pas surprenant que les populations en aient perdu jusqu'au
souvenir. Cependant il eût été bien étrange que des hommes capables de
concevoir et d'exécuter de si vastes édifices religieux se fussent
contentés, pour les besoins ordinaires de la vie, de petits bâtiments
peu étendus, peu élevés, étroits, sortes de cabanes de chétive
apparence. Il est certaines personnes qui voudraient faire croire, par
suite d'un esprit de système dont nous n'avons pas à faire ici la
critique, parce qu'il est complétement étranger aux idées d'art, que la
société du moyen âge était enserrée entre l'église et la forteresse;
qu'elle était, par suite, hors d'état de concevoir et de mettre à
exécution de ces grands établissements d'utilité publique réclamés par
nos moeurs modernes; qu'enfin elle vivait misérable, étouffée sous une
oppression double, souvent rivale, mais toujours unie pour arrêter son
développement. Au point de vue politique, le fait peut être discuté, ce
n'est pas notre affaire; mais, au point de vue de l'art, il n'est pas
soutenable. Les artistes qui traçaient les plans de nos cathédrales
n'étaient point embarrassés lorsqu'il s'agissait de construire de ces
grands établissements civils, tels que des hospices, des colléges, des
maisons de ville, des marchés, des fermes amplement pourvues de tous
leurs services. Comme architectes, il nous importe peu de savoir si ces
hôpitaux, ces colléges, ces fermes dépendaient d'abbayes ou de
chapitres, si ces maisons de ville étaient fréquemment fermées par les
suzerains, si ces marchés payaient un impôt au seigneur du lieu. Ces
établissements existaient, c'est là tout ce que nous tenons à constater;
ils étaient bien disposés, bien construits, d'une manière durable et
sage, c'est là ce qu'il faut reconnaître[36].
Prenons quelques exemples: examinons les belles dispositions des
grand'salles des abbayes d'Ourscamp, de Saint-Jean-des-Vignes de
Soissons, du Mont-Saint-Michel-en-Mer, des hôpitaux d'Angers[37], de
Chartres, qui datent de la fin du XIIe siècle et du commencement du
XIIIe. Où trouverons-nous de meilleures constructions, mieux conçues,
plus grandioses, plus saines, sans luxe, et qui donnent une plus haute
idée du savoir et du sens pratique des architectes? Les ensembles et les
détails de quelques-uns de ces vastes bâtiments étant gravés avec un
soin minutieux dans l'ouvrage de M. Verdier sur l'architecture civile,
nous ne croyons pas nécessaire de les reproduire ici; nous donnerons à
nos lecteurs quelques constructions qui n'ont point encore été étudiées
et qui ont une importance au moins égale à celles-ci. Il existait, dans
l'abbaye de Sainte-Marie de Breteuil, un vaste bâtiment flanqué de
quatre tourelles et crénelé, qui pouvait au besoin se défendre. Son
rez-de-chaussée renfermait les cuisines et leurs dépendances. Le premier
étage contenait les dortoirs des hôtes du monastère; le deuxième, une
grande infirmerie; le troisième, des magasins de provisions, et le
quatrième, sous le comble, un grenier pour les grains. Un escalier
latéral, passant à travers les contre-forts et couvert en appentis,
s'élevait jusqu'au second étage; les tourelles d'angles possédaient en
outre des escaliers à vis communiquant d'un étage à l'autre. Ce bâtiment
n'était voûté qu'à rez-de-chaussée et sous les combles; il était divisé
par un rang de piliers dans la longueur. Des contre-forts latéraux
maintenaient la poussée des voûtes. Voici (123) quel était l'aspect de
ce bâtiment à l'extérieur[38]. Nous voyons le pignon auquel est adossée
la grande cheminée de la cuisine. Un contre-fort triangulaire, un éperon
donnent de la force à ce mur pignon au droit du tuyau de la cheminée.
Pour bien saisir cette construction, il faut recourir au plan (123 bis),
pris au niveau du rez-de-chaussée. Tout l'espace AA, c'est-à-dire la
dernière travée de la salle, est occupé par la cheminée dont le tuyau
s'élève en B entre deux arcs. En C sont des ouvertures extérieures
communiquant par une trémie à des ventouses D destinées à activer
vigoureusement le feu posé sur des grilles relevées, et à établir un
courant d'air suffisant pour entraîner la fumée dans le tuyau central.
La fig. 123 ter, faite sur la ligne IK du plan, nous indique en B le
tuyau de la cheminée, en C, la trémie ponctuée, et en D, les ventouses.
On observera que la circulation du crénelage latéral n'est point
interrompue par les tourelles et les pignons, mais, au contraire, que
cette circulation subsiste devant les pignons à un niveau inférieur. La
fig. 123 quater indique, en A, la coupe du rez-de-chaussée sur la ligne
EF du plan, et, en B, cette coupe sur la ligne GH. Dans la coupe A, on
voit en C les arcs qui forment le manteau de la cheminée divisée par la
grosse pile; en D, les bouches de ventouses avec la grille relevée. Dans
la coupe B, les arcs M qui forment la voussure de la cheminée sont en
brique, et le tuyau est marqué ponctué en O. Un tracé ponctué indique
également les deux prises d'air P destinées à alimenter les ventouses
par la trémie derrière la languette en brique qui forme le contre-coeur
de la cheminée. La coupe (124) faite sur le travers du bâtiment, en
regardant le pignon opposé à la cheminée, complète la description de
cette belle et simple construction. On voit, en A, l'escalier latéral
qui monte jusqu'au second étage, à travers les contre-forts, augmentés
de saillie pour le laisser passer. Les fenêtres B du troisième étage
servant de magasins sont percées dans le pignon, au niveau du sol
intérieur, afin de faciliter le montage des objets emmagasinés par des
poulies et des potences extérieures. Il en est de même des portes G
percées au niveau du sol du grenier. Les murs latéraux, épais,
maintenaient à l'intérieur une température égale; l'aération des étages
pouvait se faire facilement, au moyen des fenêtres ouvertes sur les
quatre faces du bâtiment isolé de toutes parts. Les contre-forts
enserrant les murs évitaient tout chaînage transversal, et cela d'autant
mieux que souvent le nu des murs à l'intérieur était posé en surplomb
d'un étage à l'autre, ainsi que l'indique la coupe transversale, fig.
124. C'était là un moyen souvent employé pour faire tendre les murs à
s'incliner du dehors au dedans, et c'est en effet un excellent principe
de construction, lorsque l'on peut donner à la base des murs assez
d'épaisseur pour ne pas craindre un bouclement. Il faut remarquer,
d'ailleurs, qu'habituellement les planchers intermédiaires (voy. la
coupe transversale) ne relient pas les murs-goutterots; car voici comme
sont disposées les portées de ces planchers sur les piliers
intermédiaires. À chaque étage, les piles sont munies d'un chapiteau A
(125), saillant seulement au droit des portées des poutres. Il fallait
donc que les murs-goutterots exerçassent une action de pression sur ces
poutres et non de tirage. On peut ne pas adopter cette méthode dans les
constructions, mais elle n'est pas sans avoir ses avantages, et, bien
avant l'époque dont nous nous occupons, les Grecs de l'antiquité
l'avaient suivie en élevant leurs temples. Si, dans les grandes
constructions voûtées portées sur des piles isolées, les architectes du
moyen âge avaient suivi des lois d'équilibre dont nous avons essayé de
faire apprécier l'importance, ils avaient en même temps cherché à
obtenir la concentration, la réunion de toutes les forces agissantes au
centre de leurs édifices, de façon à ce que toutes les parties eussent
une certaine disposition à se contre-butter réciproquement. Dans les
constructions civiles, où les voûtes ne jouent qu'un rôle secondaire, où
les planchers offrent des surfaces horizontales et rigides à différentes
hauteurs, les constructeurs adoptèrent des méthodes de bâtir qui
agissent du dehors en dedans contre ces surfaces rigides. Ils arrivaient
à ce résultat par des dispositions d'ensemble et par des procédés tenant
au détail de la construction. Ils donnaient aux murs, par exemple, des
retraites en saillie les unes sur les autres à l'intérieur, comme nous
l'avons dit tout à l'heure, et ils bâtissaient ces murs au moyen de
grandes pierres à l'extérieur et de pierres basses de banc ou de moellon
à l'intérieur.
Supposons la coupe d'un mur AB destiné à porter des planchers (126): le
parement extérieur de ce mur sera composé de hautes assises de pierre ne
formant pas parpaing, et chaque étage, séparé par un bandeau de pierre,
sera en retraite de quelques centimètres l'un sur l'autre. Le parement
intérieur, au contraire, sera monté en pierres plus basses et portera
une saillie à chaque étage sur celui du dessous. Ainsi ce mur aura une
propension à s'incliner du dehors au dedans: 1º parce que son axe B
tombera en B' en dedans de l'axe inférieur A, 2º parce que le parement
extérieur offrira une surface moins compressible que le parement
intérieur. Donc ce mur ainsi construit exercera contre les bouts des
poutres C une pression d'autant plus puissante que ces planchers seront
plus élevés au-dessus du sol. Donc il sera superflu de chaîner les murs,
qui, loin de tendre à s'écarter, auront au contraire une propension à
s'incliner vers le centre du bâtiment.
On voit, par cet exemple, que, bien que la construction civile du moyen
âge ait son caractère propre, distinct de la construction religieuse,
cependant les architectes cherchent, dans l'une comme dans l'autre, à
remplacer les masses inertes par des forces agissantes. Dans les
constructions civiles, les planchers sont considérés comme des
étrésillonnements posés entre des murs qui tendent à se rapprocher.
Ainsi ces planchers sont roidis par la pression des murs, et l'ensemble
de la bâtisse offre une grande solidité par suite de ces pressions
contre un étrésillonnement.
Les constructeurs du moyen âge font preuve, dans les combinaisons des
voûtes tenant aux édifices civils, d'une grande indépendance: le
berceau, la voûte d'arête romaine, la voûte gothique en arcs d'ogive
plein-cintre ou surbaissée, la voûte composée d'arcs espacés supportant
des plafonds ou des voûtains, tout leur est bon, suivant l'occasion ou
le besoin. Lorsque, dans l'architecture religieuse, ils ne suivaient
plus qu'un seul mode de voûte, c'est-à-dire pendant les XIIIe et XIVe
siècles, ils avaient cependant le bon esprit de n'appliquer ce système,
dans les constructions civiles, qu'autant qu'il offrait des avantages.
Souvent des bâtiments très-larges nécessitaient l'érection d'un ou deux
rangs de piliers à l'intérieur pour porter les planchers des étages
supérieurs, ainsi que nous l'avons vu plus haut; alors le
rez-de-chaussée était généralement voûté; mais, comme ces quilles
superposées, étrésillonnées seulement par les planchers, n'avaient pas
de stabilité, on faisait en sorte de les bien asseoir, au moins sur les
piles inférieures portant les voûtes, et, dans la crainte d'écraser les
sommiers de ces voûtes sous la charge, on les rendait indépendants des
piles.