Lorsque les habitations sont vastes et les bâtiments composés de

plusieurs étages, ce dont les architectes du moyen âge ne se faisaient

pas faute, par cette raison simple que deux étages l'un sur l'autre

coûtent moins à bâtir que si l'on couvre une superficie égale à celle de

ces deux étages à rez-de-chaussée, puisque alors il faut doubler les

fondations et les combles; si, disons-nous, les bâtiments contiennent

plusieurs étages, l'architecte multiplie les escaliers de façon que

chaque appartement ait le sien. Cependant il y a toujours un degré

principal, un escalier d'honneur qui conduit aux pièces destinées aux

réceptions. Pendant la période romane, les degrés de pierre de taille

sont assez rares; on les faisait, le plus souvent, en charpente,

c'est-à-dire en superposant des tronçons de poutres équarris, des billes

de bois quelque peu engagées dans les murs latéraux. Alors les escaliers

se composaient de deux rampes droites avec paliers, et se trouvaient

compris dans une cage barlongue longitudinalement traversée par un mur

de refend (voy. ESCALIER). Cette méthode fut presque entièrement

abandonnée par les constructeurs du XIIIe siècle, qui adoptèrent les

escaliers à vis avec noyau et emmarchements de pierre, comme tenant

moins de place et desservant plus aisément les divers étages auxquels il

fallait arriver. Si ces escaliers à vis étaient d'un très-petit

diamètre, c'est-à-dire de cinq pieds dans oeuvre, ils étaient souvent

noyés dans l'épaisseur des murs formant une saillie peu prononcée à

l'extérieur plutôt qu'à l'intérieur; si, au contraire, ils occupaient

une cage cylindrique ou polygonale d'un assez grand diamètre dans oeuvre

(huit ou dix pieds), ils formaient complétement saillie à l'extérieur et

ne gênaient pas les distributions intérieures. Quant aux corps de logis,

ils possédaient chacun leur comble particulier, et si les bâtiments

étaient doubles en profondeur, il y avait un comble sur chacun d'eux

avec chéneau intermédiaire. Les architectes du moyen âge ayant cru

devoir adopter des combles dont la pente est au-dessus de 45 degrés, et

ne connaissant pas les toits à brisis, ne pouvaient comprendre un

bâtiment double en profondeur sous un seul toit, car ce toit eût atteint

alors des dimensions énormes en hauteur. Chaque corps de logis, chaque

pavillon, chaque escalier possédant son comble particulier, soit en

pyramide, soit en appentis, soit à deux pentes avec pignons ou avec

croupes, il était facile de poser, au besoin, ces combles à des niveaux

différents, d'obtenir ainsi des pièces élevées entre planchers

lorsqu'elles étaient grandes, ou basses lorsqu'elles étaient petites.

Cette méthode employait beaucoup de bois, une surface de couverture

très-étendue, exigeait des chéneaux en plomb à l'intérieur; mais elle

avait cet avantage sur celle qui consiste à envelopper tous les services

d'un bâtiment sous un même toit, de fournir aux architectes des

ressources variées quant aux hauteurs à donner aux pièces, de leur

permettre d'ouvrir un très-grand nombre de lucarnes pour éclairer les

pièces supérieures, de dégager les couronnements des escaliers qui

servaient ainsi de guettes au-dessus des combles et procuraient une

ventilation pour les étages inférieurs. Comme aspect, ces combles

distincts couvrant des corps de logis groupés, accusant leur forme et

leur destination, étaient très-pittoresques et donnaient aux grandes

habitations l'apparence d'une agglomération de maisons plus ou moins

hautes, plus ou moins étendues en raison des services qu'elles

contenaient. Cela, on le conçoit, différait de tous points de nos

constructions modernes, et il faut dire que ces traditions se

conservèrent jusque vers le milieu du XVIIe siècle. Comme principe,

sinon comme forme, on retrouve dans ces dispositions la trace des

grandes habitations antiques, des _villæ_, qui n'étaient, à vrai dire,

que des groupes de bâtiments plus ou moins bien agencés, mais distincts

par leur forme, leur hauteur et leur couverture. Très-peu soumis aux

lois de la symétrie, les architectes du moyen âge plaçaient d'ailleurs

les différents services des grandes habitations, d'après l'orientation,

en raison des besoins des habitants et en se conformant à la

configuration du sol. C'était encore là un point de ressemblance avec

les _villæ_ antiques qui, dans leur ensemble, n'avaient rien de

symétrique. Dans les cités, presque toutes fortifiées alors, le terrain

était rare comme dans toutes les villes fermées. Dans les châteaux, dont

on cherchait toujours à restreindre le périmètre autant par des motifs

d'économie que pour les pouvoir défendre avec une garnison moins

nombreuse, la place était comptée. Il fallait donc que les architectes

cherchassent, à la ville comme à la campagne, à renfermer le plus de

services possibles dans un espace relativement peu étendu. Sous ce

rapport, les constructions civiles du moyen âge diffèrent de celles des

anciens; ceux-ci, dans leurs _villæ_, ne bâtissaient guère que des

rez-de-chaussée et occupaient de grandes surfaces. Obligés de se

renfermer dans des espaces resserrés, les constructeurs du moyen âge se

virent contraints de prendre des dispositions intérieures différentes

également de celles adoptées chez les Romains, de superposer les

services, de trouver des dégagements dans l'épaisseur des murs; par

suite, de chercher des combinaisons de constructions toutes nouvelles.

N'oublions pas cependant ce point important, savoir: que les traditions

antiques se perpétuent dans les constructions civiles, par cette raison

bien naturelle que tout ce qui tient à la vie de chaque jour se transmet

de générations en générations sans interruption possible, que les

habitudes intérieures ne peuvent se modifier brusquement, et que s'il

est possible de faire une révolution radicale dans le système de

construction de monuments publics, comme les églises, cela devient

impossible pour les maisons ou les palais que l'on habite, et dans

lesquels chacun a pris l'habitude de vivre comme vivait son père.

Le système de construction appliqué, à la fin du XIIe siècle, aux

édifices religieux, n'a, dans les édifices civils, qu'une faible

influence. L'arc en tiers-point avec ses conséquences si étendues, comme

nous l'avons fait voir, apparaît à peine dans ces derniers édifices. La

construction civile et militaire conserve quelque chose de l'art romain,

quand déjà les dernières traces de cet art ont été abandonnées depuis

longtemps dans l'architecture religieuse. Il y avait donc, à dater de la

fin du XIIe siècle, deux modes bien distincts de bâtir: le mode

religieux et le mode civil; et cet état de choses existe jusque vers le

milieu du XVIe siècle. Les monastères même adoptent l'un et l'autre de

ces modes; les bâtiments d'habitation n'ont aucun rapport, comme système

de construction, avec les églises ou les chapelles. Cependant l'une des

qualités principales de la construction au moment où elle abandonne les

traditions romanes, la hardiesse, se retrouve aussi bien dans

l'architecture civile que dans l'architecture religieuse; mais, dans

l'architecture civile, il est évident que les idées positives, les

besoins journaliers, les habitudes transmises, ont une influence plus

directe sur les méthodes adoptées par le constructeur. Ainsi, par

exemple, les constructions en moellons et blocages se retrouvent

longtemps dans l'architecture civile, après que toutes les constructions

religieuses s'élèvent en pierre de taille; les plates-bandes en pierre

s'appliquent partout aux habitations des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe

siècles, quand on n'en trouve plus trace dans les églises. Les

contre-forts, même lorsqu'il existe des étages voûtés, sont évités

autant que possible à l'extérieur des palais et maisons, tandis qu'à eux

seuls ils constituent tout le système de la construction des églises. Le

bois ne cesse d'être employé par les architectes civils, tandis qu'il

n'est plus réservé que pour les combles des cathédrales et de tous les

monuments religieux de quelque importance. Enfin, les architectes

cherchent à éviter les pleins, à diminuer les points d'appui, ils

arrivent à supprimer totalement les murs en élevant leurs grandes

constructions religieuses; tandis que, dans l'architecture civile, ils

augmentent l'épaisseur des murs à mesure que les habitudes de bien-être

pénètrent partout, et que l'on tient à avoir des habitations mieux

fermées, plus sûres et plus saines. L'étude de ces deux modes de bâtir

doit donc être poursuivie séparément, et si nous trouvons des points de

rapport inévitables entre ces deux systèmes, c'est moins dans les moyens

pratiques que dans cette allure franche et hardie, ces ressources

infinies qui appartiennent aux architectes laïques du moyen âge.

Toutes les personnes qui ont quelque notion d'architecture savent que

les Romains, même lorsqu'ils construisaient des édifices voûtés,

maintenaient plutôt la poussée des voûtes par des contre-forts

intérieurs que par des piles formant saillie à l'extérieur. Ils avaient

adopté, surtout en élevant des bâtiments civils, le système de

construction que nous appellerons _cellulaire_, c'est-à-dire qu'ils

composaient ces bâtiments d'une série de salles voûtées en berceau sur

des murs de refend se contre-buttant réciproquement et n'exerçant ainsi

aucune action de poussée à l'extérieur. De ce principe, suffisamment

expliqué par la fig. 121, découlaient des conséquences naturelles. Si,

par exemple, on voulait de toutes ces cellules accolées ne faire qu'une

seule salle, il suffisait de faire pénétrer un berceau longitudinalement

à travers tous ces berceaux transversaux: on obtenait ainsi une

succession de voûtes d'arête (122), bien contre-buttées par les

contre-forts intérieurs A, restes des murs de refend B, indiqués en plan

perspectif dans la fig. 121. Cette disposition permettait d'élever en C

soit des murs pleins, soit des claires-voies aussi légères que possible,

puisque rien ne les chargeait. C'était là une construction très-simple,

très-durable, facile à élever, et qui servit longtemps de type aux

édifices civils de l'époque carlovingienne.

Pour éviter la dépense, et si l'on ne tenait pas absolument aux voûtes,

on se contentait de poser, pendant la période romane, des planchers sur

deux rangées parallèles d'arcs plein-cintre. On pouvait, par ce moyen,

élever plusieurs étages les uns sur les autres, sans craindre de voir

les murs latéraux se déverser, puisqu'ils étaient composés de

contre-forts donnant une suite de piliers à l'intérieur et réunis par

des arcs qui les étrésillonnaient; sous ces arcs, on ouvrait des baies

autant que le besoin l'exigeait pour donner de l'air et de la lumière

aux salles. Les fig. 115, 116, 117 et 118, qui nous présentent une des

maisons élevées au XIIIe siècle dans la ville de Cluny, conservent

encore les restes de cette tradition romaine, car le mur de face de

cette maison ne se compose, en réalité, que d'une suite d'arcs en

décharge masqués derrière le parement extérieur. Si cette combinaison se

prêtait aux constructions civiles les plus ordinaires, elle était

également favorable aux constructions militaires, ainsi que nous le

verrons bientôt; elle fut appliquée fort tard encore dans la

construction des _grand'salles_ des châteaux et des évêchés, puisque la

salle de Henri II à Fontainebleau nous en montre un des derniers

exemples, qu'avant elle on voyait une salle du XIIIe siècle dans

l'enceinte du château de Montargis, et que l'on voit encore à Angers,

près de la cathédrale, une ancienne salle synodale du XIIe siècle,

élevées toutes deux d'après ce principe (voy. SALLE).

Ce qu'il est fort important de constater dans les constructions civiles

du moyen âge, c'est l'attention avec laquelle les constructeurs

prévoient jusqu'aux moindres détails de la bâtisse. Ont-ils un plancher

à monter, ils réserveront les trous des poutres bien équarris dans les

parements intérieurs des murs, et ne les perceront pas après coup; ils

engageront des corbeaux de pierre sous la portée de ces poutres; ils

réserveront des rainures horizontales pour recevoir, le long des murs de

refend, les lambourdes dans lesquelles s'assembleront les solives ou les

trous régulièrement espacés de leurs scellements. Dans les ébrasements

des baies, ils scelleront les gonds en construisant, ils ménageront des

renforts à l'intérieur des meneaux pour recevoir les gâches des

targettes ou verroux. Leurs cheminées, élevées en même temps que les

murs, auront des tuyaux taillés avec le plus grand soin à l'intérieur;

les jambages des âtres seront reliés aux murs et non accolés; le passage

des tuyaux à travers les planchers, les supports des foyers supérieurs

indiquent une extrême prévoyance, des dispositions étudiées avant la

mise à exécution. Toutes ces choses seraient pour nous aujourd'hui un

excellent enseignement, si nous voulions voir et nous défaire de cette

manie de croire que nous ne pouvons rien prendre de bon dans le passé,

lorsque ce passé est en-deçà des monts. Dans les grandes constructions

civiles, comme les salles d'assemblée, les _halles_, les constructeurs

du moyen âge ont presque toujours le soin de prendre des jours

inférieurs et supérieurs: les jours inférieurs permettent de voir ce qui

se passe au dehors, de donner de l'air; les jours supérieurs envoient la

lumière directe du ciel. Ces baies relevées sont prises dans la hauteur

du comble et forment lucarnes à l'extérieur. Si étendues que fussent les

salles comme surface et hauteur, les fenêtres se trouvaient toujours

proportionnées à la dimension humaine, et, ce qui est plus important, à

la dimension raisonnable que l'on peut donner à un châssis de menuiserie

destiné à être ouvert fréquemment. Quant aux châssis des lucarnes, ils

s'ouvraient en tabatière au moyen de poulies et de cordelles (voy.

LUCARNE)[35].

On est trop porté à croire que, pendant le moyen âge, si ingénieux que

fussent les architectes, ceux-ci ne savaient concevoir ces larges

dispositions d'ensemble, ces vastes bâtiments d'ordre civil réclamés par

nos besoins modernes prenant de jour en jour plus d'importance: c'est là

encore un préjugé. Il faut dire que la plupart de nos grandes églises,

debout encore aujourd'hui, font bien voir que, dans l'architecture

religieuse, les constructeurs savaient entreprendre et mener à fin des

monuments très-vastes; mais pour les bâtiments civils du moyen âge,

dénaturés pendant les derniers siècles, condamnés à une destruction

systématique depuis la révolution, méprisés par nos édilités françaises,

qui se donnent, en petit, le faible de Louis XIV, et veulent que tout

dans leur ville rappelle leur passage..., pour nos bâtiments civils

d'une date ancienne, disons-nous, ils sont devenus très-rares, et il

n'est pas surprenant que les populations en aient perdu jusqu'au

souvenir. Cependant il eût été bien étrange que des hommes capables de

concevoir et d'exécuter de si vastes édifices religieux se fussent

contentés, pour les besoins ordinaires de la vie, de petits bâtiments

peu étendus, peu élevés, étroits, sortes de cabanes de chétive

apparence. Il est certaines personnes qui voudraient faire croire, par

suite d'un esprit de système dont nous n'avons pas à faire ici la

critique, parce qu'il est complétement étranger aux idées d'art, que la

société du moyen âge était enserrée entre l'église et la forteresse;

qu'elle était, par suite, hors d'état de concevoir et de mettre à

exécution de ces grands établissements d'utilité publique réclamés par

nos moeurs modernes; qu'enfin elle vivait misérable, étouffée sous une

oppression double, souvent rivale, mais toujours unie pour arrêter son

développement. Au point de vue politique, le fait peut être discuté, ce

n'est pas notre affaire; mais, au point de vue de l'art, il n'est pas

soutenable. Les artistes qui traçaient les plans de nos cathédrales

n'étaient point embarrassés lorsqu'il s'agissait de construire de ces

grands établissements civils, tels que des hospices, des colléges, des

maisons de ville, des marchés, des fermes amplement pourvues de tous

leurs services. Comme architectes, il nous importe peu de savoir si ces

hôpitaux, ces colléges, ces fermes dépendaient d'abbayes ou de

chapitres, si ces maisons de ville étaient fréquemment fermées par les

suzerains, si ces marchés payaient un impôt au seigneur du lieu. Ces

établissements existaient, c'est là tout ce que nous tenons à constater;

ils étaient bien disposés, bien construits, d'une manière durable et

sage, c'est là ce qu'il faut reconnaître[36].

Prenons quelques exemples: examinons les belles dispositions des

grand'salles des abbayes d'Ourscamp, de Saint-Jean-des-Vignes de

Soissons, du Mont-Saint-Michel-en-Mer, des hôpitaux d'Angers[37], de

Chartres, qui datent de la fin du XIIe siècle et du commencement du

XIIIe. Où trouverons-nous de meilleures constructions, mieux conçues,

plus grandioses, plus saines, sans luxe, et qui donnent une plus haute

idée du savoir et du sens pratique des architectes? Les ensembles et les

détails de quelques-uns de ces vastes bâtiments étant gravés avec un

soin minutieux dans l'ouvrage de M. Verdier sur l'architecture civile,

nous ne croyons pas nécessaire de les reproduire ici; nous donnerons à

nos lecteurs quelques constructions qui n'ont point encore été étudiées

et qui ont une importance au moins égale à celles-ci. Il existait, dans

l'abbaye de Sainte-Marie de Breteuil, un vaste bâtiment flanqué de

quatre tourelles et crénelé, qui pouvait au besoin se défendre. Son

rez-de-chaussée renfermait les cuisines et leurs dépendances. Le premier

étage contenait les dortoirs des hôtes du monastère; le deuxième, une

grande infirmerie; le troisième, des magasins de provisions, et le

quatrième, sous le comble, un grenier pour les grains. Un escalier

latéral, passant à travers les contre-forts et couvert en appentis,

s'élevait jusqu'au second étage; les tourelles d'angles possédaient en

outre des escaliers à vis communiquant d'un étage à l'autre. Ce bâtiment

n'était voûté qu'à rez-de-chaussée et sous les combles; il était divisé

par un rang de piliers dans la longueur. Des contre-forts latéraux

maintenaient la poussée des voûtes. Voici (123) quel était l'aspect de

ce bâtiment à l'extérieur[38]. Nous voyons le pignon auquel est adossée

la grande cheminée de la cuisine. Un contre-fort triangulaire, un éperon

donnent de la force à ce mur pignon au droit du tuyau de la cheminée.

Pour bien saisir cette construction, il faut recourir au plan (123 bis),

pris au niveau du rez-de-chaussée. Tout l'espace AA, c'est-à-dire la

dernière travée de la salle, est occupé par la cheminée dont le tuyau

s'élève en B entre deux arcs. En C sont des ouvertures extérieures

communiquant par une trémie à des ventouses D destinées à activer

vigoureusement le feu posé sur des grilles relevées, et à établir un

courant d'air suffisant pour entraîner la fumée dans le tuyau central.

La fig. 123 ter, faite sur la ligne IK du plan, nous indique en B le

tuyau de la cheminée, en C, la trémie ponctuée, et en D, les ventouses.

On observera que la circulation du crénelage latéral n'est point

interrompue par les tourelles et les pignons, mais, au contraire, que

cette circulation subsiste devant les pignons à un niveau inférieur. La

fig. 123 quater indique, en A, la coupe du rez-de-chaussée sur la ligne

EF du plan, et, en B, cette coupe sur la ligne GH. Dans la coupe A, on

voit en C les arcs qui forment le manteau de la cheminée divisée par la

grosse pile; en D, les bouches de ventouses avec la grille relevée. Dans

la coupe B, les arcs M qui forment la voussure de la cheminée sont en

brique, et le tuyau est marqué ponctué en O. Un tracé ponctué indique

également les deux prises d'air P destinées à alimenter les ventouses

par la trémie derrière la languette en brique qui forme le contre-coeur

de la cheminée. La coupe (124) faite sur le travers du bâtiment, en

regardant le pignon opposé à la cheminée, complète la description de

cette belle et simple construction. On voit, en A, l'escalier latéral

qui monte jusqu'au second étage, à travers les contre-forts, augmentés

de saillie pour le laisser passer. Les fenêtres B du troisième étage

servant de magasins sont percées dans le pignon, au niveau du sol

intérieur, afin de faciliter le montage des objets emmagasinés par des

poulies et des potences extérieures. Il en est de même des portes G

percées au niveau du sol du grenier. Les murs latéraux, épais,

maintenaient à l'intérieur une température égale; l'aération des étages

pouvait se faire facilement, au moyen des fenêtres ouvertes sur les

quatre faces du bâtiment isolé de toutes parts. Les contre-forts

enserrant les murs évitaient tout chaînage transversal, et cela d'autant

mieux que souvent le nu des murs à l'intérieur était posé en surplomb

d'un étage à l'autre, ainsi que l'indique la coupe transversale, fig.

124. C'était là un moyen souvent employé pour faire tendre les murs à

s'incliner du dehors au dedans, et c'est en effet un excellent principe

de construction, lorsque l'on peut donner à la base des murs assez

d'épaisseur pour ne pas craindre un bouclement. Il faut remarquer,

d'ailleurs, qu'habituellement les planchers intermédiaires (voy. la

coupe transversale) ne relient pas les murs-goutterots; car voici comme

sont disposées les portées de ces planchers sur les piliers

intermédiaires. À chaque étage, les piles sont munies d'un chapiteau A

(125), saillant seulement au droit des portées des poutres. Il fallait

donc que les murs-goutterots exerçassent une action de pression sur ces

poutres et non de tirage. On peut ne pas adopter cette méthode dans les

constructions, mais elle n'est pas sans avoir ses avantages, et, bien

avant l'époque dont nous nous occupons, les Grecs de l'antiquité

l'avaient suivie en élevant leurs temples. Si, dans les grandes

constructions voûtées portées sur des piles isolées, les architectes du

moyen âge avaient suivi des lois d'équilibre dont nous avons essayé de

faire apprécier l'importance, ils avaient en même temps cherché à

obtenir la concentration, la réunion de toutes les forces agissantes au

centre de leurs édifices, de façon à ce que toutes les parties eussent

une certaine disposition à se contre-butter réciproquement. Dans les

constructions civiles, où les voûtes ne jouent qu'un rôle secondaire, où

les planchers offrent des surfaces horizontales et rigides à différentes

hauteurs, les constructeurs adoptèrent des méthodes de bâtir qui

agissent du dehors en dedans contre ces surfaces rigides. Ils arrivaient

à ce résultat par des dispositions d'ensemble et par des procédés tenant

au détail de la construction. Ils donnaient aux murs, par exemple, des

retraites en saillie les unes sur les autres à l'intérieur, comme nous

l'avons dit tout à l'heure, et ils bâtissaient ces murs au moyen de

grandes pierres à l'extérieur et de pierres basses de banc ou de moellon

à l'intérieur.

Supposons la coupe d'un mur AB destiné à porter des planchers (126): le

parement extérieur de ce mur sera composé de hautes assises de pierre ne

formant pas parpaing, et chaque étage, séparé par un bandeau de pierre,

sera en retraite de quelques centimètres l'un sur l'autre. Le parement

intérieur, au contraire, sera monté en pierres plus basses et portera

une saillie à chaque étage sur celui du dessous. Ainsi ce mur aura une

propension à s'incliner du dehors au dedans: 1º parce que son axe B

tombera en B' en dedans de l'axe inférieur A, 2º parce que le parement

extérieur offrira une surface moins compressible que le parement

intérieur. Donc ce mur ainsi construit exercera contre les bouts des

poutres C une pression d'autant plus puissante que ces planchers seront

plus élevés au-dessus du sol. Donc il sera superflu de chaîner les murs,

qui, loin de tendre à s'écarter, auront au contraire une propension à

s'incliner vers le centre du bâtiment.

On voit, par cet exemple, que, bien que la construction civile du moyen

âge ait son caractère propre, distinct de la construction religieuse,

cependant les architectes cherchent, dans l'une comme dans l'autre, à

remplacer les masses inertes par des forces agissantes. Dans les

constructions civiles, les planchers sont considérés comme des

étrésillonnements posés entre des murs qui tendent à se rapprocher.

Ainsi ces planchers sont roidis par la pression des murs, et l'ensemble

de la bâtisse offre une grande solidité par suite de ces pressions

contre un étrésillonnement.

Les constructeurs du moyen âge font preuve, dans les combinaisons des

voûtes tenant aux édifices civils, d'une grande indépendance: le

berceau, la voûte d'arête romaine, la voûte gothique en arcs d'ogive

plein-cintre ou surbaissée, la voûte composée d'arcs espacés supportant

des plafonds ou des voûtains, tout leur est bon, suivant l'occasion ou

le besoin. Lorsque, dans l'architecture religieuse, ils ne suivaient

plus qu'un seul mode de voûte, c'est-à-dire pendant les XIIIe et XIVe

siècles, ils avaient cependant le bon esprit de n'appliquer ce système,

dans les constructions civiles, qu'autant qu'il offrait des avantages.

Souvent des bâtiments très-larges nécessitaient l'érection d'un ou deux

rangs de piliers à l'intérieur pour porter les planchers des étages

supérieurs, ainsi que nous l'avons vu plus haut; alors le

rez-de-chaussée était généralement voûté; mais, comme ces quilles

superposées, étrésillonnées seulement par les planchers, n'avaient pas

de stabilité, on faisait en sorte de les bien asseoir, au moins sur les

piles inférieures portant les voûtes, et, dans la crainte d'écraser les

sommiers de ces voûtes sous la charge, on les rendait indépendants des

piles.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 18 / 35 段