religieuse du XIVe siècle est la cathédrale de Narbonne, dont le choeur
seul fut bâti de 1370 à 1400[32]. C'est l'oeuvre d'un maître consommé
dans son art, mais dépourvu de cette imagination, de ces ressources
inattendues qui charment dans les constructions du XIIIe siècle et qui
se prêtent aux conceptions les plus variées. Ce qui donne le degré
d'habileté pratique à laquelle les architectes du XIVe siècle étaient
arrivés, ce sont ces reprises en sous-oeuvre, ces reconstructions
partielles faites dans des édifices plus anciens. À cette époque, les
matériaux employés sont toujours de la première qualité, le trait
savant, l'appareil excellent, la taille exécutée avec un soin
remarquable. D'ailleurs le système général de la construction se modifie
très-peu, il est appliqué avec plus de sûreté et avec une parfaite
connaissance des forces passives et actives, des pesanteurs et des
poussées. Les arcs-boutants, par exemple, sont bien tracés, posés
exactement où ils doivent l'être. Nous en avons une preuve bien évidente
à la cathédrale de Paris. Tous les arcs-boutants de la nef et du choeur
furent refaits à cette époque (vers 1330), et refaits de façon à
franchir les galeries du premier étage et à venir retomber sur les gros
contre-forts extérieurs (voy. ARC-BOUTANT, fig. 59, CATHÉDRALE). Ces
arcs-boutants, qui ont un rayon très-étendu et par conséquent une
courbure très-peu prononcée, ont été calculés avec une exacte
connaissance de la fonction qu'ils avaient à remplir, et lorsqu'on songe
qu'ils ont dû tous être refaits dans des conditions nouvelles, appuyant
d'anciennes constructions, on est obligé de reconnaître, chez ces
constructeurs du XIVe siècle, une grande expérience et une adresse peu
commune. Nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire de nous étendre plus
longuement sur les constructions religieuses du moyen âge, car nous
n'apprendrions rien de nouveau à nos lecteurs après ce que nous avons
déjà dit. Les articles du _Dictionnaire_ constatent d'ailleurs les
différences qui résultent des perfectionnements de détail apportés par
les architectes des XIVe et XVe siècles dans les constructions
religieuses. Nous nous occuperons maintenant des constructions civiles
et militaires qui procèdent d'après leurs méthodes particulières,
n'ayant que peu de rapports avec les constructions des édifices purement
religieux.
[Illustration: Fig. 75.]
[Illustration: Fig. 76.]
[Illustration: Fig. 77.]
[Illustration: Fig. 78.]
[Illustration: Fig. 79.]
[Illustration: Fig. 79. bis.]
[Illustration: Fig. 80.]
[Illustration: Fig. 81.]
[Illustration: Fig. 82.]
[Illustration: Fig. 82. bis.]
[Illustration: Fig. 82. ter.]
[Illustration: Fig. 83.]
[Illustration: Fig. 84.]
[Illustration: Fig. 85.]
[Illustration: Fig. 86.]
[Illustration: Fig. 87.]
[Illustration: Fig. 88.]
[Illustration: Fig. 89.]
[Illustration: Fig. 90.]
[Illustration: Fig. 90 bis.]
[Illustration: Fig. 91.]
[Illustration: Fig. 91 bis.]
[Illustration: Fig. 92.]
[Illustration: Fig. 93.]
[Illustration: Fig. 94.]
[Illustration: Fig. 95.]
[Illustration: Fig. 96.]
[Illustration: Fig. 97.]
[Illustration: Fig. 98.]
[Illustration: Fig. 99.]
[Illustration: Fig. 100.]
[Illustration: Fig. 101.]
[Illustration: Fig. 101. bis.]
[Illustration: Fig. 101. ter.]
[Illustration: Fig. 102.]
[Illustration: Fig. 103.]
[Illustration: Fig. 104.]
[Illustration: Fig. 105.]
[Illustration: Fig. 106.]
[Illustration: Fig. 107.]
[Illustration: Fig. 108.]
[Illustration: Fig. 109.]
[Illustration: Fig. 110.]
[Illustration: Fig. 111.]
[Illustration: Fig. 112.]
[Illustration: Fig. 113.]
[Illustration: Fig. 114.]
[Note 19: On voudra bien nous permettre à ce sujet une
observation: en appréciant le plus ou moins de mérite des
édifices religieux gothiques, quelques critiques (qui ne sont
pas architectes, il est vrai) ont prétendu que, des églises
du moyen âge en France, la plus parfaite, celle qui indique
de la part de l'architecte une plus grande somme de talent,
est la Sainte-Chapelle de Paris, car cette église conserve
une parfaite stabilité sans le secours des arcs-boutants; et,
partant de là, les mêmes critiques, heureux sans doute
d'avoir fait cette découverte, ont ajouté: «L'arc-boutant,
étai permanent de pierre, accusant l'impuissance des
constructeurs, n'est donc qu'une superfétation barbare, un
jeu inutile, puisque, même pendant le moyen âge, des artistes
habiles ont su s'en passer.» L'argument est fort; mais la
Sainte-Chapelle n'a pas de bas-côtés; partant, l'architecte
n'était pas obligé de franchir cet espace et de reporter les
poussées des grandes voûtes à l'extérieur en dehors de ces
bas-côtés. C'est ainsi pourtant que l'on parle presque
toujours d'un art qu'on ne connaît pas; et la foule
d'applaudir, car les praticiens ne croient pas qu'il soit
nécessaire de réfuter de pareils arguments. Ils ont tort: une
erreur répétée cent fois, fût-elle des plus grossières, mais
répétée avec assurance, finit chez nous par être admise parmi
les vérités les moins contestables; et nous voyons encore
imprimer aujourd'hui, de la meilleure foi du monde, sur les
arts et en particulier sur l'architecture gothique, des
arguments réfutés depuis longtemps par la critique des faits,
par l'histoire, par les monuments et par des démonstrations
appuyées sur la géométrie. Tout ce travail de la vérité qui
veut se faire jour passe inaperçu aux yeux de certains
critiques, qui prétendent probablement ne rien oublier et ne
rien apprendre.]
[Note 20: M. Millet a bien voulu relever pour nous ce
charmant petit édifice fort peu connu, et le meilleur type
peut-être de l'architecture champenoise du commencement du
XIIIe siècle.]
[Note 21: Nous avons été souvent appelé à défendre des
projets de restauration de monuments gothiques, à donner la
raison de dépenses nécessaires et considérables pour les
sauver de la ruine. Dans l'espoir bien naturel d'obtenir des
économies, on nous a souvent répété: «Ne faites que le strict
nécessaire, laissez à des temps meilleurs le soin d'achever,
de sculpter, de ravaler, etc.» La réponse était difficile,
car il eût fallu faire suivre un cours d'architecture
gothique aux personnes qui nous ouvraient ces avis, pour leur
faire comprendre que dans les édifices gothiques tout se
tient, que la pierre est posée ravalée et sculptée, et qu'on
ne peut, à vrai dire, construire un monument gothique en
laissant quelque chose à faire à ceux qui viendraient après
nous. Au point de vue de l'art, est-ce donc là un défaut? Et
n'est-ce donc pas, au contraire, le plus bel éloge que l'on
puisse faire d'une architecture, de dire, après l'avoir
démontré, que tout ce qui la constitue est si intimement lié,
que sa parure fait si bien partie de sa structure, que l'on
ne peut séparer l'une de l'autre?]
[Note 22: On nous accusera peut-être de nous répéter dans le
cours de cet ouvrage; mais les préjugés contre lesquels il
nous faut combattre ne sont que le résultat de l'erreur ou de
fausses appréciations répétées avec une persistance rare. En
pareil cas, la vérité, pour faire briller ses droits, n'a
d'autre ressource que d'employer la même tactique.]
[Note 23: Nous avons quelquefois rencontré des architectes
fort surpris de voir les piles de leurs églises s'écraser
sous la charge, et dire: «Mais nous avons exactement suivi
les proportions relatives de tel édifice et employé des
matériaux analogues, comme résistance; la construction
gothique ne présente réellement aucune sécurité.» On pourrait
répondre: «Nulle sécurité, il est vrai, si l'on veut
augmenter ou diminuer les échelles en conservant les
proportions relatives; la construction gothique demande que
l'on prenne le temps de l'étudier et d'en connaître les
principes, et les architectes gothiques ont eu le tort
d'inventer un système de construction qui, pour être
appliqué, doit être connu et raisonné.»]
[Note 24: Le caprice est une de ces explications admises dans
bien des cas, lorsque l'on parle de l'architecture gothique;
elle a cet avantage de rassurer la conscience des personnes
qui aiment mieux trancher d'un mot une question difficile que
de tenter de la résoudre.]
[Note 25: Voyez, au mot CATHÉDRALE, le résumé historique de
la construction de Notre-Dame d'Amiens. Les parties hautes du
choeur ne purent être terminées qu'avec des ressources
insuffisantes.]
[Note 26: Il en est de ces pilotis de Notre-Dame de Paris, de
Notre-Dame d'Amiens, comme de tant d'autres fables que l'on
répète depuis des siècles sur la construction des édifices
gothiques. Il ne serait pas possible de construire une grande
cathédrale sur pilotis. Ces édifices ne peuvent être fondés
que sur de larges empattements; les pesanteurs étant
très-inégales en élévation, la première condition de
stabilité était de trouver une masse parfaitement homogène et
résistante au-dessous du sol.]
[Note 27: Au XIVe siècle, les colonnettes posées sur le
triforium s'étant brisées furent remplacées par une pile
pleine (voy. la fig. 61, à l'article ARC-BOUTANT); mais on
peut encore aujourd'hui reconnaître leur position et à peu
près leur diamètre.]
[Note 28: Comment se fait-il que nous, qui possédons
aujourd'hui la fonte de fer, ou bien encore qui pouvons nous
procurer des pierres de taille d'une qualité excellente et en
très-grands morceaux, n'avons-nous pas songé à mettre en
pratique la méthode si heureusement appliquée à la
construction de l'église de Saint-Urbain? Quelles ressources
ne trouverait-on pas dans l'étude et l'emploi de ce système
si vrai, si simple, et qui conviendrait si bien à beaucoup de
nos édifices dans lesquels on demande de grands jours, de la
légèreté, et qu'il nous faut élever très-rapidement?]
[Note 29: Cette décoration qui clôt le sanctuaire de
Saint-Urbain ne fut probablement pas admirée de tout le monde
à Troyes: car, il y a quelques années, on eut l'idée de la
masquer par une énorme décoration de sapin et de
carton-pierre peinte en blanc. Rien n'est plus ridicule que
cet échafaudage de carton qui étale sa misère prétentieuse
devant une des plus charmantes conceptions de l'art du XIIIe
siècle à son déclin. La barbarie qui dévaste est certes plus
dangereuse que la barbarie des auteurs du maître-autel de
Saint-Urbain; mais, cependant, que diraient les amis des arts
en Europe, s'ils voyaient élever une façade en plâtre sculpté
devant la façade occidentale de la cour du Louvre, sous le
prétexte de l'embellir? Que de progrès nous avons à faire
encore pour ne plus mériter l'épithète de barbares que nous
donnons si volontiers à des temps où certes on ne se serait
jamais permis de masquer une oeuvre exécutée avec
intelligence, avec soin et talent, derrière une superfétation
inutile, grossière par la matière et le travail, sans forme,
sans goût, produit de l'ignorance mêlée à la plus ridicule
vanité.]
[Note 30: À ce propos, et pour démontrer jusqu'à quel point
les opinions sur l'architecture sont fausses aujourd'hui,
nous citerons ce jugement d'un homme fort éclairé d'ailleurs,
qui, voyant des contre-forts extérieurs indiqués dans un
projet, prétendait les faire supprimer par l'architecte, en
donnant pour raison que les _progrès_ de la construction
devaient faire renoncer à ces appendices appliqués aux
édifices dans des temps barbares, et qui n'indiquent autre
chose que l'ignorance, etc. Autant dire que nous sommes trop
civilisés pour être vrais, et que le mensonge est la marque
la plus certaine du progrès.]
[Note 31: Cette opération ayant été faite sous nos yeux, nous
avons pu reconnaître très-exactement et reproduire ici cette
construction.]
[Note 32: Il faut dire que nous n'avons pas en France un seul
grand édifice complet d'architecture religieuse du XIVe
siècle. Le XIIIe siècle n'avait pas laissé de grands
monuments à construire en ce genre. Le XIVe siècle ne put que
terminer des édifices déjà commencés, et n'eut pas le loisir
d'achever le petit nombre de ceux qu'il fonda.]
CONSTRUCTIONS CIVILES. Vers les premiers temps du moyen âge, les
traditions romaines s'étaient perpétuées, sur le sol des Gaules, dans
les constructions civiles comme dans les constructions militaires;
cependant le bois jouait alors un rôle plus important que pendant la
période gallo-romaine. Le système de construction gallo-romaine ne
diffère pas du système romain: ce sont les mêmes procédés employés, plus
grossiers quant à l'exécution. Pendant la période mérovingienne, on
reconnaît l'emploi très-fréquent du bois, non-seulement pour les
couvertures, mais dans les plafonds, les lambris, les portiques, les
parois même des habitations. La Germanie et les Gaules produisaient le
bois de charpente à profusion, et cette matière étant d'un emploi
facile, il était naturel de s'en servir de préférence à la pierre et à
la brique, qui exigent une extraction difficile, des tailles, des
transports pénibles ou une cuisson préalable et du temps[33].
Les incendies qui détruisirent un si grand nombre de villes et de
bourgades pendant les IXe, Xe et XIe siècles, contribuèrent à faire
abandonner le bois dans la construction des bâtiments privés comme dans
la construction des églises. On n'employa plus ces matériaux que pour
les planchers, les combles et les divisions intérieures des habitations.
Au XIIe siècle déjà, nombre de villes présentaient des façades de
maisons en pierre d'appareil ou en moellon, si ce n'est cependant sur
certains territoires dépourvus de carrières, comme en Champagne et en
Picardie, par exemple.
Les établissements monastiques, si riches au XIIe siècle, donnèrent
l'exemple des constructions civiles en pierre, et cet exemple fut suivi
par les particuliers. Il faut dire, à l'honneur des constructeurs de
cette époque, qu'en adoptant la pierre ou le moellon à la place du bois,
ils prirent très-franchement un mode de construction approprié à ces
matériaux, et ne cherchèrent pas à reproduire, dans leur emploi, les
formes ou les dispositions qui conviennent au bois de charpente.
Toujours disposés à conserver à la matière mise en oeuvre sa fonction
réelle et l'apparence qui lui convient, ils n'essayèrent point de
dissimuler la nature des matériaux. Les moyens employés étaient
d'ailleurs d'une extrême simplicité, et ces artistes qui, dans leurs
constructions religieuses, montraient, dès le XIIe siècle, une subtilité
singulière, une recherche de moyens si compliqués, se contentaient, pour
les bâtiments civils, des méthodes les plus naturelles et les moins
cherchées. Économes de matériaux qui coûtaient alors, comparativement,
plus cher qu'aujourd'hui, leurs habitations sont, pendant les XIIe et
XIIIe siècles, réduites au nécessaire, sans prétendre paraître plus ou
autre chose qu'elles ne sont, c'est-à-dire des murs percés de baies,
soutenant des planchers composés de poutres et de solives apparentes,
bien abrités sur la rue et les cours par des toits saillants rejetant
les eaux loin des parements. Très-rarement, si ce n'est dans quelques
villes du midi et du centre, les rez-de-chaussée étaient voûtés; par
conséquent, nul contre-fort, nulle saillie à l'extérieur. Le plus
souvent des murs en moellons smillés apparents, avec quelques bandeaux,
des jambages et des linteaux de portes et de fenêtres en pierre de
taille; encore ces linteaux et ces jambages ne faisaient-ils pas
parpaings, mais seulement tableaux sur le dehors; les bandeaux seuls
reliaient les deux parements intérieur et extérieur des murs.
Pour donner une idée de ces constructions civiles les plus ordinaires au
XIIe siècle et au commencement du XIIIe, de la simplicité des moyens
employés, nous choisissons, parmi un assez grand nombre d'exemples,
l'une des maisons de la ville de Cluny, si riche en habitations du moyen
âge. Voici (115) la face du mur extérieur de cette maison sur la rue. On
voit que la construction ne consiste qu'en un moellonnage avec quelques
pierres de taille pour les bandeaux, les arcs, les fenêtres et leurs
linteaux. Les arcs du bas s'ouvrent dans des boutiques. À droite est la
porte de l'allée qui conduit à l'escalier. Le premier étage présente une
galerie à jour composée de pieds-droits et de colonnettes éclairant la
grande salle. Les baies sont carrées pour pouvoir recevoir des châssis
ouvrants. Dans les linteaux, sous les arcs intérieurs qui portent le mur
du second étage, sont percés de petits jours dormants. Le second étage
est éclairé par une claire-voie moins importante, et un comble
très-saillant rejette les eaux loin des parements. En plan, le premier
étage donne la fig. 116, et la fig. 117 reproduit le mur de face vu de
l'intérieur, avec ses arcs de décharge au-dessus des linteaux du premier
étage, les bancs dans les fenêtres et la portée des poutres soutenant le
solivage. Ces poutres principales, posées sur le mur de face entre les
arcs, reliaient les deux murs parallèles de la maison et servaient de
chaînage; elles étaient soulagées sous leur portée par des corbeaux en
bois, ainsi que le fait voir la coupe. (118) (voy. MAISON). C'est là
l'expression la plus simple de l'architecture privée pendant le moyen
âge; mais les constructions civiles n'avaient pas toujours un caractère
aussi naïf. Dans les grandes habitations, dans les châteaux, les
services étant beaucoup plus compliqués, les habitants très-nombreux, il
fallait trouver des distributions intérieures, des dégagements.
Cependant il était certaines dispositions générales qui demeuraient les
mêmes pour l'habitation seigneuriale comme pour celle du bourgeois. Il
fallait toujours avoir la salle, le lieu de réunion de la famille chez
le bourgeois, de la _maisnée_[34] chez le seigneur; puis les chambres,
avec leurs garde-robes et leurs retaits; des dégagements pour arriver à
ces pièces, avec des escaliers particuliers: c'était donc, sous le même
toit, des pièces très-grandes et d'autres très-petites, des couloirs, de
l'air et du jour partout. On se figure, bien à tort, que les habitations
des seigneurs comme des petits bourgeois, au moyen âge, ne pouvaient
être que sombres et tristes, mal éclairées, mal aérées; c'est encore là
un de ces jugements absolus comme on n'en doit point porter sur cette
époque. À moins que des dispositions de défense n'obligeassent les
seigneurs à n'ouvrir que des jours très-rares, ils cherchaient, au
contraire, dans leurs châteaux, la lumière, l'air, la vue sur la
campagne, les orientations différentes pour avoir partout du soleil ou
de la fraîcheur à volonté. Pour peu que l'on prenne la peine d'y songer,
on comprendra, en effet, que des hommes qui passaient la plus grande
partie de leur existence à courir la campagne ne pouvaient bénévolement
se renfermer, quelquefois pendant des semaines entières, dans des
chambres sombres, sans vue, sans air, sans lumière. Si les dispositions
défensives d'une résidence obligeaient les habitants à ouvrir le moins
de jours possible à l'extérieur, si les cours des châteaux entourés de
bâtiments élevés étaient tristes et sombres souvent, les habitants,
cependant, cherchaient, par toutes sortes de moyens ingénieux, à se
procurer des vues sur la campagne, de l'air et du soleil. De là ces
tourelles flanquantes, ces échauguettes, ces encorbellements, ces
retours d'équerre qui permettaient d'ouvrir des jours masqués du dehors.
Des habitudes fort sensées imposaient encore aux architectes, dans les
grandes habitations, des dispositions particulières. On n'admettait,
pendant le moyen âge, pas plus que pendant l'antiquité, qu'une grande
salle et une petite chambre eussent la même hauteur entre planchers;
qu'un couloir fût aussi élevé que les pièces qu'il est destiné à
desservir. Il a fallu des siècles de faux raisonnements en architecture
pour oublier des principes si vrais et pour nous obliger à vivre dans de
grandes salles basses sous plafond, si l'étage que nous occupons est
bas, ou dans de petits cabinets démesurément élevés, si nous possédons
un étage ayant quatre ou cinq mètres entre planchers. Dans de grandes
villes, les étages étant réglés forcément, on comprend encore que la
nécessité ait imposé des dispositions aussi peu commodes que ridicules;
mais là où l'architecte est libre, dans une maison de plaisance, dans un
château, il est fort peu raisonnable de ne pas avoir égard aux
dimensions en superficie des pièces pour fixer la hauteur qui convient à
chacune d'elles, d'éclairer des cabinets ou couloirs par des fenêtres
ayant la même dimension que celles ouvertes sur de grandes pièces, de
faire que des corridors latéraux obstruent tous les jours d'une des
faces d'un bâtiment, que des paliers d'escaliers coupent des baies à
moitié de leur hauteur, que des entre-sols soient pris aux dépens de
grandes fenêtres pour ne pas déranger une certaine ordonnance
d'architecture qui importe assez peu aux habitants d'un palais; ou bien
encore, d'établir, au milieu de bâtiments doubles, des corridors
desservant des pièces à droite et à gauche, corridors éclairés par des
jours de souffrance, mal aérés, sombres, bruyants comme des couloirs
d'auberges, perdant une place précieuse et chargeant les planchers dans
leur partie la plus faible. Les architectes du moyen âge ne faisaient
rien de tout cela, et ne pensaient même pas que ce fût possible; ce
n'est pas nous qui les en blâmerons. Leurs bâtiments d'habitation
étaient presque toujours simples en profondeur, et pour que les pièces
qui les divisaient transversalement ne se commandassent pas, ce qui eût
été fort incommode dans bien des cas, ils établissaient, le long de ces
bâtiments, des galeries fermées, basses, qui desservaient chaque pièce,
en permettant encore d'ouvrir des jours au-dessus d'elles. Exemple
(119).
Si le bâtiment avait plusieurs étages, cette disposition pouvait être
conservée avec tous ses avantages (120). On voit en A le premier étage
avec sa galerie de service C, au-dessus de laquelle s'ouvrent des jours
éclairant les salles; en B, l'étage supérieur, presque toujours
lambrissé, éclairé par des fenêtres surmontées de lucarnes du côté
opposé à la galerie et par des lucarnes seulement au-dessus de cette
galerie. Le couloir de l'étage supérieur est porté sur des arcs qui
permettent, entre leurs pieds-droits, l'ouverture des jours éclairant
directement le premier étage. Une disposition de ce genre existe encore
au Palais-de-Justice de Paris, dans la partie occidentale; elle date du
XIIIe siècle. On ne peut méconnaître ce qu'il y a de raisonnable, de
vrai, dans une pareille construction, qui donne à chaque service son
importance relative, qui laisse aux pièces principales tout l'air et la
lumière dont elles ont besoin, et qui accuse bien franchement, à
l'extérieur, les services et les distributions intérieures du bâtiment.
Cela est certainement plus conforme aux bonnes traditions antiques que
ne l'est une suite de colonnes ou de pilastres plaqués, on ne sait
pourquoi, contre un mur. C'est qu'en effet l'architecture religieuse du
moyen âge, qui s'écarta des formes antiques, en sut longtemps conserver
l'esprit dans l'architecture civile. Nous allons en fournir plus d'une
preuve.