ses membres, dès que vous ajoutez quelque chose à l'ordonnance, vous
voyez les difficultés de détail s'accumuler. Un premier changement du
système, que vous supposez peu important tout d'abord, en exige un
second, puis un troisième, puis une foule d'autres. Alors ou il faut
rétrograder, ou devenir l'esclave des exigences que vous avez provoquées
par une première tentative ou une première concession. On se débat
contre ces difficultés successives qui semblent naître à mesure qu'on
les surmonte. Dans les temps où la paresse d'esprit est regardée comme
une vertu, on traite ces tentatives périlleuses de tendances perverses,
d'oubli des saines doctrines. Mais les architectes du moyen âge, et
surtout de l'époque dont nous nous occupons en ce moment, n'auraient
jamais cru qu'un pas en arrière ou un repentir fût un progrès: ils
sentaient qu'ils étaient entraînés par leurs propres principes, et ils
résolvaient avec courage chacune des difficultés nouvelles qu'ils
soulevaient sans repos...
Surmonter les formerets de triangles de pierre pour charger leurs clefs,
ce n'est, au premier abord, qu'un peu plus de pierre et un peu plus de
main-d'oeuvre. Mais il faut des chéneaux sur les formerets, des
balustrades sur ces chéneaux; il faut que ces chéneaux posent sur les
formerets et non sur les remplissages des voûtes; il faut que les pentes
de ces gâbles rejettent elles-mêmes les eaux quelque part; il faut orner
ces lignes rigides; il faut que ce nouveau membre ajouté à
l'architecture trouve sa place sans empiéter sur celle des autres
membres indispensables. Notre fig. 108 explique comment les
constructeurs du milieu du XIIIe siècle surent concilier à la fois les
exigences purement matérielles et celles de l'art. Leur formeret A (voir
la coupe), bandé et doublé souvent d'une archivolte B, ayant l'épaisseur
des moellons de remplissage de la voûte, ils posèrent, sur les deux
tiers environ de la largeur de ces arcs, le gâble plein C, en ménageant
une entaille peu profonde à sa base pour incruster le chéneau D posé sur
le dernier tiers de la largeur des arcs. Le gâble dégagé, ce chéneau
portait larmier de recouvrement de la corniche, ainsi qu'on le voit en
E, et recevait la balustrade, suivant l'usage, dans une rainure. Deux
pierres F, portant cuvette et gargouilles, étaient disposées à la base
du gâble pour recueillir les eaux tombant sur les tablettes de
recouvrement de ces gâbles. Ces tablettes, prises dans de longs morceaux
pour éviter les joints, étaient taillées suivant le tracé G, au-dessous
de la corniche, s'incrustaient dans les tympans et étaient munies,
derrière les crochets posés en feuillure, d'une petite rigole I, propre
à recueillir les eaux et à les conduire dans les cuvettes des
gargouilles. Au-dessus de la corniche, ces tablettes étaient alors
taillées conformément au tracé H, rejetant les eaux devant et derrière.
Un chapeau K, pris dans un seul morceau de pierre, maintenait
l'extrémité des deux tablettes inclinées ainsi que les branches de
crochets. La balustrade L se posait en arrière, affleurant le nu
postérieur du gâble, afin de laisser passer les rangs de crochets M
rapportés dans des rainures par incrustement. Plus tard, on évida
entièrement ces gâbles, qui parurent trop lourds comme aspect, au-dessus
des meneaux si légers des fenêtres. Cet exemple fait comprendre combien
chaque nouveau membre ajouté à l'architecture gothique entraînait une
série de détails, d'études et de combinaisons. On nous dira peut-être
que ce sont là des efforts bien grands pour les motifs qui les
provoquent: la critique sera juste, mais elle frappe beaucoup plus haut.
Dans l'ordre naturel, combien ne voyons-nous pas de combinaisons
compliquées, de détails, d'efforts longs et puissants, pour produire en
apparence de minces résultats? Ce n'est pas nous qui avons créé le
monde, qui avons présidé à son ordonnance; et si les choses y sont bien
arrangées, il faut reconnaître que cet arrangement n'est rien moins que
simple. Les architectes du moyen âge admettront une critique qui
pourrait s'adresser au grand ordonnateur de l'univers. Ces architectes
ont, comme leurs prédécesseurs, eu la matière inerte à leur disposition;
ils ont dû se soumettre aux lois de l'attraction, de la résistance,
tenir compte du vent et de la pluie. En présence de la matière inerte et
de l'action des forces naturelles, ils ont cru que l'équilibre était la
loi vraie de la construction: peut-être se sont-ils trompés; mais on
avouera du moins qu'ils se sont trompés en gens de génie, et il y a
toujours quelque chose de bon à prendre chez les hommes de génie, même
quand ils se trompent. D'ailleurs, il faut bien reconnaître que plus
l'homme cherche, plus il combine et complique les choses, et plus tôt il
arrive à constater l'infirmité de son jugement. Voici des
_rationalistes_ (qu'on me passe le mot), des artistes qui suivent un
principe, vrai à tout prendre, en se conformant aux règles les plus
rigoureuses de la logique; qui prennent, pour bâtir, de la pierre de
taille, c'est-à-dire une matière qui est formée de manière à être
employée par superposition, par assises, en un mot: par conséquent, les
lignes principales de leurs constructions doivent donc être
horizontales. Point; après un demi-siècle de recherches, de combinaisons
toutes plus ingénieuses les unes que les autres, ils arrivent, au
contraire, à faire dominer, dans leurs édifices, la ligne verticale sur
la ligne horizontale, et cela sans cesser un seul instant de suivre les
conséquences du principe vrai qu'ils ont posé. Bien des causes les
conduisent à ce résultat. Nous en avons signalé quelques-unes, comme,
par exemple, l'utilité des pierres posées debout pour roidir les
constructions, la nécessité de charger les points d'appui sollicités à
sortir de la verticale par les poussées obliques. Il en est une dernière
qui a son importance. Dans les villes du moyen âge, le terrain était
rare. Toute ville, par suite du système féodal, était fortifiée, et on
ne pouvait reculer les fortifications d'une cité tous les dix ans. Il
fallait donc renfermer les monuments dans des espaces étroits, n'occuper
que le moins de surface possible. Or si vous bâtissez d'après un
principe qui fait que toutes les actions de votre construction soient
obliques, et si vous ne pouvez vous étendre, il faut bien suppléer par
des pesanteurs verticales à l'espace qui vous manque en surface. Une loi
imposée d'abord par la nécessité et que l'on subit comme telle devient
bientôt une habitude et un besoin, si bien que, lors même que l'on
pourrait s'en affranchir, on s'y soumet, elle plaît, elle est entrée
dans les moeurs. Dès que les architectes du moyen âge ont compris que la
structure de leurs édifices voûtés les amenait à multiplier les charges
verticales pour résister à toute pression oblique, ils ont franchement
pris leur parti, et comme il faut nécessairement que, dans un édifice,
la ligne horizontale l'emporte sur la ligne verticale, ou celle-ci sur
la ligne horizontale, à moins de se résoudre à faire de véritables
échiquiers, ils sont arrivés à supprimer presque complétement la ligne
horizontale, ne conservant plus celle-ci que comme arasement d'étages,
pour indiquer un repos intérieur, un sol. D'ailleurs, toujours de plus
en plus conséquents avec leurs principes, les maîtres des oeuvres, à la
fin du XIIIe siècle, indiquent clairement, à l'extérieur des édifices,
l'ordonnance intérieure, et en cela nous ferions bien de les imiter.
Examinons un bâtiment gothique à l'extérieur, nous dirons s'il est voûté
en pierre ou s'il est couvert par une charpente[30]. Ses pinacles nous
indiqueront le nombre de ses points d'appui intérieurs; ses bandeaux,
les arases au-dessus des voûtes; la puissance de ses contre-forts,
l'énergie des poussées, leur direction; ses fenêtres, le nombre des
formerets et des travées; la forme des combles, le périmètre des
diverses salles, etc.
À Saint-Urbain de Troyes déjà, les divers membres de la construction
sont si délicats, ils possèdent chacun une fonction si nette et
indépendante, que l'architecte les assemble, mais ne les relie pas; il
les pose à côté les uns des autres, les maintient ensemble par des
embrèvements, des incrustements, comme de la menuiserie; mais il évite
de les liaisonner, car le liaisonnement produit l'homogénéité de toutes
les parties, et c'est ce que le constructeur redoute dans l'emploi d'un
système où toute partie de la construction agit, résiste, possède son
action ou sa résistance propre, action et résistance qui ne peuvent être
efficaces qu'autant qu'elles sont indépendantes. Au commencement du XIVe
siècle, ce parti pris de laisser à chaque membre de la construction
française sa fonction propre et de réunir ces membres en raison de la
fonction particulière à chacun d'eux, est poussé jusqu'à l'exagération
du principe. Cela est bien sensible dans un monument fort intéressant,
élevé de 1320 à 1330; nous voulons parler du choeur de l'église
Saint-Nazaire de Carcassonne, l'une des rares conceptions originales
d'une époque pendant laquelle l'art de l'architecture tombait déjà dans
l'application des formules et laissait de côté toute tentative nouvelle,
toute expression individuelle.
L'examen attentif, l'analyse de ce monument, nous ont révélé un fait
intéressant aujourd'hui pour nous: c'est la méthode simple suivie par
l'architecte et ses subordonnés pour élever une construction fort
compliquée en apparence, et qui semblerait devoir exiger une quantité
fabuleuse d'opérations et de tracés. En réalité, les difficultés
d'appareil n'existent pas. Cette construction n'est qu'un assemblage de
plans verticaux dont les rabattements n'exigent qu'un seul tracé chacun.
Il faut admettre, bien entendu, avant toute chose, que l'architecte sait
ce qu'il veut, qu'il voit son édifice sous tous ses aspects avant de
commencer les fondations, qu'il s'est rendu compte des diverses parties
de sa construction; qu'il a fait, avant la taille de la première pierre,
le travail que nous faisons sur un édifice que nous mesurons et
examinons dans ses derniers détails. L'architecture gothique est
exigeante à ce point, et c'est peut-être ce qui lui attire le plus
d'ennemis. Il est si consolant de dire, lorsque se présente une
difficulté sur le tas: «Nous verrons cela au ravalement.» Il est si
pénible, lorsque tout n'est pas prévu d'avance, d'entendre, chaque jour,
une longue série de questions présentées par l'appareilleur ou le
conducteur; questions auxquelles il faut répondre clairement,
simplement, en homme qui sait ce qu'il va dire, comme s'il eût prévu ce
qu'on aurait à lui demander! Donc, l'architecte du choeur de
Saint-Nazaire de Carcassonne a fait non-seulement le plan de son
édifice, non-seulement des élévations et des coupes, mais il sait
d'avance le point exact des naissances des divers arcs, de leur
rencontre, de leur pénétration; il a tracé leurs profils et sait sur
quoi ils doivent porter; il connaît les résultats des poussées, leur
direction, leur puissance; il a calculé les charges, il a réduit les
forces et les résistances à leurs plus justes limites. Il sait tout cela
d'avance, il faut qu'il le sache dès la première assise au-dessus de
terre. Sa conception étant ainsi entière, fixée sur son papier et dans
son cerveau, ses subordonnés marchent en aveugles. Il dit à l'un: «Voici
le dessin de la pile A qui se répète deux fois; voici le dessin du
contre-fort C qui se répète dix fois, etc.; voici le tracé de la fenêtre
A qui se répète six fois, celui de la fenêtre B qui se répète sept fois;
voici une branche d'arc ogive avec ses sommiers, d'arc doubleau avec ses
sommiers, etc.» Ceci dit, l'architecte peut s'en aller et laisser
tailler toutes les assises et morceaux de chacun de ces membres. Les
tailles finies, survient un maître poseur, qui, sans erreur possible,
fait monter et assembler toutes ces diverses pièces prenant forcément
leur place chacune comme les pièces d'une machine bien conçue. Cette
façon de procéder explique comment, à cette époque (à la fin du XIIIe
siècle et au XIVe), des architectes français faisaient exécuter des
monuments dans des contrées où peut-être ils n'avaient jamais mis les
pieds; comment on demandait d'Espagne, du midi de la France, de Hongrie,
de Bohême, des projets de monuments à ces architectes, et comment ces
monuments pouvaient s'élever et rappeler exactement, sauf dans quelques
détails de profils et de sculpture, les édifices bâtis entre la Somme et
la Loire. Le choeur de l'église de Saint-Nazaire de Carcassonne fut
probablement érigé ainsi, à l'aide de tracés fournis par un architecte
du Nord qui peut-être ne séjourna guère dans cette ville; ce qui nous le
ferait croire, c'est qu'évidemment l'architecte a évité toute difficulté
exigeant une décision sur place, ces difficultés qu'on ne résout pas par
un dessin, mais par des explications données aux appareilleurs et aux
ouvriers même sur le chantier, en suivant de l'oeil leur travail, en
prenant au besoin le _troussequin_, la règle, l'équerre, et se couchant
sur l'épure. L'architecte, par exemple, a presque entièrement, dans les
voûtes de cet édifice, renoncé aux sommiers communs à plusieurs arcs; il
a donné la courbe de chacun de ces arcs, leurs profils; on les a taillés
chacun sans avoir à s'occuper de l'arc voisin, et le maître poseur est
venu arranger tout cela comme un jeu de patience. Mais pour faire
apprécier la singulière méthode de construction employée dans le choeur
de l'église Saint-Nazaire de Carcassonne, il est utile de donner d'abord
la moitié du plan de ce choeur avec son transsept (109). Nous voyons
dans ce plan la projection horizontale des voûtes; elles ont toutes
leurs clefs au même niveau ou peu s'en faut, bien que leurs dimensions
et leurs formes soient dissemblables; nécessairement les naissances de
ces voûtes se trouvent dès lors à des niveaux très-différents. Il faut
voir encore la coupe générale de cette construction sur AB. L'architecte
avait pensé fermer les voûtes C (110) à un niveau inférieur aux grandes
voûtes du sanctuaire et du transsept; la construction avait même été
élevée ainsi jusqu'au-dessus des naissances de ces basses voûtes, ainsi
que le font voir les lignes ponctuées DE; mais l'architecte a dû céder
au désir de produire plus d'effet en relevant les clefs de toutes les
voûtes au même niveau. Peut-être une exigence du clergé fit-elle adopter
ce dernier parti; ce qui est certain, c'est que les naissances basses,
indiquées ponctuées, furent coupées au nu des piles, ainsi qu'il est
facile de le reconnaître, et que ces naissances furent relevées, comme
l'indique notre tracé, afin d'avoir sur tout le pourtour de l'édifice
des fenêtres égales en hauteur. La fig. 111 présente la coupe sur la
ligne GH du plan. Remarquons tout de suite que, pour empêcher le
rondissement des piles si grêles sollicitées par des poussées inégales,
produites par l'exhaussement des voûtes secondaires, l'architecte a posé
des étrésillons en fer I de 0,05 c. carrés, visibles dans nos deux
coupes; que la pierre employée est un grès dur très-résistant et qui
permettait de poser les voûtes sur des points d'appui grêles. Examinons
maintenant avec soin les détails de cette construction; prenons la tête
de la pile K (du plan) au point où cette pile reçoit un grand arc
doubleau intermédiaire du sanctuaire, deux archivoltes, un arc doubleau
de chapelle et deux branches d'arcs ogives. La section horizontale de
cette pile (112) est tracée en A. De B en C, nous voyons quatre assises
de sommiers qui reçoivent le grand arc doubleau. À partir de la coupe C,
normale à la courbe de l'arc doubleau E, les claveaux de cet arc sont
indépendants; la pile s'élève derrière le remplissage F de cet arc, sans
liaisons avec lui, jusqu'au chapiteau de formeret G. La saillie de ce
chapiteau forme liaison avec le remplissage, puis la pile s'élève encore
indépendante jusqu'à sa rencontre avec le formeret H. Au-dessus du
chapiteau G, le remplissage monte verticalement de I en K. Il est évidé
d'un trèfle L, qui décore la nudité de ce triangle recevant les voûtains
en moellons taillés. Les deux barres de fer M servent d'étrésillons
entre cette pile et la suivante; ils maintiennent la poussée de l'arc
doubleau E.
Prenons la pile suivante L du plan, celle de l'angle rentrant, qui se
trouve prise entre trois meneaux, qui reçoit un gros arc doubleau, deux
grandes branches d'arcs ogives des voûtes principales, et une troisième
branche d'arc ogive de chapelle (113). On voit encore ici que le tracé
de chacune de ces parties a été fait indépendamment des autres, et que
l'appareil ne présente que le moins de liaisons possible pour éviter les
épures trop compliquées. Cette indépendance des divers membres des
voûtes venant retomber sur les piles laisse une grande élasticité à la
construction, élasticité nécessaire dans un monument aussi léger,
très-élevé et chargé fort inégalement. On peut constater en effet, dans
le choeur de l'église de Saint-Nazaire, des torsions, des mouvements
considérables, sans que pour cela la bâtisse ait rien perdu de sa
solidité. Encore une fois, ce ne sont pas là des exemples à suivre, mais
fort utiles à connaître, à cause des moyens simples et pratiques mis en
oeuvre. Voyons le côté extérieur de cette même pile (114).
Nous sommes placés dans l'angle de la chapelle, au point V du plan; nous
supposons la partie supérieure des meneaux de la grande fenêtre de cette
chapelle enlevée[31]. On voit en A la barre de fer qui maintient la tête
des colonnettes de ces meneaux et qui sert en même temps de chaînage à
la naissance des arcs (voy. MENEAU); en B, la rainure réservée pour
poser la partie cintrée ajourée des meneaux; en C, les sommiers du
formeret qui enveloppe le châssis en pierre découpée; en E, la branche
d'arc ogive de la voûte de la chapelle dont les deux assises de sommiers
se confondent avec celles de l'arc formeret. À partir du lit D, les
claveaux de cet arc ogive sont indépendants. En G, l'archivolte
entourant la découpure cintrée et ajourée de la première fenêtre du
sanctuaire et tenant lieu de formeret de voûte à l'intérieur; en F,
l'archivolte-formeret des meneaux non vitrés séparant la chapelle du
choeur. Ici on observera que cet arc F est mouluré dans la partie cachée
par la maçonnerie de l'angle rentrant derrière l'arc ogive E: ce qui
prouve de la manière la plus évidente que chaque membre de la
construction a été tracé et taillé séparément sur le chantier d'après
des épures partielles, et que ces diverses parties ainsi préparées par
l'appareilleur ont été mises en place par le poseur, qui seul
connaissait chacune de leurs fonctions et leurs rapports dans l'ensemble
de la bâtisse. Le maçon est venu remplir les intervalles restant entre
ces membres s'enchevêtrant, se pénétrant, tout en restant libres. Nous
avons tracé en K la projection horizontale de cet angle rentrant avec la
pénétration des deux archivoltes-formerets G.
Une pareille construction ne se compose que de piles recevant des nerfs
élastiques, mais résistants, portant les remplissages des voûtes, ou
maintenant des châssis de pierre dans de larges feuillures; elle nous
fait connaître que le maître de l'oeuvre ne pouvait rien abandonner au
hasard, rien ajourner, tout prévoir dès la première assise, classer ses
épures avec méthode, et qu'il n'avait besoin, la pierre étant taillée
sur ces épures, et les morceaux prêts, que de donner ses instructions à
un poseur habile qui venait prendre successivement toutes les parties de
l'édifice et les mettre en place dans leur ordre, comme le _gâcheur_ du
charpentier prend une à une les pièces d'une charpente taillée à
l'avance sur l'aire, pour les mettre au levage. Aujourd'hui on procède
autrement: on accumule des blocs de pierre, sans trop savoir souvent
quelle sera la forme définitive qu'ils prendront, et on taille à même
ces blocs les pénétrations des sommiers, les moulures, comme on pourrait
le faire dans une masse homogène, sans trop se soucier des lits, des
joints qui ne coïncident pas avec les formes données. Est-ce mieux?
Est-ce le moyen d'obtenir une construction plus solide? Il est permis
d'en douter. On peut affirmer toutefois que c'est moins raisonnable,
moins habile, moins intelligent et plus coûteux.
Il n'est pas de construction religieuse du moyen âge plus avancée que
celle des églises de Saint-Urbain de Troyes et de Saint-Nazaire de
Carcassonne dans la voie ouverte par les architectes du XIIIe siècle. On
ne pouvait, en effet, aller au delà sans substituer le métal à la
pierre. Soit que les architectes du XIVe siècle aient été arrêtés par
cette impossibilité, soit que de fâcheux essais leur aient démontré
qu'ils dépassaient déjà les limites imposées par la matière, toujours
est-il qu'une réaction eut lieu vers 1330, et que les constructeurs
abandonnèrent ces méthodes trop hardies pour revenir à un système plus
sage; mais cette réaction eut pour effet de détruire l'originalité: on
en vint aux formules. À cette époque, nous voyons les architectes
laisser de côté, dans les oeuvres vives de leurs bâtisses, l'assemblage
simultané des pierres sur leur lit et en délit qui avait fourni aux
constructeurs du XIIIe siècle de si beaux motifs d'architecture; ils
conservent les formes imposées par ce système, mais ils n'en apprécient
plus la raison; perdant quelque chose de l'esprit aventureux de leurs
devanciers, ils renoncent aux délits pour les points d'appui, comme
moyens de rigidité, et reviennent aux constructions élevées par assises,
en réservant les pierres en délit pour les meneaux, les arcatures en
placages, c'est-à-dire pour les membres de l'architecture qui ne portent
pas charge et ne sont que des châssis ou des décorations. Cependant
comme pour suivre, au moins quant à l'apparence, les conséquences du
système de construction admis au XIIIe siècle, ils multiplient les
lignes verticales, ils veulent que non-seulement les membres des voûtes,
les arcs, aient chacun leur point d'appui, mais encore les moulures dont
ces arcs sont ornés. Il résulte dès lors entre la forme donnée aux
piles, par exemple, et la construction de ces piles, la contradiction la
plus évidente. Par le fait, les constructeurs du XIVe siècle reviennent
à des formes plus lourdes, bien qu'ils s'efforcent de dissimuler cette
réaction sous une apparence de légèreté, en multipliant les membres
déliés de l'architecture. Comme praticiens, ils sont fort habiles, fort
prudents, pleins d'expérience et adroits; mais ils manquent complétement
d'invention: ils n'ont plus de ces hardiesses qui dénotent le génie; ils
sont plus sages que leurs prédécesseurs du XIIIe siècle, mais ils ont
les défauts qui accompagnent souvent la sagesse: leurs méthodes sûres,
leurs formules, sont empreintes, malgré tous leurs efforts, d'une
monotonie fatigante.