ayons à étayer le choeur de Beauvais; supposons que nous ne possédions,
pour faire cet étayement, que le gros contre-fort: si (101 bis) nous
posons nos étais ainsi qu'il est indiqué en A, nous renverserons
certainement le contre-fort C; mais si, entre ce contre-fort C, nous
posons, suivant le tracé B, un étai DE intermédiaire, légèrement incliné
vers le choeur, mais maintenu dans un plan vertical passant par l'axe
des piles ou le rayon du sanctuaire, et que, de cet étai, nous serrions
deux batteries FG contre la voûte, puis deux autres batteries HI, nous
n'aurons plus à craindre l'effet des poussées de la voûte V sur le gros
contre-fort C, car l'étai intermédiaire DE soutirera une grande partie
de la poussée des deux batteries FG et la reportera sur sa semelle D. Là
est tout le problème que s'est posé et qu'a résolu l'architecte du
choeur de Notre-Dame de Beauvais. Malheureusement, l'exécution est
défectueuse. Il est certain cependant que cet énorme édifice aurait
conservé une parfaite stabilité, si l'architecte eût posé les
colonnettes jumelles au-dessus du triforium plus fortes et plus
résistantes, s'il eût pu les faire en fonte, par exemple. Les désordres
qui se sont manifestés dans la construction sont venus tous de là; ces
colonnettes, trop grêles, se sont brisées, car elles ne pouvaient
résister à la charge qui se reporta sur elles lorsque les piles
intérieures vinrent à tasser par suite de la dessication des mortiers.
Se brisant, les linteaux L cassèrent (fig. 101), les gros blocs M, en
bascule, s'appuyèrent trop fortement sur la tête du premier arc-boutant,
celui-ci se déforma, et la voûte suivant le mouvement, la pression sur
ces arcs-boutants fut telle qu'ils se chantournèrent presque tous; leur
action devint nulle, par suite les arcs-boutants supérieurs lâchèrent un
peu, puisque la voûte ne pressait plus sur eux. L'équilibre était rompu:
il fallut faire des travaux considérables pour éviter une chute totale
de l'édifice. La fig. 101 ter, donnant en perspective le sommet des
contre-forts recevant la tête des arcs-boutants, nous fait bien voir que
l'intention du maître de l'oeuvre était d'obtenir, au droit des piles du
choeur de la cathédrale de Beauvais et sous les arcs-boutants, des
contre-forts évidés, mais parfaitement rigides, afin: 1º de charger le
moins possible les piles inférieures; 2º de faire que les tassements des
parties intérieures construites en assises, roidies par les colonnettes
en délit, reportassent naturellement les charges en dedans. De cet
exemple et de ceux appartenant à la construction gothique proprement
dite, il découle ce principe, savoir: que toute construction élevée au
moyen d'assises superposées en grand nombre doit être étayée, roidie par
l'adjonction de monolithes entourant, flanquant, épaulant les piles
composées de pierres superposées. Ce principe est à peine appliqué par
les Romains, qui n'avaient pas besoin d'y recourir; il appartient aux
constructeurs gothiques. De ce principe, ils font un des motifs les plus
ordinaires de la décoration des édifices, et, en effet, il se prête aux
combinaisons les plus brillantes et les plus hardies.
Certes, il y a, dans l'exemple de construction que nous venons de donner
à nos lecteurs, de graves défauts, et nous ne les dissimulons pas. Cet
échafaudage extérieur de pierre, qui fait toute la force de la bâtisse,
est soumis aux intempéries de l'atmosphère: il semble que le
constructeur, au lieu de chercher à protéger les organes essentiels de
son monument, ait pris plaisir à les exposer à toutes les chances de
destruction. Son système d'équilibre dépend de la résistance absolue de
matériaux trop souvent imparfaits. Il veut évidemment étonner, et il
sacrifie tout à ce désir. Mais à côté de ces défauts si graves, quelle
connaissance approfondie des lois de l'équilibre! quel assujettissement
de la matière à l'idée, quelle théorie fertile en applications!
N'imitons jamais ces constructions subtiles; mais profitons hardiment de
tant de connaissances acquises. Pour en profiter, faut-il au moins les
cultiver et les pratiquer.
À l'article CHAÎNAGE, nous avons indiqué quels étaient, pendant le moyen
âge, les procédés employés pour chaîner les édifices. Aux longrines de
bois usitées pendant l'époque romane, les constructeurs du XIIIe siècle,
s'apercevant que celles-ci étaient promptement pourries, substituèrent
des crampons en fer reliant les pierres composant les assises.
Toutefois, cette méthode ne fut guère employée que dans l'Île-de-France
avec une singulière exagération. Il est tel monument, comme la
Sainte-Chapelle du Palais à Paris, où toutes les assises, de la base au
faîte, sont cramponnées. À Notre-Dame de Paris même, on s'aperçoit que
toutes les constructions élevées ou reprises à partir des premières
années du XIIIe siècle sont, à des hauteurs assez rapprochées, reliées
par des crampons coulés en plomb. Certainement ces constructeurs
n'avaient pas une entière confiance en leurs méthodes si ingénieuses, et
leur bon sens naturel leur faisait sentir déjà qu'ils poussaient la
hardiesse trop loin. La façon dont sont disposés ces chaînages fait bien
voir d'ailleurs que ce qu'ils redoutaient le plus, c'était le bouclement
ou la torsion des piles et des murs, et, en cela, le système de
chandelles de pierre adopté par les architectes bourguignons avait une
supériorité marquée sur l'emploi dangereux des crampons de fer scellés
en pleines pierres. Il faut dire aussi que les constructeurs de
l'Île-de-France se procuraient difficilement des pierres longues,
résistantes, pouvant être impunément posées en délit, tandis qu'elles
étaient communes en Bourgogne et d'une excellente qualité.
Il est temps maintenant d'entretenir nos lecteurs d'un édifice qui, à
lui seul, résume, en les exagérant avec une grande adresse, toutes les
théories des constructeurs de l'école gothique. Nous voulons parler de
l'église Saint-Urbain de Troyes. En 1261, Jacques Pantaléon, natif de
Troyes, fut élu pape sous le nom d'Urbain IV, à Viterbe; il mourut en
1264. Pendant son pontificat, il voulut faire élever à Troyes une église
sous le vocable de saint-Urbain: ce monument fut commencé, rapidement
construit; il resta inachevé cependant, le successeur d'Urbain n'ayant
probablement pas jugé à propos de continuer l'oeuvre de son
prédécesseur. Telle qu'elle est, l'église de Saint-Urbain de Troyes
indique chez le maître de l'oeuvre qui fut chargé de son érection une
hardiesse singulière et une science de constructeur faite pour étourdir.
Si la date de la fondation de l'église Saint-Urbain et celle de
l'interruption des travaux n'était pas un fait historique d'une
authenticité incontestable, on serait tenté de supposer que cet édifice
fut construit vers le commencement du XIVe siècle. Nous-même, devant des
preuves aussi peu discutables, nous avons hésité longtemps avant de
croire que le XIIIe siècle avait vu commencer et achever ce qui existe
de ce monument: ayant pour habitude de nous fier tout d'abord aux signes
archéologiques, nous ne pouvions donner à la construction de
Saint-Urbain une date antérieure au XIVe siècle; mais une étude
approfondie de la construction nous a fait voir que la tradition
historique était d'accord avec le fait. On ne construisait plus ainsi au
XIVe siècle. Seulement l'architecte de Saint-Urbain était un de ces
artistes chez lesquels les principes les plus avancés de la théorie
s'allient à une expérience profonde, à une pratique qui n'est jamais en
défaut, à une connaissance sûre de la qualité des matériaux, à des
ressources infinies dans l'exécution et une originalité naturelle;
c'était, pour tout dire en un mot, un homme de génie. Son nom nous est
inconnu comme ceux de la plupart de ces artistes laborieux; si le pape
Urbain IV eût envoyé d'Italie un architecte pour bâtir son église à
Troyes, certes nous le connaîtrions, mais nous n'aurions pas à nous
étendre longuement sur son oeuvre, car l'Italie méridionale, alors,
n'élevait que des édifices qui ne fournissent guère de types propres à
être étudiés.
Le plan de l'église de Saint-Urbain de Troyes est champenois. Le choeur
rappelle celui de la petite église de Rieux que nous venons de donner;
sur les quatre piliers de la croisée devait s'élever une tour
probablement fort élevée, si l'on examine la section large de ces
piliers. Deux autres clochers flanquaient l'entrée, accompagnée d'un
porche saillant comme celui de l'église Saint-Nicaise de Reims. La tour
centrale ne fut point commencée, la nef et la façade restèrent
inachevées. On peut toutefois, par ce qui reste de ces parties, se
rendre un compte exact de ce que devait être cette église. Le choeur et
les transsepts sont complets. Jetons les yeux d'abord sur le plan de
l'église de Saint-Urbain (102), pris au niveau du rez-de-chaussée; cet
ensemble est nécessaire pour apprécier les diverses parties de sa
construction. Ce plan présente des points d'appui solides, épais,
résistants, une disposition générale très-simple. Planté entre deux
rues, deux porches profonds, bien abrités, donnent entrée dans les deux
branches de la croix. Au-dessus du rez-de-chaussée, à la hauteur de
3m,30, toute la construction ne présente plus qu'une lanterne vitrée,
d'une extrême légèreté, maintenue par les contre-forts qui seuls restent
pleins jusqu'aux chéneaux supérieurs. C'est donc la construction de ces
contre-forts qui doit nous préoccuper en premier lieu. Voici (103) l'un
des contre-forts de l'abside présenté parallèlement à l'une des faces
latérales. Le soubassement plein, de 3m,30 de haut, s'arrête en A. En B'
est tracée la section horizontale du contre-fort au niveau B, et en C'
la section horizontale au niveau C. D est la claire-voie vitrée
extérieurement de la galerie G; F, la claire-voie libre portant le
plafond H servant de passage au niveau de l'appui des grandes fenêtres
supérieures; E, les meneaux de ces fenêtres vitrées. Les archivoltes des
fenêtres dont l'arrachement est en I servent de formerets aux grandes
voûtes. Le chéneau supérieur K est porté, intérieurement par le
remplissage posé sur les archivoltes I, extérieurement par un arc L et
tout un système d'ajours dont nous donnerons le détail tout à l'heure.
Les claires-voies D et F sont en partie posées en feuillure, de sorte
que ces claires-voies sont indépendantes des contre-forts et sont de
véritables châssis de pierre compris entre les contre-forts.
Disons un mot des matériaux qui entrent dans cette construction, car
leur qualité est en partie la cause du système adopté. À Troyes même, on
ne peut se procurer de la pierre de taille: les environs ne fournissent
que de la craie, bonne tout au plus pour faire des remplissages de
voûtes. L'architecte de Saint-Urbain a dû faire venir de la pierre de
Tonnerre pour les pièces d'appareil, et, afin d'économiser ces matériaux
transportés à grand frais, il s'est servi, autant qu'il a pu, d'une
certaine pierre dite de Bourgogne que l'on trouve à quelques lieues de
Troyes, et qui n'est qu'un calcaire grossier assez ferme, mais bas de
banc et se taillant mal. C'est avec ces derniers matériaux qu'il a élevé
la partie massive des contre-forts, en revêtissant leur face externe M
de grandes plaquettes de pierre de Tonnerre posées en délit et finement
taillées. C'est aussi avec la pierre de Tonnerre qu'il a fait les piles
intérieures, les claires-voies, les arcs, les chéneaux et toutes les
parties délicates de la construction: or la qualité de Tonnerre employée
ici est un banc peu épais, très-résistant, très-ferme, très-compacte et
pouvant être posé en délit sans danger. Par le fait, cette construction
est une bâtisse en moellon smillé, solide mais grossier, habillée d'une
pierre fine très-belle, employée avec la plus stricte économie, comme on
le ferait du marbre aujourd'hui. La légèreté des claires-voies, des
meneaux, dépasse tout ce que nous connaissons en ce genre, et cependant
les matériaux employés ont été si bien choisis, l'élasticité de cette
construction est si complète, que très-peu de morceaux se sont brisés.
D'ailleurs la structure étant parfaitement solide et bien pondérée, les
détériorations survenant aux claires-voies et fenêtres n'ont nulle
importance, celles-ci pouvant être facilement remplacées, comme de
véritables châssis, sans toucher au gros oeuvre. L'anatomie de cette
construction doit être examinée avec le plus grand soin. Nous allons
essayer d'en faire toucher du doigt les détails.
Prenons donc d'abord toute la partie du contre-fort comprise entre H et
O, c'est-à-dire le plafond de la galerie et son linteau reliant la pile
intérieure au contre-fort, l'enchâssement de claires-voies et
l'écoulement des eaux sur ce point. En A (104), on voit la coupe prise
dans l'axe du contre-fort et de la pile. B est la gargouille rejetant à
l'extérieur les eaux recueillies sur le passage G, c'est-à-dire
non-seulement la pluie tombant verticalement sur ce dallage, ce qui est
peu de chose, mais celle fouettant contre les vitraux; C est le caniveau
de recouvrement faisant parpaing, c'est-à-dire prenant toute l'épaisseur
du contre-fort; D, la console soulageant le linteau E, lequel sert de
caniveau et relie la pile intérieure H au contre-fort; F, l'assise de
recouvrement de la galerie portant chéneau; I, les deux joues formant
parements extérieurs et maintenant le linteau-caniveau E, ainsi que
l'indique le détail perspectif K en I'. Dans ce détail, le morceau E'
est le linteau-caniveau; C', le second caniveau, et B' la gargouille. Le
grand détail L montre, en place, les deux morceaux I en I'', le caniveau
C en C'' et le morceau de recouvrement F en F'' avec le linteau E en
E''. Tout cet appareil est fait avec le plus grand soin, les pierres
bien taillées et bien posées; aussi ne voit-on aucune rupture. Observons
que le caniveau-linteau E (détail A) est laissé libre dans sa portée de
R en S sous les morceaux I; c'est-à-dire que le lit RS est épais,
jointoyé, seulement après que les tassements de la construction ont
produit leur effet, afin d'éviter toute chance de rupture. On voit en M
(détail L) les feuillures destinées à recevoir les claires-voies vitrées
extérieures de la galerie, et en N celles destinées à recevoir la
claire-voie intérieure supportant la pièce de recouvrement et les
meneaux des fenêtres. Comment des claires-voies aussi minces
peuvent-elles être maintenues toutes deux dans des plans verticaux?
Celle intérieure n'a que 0,21 c. d'épaisseur et celle extérieure 0,22
c., compris toutes saillies. Leur rigidité est obtenue par le moyen le
plus simple, en ce que l'arcature de chacune d'elles, comprise entre les
feuillures dont nous venons de parler, est d'un seul morceau. Chaque
claire-voie n'est donc composée que de trois morceaux: deux pieds-droits
et une dalle de champ percée d'ajours. Il ne faut pas oublier ce que
nous avons dit plus haut des matériaux employés dans la construction de
l'église de Saint-Urbain. L'architecte avait fait sa bâtisse résistante
en pierre commune, sorte de moellon piqué, et tout ce qui n'était
qu'accessoire, décoration, chéneaux, claires-voies, en pierres de
Tonnerre, basses de banc, très-fermes, mais de grandes dimensions en
longueur et largeur. Ces pierres de Tonnerre ne sont réellement que des
dalles dont l'épaisseur varie de 0,20 c. à 0,30 c., d'une excellente
qualité. L'édifice ne se compose que de contre-forts entre lesquels sont
posées des dalles de champ ajourées. Ce singulier système de
construction est appliqué partout avec cette logique rigoureuse qui
caractérise l'architecture de la fin du XIIIe siècle[28].
Prenons donc la claire-voie extérieure de la galerie du choeur de
Saint-Urbain, et examinons comment elle est taillée, posée, et comment
elle se maintient dans son plan vertical. Nous la traçons ici (105), en
plan A, en élévation extérieure B, et en coupe C. La pierre de
recouvrement D, rendant ces deux arcatures solidaires, formant chéneau
et appui des fenêtres hautes, est faite d'une ou de deux pièces venant
se joindre aux morceaux pris sous les piliers intérieurs et tracés en
F'' dans le détail L de la fig. 104. Pour donner plus de poids et plus
de rigidité à la grande dalle ajourée formant l'arcature extérieure
vitrée (fig. 105), et dont la coupe est tracée en E, cette dalle porte
une balustrade G faisant corps avec elle, prise dans le même morceau, de
sorte que le chéneau D, formant plafond de la galerie, est porté sur une
saillie réservée à l'intérieur le long de l'arcature extérieure, tandis
que le lit inférieur de ce plafond vient mordre l'arcature intérieure,
également composée d'une grande dalle de champ ajourée et maintenue à
ses extrémités par les feuillures N de notre détail L de la fig. 104. Il
faut dire que, pour produire un effet plus piquant, l'architecte a donné
à l'arcature ajourée intérieure un dessin plus délicat, une autre forme
qu'à l'arcature extérieure; ces deux claires-voies produisent ainsi la
plus brillante découpure, des jeux surprenants qui se détachent sur un
fond de vitraux colorés[29].
Voyons maintenant la partie supérieure de la construction du choeur de
Saint-Urbain, car c'est là où l'architecte a déployé une sagacité
remarquable. Si nous recourons à la fig, 103, nous observerons que les
fenêtres hautes sont posées à l'aplomb du bahut du comble en I, que
leurs archivoltes servent en même temps de formerets et d'arcs de
décharge pour porter la charpente, que le chéneau K pose partie sur une
saillie réservée au-dessus de cette archivolte et sur une claire-voie L
établie à 0,50 c. environ en avant de la fenêtre. Voici (106) en A la
face extérieure de cette claire-voie; en B, la coupe faite suivant CDEF,
Sur cette coupe, on trouve, en G la coupe de la fenêtre, son
archivolte-formeret en H et la voûte en I. La claire-voie portant le
chéneau K se compose d'un arc renforcé d'un gâble remplissant les
fonctions de liens de charpente. Des cercles L ajourés contribuent à
soutenir le chéneau dans la longueur de sa portée de E en M. Ce chéneau,
à chaque travée, est seulement fait de deux morceaux de pierre se
joignant au point culminant des pentes en N; chacun de ces morceaux est
taillé ainsi qu'il est indiqué en O, la portée sur la claire-voie ayant
lieu de E' en M', et la partie P étant évidée et ne portant plus larmier
pour laisser passer le sommet du gâble. L'appareil de ce gâble et des
cercles à jour L est fidèlement tracé sur notre figure. Le fleuron, sa
souche pénétrant dans la balustrade et la pointe des gâbles sont pris
dans un seul morceau de pierre, afin d'ajouter un poids nécessaire à
l'extrémité de l'appareil. Mais, pour éviter toute chance de déversement
de ce gâble en dehors; les deux morceaux de balustrade R ne sont pas
posés suivant une ligne droite, mais forment un angle légèrement obtu,
ainsi que l'indique le plan S; T, étant la souche du fleuron, sommet du
gâble, et R'R' étant les deux morceaux de balustrade taillés chacun dans
une seule dalle: ainsi, le sommet T du gâble ne peut se déverser en
dehors, contre-butté qu'il est par les deux dalles à jour R'R' qui
s'appuient sur les sommets des contre-forts percés de gargouilles pour
l'écoulement des eaux, ainsi qu'on le voit en V. C'est plutôt là une
combinaison de charpente qu'une construction de maçonnerie; mais
n'oublions pas que la qualité de la pierre employée à Saint-Urbain se
prête à une pareille structure, et que, grâce à ces artifices,
l'architecte est arrivé à élever un monument d'une légèreté
extraordinaire, qui ne se compose réellement que d'une maçonnerie de
moellon et de dalles de champ ajourées. Les arcs-boutants qui buttent
les grandes voûtes de cette église au-dessus des chapelles sont
construits conformément à ce système de claires-voies et de grands
morceaux de pierre posés en guise d'étais (voy. ARC-BOUTANT, fig. 66).
L'architecte de l'église de Saint-Urbain (sa donnée acceptée) a été
fidèle à son principe dans toutes les parties de sa construction. Il a
compris que dans un édifice aussi léger, bâti avec du moellon et des
dalles, il fallait laisser à ces claires-voies une grande liberté pour
éviter des ruptures; aussi n'a-t-il engagé ces dalles que dans des
feuillures qui permettent à la maçonnerie de tasser sans briser les
délicates clôtures ajourées qui remplacent les murs. On voit, en
examinant la fig. 106, que les chéneaux sont libres, réduits presque au
rôle de gouttières, et qu'en supposant même une brisure, les
infiltrations ne peuvent causer aucun préjudice à la maçonnerie, puisque
ces chéneaux sont suspendus sur le vide au dehors, au moyen de ces
gâbles ajourés. Il fallait être hardi pour concevoir une construction de
ce genre; il fallait être habile et soigneux pour l'exécuter, tout
calculer, tout prévoir et ne rien laisser au hasard: aussi cette
construction, malgré son excessive légèreté, malgré l'abandon, et des
réparations inintelligentes, est-elle encore solide après cinq cent
soixante ans de durée. L'architecte n'a demandé aux carrières de
Tonnerre que des dalles, ou tout au plus des bancs de 0,30 c.
d'épaisseur, d'une grande dimension il est vrai, mais d'un poids assez
faible: il évitait ainsi la dépense la plus forte à cette époque, celle
du transport. Quant à la main-d'oeuvre, elle est considérable; mais ce
n'était pas alors ce qui coûtait le plus. L'église de Saint-Urbain se
présentera souvent dans le cours de cet ouvrage, car elle est
certainement la dernière limite à laquelle la construction de pierre
puisse atteindre, et, comme composition architectonique, c'est un
chef-d'oeuvre (voy. ARC-BOUTANT, BALUSTRADE, CROIX, FENÊTRE,
GARGOUILLE, PORCHE, PORTE, VITRAUX).
Il faut revenir quelque peu sur nos pas. Dans l'Île-de-France, ainsi que
nous l'avons déjà fait observer, nous ne saurions signaler les
hardiesses des Bourguignons du commencement du XIIIe siècle et des
Champenois de la fin de ce siècle, lorsque ceux-ci purent employer de
grands matériaux, durs, serrés de grain et résistants comme la pierre de
Tonnerre. Les constructeurs de l'Île-de-France ne font guère de ces
claires-voies prises dans une seule pierre, de ces cloisons ajourées;
ils maintiennent la stabilité de leurs édifices, moins par des surfaces
ou des quilles rigides, que par des poids accumulés sur les points qui
leur paraissent ne pas présenter une assiette suffisante. Nous trouvons
une preuve remarquable de ce fait, dès le milieu du XIIIe siècle, dans
les grandes constructions.
Nous avons vu que les architectes gothiques étaient arrivés, dans les
édifices voûtés, à considérer les formerets comme des arcs de décharge
et à vider complétement la construction sous ces formerets, à ne
conserver que des contre-forts. Ils supprimaient les murs comme étant
une accumulation inutile de matériaux entre ces contre-forts, puisque
ceux-ci devaient recevoir et supporter toutes les charges; mais ces
formerets, n'étant pas chargés à la clef, pouvaient dévier du plan
vertical, par suite de la pression et de la poussée des rangs de moellon
des voûtes qu'ils recevaient. Remarquons (107) que le formeret ABC, au
sommet de ses deux branches d'arc, à la clef B, là où cet arc en
tiers-point présente le plus de flexibilité, reçoit précisément les
derniers rangs de moellons BD de remplissage, lesquels ont une légère
action de poussée de D en B, par suite de leur courbure. Il pouvait se
faire que le sommet B s'écartât du plan vertical, si on ne parvenait à
le rendre immobile. Élever un mur sur ce formeret ABC ne pouvait
consolider cet arc que faiblement, puisque ces deux triangles de
maçonnerie AEB, CFB chargeaient beaucoup plus les reins de cet arc que
sa clef B. Le moyen le plus sûr était de charger cette clef B. Les
constructeurs arrivèrent donc, vers le milieu du XIIIe siècle, à élever,
à l'extérieur, sur les formerets des voûtes, faisant encadrement de
baies, des gâbles HIG en maçonnerie, et rendirent ainsi, par
l'adjonction de cette charge BG, les sommets des formerets immobiles ou
du moins assez stables pour résister à la poussée des clefs des
remplissages des voûtes BD. Un des premiers essais de ce système se voit
à la Sainte-Chapelle du Palais à Paris. Observons que les architectes
champenois, qui avaient adopté des formerets d'une résistance
très-puissante il cause de leur grande épaisseur, puisqu'ils étaient de
véritables berceaux en tiers-point, recevant les remplissages des
voûtes; que les architectes bourguignons, qui isolaient leurs formerets
des clôtures extérieures, en laissant entre eux et ces clôtures un
espace assez large étrésillonné par les assises de couronnement,
n'avaient pas besoin de recourir à l'artifice expliqué par la fig. 107.
Aussi n'est-ce guère que dans l'Île-de-France, le Beauvoisis et la
Picardie que nous voyons, vers 1240, adopter ce moyen de donner de la
stabilité aux formerets. C'est ainsi que des différences dans le
caractère de l'architecture des diverses provinces de France, au XIIIe
siècle, se trouvent presque toujours expliquées par une nécessité de la
construction. Si l'on veut se rendre compte de l'utilité de ces gâbles,
regardés généralement comme un motif de décoration, il faut examiner la
fig. 108.