porter un jugement sur un art qu'à peine nous commençons à déchiffrer.
Entrons dans les collatéraux de la cathédrale, doubles dans la nef comme
autour du choeur; mais remarquons, en passant, que cette nef fut bâtie
quinze ou vingt ans après le choeur, et que les architectes du
commencement du XIIIe siècle qui l'ont élevée profitaient des fautes
commises par leur prédécesseur. Nous observons que les piliers qui
séparent les doubles collatéraux de la nef ne sont pas semblables entre
eux; de deux en deux, nous voyons alternativement une colonne
monocylindrique composée de tambours de pierre, et une colonne centrale
également composée de tambours, mais flanquée de dix colonnettes en
délit d'un seul morceau chacune (voy. le plan fig. 92). Pourquoi cette
différence de construction?... Est-ce caprice, fantaisie? Mais pour peu
qu'on ait étudié ces monuments, on demeure convaincu que le caprice
n'entre pour rien dans les combinaisons des constructeurs de cette
époque, surtout s'il s'agit d'un membre d'architecture aussi important
que l'est un pilier[24]. La question: «Pourquoi cette différence?» étant
posée, avec quelque attention nous la résoudrons bientôt. Ces piliers
intermédiaires A, entourés de colonnettes en délit, sont au droit des
colonnes de la grande nef qui reçoivent la charge la plus forte,
c'est-à-dire un arc doubleau et deux arcs ogives. Or il faut savoir que,
primitivement, les arcs-boutants de la nef n'étaient pas ceux que nous
voyons aujourd'hui, qui ne datent que de la seconde moitié du XIIIe
siècle. Ces arcs-boutants primitifs étaient à double volée, c'est-à-dire
qu'ils venaient d'abord se reposer sur un pilier intermédiaire posé sur
les piles AB du double collatéral, et qu'ils étaient contre-buttés à
leur tour par des arcs-boutants secondaires franchissant les espaces AC,
BD (voy., au mot CATHÉDRALE, la fig. 2 donnant la coupe de la nef de
Notre-Dame de Paris). Certainement les arcs-boutants destinés à
contre-butter l'arrivée des arcs doubleaux et arcs ogives des grandes
voûtes étaient plus puissants que ceux destinés seulement à
contre-butter un simple arc doubleau à peine chargé. Peut-être même
l'arc doubleau intermédiaire des grandes voûtes n'était-il pas
contre-butté par un arc-boutant, ce qui n'eût pas empêché les voûtes de
conserver leur courbure, puisque, dans les deux bras de la croisée, nous
voyons encore des arcs doubleaux simples, ainsi abandonnés à eux-mêmes,
qui ne se sont pas déformés. Les explications précédentes contenues dans
cet article ont fait voir que le pilier vertical portant les voûtes ne
joue qu'un rôle secondaire, et qu'une grande partie du poids des voûtes
soutirée par les arcs-boutants vient peser sur la culée de ces
arcs-boutants. Donc il était raisonnable de donner aux piliers destinés
à porter les piles sur lesquelles reposaient les arcs-boutants, ou tout
au moins des arcs-boutants plus puissants que les autres, une plus
grande résistance. Mais l'architecte eût-il donné un diamètre un peu
plus fort aux piles A qu'aux piles B (fig. 92), que ces piliers A
auraient encore été comprimés par la charge très-forte qu'ils devaient
supporter, et que leur tassement eût occasionné des désordres
très-graves dans les oeuvres hautes, la rupture des arcs-boutants et,
par suite, la déformation des grandes voûtes. L'architecte ne voulait
pas cependant donner à ces piliers A une épaisseur telle qu'ils eussent
rendu la construction des voûtes des collatéraux difficile et produit un
effet très-disgracieux; il a donc, comme toujours, usé d'artifice: il a
entouré ses piles cylindriques, élevées par assises, de fortes
colonnettes en délit; il a entouré les tambours de dix étais résistants,
incompressibles (93), certain que ce système de construction ne pouvait
subir ni tassement ni déformation, et que, par conséquent, des
arcs-boutants très-puissants, pesant sur ces piles, ne pourraient subir
aucun affaissement. Cette disposition avait encore l'avantage de laisser
au-dessus des chapiteaux, entre les arcs doubleaux et arcs ogives, une
forte assise E portant directement sur la colonne centrale A (voy. fig.
92).
La méthode consistant à employer les matériaux (pierres) soit sur leur
lit, soit en délit, se perfectionne rapidement pendant la première
moitié du XIIIe siècle. C'est qu'en effet il y avait là une ressource à
laquelle nous, qui prétendons tout avoir inventé, nous recourons chaque
jour, puisque nous employons la fonte de fer dans nos constructions avec
beaucoup moins d'intelligence, disons-le, que ne le faisaient les
constructeurs gothiques lorsqu'ils cherchaient à obtenir des points
d'appui incompressibles et rigides en employant certaines pierres d'une
excellente qualité.
Voyons d'autres applications mieux raisonnées encore de ces principes.
Le choeur de la cathédrale d'Amiens, bâti quelques années avant celui de
Beauvais, est, au point de vue de la construction gothique, un
chef-d'oeuvre, surtout dans les parties basses[25]. Examinons d'abord
les piles du sanctuaire de Notre-Dame d'Amiens. Ces piles donnent en
plan une grosse colonne cylindrique ayant 1m,20 de diamètre, cantonnée
de quatre colonnes, dont trois d'un diamètre de 0,45 c. et une d'un
diamètre de 0,35 c. Ces quatre colonnes ne sont engagées que d'un quart
dans le cylindre central. Les tailloirs des chapiteaux sont tracés pour
recevoir exactement les arcs des voûtes, ainsi qu'il apparaît dans la
fig. 94, et les profils de ces arcs sont eux-mêmes taillés en raison de
leurs fonctions. Les archivoltes A sont composées d'un double rang de
claveaux; elles portent le mur. Les arcs doubleaux B des bas-côtés, qui
ne soutiennent que la voûte et étrésillonnent la construction, ont un
profil plus grêle, et toute leur résistance se présente de champ, comme
un nerf, une côte. Les arcs ogives C sont profilés d'après le même
principe, mais plus fins que les arcs doubleaux, la charge qu'ils ont à
supporter étant plus légère et leur fonction moins importante. Un seul
sommier, le premier D, a son lit supérieur horizontal; au-dessus de ce
sommier, chaque arc se dégage et se forme de claveaux indépendants les
uns des autres. On observera que les triangles E des remplissages des
voûtes montent verticalement jusqu'au point où leur rencontre avec
l'extrados du second arc F, faisant fonction de formeret, leur permet de
suivre sa courbure. Supposons une section horizontale de cette
construction au niveau P, nous obtenons la fig. 95, sur laquelle nous
avons tracé, par des lignes blanches et ponctuées, la combinaison de
l'appareil alternatif des assises. En S est un massif solidement bâti,
non point en blocage, mais au moyen d'assises superposées formant
tas-de-charge et portant la bascule du contre-fort de la galerie
supérieure. Si nous coupons verticalement la pile suivant son axe MN,
nous trouvons cette construction (96). A est le niveau des chapiteaux à
la naissance des voûtes du bas-côté; B, le sommier de ces voûtes avec
son chaînage provisoire R, posé seulement pendant la construction, afin
de maintenir le devers des piles et d'arrêter la poussée des arcs
latéraux jusqu'à ce que ces piles soient chargées (voy. CHAÎNAGE); C,
l'arc doubleau qui est libre; D, les assises en encorbellement recevant
le contre-fort E de la galerie de premier étage. Ce contre-fort, composé
de grands morceaux de pierre posés en délit, est relié à la pile
maîtresse I par un linteau intermédiaire F. En G est l'assise formant
couverture de la galerie, passage supérieur au niveau de l'appui des
fenêtres hautes et liaison. En H, la colonne isolée composée de grands
morceaux de pierre comme le contre-fort, par conséquent rigide, laquelle
vient soulager la tête de l'arc-boutant. Toute la charge est ainsi
reportée sur la pile I, d'abord parce que c'est sur cette pile que
naissent les arcs des voûtes, puis parce que le contre-fort E, ainsi que
la colonne H, étant composés de pierres en délit, le tassement et la
charge, par conséquent, se produisent sur cette pile I. Cette charge
étant beaucoup plus considérable que celle s'appuyant sur le contre-fort
E, il en résulte que les assises D en encorbellement détruisent
complétement la bascule ou le porte-à-faux du contre-fort E. L'arc
doubleau C est libre; il ne peut être déformé par la pression des piles
E, puisqu'elle n'agit pas sur ses reins. Cette construction est fort
simple; encore fallait-il la trouver; mais voici qui indique la sagacité
extraordinaire des maîtres de l'oeuvre de cette partie si remarquable de
la cathédrale d'Amiens. Les bas-côtés et chapelles rayonnantes du
rond-point de cet édifice donnent en plan horizontal, au-dessus des
bases, la fig. 97. Les arcs-boutants qui contre-buttent la poussée des
voûtes supérieures sont à double volée, c'est-à-dire qu'ils chargent sur
une première pile posée sur les faisceaux A de colonnes, et sur une
seconde pile posée sur les culées B. En coupe suivant CB, ces
arcs-boutants présentent le profil (98). Cette coupe fait assez voir que
si la charge portant sur les piles C est considérable, celle portant sur
les piles A est plus puissante encore, en ce qu'elle est active,
produite non-seulement par le poids du contre-fort D, mais par la
pression de l'arc-boutant. Toute construction composée d'assises tasse,
et ce tassement est d'autant plus prononcé que la charge est plus forte.
Un tassement se produisant sur les piles C n'aura aucun danger si les
piles A tassent moins, car, en examinant la coupe 98, on verra que
l'abaissement de quelques millimètres de la pile C, si la pile A
résiste, n'aura pour effet que de faire presser davantage l'arc-boutant
contre les reins des voûtes hautes et de bander toute la bâtisse avec
plus de puissance en la pressant vers l'intérieur, qui ne peut se
déformer du dehors au dedans, puisqu'il est sur plan polygonal; mais il
faut que la pile A ne tasse pas autant que la pile C. Toute la
résistance de la construction est soumise à cette condition. Or voici
comment les constructeurs ont résolu ce problème. Les piles C ont été
montées par assises séparées par des joints de mortier épais, suivant la
méthode des maçons de cette époque; les piles A, au contraire, sont
composées de faisceaux de colonnes élevées en grands morceaux de pierre,
sortes de _chandelles_ (pour nous servir d'un terme de charpenterie) qui
ne peuvent tasser comme le font des assises nombreuses posées à bain de
mortier. Ne voulant pas donner à ces piles A une large assiette afin de
n'encombrer point l'entrée des chapelles, il n'était pas de meilleur
moyen pour les rendre très-rigides sous la charge qu'elles devaient
supporter que de les composer d'un faisceau de colonnes presque
monolithes, et, en diminuant ainsi le nombre des joints, d'éviter toute
cause de tassement. Observons que les matériaux dont disposaient les
architectes picards peuvent être impunément posés en délit, et que s'ils
ont élevé ces colonnes des piles A en plusieurs morceaux, c'est qu'ils
ne pouvaient se procurer des monolithes de dix mètres de hauteur; ils
ont pris les plus grandes pierres qu'ils ont pu trouver, variant entre
un et deux mètres, tandis que les piles C sont composées d'assises de
0,50 c. à 0,60 c. de hauteur.
À Amiens, la théorie et la pratique ont eu raison des difficultés que
présentait l'érection d'un vaisseau ayant 15m,00 de largeur d'axe en axe
des piles sur 42m,50 de hauteur sous clef, flanqué de collatéraux de
7m,00 de largeur dans oeuvre sur 19m,00 de hauteur sous clef. Cette
vaste construction a conservé son assiette, et les mouvements qui ont dû
nécessairement se produire dans une bâtisse aussi étendue n'ont pu en
altérer la solidité. Alors les architectes avaient renoncé aux voûtes
croisées comprenant deux travées; voulant répartir les poussées
également sur les points d'appui séparant ces travées, ils avaient
adopté, dès 1220, les voûtes en arcs d'ogive barlongues, conformément au
plan (99); c'était plus logique: les piles AMIH étaient pareilles et les
contre-forts B semblables entre eux, les arcs-boutants de même
puissance. Les constructeurs allaient en venir aux formules; leur
sentiment d'artiste avait dû être choqué par ces voûtes croisées sur des
travées doubles paraissant reporter les charges de deux en deux piles,
et dont les arcs ogives CD, par leur inclinaison, venaient masquer les
fenêtres ouvertes de C en E sous les formerets. D'ailleurs, ainsi que
nous l'avons dit déjà, ces arcs ogives, ayant un diamètre CD très-long
relativement aux diamètres des arcs doubleaux CF, les obligeaient à
relever beaucoup les clefs G, ce qui gênait la pose des entraits des
charpentes, ou nécessitait des élévations considérables de bahuts
au-dessus des formerets CE. En bandant des voûtes en arcs d'ogive par
travées, les arcs ogives AH étant plein cintre, il était facile de faire
que les clefs L de ces arcs ogives ne fussent pas au-dessus du niveau
des clefs K des arcs doubleaux AI-MH qui étaient en tiers-point.
Nos lecteurs en savent assez maintenant, nous le croyons, pour
comprendre, dans son ensemble aussi bien que dans ses détails, la
construction d'une grande église du XIIIe siècle, telle, par exemple,
que la cathédrale de Beauvais. Nous allons donc, afin d'éviter les
redites, et pour résumer les méthodes éparses dont nous venons de donner
une idée, suivre pas à pas une de ces grandes constructions depuis les
fondements jusqu'à la charpente des combles. Si nous choisissons la
cathédrale de Beauvais, ce n'est pas que cet édifice soit parfait quant
à l'exécution, mais c'est qu'il est l'expression la plus vraie et la
plus absolue de la théorie du constructeur vers le milieu du XIIIe
siècle. Cet édifice s'est en partie écroulé moins d'un siècle après
l'achèvement du choeur; cependant il était conçu de façon à pouvoir
demeurer debout pendant des siècles. La catastrophe qui en a
complétement altéré le caractère fut causée par une exécution médiocre,
le défaut de points rigides ou leur trop faible résistance, et surtout
par la nature des matériaux, qui n'étaient ni assez grands ni assez
solides. Si l'architecte du choeur de Beauvais eût possédé les matériaux
de la Bourgogne, ceux employés à Dijon et à Semur, par exemple, les
beaux calcaires de Châtillon-sur-Seine, ou encore la pierre de Montbard,
d'Anstrude ou de Dornecy, ou même, ce qui eût été possible, les pierres
de Laversine, de Crouy, et certains bancs durs des bassins de l'Oise ou
de l'Aisne, le choeur de Beauvais fût resté debout. Le maître de
l'oeuvre de Beauvais fut un homme de génie, qui voulut arriver aux
dernières limites du possible en fait de construction de pierre; ses
calculs étaient justes, ses combinaisons profondément savantes, sa
conception admirable; il fut mal secondé par les ouvriers, les matériaux
mis à sa disposition étaient insuffisants. Son oeuvre n'en est pas moins
un sujet d'études très-précieux, puisqu'il nous fournit le moyen de
connaître les résultats auxquels le système de construction du XIIIe
siècle pouvait atteindre. Nous avons donné, à l'article CATHÉDRALE, fig.
22, le plan du choeur de Beauvais. Ce plan, si on le compare à celui de
la cathédrale d'Amiens, fait voir que les deux travées parallèles
voisines des piles de la croisée sont plus étroites que les deux
suivantes; le constructeur évitait ainsi des poussées trop actives sur
les deux piles des transsepts formant entrée du choeur. Quant aux deux
travées suivantes, elles ont une largeur inusitée (près de 9m,00 d'axe
en axe des piles). Le besoin de donner les espaces libres est si évident
à Beauvais, que les piles du rond-point ne sont pas cantonnées de
colonnettes latéralement pour recevoir les archivoltes, mais seulement
dans le sens des rayons de l'abside pour recevoir les nerfs des grandes
voûtes, les arcs doubleaux et arcs ogives du collatéral. Conformément à
la méthode des constructeurs de cette époque, lorsqu'ils ne sont pas
détournés de leurs théories par des questions d'économie, la fondation
du choeur est admirablement faite. Les chapelles portent sur un massif
plein, circulaire, revêtu de pierres de taille, comme à la cathédrale
d'Amiens, présentant à l'extérieur un puissant empattement également
revêtu de libages bien dressés et posés à bain de mortier. Cette
précinction de maçonnerie pleine se relie au mur qui porte les piles
isolées du sanctuaire par des murs rayonnants, sous le sol.
À la cathédrale d'Amiens, où nous avons pu examiner la fondation
jusqu'au bon sol, nous avons trouvé, en dehors, le profil (100). En A
est une couche de terre à brique de 0,40 c. d'épaisseur posée sur
l'argile vierge; en B est un lit de béton de 0,40 c. d'épaisseur; puis,
de C en D, quatorze assises de 0,30 à 0,40 c. d'épaisseur chacune, en
libages provenant des carrières de Blavelincourt près d'Amiens. Cette
pierre est une craie remplie de silice, très-forte, que l'on exploite en
grands morceaux. Au-dessus, on trouve une assise E en pierre de Croissy,
puis trois assises de grès sous le sol extérieur. Au-dessus du sol
extérieur, tout l'édifice repose sur six autres assises de grès bien
parementées et d'une extrême dureté. Derrière les revêtements de la
fondation est un blocage de gros fragments de silex, de pierre de
Blavelincourt et de Croissy, noyés dans un mortier très-dur et bien
fait. C'est sur ce roc factice que repose l'immense cathédrale. À
Notre-Dame de Paris, les fondations sont de même faites avec le plus
grand soin, revêtues de forts libages d'une grande épaisseur, le tout
reposant sur le bon sol, c'est-à-dire sur le sable inférieur de la
Seine, qui est à gros grains et verdâtre. Pour les pilotis que l'on
prétend exister sous la maçonnerie de la plupart de nos grandes
cathédrales, nous n'en avons jamais trouvé de traces[26].
Maintenant, revenons à Notre-Dame de Beauvais. Nous avons donné, à
l'article ARC-BOUTANT, fig. 61, l'ensemble du système adopté pour la
construction des arcs-boutants de l'abside de la cathédrale de Beauvais.
Il nous faut revenir sur les détails de cette construction; on verra
comme l'architecte de ce choeur tenta de dépasser l'oeuvre de son
confrère d'Amiens. Cependant ces deux absides sont bâties en même temps,
celle de Beauvais est peut-être plus récente de quelques années. Nous
supposons, ainsi que nous venons de procéder pour un arc-boutant du
choeur de Notre-Dame d'Amiens, une coupe faite sur l'axe des piles de
l'abside de Beauvais (101). Il est intéressant de mettre en parallèle
ces deux coupes; aussi les donnons-nous à la même échelle. À Amiens, les
piles du sanctuaire ont 14m,00 de hauteur du pavé du collatéral au
tailloir des chapiteaux recevant les arcs des voûtes des bas-côtés; à
Beauvais, ces mêmes piles ont 15m,90. Mais, à Amiens, les chapelles
absidales ont toute la hauteur du collatéral, tandis qu'à Beauvais elles
sont beaucoup plus basses, et, entre les terrasses qui les couvrent et
les voûtes de ce collatéral, il existe une galerie, un triforium F. À
Amiens, c'est la pile intermédiaire qui possède la résistance passive,
rigide, grâce à sa masse et au système de construction des piles
inférieures, ainsi que nous venons de le démontrer; la seconde pile
n'est qu'un appoint, une sûreté, un surcroît de précaution, nécessaire
cependant. À Beauvais, le maître de l'oeuvre prétendit donner à cette
pile intermédiaire une résistance active, agissante, et reporter sur la
seconde pile, celle extérieure, cette résistance passive qu'il faut
toujours trouver quelque part. Il crut ainsi pouvoir obtenir plus de
légèreté dans l'ensemble de sa construction, plus de hauteur et plus de
solidité. Ainsi que nous venons de le dire, les piles E du sanctuaire
ont plus de champ, sont plus épaisses que celles d'Amiens, dans le sens
des poussées. Les faisceaux de colonnettes portant l'arc ogive et les
formerets des voûtes hautes sont posés en encorbellement sur le
chapiteau inférieur G. L'assiette HI est donc plus grande, et le
contre-fort K du grand triforium porte d'aplomb sur la pile inférieure.
Sur ce contre-fort du triforium, ce n'est plus une seule colonne qui
s'élève, comme à Amiens, pour recevoir la tête de l'arc-boutant: ce sont
deux colonnettes en délit jumelles, comme le fait voir la section
horizontale A' faite sur AB. Ces colonnettes jumelles soulageaient le
linteau L, qui était une assise formant plafond. Deux autres colonnettes
étaient posées entre cette assise-linteau et la tête du premier
arc-boutant, laquelle tête s'appuie contre un bloc énorme de pierre M,
chargé par une assise de corniche et un piédestal N portant une statue
colossale. Deux colonnettes jumelles sont encore posées devant cette
statue, entre le premier et le second arc-boutant. Ces dernières
colonnettes ne portent pas la tête de cet arc-boutant, mais un pinacle
dont nous indiquerons tout à l'heure la forme et la structure. Cet
ensemble se rapporte à peu près à ce que nous avons vu à Amiens. Nous
observons cependant que tout ce système de construction double porte
d'aplomb sur la pile inférieure, la partie intérieure étant construite
en assises et celle extérieure en grands morceaux rigides, posés en
délit, afin de donner du roide à cet ensemble si grêle et si élevé[27];
nous observons encore que le très-fort linteau L, le bloc M et sa charge
N, tendent évidemment à ajouter un poids considérable au sommet du
quillage inférieur pour le maintenir dans la verticale et faire que sa
fonction d'étançon soit bien réelle. Voilà donc la pile intérieure
rendue aussi rigide que possible; il s'agit maintenant de résister à la
poussée de la voûte qui s'exerce à une prodigieuse hauteur. L'architecte
ne crut pas pouvoir se contenter d'un seul arc-boutant, comme à Amiens,
fût-il surmonté d'une claire-voie rigide; il avait raison, car à Amiens,
dans les parties parallèles du choeur qui reçoivent trois nerfs de
voûtes au lieu d'un seul, ces arcs-boutants, avec claires-voies, se sont
relevés par suite de la pression des voûtes, et, au XVe siècle, il
fallut bander de nouveaux arcs-boutants sous ceux du XIIIe. Mais voici
où le maître de l'oeuvre de Beauvais fit preuve d'une hardiesse sans
exemple et en même temps d'une sagacité rare. On voit que la pile O
intermédiaire ne porte pas d'aplomb sur la pile P, tête de chapelle,
comme à la cathédrale d'Amiens, mais que son axe est à l'aplomb du
parement intérieur de cette pile P. Disons tout de suite que cette pile
O, dont nous donnons la section horizontale sur CD en C', présente plus
de poids vers son parement C que sur celui D. Son centre de gravité est
donc en dedans de la ligne ponctuée R, c'est-à-dire sur la pile P.
Cependant cette pile est ainsi en équilibre, tendant à s'incliner plutôt
vers l'intérieur de l'église que vers le gros contre-fort extérieur;
elle vient donc, par sa position: 1º soutirer la poussée des deux
arcs-boutants, 2º ajouter à la résistance opposée par ces arcs-boutants
une tendance d'inclinaison vers le choeur. La pile O verticale remplit
ainsi la fonction d'un étai oblique. Si cette résistance active ne
suffit pas (et elle ne saurait suffire), la pile O est maintenue à son
tour, dans sa fonction, par les deux derniers arcs-boutants ST et le
gros contre-fort passif. Mais, objectera-t-on peut-être, pourquoi cette
pile intermédiaire? pourquoi les grands arcs-boutants ne viennent-ils
pas se reposer simplement sur le gros contre-fort passif extérieur?
C'est que le gros contre-fort extérieur ne pourrait contre-butter la
poussée d'arcs-boutants d'un aussi grand rayon, à moins d'être augmenté
du double, et que, grâce au contre-fort intermédiaire O, il n'a plus
qu'à contre-butter une pression diffuse, presque nulle.