son architecte a su tirer des deux méthodes bourguignonne et
champenoise. Voici (88) une vue de l'intérieur du haut choeur; nous
avons supposé une des grandes fenêtres enlevée, pour laisser voir
comment les arcs-boutants contre-buttent la voûte et comment le
contre-fort intérieur est percé à la hauteur du triforium et de la
galerie au-dessus. En A, on distingue le berceau bandé entre les
formerets et l'archivolte des fenêtres; mais, par une concession au
système bourguignon, ce berceau ne naît pas, comme en Champagne, sur les
chapiteaux B; il ne commence qu'un peu plus haut sur un linteau C posé
sur les flancs du contre-fort intérieur. Ce berceau est ici posé sur
l'extrados du formeret, il est indépendant; tandis que, dans la
construction champenoise, le berceau et le formeret ne font qu'un, ou
plutôt le berceau n'est qu'un très-large formeret. Les meneaux des
fenêtres sont construits en assises, et non composés de colonnes et de
châssis en délit. Nous donnons en D la section horizontale de la pile
haute au niveau E; en F, la section de la pile au niveau G du triforium.
Suivant le principe bourguignon, ces piles sont en délit dans toute la
hauteur des passages. La corniche et le chéneau supérieur ne posent donc
pas sur un dallage comme dans les bas-côtés et la chapelle de la Vierge
de ce même édifice, mais sur les arcs A. La charpente du comble est
assise sur les formerets. Le chéneau supérieur rejette ses eaux sur les
chaperons de claires-voies surmontant, chargeant et consolidant les
arcs-boutants. Ces chaperons sont assez résistants, assez épais, assez
bien supportés par la claire-voie, dont les montants sont très-serrés,
pour former un véritable étai de pierre opposant sa rigidité à la
poussée de la voûte. La fig. 89 donne une vue extérieure de l'un de ces
arcs-boutants, fort bien construits et bien abrités par les saillies du
chaperon.
Laissons un instant les provinces de Champagne et de Bourgogne pour
examiner comment, pendant ce même espace de temps, c'est-à-dire de 1200
à 1250, les méthodes de la construction gothique avaient progressé dans
les provinces françaises, l'Île-de-France, la Picardie et le Beauvoisis.
Une des qualités propres à l'architecture gothique (et c'est peut-être
la plus saillante), c'est que l'on ne saurait étudier sa forme, son
apparence, sa décoration, indépendamment de sa structure[21]. On peut
mentir avec l'architecture romaine, parce que sa décoration n'est qu'un
vêtement qui n'est pas toujours parfaitement adapté à la chose qu'il
recouvre; on ne saurait mentir avec l'architecture gothique, car cette
architecture est avant tout une construction. C'est principalement dans
les édifices de l'Île-de-France que l'on peut constater l'application de
ce principe. Nous avons vu qu'en Bourgogne, grâce à la qualité
excellente des matériaux et à la possibilité de les extraire en grands
morceaux, les architectes ont pu se permettre certaines hardiesses qui
peuvent passer pour des _tours de force_. Ce défaut ne saurait être
reproché aux architectes de l'Île-de-France ou à leur école; ces
constructeurs sont sages, ils savent se maintenir dans les limites que
la matière impose, et même lorsque l'architecture gothique se lance dans
l'exagération de ses propres principes, ils conservent encore,
relativement, la modération, qui est le cachet des hommes de goût.
Les bassins de la Seine et de l'Oise possèdent des bancs calcaires
excellents, mais dont les épaisseurs sont faibles lorsque les matériaux
sont durs, fortes lorsqu'ils sont tendres; c'est du moins la loi
générale. Les constructions élevées dans ces bassins se soumettent à
cette loi.
Toute la partie antérieure de la cathédrale de Paris fut élevée dès les
premières années du XIIIe siècle; comme construction, c'est une oeuvre
irréprochable. Tous les membres de l'immense façade occidentale,
supérieure comme échelle à tout ce que l'on construisit à cette époque,
sont exactement soumis à la dimension des matériaux employés. Ce sont
les hauteurs de bancs qui ont déterminé les hauteurs de toutes les
parties de l'architecture.
Jusqu'à présent, en fait de constructions primitives de l'époque
gothique, nous n'avons guère donné que des édifices d'une dimension
médiocre; or les procédés qui peuvent être suffisants lorsqu'il s'agit
de construire un petit édifice, ne sont pas applicables lorsqu'il s'agit
d'élever des masses énormes de matériaux à une grande hauteur. Les
architectes laïques du XIIIe siècle, praticiens consommés, ont très-bien
compris cette loi, tombée aujourd'hui dans l'oubli, malgré nos progrès
scientifiques et nos connaissances théoriques sur la force et la
résistance des matériaux propres à bâtir. Les Grecs n'ont guère élevé
que des monuments petits relativement à ceux de l'époque romaine, ou si,
par exception, ils ont voulu dépasser l'échelle ordinaire, il faut
reconnaître qu'ils n'ont pas subordonné les formes à ce changement des
dimensions: ainsi, par exemple, la grande basilique d'Agrigente, connue
sous le nom de _temple des Géants_, reproduit, en colossal, des formes
adoptées dans des temples beaucoup plus petits; les chapiteaux engagés
de cet édifice sont composés de deux blocs de pierre juxtaposés. Faire
un chapiteau engagé, en réunissant deux pierres l'une à côté de l'autre,
de façon à ce qu'il y ait un joint dans l'axe de ce chapiteau, est une
énormité en principe. Dans ce même monument, les colosses, qui
probablement étaient adossés à des piles et formaient le second ordre
intérieur, sont sculptés dans des assises de pierre si faibles, que
leurs têtes se composent de trois morceaux. Faire une statue, une
cariatide, fût-elle colossale, au moyen d'assises superposées, est
encore une énormité pour un véritable constructeur. Les joints étaient
cachés sous un stuc peint qui dissimulait la pauvreté de l'appareil,
soit; à notre point de vue, en nous mettant à la place du constructeur
gothique, l'ignorance du principe n'est pas moins évidente. Mais il faut
juger les arts en leur appliquant leurs propres principes, non point en
leur appliquant les principes qui appartiennent à des arts étrangers.
Nous ne faisons pas ici un procès à l'architecture grecque; seulement
nous constatons un fait, et nous demandons qu'on juge l'architecture
gothique en prenant ses éléments propres, son code, et non en lui
appliquant des lois qui ne sont pas faites pour elle.
Les Romains n'ont qu'une seule manière de bâtir applicable à tous leurs
édifices, quelle que soit leur dimension; nos lecteurs le savent déjà,
les Romains _moulent_ leurs édifices sur une forme ou dans une forme, et
les revêtent d'une enveloppe purement décorative, qui n'ajoute et ne
retranche rien à la solidité. Cela est excellent, cela est raisonnable;
mais cela n'a aucun rapport avec la construction gothique, dont
l'apparence n'est que le résultat de la structure[22].
Revenons à notre point de départ. Nous disions donc que les architectes
gothiques du XIIIe siècle ont soumis leur mode de construction à la
dimension des édifices qu'ils voulaient élever. Il est une loi bien
simple et que tout le monde peut comprendre, sans avoir les moindres
notions de statique; c'est celle-ci: les pierres à bâtir étant données
et ayant une hauteur de banc de 0,40 c., par exemple, si nous élevons
une pile de 3m,20 de hauteur avec ces pierres, nous aurons neuf lits
horizontaux dans la hauteur de la pile; mais si, avec les mêmes
matériaux, nous élevons une pile ayant 6m,40 de hauteur, nous aurons
dix-sept lits. Si chaque lit subit une dépression d'un millimètre, pour
la petite pile, le tassement sera de 0,009m, et, pour la grande, de
0,017m. Encore faut-il ajouter à cette dépression résultant de la
quantité des lits le plus grand poids, qui ajoute une nouvelle cause de
tassement pour la grande pile. Donc, plus le constructeur accumule des
pierres les unes sur les autres, plus il augmente les chances de
tassement, par suite de déchirements et d'instabilité dans les divers
membres de son édifice, puisque, si son édifice grandit, les matériaux
sont les mêmes. Ces différences ne sont pas sensibles entre des édifices
qui diffèrent peu par leurs dimensions, ou lorsque l'on consent à mettre
un excès énorme de forces dans les constructions; mais si l'on ne veut
mettre en oeuvre que la quantité juste de matériaux nécessaires, et si,
avec les mêmes matériaux, on veut élever une façade comme celle d'une
église de village et comme la façade de Notre-Dame de Paris, on
comprendra la nécessité d'adopter des dispositions particulières dans le
grand édifice, afin de combattre les chances singulièrement multipliées
des tassements, des ruptures et, par suite, de dislocation générale.
Nous avons vu déjà comment les constructeurs gothiques primitifs avaient
trouvé une ressource contre les tassements et les déformations qui en
résultent dans l'emploi des pierres debout, en délit, pour roidir les
piles les plus hautes, bâties par assises. Nous avons fait connaître
aussi comment, pendant l'époque romane, des constructeurs avaient
enveloppé un blocage dans un revêtement de pierre conservant à
l'extérieur l'apparence d'une construction de grand appareil. Les
architectes gothiques, ayant pu constater l'insuffisance de ce procédé
et son peu de cohésion, substituèrent la maçonnerie en petit appareil au
blocage, et prétendirent lui donner de la résistance et surtout du roide
en y adjoignant de grands morceaux de pierre isolés, reliés seulement,
de distance en distance, au corps de la bâtisse, par des assises posées
sur leur lit pénétrant profondément dans cette bâtisse. Des pierres en
délit, ils firent des colonnes, et des assises de liaison, des bases,
des bagues, des chapiteaux, des frises et bandeaux. C'est là l'origine
de ces arcatures de soubassement, de ces ordonnances de colonnettes
plaquées contre des parements, et souvent même de ces revêtements
ajourés qui décorent les têtes des contre-forts extérieurs ou des murs.
La façade de la cathédrale de Paris nous fournit de beaux exemples de
cette construction mixte, composée d'assises et de placages en délit,
dont la fonction est si franchement accusée et qui présente de si
brillants motifs de décoration. Il faut, il est vrai, avoir été appelé à
disséquer ces constructions pour en reconnaître le sens pratique; rien
n'est plus simple en apparence, comme construction, que l'énorme façade
de Notre-Dame de Paris, et c'est une de ses qualités. En voyant une
pareille masse, on ne peut supposer qu'il faille employer certains
artifices, des combinaisons très-étudiées pour lui donner une parfaite
stabilité. Il semble qu'il a suffi d'empiler des assises de pierre de la
base au faîte et que cette masse énorme doit se maintenir par son propre
poids. Mais, nous le répétons, élever une façade de vingt mètres de haut
ou de soixante-neuf mètres, ce sont deux opérations différentes; et la
façade de vingt mètres, parfaitement solide, bien combinée, dont les
dimensions seraient triplées en tous sens, ne pourrait être maintenue
debout. Ce sont là de ces lois que la pratique seule peut faire
connaître. Il n'est pas besoin de faire des calculs compliqués pour
comprendre, par exemple, qu'une pile dont la section horizontale carrée
donne un mètre superficiel, et dont la hauteur est de dix mètres, donne
dix mètres cubes reposant sur une surface carrée d'un mètre de côté; que
si nous doublons cette pile en hauteur, épaisseur et largeur, bien que
les rapports entre sa hauteur et sa base soient pareils à ceux de la
première pile, nous obtenons une surface carrée de deux mètres de côté,
soit quatre mètres superficiels et un cube de quatre-vingts mètres. Dans
le premier cas, le rapport de la surface avec le cube est de 1 à 10,
dans le second, de 1 à 20. Les rapports des pesanteurs avec les surfaces
augmentent donc dans une proportion croissante à mesure que l'on
augmente l'échelle d'un édifice[23]. Cette première règle élémentaire
posée, il se présente, dans la construction de très-grands édifices, une
difficulté qui vient encore augmenter l'effet des pesanteurs produites
par l'accroissement du cube. Si les matériaux ne dépassent pas une
certaine hauteur de banc, leurs dimensions en longueur et largeur sont
également limitées; il en résulte que si l'on peut élever, par exemple,
une pile donnant un mètre de surface dans sa section horizontale au
moyen d'assises prises chacune dans un seul bloc de pierre, il n'en sera
pas de même lorsqu'une pile donnera quatre mètres de surface dans sa
section horizontale, car on ne peut guère se procurer des assises de
cette dimension. Ainsi, en augmentant l'échelle d'un édifice, d'une part
on change les rapports entre les cubes ou pesanteurs et les surfaces, de
l'autre on ne peut obtenir une homogénéité aussi complète dans les
parties qui le constituent. Nouvelle cause de rupture, de dislocation.
Pour éviter le danger qui résulte d'une charge trop considérable
reposant sur une surface peu étendue, naturellement on est amené à
augmenter cette surface à la base, quitte à la diminuer à mesure que la
construction s'élève et que les pesanteurs deviennent moindres par
conséquent. Le type qui se rapproche le plus de ce principe est une
pyramide; mais une pyramide est un amas, ce n'est pas une construction.
Supposons une tour élevée sur quatre murs; en coupe, cette tour présente
la fig. 90. Nous avons donné aux murs, à la base, une épaisseur
suffisante pour résister à la pression des parties supérieures, et,
autant pour diminuer cette pression que pour ne pas empiler des
matériaux inutiles, nous avons successivement réduit l'épaisseur de ces
murs à mesure que notre construction s'est élevée. Mais alors toute la
charge AB s'appuie sur la surface CD, et si le surcroît de force DEF
n'est pas parfaitement relié, ne fait pas exactement corps avec la
charge AB, du bas en haut, le tassement le plus considérable devant se
faire de A en B, il se déclarera des déchirures d'abord en I, puis en H,
puis en G; ce surcroît de force DEF que nous avons ajouté sera plus
nuisible qu'utile, et toute la pesanteur venant alors à charger
effectivement sur la surface CD, le parement intérieur de la muraille
s'écrasera. Si notre tour n'est pas fort élevée, il nous sera facile de
relier parfaitement, au moyen de longues pierres, les parements
extérieurs avec les parements intérieurs, de faire une maçonnerie
homogène, et alors ce sera réellement la base CE qui portera toute la
charge; mais si notre tour est très-haute, si sa masse est colossale,
quelques précautions que nous prenions, la construction devant se
composer d'une quantité considérable de pierres, jamais nous ne pourrons
relier les deux parements assez exactement pour résister à cette
différence de pression qui s'exerce à l'intérieur et à l'extérieur;
notre maçonnerie se dédoublera, et les effets que nous venons de
signaler se produiront. Il faut donc user d'artifice. Il faut faire en
sorte que le parement extérieur, moins chargé, présente une roideur
supérieure au parement intérieur, et qu'au droit des retraites il y ait
une liaison très-puissante avec le corps de la bâtisse. En d'autres
termes, il faut que le parement extérieur étaye le corps de la
maçonnerie et produise l'effet que rend sensible la fig. 90 bis. Or cela
n'est pas aisé lorsque l'on ne possède que des pierres ayant toutes à
peu près la même dimension. Cependant l'architecte de la façade de la
cathédrale de Paris est arrivé à ce résultat par la combinaison
très-savante et bien calculée de sa construction. Il a commencé par
établir chaque tour, non sur des murs pleins, mais sur des piles (voy.
le plan de la cathédrale de Paris, au mot CATHÉDRALE), car il est plus
aisé de donner de l'homogénéité à la construction d'une pile qu'à celle
d'un mur. Ces piles extérieures et intérieures sont bâties en assises de
pierre dure, régulières, bien arasées, renfermant un blocage excellent
et composé de grosses pierres noyées dans un bain de mortier. La pile
intérieure est contre-buttée en tous sens puisqu'elle est intérieure, et
elle supporte un poids vertical; mais les piles donnant à l'extérieur,
sur le parvis ou latéralement, ont dû être étayées par un puissant
empattement. Or toute la construction est bien parementée en longues
pierres à l'intérieur et à l'extérieur, et, du soubassement à la souche
des tours, les contre-forts sont construits ainsi que l'indique la fig.
91.
Il est résulté de la méthode employée que, bien qu'il y ait eu une
pression beaucoup plus forte exercée sur le parement intérieur (dont la
ligne ponctuée AB indique la pénétration à travers la saillie des
jambages des baies à différentes hauteurs) que sur le parement extérieur
des contre-forts, et que, par suite de cette pression, on puisse
remarquer un tassement sensible à l'intérieur, toutes les charges se
reportant, par la disposition des blocs de pierre noyés dans l'épaisseur
du blocage et cramponnés à diverses hauteurs, sur le parement extérieur,
et formant, comme l'indique la fig. 91 bis, une superposition d'angles
en dents de scie, la charge CD pèse sur la base EF, la charge EG pèse
sur la base IK, la charge IL pèse sur toute la base MN, et ainsi de
suite jusqu'en bas du contre-fort. Mais puisque, par le fait, la
dépression doit se faire entre les points EG, IL, MO, PR, il en résulte
que les saillies GF, LK, ON, RS, viennent appuyer très-fortement leurs
angles F, K, N, S, sur le parement extérieur V; or celui-ci subissant
une dépression moindre que le parement intérieur, puisqu'il est moins
chargé, remplit l'office de l'étayement que nous avons indiqué dans la
fig. 90 bis.
Aujourd'hui que nous n'élevons plus de ces constructions colossales et
composées de parties très-diverses, nous ne soupçonnons guère les effets
qui se manifestent dans des circonstances pareilles, et nous sommes fort
étonnés quand nous les voyons se produire en causant les plus sérieux
désordres. Il est aisé de raisonner théoriquement sur ces énormes
pesanteurs réparties inégalement; mais dans la pratique, faute de
précautions de détail, et en abandonnant l'exécution aux méthodes de la
routine, nous en sommes réduits, le plus souvent, à reconnaître notre
impuissance, à accuser l'art que nous professons, le sol sur lequel nous
bâtissons, les matériaux, les entrepreneurs, tout et tout le monde, sauf
la parfaite ignorance dans laquelle on veut nous laisser, sous prétexte
de conserver les traditions classiques. Nous admettons volontiers que
l'architecture des Romains soit supérieure à l'architecture gothique,
cela d'autant plus volontiers, que, pour nous, l'architecture des Grecs,
des Romains et des Occidentaux du moyen âge, est bonne, du moment
qu'elle reste fidèle aux principes admis par chacune de ces trois
civilisations; nous ne disputerons pas sur une affaire de goût. Mais si
nous voulons élever des monuments à l'instar de ceux de Rome antique, il
nous faut les bâtir comme bâtissaient les Romains; ayons de la place,
des esclaves, une volonté puissante; soyons les maîtres du monde, allons
requérir des hommes et prendre des matériaux où bon nous semblera...
Louis XIV a pris le rôle du Romain constructeur au sérieux, jusqu'à
prétendre parfois bâtir comme un Romain. Il a commencé l'aqueduc de
Maintenon en véritable empereur de l'antique cité; il a commencé sans
pouvoir achever. L'argent, les bras, et, plus que tout cela, la raison
impérieuse, ont manqué. Dans nos grands travaux des voies ferrées, nous
nous rapprochons aussi des Romains, et c'est ce que nous avons de mieux
à faire; mais pour nos constructions urbaines, les monuments ou les
habitations de nos cités, lorsque nous prétendons les singer, nous ne
sommes que ridicules, et nous ferions plus sagement, il nous semble, de
profiter des éléments employés chez nous avec raison et succès par des
générations d'artistes ayant admis des principes qui s'accordent avec
nos besoins, nos moyens, nos matériaux et le génie moderne.
Déjà nous en avons dit assez sur la construction du moyen âge pour faire
comprendre en quoi son principe diffère complétement du principe de la
construction romaine, comment les procédés qui conviennent à l'une ne
peuvent convenir à l'autre, comment les deux méthodes sont la
conséquence de civilisations, d'idées et de systèmes opposés. Ayant
admis le principe de l'équilibre, des forces agissantes et opposées les
unes aux autres pour arriver à la stabilité, les constructeurs du moyen
âge devaient, par suite du penchant naturel à l'homme vers l'abus en
toute chose, arriver à exagérer, dans l'application successive de ces
principes, ce qu'ils pouvaient avoir de bon, de raisonnable et
d'ingénieux. Cependant, nous le répétons, l'abus se fait moins sentir
dans les provinces du domaine royal et particulièrement dans
l'Île-de-France que dans les autres contrées où le système de la
construction gothique avait pénétré.
Ce qu'il est facile de reconnaître, c'est que, déjà au milieu du XIIIe
siècle, les constructeurs se faisaient un jeu de ces questions
d'équilibre si difficiles à résoudre dans des édifices d'une très-grande
dimension et composés souvent de matériaux faibles. Dans le nord, ils ne
construisent qu'en pierre; mais ils emploient simultanément, dans le
même édifice, la pierre appareillée par assises, posée sur son lit de
carrière, le gros moellon noyé dans le mortier, masse compressible au
besoin, et les blocs en délit, rigides, inflexibles, pouvant être, dans
certains cas, d'un grand secours. L'élasticité étant la première de
toutes les conditions à remplir dans des monuments élevés sur des points
d'appui grêles, il fallait pourtant trouver, à côté de cette élasticité,
une rigidité et une résistance absolues. C'est faute d'avoir pu ou voulu
appliquer ce principe dans toute sa rigueur que la cathédrale de
Beauvais n'a pu se maintenir. Là, l'élasticité est partout. Ce monument
peut être comparé à une cage d'osier... Nous y reviendrons tout à
l'heure, car ses défauts même sont un excellent enseignement... Ne
quittons pas sitôt notre cathédrale de Paris. La coupe d'un des
contre-forts des tours fait assez voir que les constructeurs du
commencement du XIIIe siècle n'empilaient pas les pierres les unes sur
les autres sans prévision et sans se rendre compte des effets qui se
produisaient dans d'aussi grands édifices par suite des lois de la
pesanteur. Leur maçonnerie vit, agit, remplit une fonction, n'est jamais
une masse inerte et passive. Aujourd'hui, nous bâtissons un peu nos
édifices comme un statuaire fait une statue; pourvu que la forme humaine
soit passablement observée, cela suffit; ce n'en est pas moins un bloc
inorganisé. L'édifice gothique a ses organes, ses lois d'équilibre, et
chacune de ses parties concourt à l'ensemble par une action ou une
résistance. Tout le monde n'a pu voir l'intérieur des contre-forts des
tours de Notre-Dame de Paris, et nous prévoyons l'objection qui nous a
quelquefois été adressée, savoir: que notre imagination nous fait prêter
à ces artistes des siècles passés des intentions qu'ils n'ont jamais
eues. Prenons donc pour les esprits défiants un exemple qu'ils pourront
vérifier avec la plus grande facilité dans le même monument. Les grandes
voûtes de la nef de la cathédrale de Paris sont composées, comme chacun
peut le voir, d'arcs diagonaux comprenant deux travées et recoupés d'un
arc doubleau; c'est le système primitif des voûtes gothiques longuement
développé dans cet article. Il résulte de cette combinaison que les
piliers de la grande nef sont chargés inégalement, puisque, de deux en
deux, ils reçoivent un arc doubleau seulement ou un arc doubleau et deux
arcs ogives, et cependant ces piliers de la grande nef sont tous d'un
diamètre égal. Il y a là quelque chose de choquant pour la raison, dans
un très-grand édifice surtout, puisque ces charges inégales doivent
produire des tassements inégaux, et que si les piles qui reçoivent trois
arcs sont assez puissantes, celles qui n'en reçoivent qu'un le sont
trop; si, au contraire, celles qui ne reçoivent qu'un arc sont d'un
diamètre convenable, celles qui en reçoivent trois sont trop grêles. En
apparence, il n'y a rien à objecter à cette critique, et nous devons
avouer que nous avons été longtemps à nous expliquer un pareil oubli des
principes les plus simples chez des artistes procédant toujours par le
raisonnement.