disposait d'un terrain exigu, resserré entre des rues étroites; il ne
pouvait donner aux contre-forts de la nef, étayant tout le système, une
forte saillie en dehors du périmètre des bas-côtés. S'il eût suivi les
méthodes adoptées de son temps, s'il se fût soumis à la routine, ou,
pour être plus vrai, aux règles établies déjà par l'expérience, il eût
tracé les arcs-boutants de la nef ainsi que l'indique la fig. 79. La
poussée de la grande voûte agissant de A en B, il aurait posé le dernier
claveau de l'arc en A et son chaperon en B, et il aurait avancé le
devant du contre-fort en C de manière à ce que la ligne oblique des
poussées ne dépassât pas le point G. Mais il ne peut sortir de la limite
I: la largeur réservée à la voie publique ne le lui permet pas; d'un
autre côté, il ne peut, à l'intérieur, dépasser le point K, qui est à
l'aplomb de la pile engagée intérieure L, sous peine d'avoir un
porte-à-faux et de briser l'arc doubleau M, dont il est important de
conserver la courbure; car si un poids trop considérable agit sur les
reins de cet arc en N, cet arc chassera la pile isolée intérieure
suivant une direction OP. Donc, l'architecte doit établir la pile de son
arc-boutant dans l'espace compris entre K et I'. Mais nous savons que
cette pile doit être passive, immobile, car c'est elle qui est le
véritable point d'appui de tout le système; elle ne peut évidemment
acquérir cette immobilité (son assiette étroite étant donnée) que par
une combinaison particulière, un supplément de résistance verticale.
Voici donc comment le constructeur résout le problème: il élève la pile
entre les deux points voulus (79 bis); il charge fortement la tête de
l'arc-boutant en A; il incline le chaperon BC de manière à le rendre
tangent à l'extrados de l'arc; puis il amène la face postérieure du
pinacle D jusqu'au point E en porte-à-faux sur le parement F, de manière
que l'espace PF soit un peu moins du tiers de l'espace FG. Ainsi la
poussée de la grande voûte est fortement comprimée d'abord par la charge
A, elle est neutralisée par cette pression; ce n'est plus que
l'arc-boutant qui agit lui-même sur la pile K, d'autant qu'il est chargé
en A. Si donc cet arc devait se déformer, ce serait suivant le tracé R;
il se briserait en S et la pile K s'inclinerait. Mais l'architecte
recule son pinacle, charge la pile en dehors de son aplomb jusqu'au
point E, c'est-à-dire jusqu'au point où la rupture de l'arc-boutant
aurait lieu; il arrête donc cette rupture, car sous la charge le point
S' de l'arc-boutant ne peut se relever; mais le pinacle D ne fait que
comprimer l'arc, il ne le charge pas, puisque l'espace CO est plus grand
que l'espace OP: donc la charge du pinacle, qui est une construction
homogène bien faite, en grandes pierres de taille, se porte sur OC, le
centre de gravité du pinacle étant entre O et C; donc, l'arc démoli, ce
pinacle resterait debout; donc il charge la pile K d'un poids supérieur
à celui qu'aurait un pinacle n'ayant que FG de largeur; donc il assure
ainsi la stabilité de la pile FG, trop faible par elle-même pour
résister à la poussée sans l'appoint de cette charge, et, en même temps,
il comprime les reins de l'arc-boutant au point où cet arc tendrait à se
briser en se relevant. Le fait est encore plus probant que toutes les
déductions logiques; la construction de la nef de Notre-Dame de Dijon,
malgré la faiblesse de ses contre-forts extérieurs, n'a pas subi la
moindre déformation. Ne perdons pas de vue l'intérieur; observons que
les voûtes ne poussent pas directement sur la tête des arcs-boutants, et
qu'entre la tête de ces arcs et le sommier de la voûte il existe,
au-dessus du triforium U, un contre-fort intérieur V seulement au droit
de cette poussée, et qui neutralise singulièrement son action. Étudions
les détails: le bloc de pierre T, contre lequel vient butter le dernier
claveau de l'arc-boutant, n'est autre que le linteau portant le
contre-fort dont nous venons de parler, et dans la hauteur duquel
linteau sont pris les deux chapiteaux qui portent les formerets de la
voûte (voy. fig. 78). Ce linteau est juste posé au niveau de l'action de
la poussée de la grande voûte.
Disséquons cette construction pièce à pièce (80). Nous voyons en A la
colonne, quille principale du triforium au droit des piles qui portent
les naissances d'un arc doubleau et de deux arcs ogives, quille flanquée
de ses deux colonnettes B. En C les grandes colonnettes en délit qui
posent sur le tailloir du gros chapiteau du rez-de-chaussée, et qui
passent devant le groupe ABB pour venir sous l'assise M des chapiteaux
des arcs de la grande voûte; assise d'un seul morceau. En D le chapiteau
du triforium. En E le sommier de l'arcature du triforium, d'un seul
morceau. En F les deux morceaux fermant l'arcature. En G l'assise du
plafond du triforium reliant l'arcature et l'assise des chapiteaux M au
contre-fort extérieur sous le comble, contre-fort dont les assises sont
tracées en H. En G' une des dalles posées à la suite de celle G et
reliant le reste de l'arcature à la cloison bâtie sous les fenêtres
supérieures dont I est l'appui. Ces dalles G' portent le filet-solin K
recouvrant le comble du bas-côté. En L le premier morceau de contre-fort
extérieur vu au-dessus du comble. En M l'assise des chapiteaux des
grandes voûtes portant les deux bases des colonnettes en délit des
formerets. En N le sommier des grandes voûtes dont le lit supérieur est
horizontal, et qui porte les naissances des deux arcs ogives et de l'arc
doubleau. En O le second sommier portant les deux arcs ogives et l'arc
doubleau, le lit supérieur de celui-ci étant déjà normal à la courbe,
tandis que les lits des deux arcs ogives sont encore horizontaux. En P
le troisième sommier ne portant plus l'arc doubleau, qui est dès lors
indépendant, mais portant encore les deux arcs ogives dont les lits
supérieurs sont horizontaux. En Q le quatrième sommier ne portant plus
que l'épaulement derrière les arcs ogives pour poser les premiers
moellons des remplissages. En R le linteau dont nous parlions tout à
l'heure, reliant les sommiers à la pile dont les assises sont tracées en
S; ce linteau porte les épaulements derrière les arcs ogives, car il est
important de bien étayer ces arcs ogives indépendants déjà et dont des
claveaux sont figurés en T, tandis que l'un des claveaux de l'arc
doubleau est figuré en V. En X l'assise de contre-fort extérieur portant
amorce de l'appui des fenêtres, bases des colonnettes extérieures de ces
fenêtres, et filet passant par-dessus le filet-solin du comble, ainsi
que l'indique le détail perspectif Y. L'arrivée des claveaux des
arcs-boutants vient donc butter le linteau R, et, à partir de ce
linteau, l'intervalle entre la pile S et la voûte est plein (voy. la vue
intérieure, fig. 78).
Si nous examinons la coupe fig. 79 bis, nous voyons que le contre-fort
X, le mur du triforium Y, le passage Z et la pile intérieure présentent
une épaisseur considérable; car ce passage est assez large: le mur et le
contre-fort ont ensemble 0,60 c. environ, et le groupe de colonnes
composant la pile intérieure 0,50 c. Or tout cela doit porter sur un
seul chapiteau, couronnant une colonne cylindrique. Il y aura évidemment
un porte-à-faux, et si le contre-fort X vient à s'appuyer sur les reins
de l'arc doubleau du bas-côté, la pression qu'il exercera fera chasser
la colonne en dedans, lui fera perdre son aplomb, et, une fois son
aplomb perdu, tout l'équilibre de la construction est détruit. Le
constructeur a d'abord donné (81) au chapiteau la forme A; c'est-à-dire
qu'il a ramené l'axe de la colonne dans le plan vertical passant par le
milieu de l'archivolte B. Sur ce chapiteau, il a posé deux sommiers CD à
lits horizontaux: le premier sommier C, portant les bases des
colonnettes en délit, montant jusqu'à la naissance des grandes voûtes;
le troisième sommier E porte les coupes normales aux courbes de l'arc
doubleau, des arcs ogives et des archivoltes, car, à partir de ce
sommier, les arcs se dégagent les uns des autres. Affranchi des arcs qui
dès lors sont posés par claveaux indépendants, le constructeur a monté
une pile, formant harpe à droite et à gauche, FGHIK en encorbellement
jusqu'à l'aplomb du contre-fort L; dans l'assise I, il a eu le soin de
réserver deux coupes M pour recevoir des arcs en décharge portant le mur
du triforium N. La pile intérieure O, composée, comme nous l'avons dit
ci-dessus, d'un faisceau de colonnettes en délit, porte sur le parement
intérieur de cette pile. Il est entendu que les assises FGHIK sont d'un
seul morceau chaque, et fortes. Le poids le plus lourd et la résistance
qui présente le plus de roide est la pile O, puisqu'elle porte
verticalement les voûtes contre-buttées; le contre-fort L ne porte
presque rien, car la tête de l'arc-boutant ne le charge pas (voy. fig.
79 bis), il ne fait qu'équilibrer la bâtisse. Donc les pierres KIH,
étant chargées à la queue en K'I'H', ne peuvent basculer; donc le
contre-fort est soutenu. Quant à la poussée de l'arc doubleau P et des
arcs ogives du collatéral, elle est complétement neutralisée par la
charge qui vient peser à l'aplomb de la pile O. On comprend maintenant
comment il est essentiel que la pile O soit composée de grandes pierres
debout et non d'assises, car cette pile supporte une double action de
compression: celle de haut en bas, par suite de la charge des voûtes, et
celle de bas en haut, par l'effet de bascule produit par les
contre-forts L sur la queue des pierres KI. Si donc ces piles O étaient
bâties par assises, il pourrait se faire que les joints en mortier,
fortement comprimés par cette double action, vinssent à diminuer
d'épaisseur; or le moindre tassement dans la hauteur des piles O aurait
pour effet de déranger tout l'équilibre du système. Au contraire,
l'action de levier produit par les assises I et K sous la pile O a pour
résultat (ces piles étant parfaitement rigides et incompressibles) de
soutenir très-énergiquement la naissance des grandes voûtes.
On se rendra mieux compte de ce système de construction en supposant,
par exemple, qu'on ait employé, pour l'exécuter, de la fonte de fer, de
la pierre et du bois (82). Soit une colonne et son chapiteau en fonte A
posés sur un dé en pierre et portant un sommier B de pierre. Le
constructeur donne, vers l'intérieur de la nef, une plus forte saillie
au chapiteau que du côté du collatéral. Sur ce chapiteau, il élève les
assises BCDEFG, etc., en encorbellement. Il pose trois colonnes en fonte
H le long du parement intérieur, doublées de trois autres colonnes H'
(voy. la section H''); ces colonnes HH' sont reliées au contre-fort I
par des colliers et un crampon K, afin de rendre le contre-fort
solidaire de la pile et d'empêcher le rondissement de l'un ou de
l'autre. Le contre-fort I est construit en assises de pierres. Sur les
colonnes HH', l'architecte pose les sommiers L de la grande voûte; les
deux colonnes latérales OO continuent seules jusqu'au linteau M qui
contre-butte les arcs de la grande voûte. À l'extérieur, il élève une
pile N en pierre afin de pouvoir maintenir le quillage intérieur dans la
verticale au moyen de l'étaiement P contre-butté, pour éviter son
relèvement, par les moises R. Il n'y a aucun inconvénient, au contraire,
à ce que le contre-fort I, bâti en assises, vienne à se comprimer et
tasser, car plus le point Q s'abaissera et plus l'étai P sera roidi
contre la queue du linteau M. Cependant ce contre-fort I est nécessaire
pour retenir la queue du linteau M dans un plan horizontal, mais surtout
pour donner de la stabilité à la colonne A. En effet, il n'est pas
besoin d'être fort versé dans la connaissance des lois d'équilibre pour
savoir que si, entre une colonne Y et une colonne S, grêles toutes deux
(82 bis), nous posons plusieurs assises horizontales, il sera
impossible, si chargée que soit la colonne S, et si bien étrésillonnées
que soient les assises dans un sens, de maintenir ces deux quilles dans
un plan vertical parallèle au plan des étrésillons; tandis que, posant
sur une colonne T (82 ter) des assises horizontales V, étrésillonnées
dans un sens, et sur ces assises deux supports ou chandelles XX' passant
dans un plan vertical perpendiculaire au plan des étrésillons, en
supposant d'ailleurs ces deux chandelles XX' chargées, nous pourrons
maintenir les colonnes XX' et T dans des plans parallèles aux
étrésillons. C'est en cela que consiste tout le système de la
construction des nefs gothiques posant sur des colonnes. Là est
l'explication des galeries superposées de l'architecture bourguignonne,
sorte de contre-fort vide dont le parement intérieur est rigide et le
parement extérieur compressible, donnant ainsi une grande puissance de
résistance et d'assiette aux naissances des voûtes hautes, évitant des
culées énormes pour contre-butter les arcs-boutants, et détruisant par
son équilibre et sa pression sur deux points distants l'effet de poussée
des voûtes des bas-côtés.
En vérité, tout ceci peut paraître compliqué, subtil, cherché; mais on
voudra bien reconnaître avec nous que c'est ingénieux, fort habile,
savant, et que les auteurs de ce système n'ont fait aucune confusion de
l'art grec avec l'art du Nord, de l'art romain avec l'art oriental;
qu'ils n'ont pas mis la fantaisie à la place de la raison, et qu'il y a
dans ces constructions mieux que l'apparence d'un système logique. Nous
admettons parfaitement que l'on préfère une construction grecque,
romaine ou même romane à celle de l'église de Notre-Dame de Dijon; mais
on voudra bien nous permettre de croire qu'il y a plus à prendre ici,
pour nous architectes du XIXe siècle, appelés à élever des édifices
très-compliqués, à jouer avec la matière, possédant des matériaux
très-différents par leur nature, leurs propriétés et la façon de les
employer; forcés de combiner nos constructions en vue de besoins
nouveaux, de programmes très-variés, très-différents de ceux des
anciens...; qu'il y a plus à prendre, disons-nous, que dans la structure
primitive et si simple du temple de Minerve d'Athènes, ou même dans la
structure concrète, immobile, du Panthéon de Rome. Il est fâcheux que
nous ne puissions toujours bâtir comme les anciens et observer
perpétuellement ces règles si simples et si belles des constructeurs
grecs ou romains; mais nous ne pouvons élever raisonnablement une gare
de chemin de fer, une halle, une salle pour nos assemblées, un bazar ou
une bourse, en suivant les errements de la construction grecque et même
de la construction romaine, tandis que les principes souples appliqués
déjà par les architectes du moyen âge, en les étudiant avec soin, nous
placent sur la voie moderne, celle du progrès incessant. Cette étude
nous permet toute innovation, l'emploi de tous les genres de matériaux,
sans déroger aux principes posés par ces architectes, puisque ces
principes consistent précisément à tout soumettre, matériaux, forme,
dispositions d'ensemble et de détail, au raisonnement; à atteindre la
limite du possible, à substituer les ressources de l'industrie à la
force inerte, la recherche de l'inconnu à la tradition. Il est certain
que si les constructeurs gothiques eussent eu à leur disposition de
grandes pièces en fonte de fer, ils n'auraient pas manqué d'employer
cette matière dans les bâtiments, et je ne répondrais pas qu'ils ne
fussent bientôt arrivés à des résultats plus judicieux, mieux raisonnés
que ceux obtenus de notre temps, car ils auraient franchement pris cette
matière pour ce qu'elle est, en profitant de tous les avantages qu'elle
présente et sans se préoccuper de lui donner d'autres formes que celles
qui lui conviennent. Leur système de construction leur eût permis
d'employer simultanément la fonte de fer et la pierre, chose que
personne n'a osé tenter à notre époque, tant la routine a d'action sur
nos constructeurs, qui ne cessent de parler de progrès, comme ces
choristes d'opéras qui crient «Partons!» pendant un quart d'heure, sans
bouger de la scène. Nous ne sachions pas que l'on ait essayé en France,
jusqu'à ce jour, si ce n'est dans la construction des maisons de
quelques grandes villes, de porter des masses considérables de
maçonnerie, des voûtes en brique ou même en pierre, de bonnes bâtisses
bien raisonnées et appareillées, élégantes et solides, sur des points
d'appui isolés en fonte. C'est qu'en effet l'instruction _classique_ ne
peut guère permettre ces essais que les architectes du moyen âge
n'eussent certainement pas manqué de faire, et probablement avec un
plein succès.
Quant à s'arrêter en chemin, ce n'est pas ce qu'on peut reprocher aux
architectes gothiques; nous allons voir avec quelle ardeur ils se
lancent dans l'application de plus en plus rigoureuse des principes
qu'ils avaient posés, et comme ils arrivent, en quelques années, à
pousser à bout ces principes, à employer la matière avec une
connaissance exacte de ses qualités, à jouer avec les problèmes les plus
compliqués de la géométrie descriptive.
L'église de Notre-Dame de Dijon est un petit édifice, et on pourrait
croire que les architectes bourguignons de la première moitié du XIIIe
siècle n'ont osé se permettre des hardiesses pareilles dans des
monuments d'une grande étendue comme surface et fort élevés. C'est le
contraire qui a lieu; il semble qu'en opérant sur une vaste échelle, ces
constructeurs prennent plus d'assurance encore et développent avec plus
de franchise encore leurs moyens d'exécution. Le choeur de la cathédrale
de Saint-Étienne d'Auxerre fut rebâti, de 1215 à 1230 environ, sur une
crypte romane (voy. CRYPTE), qui fit adopter certaines dispositions
inusitées dans les grandes églises de cette époque. Ainsi le sanctuaire
est entouré d'un simple collatéral avec une seule chapelle absidale
carrée. Quant à sa construction, elle présente une parfaite analogie,
dans les oeuvres basses, avec celle de l'église de Notre-Dame de Dijon.
Toutefois, à Auxerre, la bâtisse est plus légère encore, et certaines
difficultés, résultant des dispositions romanes du plan qu'on ne voulait
pas changer, ont été résolues de la manière la plus ingénieuse.
Nous donnons (83) la moitié du plan de la chapelle absidale placée sous
le vocable de la sainte Vierge. Ce plan est pris à la hauteur de la
galerie du rez-de-chaussée portant, comme à Notre-Dame de Dijon, sur une
arcature. En X, nous avons figuré, à une plus petite échelle, la
projection horizontale de la voûte du collatéral devant cette chapelle.
Suivant la méthode bourguignonne, les formerets sont isolés du mur; ils
reposent sur des colonnettes en délit AB, CD, EF, GH, etc. Des
colonnes-noyau, également posées en délit, supportent l'effort des
pressions, et la voûte se compose de deux arcs ogives IK, LM, d'un arc
doubleau NO, et de deux arcs intermédiaires PQ, RS. Ces deux arcs
intermédiaires viennent, au droit du collatéral, retomber sur deux
colonnes isolées QS, en délit, d'un seul morceau chaque, ayant 0,24 c.
de diamètre sur 6m,60 de haut de la base au-dessous du chapiteau. La
difficulté était de neutraliser si exactement les diverses poussées qui
agissent sur ces colonnes QS, qu'elles ne pussent sortir de la
verticale. C'était un problème à résoudre semblable à celui que
l'architecte des chapelles de Notre-Dame de Châlons-sur-Marne s'était
posé, mais sur une échelle beaucoup plus grande et avec des points
d'appui incomparablement plus grêles. Plaçons-nous un instant dans le
bas-côté, et regardons le sommet de la colonne S, dont le diamètre,
ainsi que nous l'avons dit déjà, n'est que de 0,24 c. Sur cette colonne
est posé un chapiteau dont le tailloir est octogone et assez large pour
recevoir la naissance des deux arcs ST, SR; plus deux colonnettes
portant les arcs doubleaux SQ, SY. Un haut sommier, dont le lit
inférieur est en A (84) et le lit supérieur en B, est renforcé dans les
angles restant entre les arcs et les colonnettes par des gerbes de
feuillages. Jusqu'au niveau du tailloir du chapiteau C, l'arc D du
bas-côté s'élève et se courbe déjà au moyen de deux autres sommiers à
lits horizontaux, tandis que l'arc E (intermédiaire de la chapelle),
d'un diamètre plus grand, s'éloigne plutôt de la verticale, et se
compose, à partir du lit B, de claveaux indépendants. Les colonnettes F
des arcs doubleaux d'entrée de la chapelle sont monolithes et étayent
ces sommiers, les roidissent et s'appuient fermement sur deux faces du
tailloir. La fig. 85 donne la section de cette naissance de voûtes au
niveau GH. Cette construction est hardie, on ne saurait le nier; mais
elle est parfaitement solide, puisque, depuis six siècles et plus, elle
n'a subi aucune altération. Nous voyons là une des applications les plus
ingénieuses du système de la voûte gothique, la preuve non équivoque de
la liberté des constructeurs, de leur sûreté d'exécution et de leur
parfaite connaissance de la résistance des matériaux. Ces colonnettes
sont en pierre dure de Tonnerre, ainsi que les sommiers. Quant à l'effet
que produit cette chapelle et son entrée, il est surprenant, mais sans
inspirer cette inquiétude que cause toute tentative trop hardie. Les
arcs se contre-buttent si bien en réalité, mais aussi en apparence, que
l'oeil est satisfait. Jusqu'à cette quadruple gerbe de feuillage qui
surmonte le chapiteau et donne du corps au sommier inférieur, tout
concourt à rassurer l'observateur. Mais pourquoi, objectera-t-on
peut-être, ces deux colonnes d'entrée? pourquoi l'architecte ne s'est-il
pas contenté de jeter un arc doubleau d'une pile d'angle de cette
chapelle à l'autre? À cela il n'est qu'une réponse; recourons à nos fig.
41, 42 et 44 de cet article, et l'explication est donnée: il s'agit, à
cause de la disposition rayonnante du bas-côté, d'obtenir sur la
précinction extérieure un plus grand nombre de points d'appui que sur la
précinction intérieure, afin d'avoir des arcs doubleaux à peu près égaux
comme base, exactement égaux sous clef pour fermer les triangles des
voûtes au même niveau.
Si les voûtes de la chapelle de la Vierge et du collatéral de la
cathédrale d'Auxerre sont disposées comme la plupart des voûtes
bourguignonnes du XIIIe siècle, c'est-à-dire si leurs formerets sont
éloignés des murs, et si un dallage portant chéneau réunit ces formerets
aux têtes de ces murs, l'architecte du choeur n'a pas cru probablement
que ce procédé de construction fût assez solide pour terminer les
grandes voûtes du vaisseau principal. Il a dû craindre le quillage de ce
système dans un édifice très-vaste, et il a pris un moyen terme entre le
système champenois et le système bourguignon.
Le système champenois consiste bien à isoler le formeret du mur, mais à
bander entre ce formeret et le mur un berceau sur l'extrados dudit
formeret. Examinons donc en quoi consiste le système champenois. Nous le
voyons arrivé à son apogée dans un petit édifice de la Marne, l'église
de Rieux, près Montmirail. Voici d'abord (86) la moitié du plan de
l'abside de cette jolie église. On voit que ce plan ressemble beaucoup à
celui de l'abside de Notre-Dame de Dijon. Mais nous sommes en Champagne,
sur un territoire où les matériaux résistants et d'une grande dimension
sont rares; aussi les pilettes A ne sont plus composées de colonnes en
délit: ce sont des groupes de colonnettes engagées présentant une assez
forte section pour pouvoir être bâties en assises. De plus, ces
pilettes, au lieu d'être élancées, sont courtes. Examinons maintenant
l'abside de Rieux à l'intérieur (87); nous voyons en B des berceaux
concentriques aux formerets, y tenant, circonscrivant les fenêtres et
portant la charpente du comble et la corniche extérieure[20]. Ainsi,
voici deux provinces Voisines, la Bourgogne et la Champagne, qui chacune
partent du même principe de construction; mais dans la première de ces
provinces, les matériaux propres à la maçonnerie sont abondants, fermes,
faciles à extraire en grands morceaux; la construction se ressent des
propriétés particulières au calcaire bourguignon; dans la seconde, au
contraire, on ne trouve que des bancs de craie, des pierres marneuses,
peu solides, ne pouvant être extraites des carrières qu'en morceaux
petits; les architectes soumettent leur mode de construction à la nature
des pierres de leur province. L'église de Rieux date des premières
années du XIIIe siècle; la sculpture appartient presque au XIIe. La
Champagne est en avance sur la Bourgogne et même sur l'Île-de-France,
quand il s'agit de développer le principe de la construction gothique.
Déjà les fenêtres de l'abside de Rieux sont pourvues de meneaux en
délit, tandis que, dans l'Île-de-France, on ne les voit guère apparaître
que vingt ans plus tard, et, en Bourgogne, vers 1260 seulemènt. La
méthode indiquée dans la fig. 87, pour la construction des voûtes et des
points d'appui qui les supportent, est déjà appliquée dans la chapelle
absidale de l'église de Saint-Remy de Reims, antérieure de vingt ans au
moins à l'abside de Rieux; elle est développée dans la cathédrale de
Reims, dans les voûtes des chapelles et du grand vaisseau (voy.
CATHÉDRALE, fig. 14, CHAPELLE, fig. 36).