Nous l'avons dit déjà, l'architecte de l'église de Notre-Dame de Dijon

disposait d'un terrain exigu, resserré entre des rues étroites; il ne

pouvait donner aux contre-forts de la nef, étayant tout le système, une

forte saillie en dehors du périmètre des bas-côtés. S'il eût suivi les

méthodes adoptées de son temps, s'il se fût soumis à la routine, ou,

pour être plus vrai, aux règles établies déjà par l'expérience, il eût

tracé les arcs-boutants de la nef ainsi que l'indique la fig. 79. La

poussée de la grande voûte agissant de A en B, il aurait posé le dernier

claveau de l'arc en A et son chaperon en B, et il aurait avancé le

devant du contre-fort en C de manière à ce que la ligne oblique des

poussées ne dépassât pas le point G. Mais il ne peut sortir de la limite

I: la largeur réservée à la voie publique ne le lui permet pas; d'un

autre côté, il ne peut, à l'intérieur, dépasser le point K, qui est à

l'aplomb de la pile engagée intérieure L, sous peine d'avoir un

porte-à-faux et de briser l'arc doubleau M, dont il est important de

conserver la courbure; car si un poids trop considérable agit sur les

reins de cet arc en N, cet arc chassera la pile isolée intérieure

suivant une direction OP. Donc, l'architecte doit établir la pile de son

arc-boutant dans l'espace compris entre K et I'. Mais nous savons que

cette pile doit être passive, immobile, car c'est elle qui est le

véritable point d'appui de tout le système; elle ne peut évidemment

acquérir cette immobilité (son assiette étroite étant donnée) que par

une combinaison particulière, un supplément de résistance verticale.

Voici donc comment le constructeur résout le problème: il élève la pile

entre les deux points voulus (79 bis); il charge fortement la tête de

l'arc-boutant en A; il incline le chaperon BC de manière à le rendre

tangent à l'extrados de l'arc; puis il amène la face postérieure du

pinacle D jusqu'au point E en porte-à-faux sur le parement F, de manière

que l'espace PF soit un peu moins du tiers de l'espace FG. Ainsi la

poussée de la grande voûte est fortement comprimée d'abord par la charge

A, elle est neutralisée par cette pression; ce n'est plus que

l'arc-boutant qui agit lui-même sur la pile K, d'autant qu'il est chargé

en A. Si donc cet arc devait se déformer, ce serait suivant le tracé R;

il se briserait en S et la pile K s'inclinerait. Mais l'architecte

recule son pinacle, charge la pile en dehors de son aplomb jusqu'au

point E, c'est-à-dire jusqu'au point où la rupture de l'arc-boutant

aurait lieu; il arrête donc cette rupture, car sous la charge le point

S' de l'arc-boutant ne peut se relever; mais le pinacle D ne fait que

comprimer l'arc, il ne le charge pas, puisque l'espace CO est plus grand

que l'espace OP: donc la charge du pinacle, qui est une construction

homogène bien faite, en grandes pierres de taille, se porte sur OC, le

centre de gravité du pinacle étant entre O et C; donc, l'arc démoli, ce

pinacle resterait debout; donc il charge la pile K d'un poids supérieur

à celui qu'aurait un pinacle n'ayant que FG de largeur; donc il assure

ainsi la stabilité de la pile FG, trop faible par elle-même pour

résister à la poussée sans l'appoint de cette charge, et, en même temps,

il comprime les reins de l'arc-boutant au point où cet arc tendrait à se

briser en se relevant. Le fait est encore plus probant que toutes les

déductions logiques; la construction de la nef de Notre-Dame de Dijon,

malgré la faiblesse de ses contre-forts extérieurs, n'a pas subi la

moindre déformation. Ne perdons pas de vue l'intérieur; observons que

les voûtes ne poussent pas directement sur la tête des arcs-boutants, et

qu'entre la tête de ces arcs et le sommier de la voûte il existe,

au-dessus du triforium U, un contre-fort intérieur V seulement au droit

de cette poussée, et qui neutralise singulièrement son action. Étudions

les détails: le bloc de pierre T, contre lequel vient butter le dernier

claveau de l'arc-boutant, n'est autre que le linteau portant le

contre-fort dont nous venons de parler, et dans la hauteur duquel

linteau sont pris les deux chapiteaux qui portent les formerets de la

voûte (voy. fig. 78). Ce linteau est juste posé au niveau de l'action de

la poussée de la grande voûte.

Disséquons cette construction pièce à pièce (80). Nous voyons en A la

colonne, quille principale du triforium au droit des piles qui portent

les naissances d'un arc doubleau et de deux arcs ogives, quille flanquée

de ses deux colonnettes B. En C les grandes colonnettes en délit qui

posent sur le tailloir du gros chapiteau du rez-de-chaussée, et qui

passent devant le groupe ABB pour venir sous l'assise M des chapiteaux

des arcs de la grande voûte; assise d'un seul morceau. En D le chapiteau

du triforium. En E le sommier de l'arcature du triforium, d'un seul

morceau. En F les deux morceaux fermant l'arcature. En G l'assise du

plafond du triforium reliant l'arcature et l'assise des chapiteaux M au

contre-fort extérieur sous le comble, contre-fort dont les assises sont

tracées en H. En G' une des dalles posées à la suite de celle G et

reliant le reste de l'arcature à la cloison bâtie sous les fenêtres

supérieures dont I est l'appui. Ces dalles G' portent le filet-solin K

recouvrant le comble du bas-côté. En L le premier morceau de contre-fort

extérieur vu au-dessus du comble. En M l'assise des chapiteaux des

grandes voûtes portant les deux bases des colonnettes en délit des

formerets. En N le sommier des grandes voûtes dont le lit supérieur est

horizontal, et qui porte les naissances des deux arcs ogives et de l'arc

doubleau. En O le second sommier portant les deux arcs ogives et l'arc

doubleau, le lit supérieur de celui-ci étant déjà normal à la courbe,

tandis que les lits des deux arcs ogives sont encore horizontaux. En P

le troisième sommier ne portant plus l'arc doubleau, qui est dès lors

indépendant, mais portant encore les deux arcs ogives dont les lits

supérieurs sont horizontaux. En Q le quatrième sommier ne portant plus

que l'épaulement derrière les arcs ogives pour poser les premiers

moellons des remplissages. En R le linteau dont nous parlions tout à

l'heure, reliant les sommiers à la pile dont les assises sont tracées en

S; ce linteau porte les épaulements derrière les arcs ogives, car il est

important de bien étayer ces arcs ogives indépendants déjà et dont des

claveaux sont figurés en T, tandis que l'un des claveaux de l'arc

doubleau est figuré en V. En X l'assise de contre-fort extérieur portant

amorce de l'appui des fenêtres, bases des colonnettes extérieures de ces

fenêtres, et filet passant par-dessus le filet-solin du comble, ainsi

que l'indique le détail perspectif Y. L'arrivée des claveaux des

arcs-boutants vient donc butter le linteau R, et, à partir de ce

linteau, l'intervalle entre la pile S et la voûte est plein (voy. la vue

intérieure, fig. 78).

Si nous examinons la coupe fig. 79 bis, nous voyons que le contre-fort

X, le mur du triforium Y, le passage Z et la pile intérieure présentent

une épaisseur considérable; car ce passage est assez large: le mur et le

contre-fort ont ensemble 0,60 c. environ, et le groupe de colonnes

composant la pile intérieure 0,50 c. Or tout cela doit porter sur un

seul chapiteau, couronnant une colonne cylindrique. Il y aura évidemment

un porte-à-faux, et si le contre-fort X vient à s'appuyer sur les reins

de l'arc doubleau du bas-côté, la pression qu'il exercera fera chasser

la colonne en dedans, lui fera perdre son aplomb, et, une fois son

aplomb perdu, tout l'équilibre de la construction est détruit. Le

constructeur a d'abord donné (81) au chapiteau la forme A; c'est-à-dire

qu'il a ramené l'axe de la colonne dans le plan vertical passant par le

milieu de l'archivolte B. Sur ce chapiteau, il a posé deux sommiers CD à

lits horizontaux: le premier sommier C, portant les bases des

colonnettes en délit, montant jusqu'à la naissance des grandes voûtes;

le troisième sommier E porte les coupes normales aux courbes de l'arc

doubleau, des arcs ogives et des archivoltes, car, à partir de ce

sommier, les arcs se dégagent les uns des autres. Affranchi des arcs qui

dès lors sont posés par claveaux indépendants, le constructeur a monté

une pile, formant harpe à droite et à gauche, FGHIK en encorbellement

jusqu'à l'aplomb du contre-fort L; dans l'assise I, il a eu le soin de

réserver deux coupes M pour recevoir des arcs en décharge portant le mur

du triforium N. La pile intérieure O, composée, comme nous l'avons dit

ci-dessus, d'un faisceau de colonnettes en délit, porte sur le parement

intérieur de cette pile. Il est entendu que les assises FGHIK sont d'un

seul morceau chaque, et fortes. Le poids le plus lourd et la résistance

qui présente le plus de roide est la pile O, puisqu'elle porte

verticalement les voûtes contre-buttées; le contre-fort L ne porte

presque rien, car la tête de l'arc-boutant ne le charge pas (voy. fig.

79 bis), il ne fait qu'équilibrer la bâtisse. Donc les pierres KIH,

étant chargées à la queue en K'I'H', ne peuvent basculer; donc le

contre-fort est soutenu. Quant à la poussée de l'arc doubleau P et des

arcs ogives du collatéral, elle est complétement neutralisée par la

charge qui vient peser à l'aplomb de la pile O. On comprend maintenant

comment il est essentiel que la pile O soit composée de grandes pierres

debout et non d'assises, car cette pile supporte une double action de

compression: celle de haut en bas, par suite de la charge des voûtes, et

celle de bas en haut, par l'effet de bascule produit par les

contre-forts L sur la queue des pierres KI. Si donc ces piles O étaient

bâties par assises, il pourrait se faire que les joints en mortier,

fortement comprimés par cette double action, vinssent à diminuer

d'épaisseur; or le moindre tassement dans la hauteur des piles O aurait

pour effet de déranger tout l'équilibre du système. Au contraire,

l'action de levier produit par les assises I et K sous la pile O a pour

résultat (ces piles étant parfaitement rigides et incompressibles) de

soutenir très-énergiquement la naissance des grandes voûtes.

On se rendra mieux compte de ce système de construction en supposant,

par exemple, qu'on ait employé, pour l'exécuter, de la fonte de fer, de

la pierre et du bois (82). Soit une colonne et son chapiteau en fonte A

posés sur un dé en pierre et portant un sommier B de pierre. Le

constructeur donne, vers l'intérieur de la nef, une plus forte saillie

au chapiteau que du côté du collatéral. Sur ce chapiteau, il élève les

assises BCDEFG, etc., en encorbellement. Il pose trois colonnes en fonte

H le long du parement intérieur, doublées de trois autres colonnes H'

(voy. la section H''); ces colonnes HH' sont reliées au contre-fort I

par des colliers et un crampon K, afin de rendre le contre-fort

solidaire de la pile et d'empêcher le rondissement de l'un ou de

l'autre. Le contre-fort I est construit en assises de pierres. Sur les

colonnes HH', l'architecte pose les sommiers L de la grande voûte; les

deux colonnes latérales OO continuent seules jusqu'au linteau M qui

contre-butte les arcs de la grande voûte. À l'extérieur, il élève une

pile N en pierre afin de pouvoir maintenir le quillage intérieur dans la

verticale au moyen de l'étaiement P contre-butté, pour éviter son

relèvement, par les moises R. Il n'y a aucun inconvénient, au contraire,

à ce que le contre-fort I, bâti en assises, vienne à se comprimer et

tasser, car plus le point Q s'abaissera et plus l'étai P sera roidi

contre la queue du linteau M. Cependant ce contre-fort I est nécessaire

pour retenir la queue du linteau M dans un plan horizontal, mais surtout

pour donner de la stabilité à la colonne A. En effet, il n'est pas

besoin d'être fort versé dans la connaissance des lois d'équilibre pour

savoir que si, entre une colonne Y et une colonne S, grêles toutes deux

(82 bis), nous posons plusieurs assises horizontales, il sera

impossible, si chargée que soit la colonne S, et si bien étrésillonnées

que soient les assises dans un sens, de maintenir ces deux quilles dans

un plan vertical parallèle au plan des étrésillons; tandis que, posant

sur une colonne T (82 ter) des assises horizontales V, étrésillonnées

dans un sens, et sur ces assises deux supports ou chandelles XX' passant

dans un plan vertical perpendiculaire au plan des étrésillons, en

supposant d'ailleurs ces deux chandelles XX' chargées, nous pourrons

maintenir les colonnes XX' et T dans des plans parallèles aux

étrésillons. C'est en cela que consiste tout le système de la

construction des nefs gothiques posant sur des colonnes. Là est

l'explication des galeries superposées de l'architecture bourguignonne,

sorte de contre-fort vide dont le parement intérieur est rigide et le

parement extérieur compressible, donnant ainsi une grande puissance de

résistance et d'assiette aux naissances des voûtes hautes, évitant des

culées énormes pour contre-butter les arcs-boutants, et détruisant par

son équilibre et sa pression sur deux points distants l'effet de poussée

des voûtes des bas-côtés.

En vérité, tout ceci peut paraître compliqué, subtil, cherché; mais on

voudra bien reconnaître avec nous que c'est ingénieux, fort habile,

savant, et que les auteurs de ce système n'ont fait aucune confusion de

l'art grec avec l'art du Nord, de l'art romain avec l'art oriental;

qu'ils n'ont pas mis la fantaisie à la place de la raison, et qu'il y a

dans ces constructions mieux que l'apparence d'un système logique. Nous

admettons parfaitement que l'on préfère une construction grecque,

romaine ou même romane à celle de l'église de Notre-Dame de Dijon; mais

on voudra bien nous permettre de croire qu'il y a plus à prendre ici,

pour nous architectes du XIXe siècle, appelés à élever des édifices

très-compliqués, à jouer avec la matière, possédant des matériaux

très-différents par leur nature, leurs propriétés et la façon de les

employer; forcés de combiner nos constructions en vue de besoins

nouveaux, de programmes très-variés, très-différents de ceux des

anciens...; qu'il y a plus à prendre, disons-nous, que dans la structure

primitive et si simple du temple de Minerve d'Athènes, ou même dans la

structure concrète, immobile, du Panthéon de Rome. Il est fâcheux que

nous ne puissions toujours bâtir comme les anciens et observer

perpétuellement ces règles si simples et si belles des constructeurs

grecs ou romains; mais nous ne pouvons élever raisonnablement une gare

de chemin de fer, une halle, une salle pour nos assemblées, un bazar ou

une bourse, en suivant les errements de la construction grecque et même

de la construction romaine, tandis que les principes souples appliqués

déjà par les architectes du moyen âge, en les étudiant avec soin, nous

placent sur la voie moderne, celle du progrès incessant. Cette étude

nous permet toute innovation, l'emploi de tous les genres de matériaux,

sans déroger aux principes posés par ces architectes, puisque ces

principes consistent précisément à tout soumettre, matériaux, forme,

dispositions d'ensemble et de détail, au raisonnement; à atteindre la

limite du possible, à substituer les ressources de l'industrie à la

force inerte, la recherche de l'inconnu à la tradition. Il est certain

que si les constructeurs gothiques eussent eu à leur disposition de

grandes pièces en fonte de fer, ils n'auraient pas manqué d'employer

cette matière dans les bâtiments, et je ne répondrais pas qu'ils ne

fussent bientôt arrivés à des résultats plus judicieux, mieux raisonnés

que ceux obtenus de notre temps, car ils auraient franchement pris cette

matière pour ce qu'elle est, en profitant de tous les avantages qu'elle

présente et sans se préoccuper de lui donner d'autres formes que celles

qui lui conviennent. Leur système de construction leur eût permis

d'employer simultanément la fonte de fer et la pierre, chose que

personne n'a osé tenter à notre époque, tant la routine a d'action sur

nos constructeurs, qui ne cessent de parler de progrès, comme ces

choristes d'opéras qui crient «Partons!» pendant un quart d'heure, sans

bouger de la scène. Nous ne sachions pas que l'on ait essayé en France,

jusqu'à ce jour, si ce n'est dans la construction des maisons de

quelques grandes villes, de porter des masses considérables de

maçonnerie, des voûtes en brique ou même en pierre, de bonnes bâtisses

bien raisonnées et appareillées, élégantes et solides, sur des points

d'appui isolés en fonte. C'est qu'en effet l'instruction _classique_ ne

peut guère permettre ces essais que les architectes du moyen âge

n'eussent certainement pas manqué de faire, et probablement avec un

plein succès.

Quant à s'arrêter en chemin, ce n'est pas ce qu'on peut reprocher aux

architectes gothiques; nous allons voir avec quelle ardeur ils se

lancent dans l'application de plus en plus rigoureuse des principes

qu'ils avaient posés, et comme ils arrivent, en quelques années, à

pousser à bout ces principes, à employer la matière avec une

connaissance exacte de ses qualités, à jouer avec les problèmes les plus

compliqués de la géométrie descriptive.

L'église de Notre-Dame de Dijon est un petit édifice, et on pourrait

croire que les architectes bourguignons de la première moitié du XIIIe

siècle n'ont osé se permettre des hardiesses pareilles dans des

monuments d'une grande étendue comme surface et fort élevés. C'est le

contraire qui a lieu; il semble qu'en opérant sur une vaste échelle, ces

constructeurs prennent plus d'assurance encore et développent avec plus

de franchise encore leurs moyens d'exécution. Le choeur de la cathédrale

de Saint-Étienne d'Auxerre fut rebâti, de 1215 à 1230 environ, sur une

crypte romane (voy. CRYPTE), qui fit adopter certaines dispositions

inusitées dans les grandes églises de cette époque. Ainsi le sanctuaire

est entouré d'un simple collatéral avec une seule chapelle absidale

carrée. Quant à sa construction, elle présente une parfaite analogie,

dans les oeuvres basses, avec celle de l'église de Notre-Dame de Dijon.

Toutefois, à Auxerre, la bâtisse est plus légère encore, et certaines

difficultés, résultant des dispositions romanes du plan qu'on ne voulait

pas changer, ont été résolues de la manière la plus ingénieuse.

Nous donnons (83) la moitié du plan de la chapelle absidale placée sous

le vocable de la sainte Vierge. Ce plan est pris à la hauteur de la

galerie du rez-de-chaussée portant, comme à Notre-Dame de Dijon, sur une

arcature. En X, nous avons figuré, à une plus petite échelle, la

projection horizontale de la voûte du collatéral devant cette chapelle.

Suivant la méthode bourguignonne, les formerets sont isolés du mur; ils

reposent sur des colonnettes en délit AB, CD, EF, GH, etc. Des

colonnes-noyau, également posées en délit, supportent l'effort des

pressions, et la voûte se compose de deux arcs ogives IK, LM, d'un arc

doubleau NO, et de deux arcs intermédiaires PQ, RS. Ces deux arcs

intermédiaires viennent, au droit du collatéral, retomber sur deux

colonnes isolées QS, en délit, d'un seul morceau chaque, ayant 0,24 c.

de diamètre sur 6m,60 de haut de la base au-dessous du chapiteau. La

difficulté était de neutraliser si exactement les diverses poussées qui

agissent sur ces colonnes QS, qu'elles ne pussent sortir de la

verticale. C'était un problème à résoudre semblable à celui que

l'architecte des chapelles de Notre-Dame de Châlons-sur-Marne s'était

posé, mais sur une échelle beaucoup plus grande et avec des points

d'appui incomparablement plus grêles. Plaçons-nous un instant dans le

bas-côté, et regardons le sommet de la colonne S, dont le diamètre,

ainsi que nous l'avons dit déjà, n'est que de 0,24 c. Sur cette colonne

est posé un chapiteau dont le tailloir est octogone et assez large pour

recevoir la naissance des deux arcs ST, SR; plus deux colonnettes

portant les arcs doubleaux SQ, SY. Un haut sommier, dont le lit

inférieur est en A (84) et le lit supérieur en B, est renforcé dans les

angles restant entre les arcs et les colonnettes par des gerbes de

feuillages. Jusqu'au niveau du tailloir du chapiteau C, l'arc D du

bas-côté s'élève et se courbe déjà au moyen de deux autres sommiers à

lits horizontaux, tandis que l'arc E (intermédiaire de la chapelle),

d'un diamètre plus grand, s'éloigne plutôt de la verticale, et se

compose, à partir du lit B, de claveaux indépendants. Les colonnettes F

des arcs doubleaux d'entrée de la chapelle sont monolithes et étayent

ces sommiers, les roidissent et s'appuient fermement sur deux faces du

tailloir. La fig. 85 donne la section de cette naissance de voûtes au

niveau GH. Cette construction est hardie, on ne saurait le nier; mais

elle est parfaitement solide, puisque, depuis six siècles et plus, elle

n'a subi aucune altération. Nous voyons là une des applications les plus

ingénieuses du système de la voûte gothique, la preuve non équivoque de

la liberté des constructeurs, de leur sûreté d'exécution et de leur

parfaite connaissance de la résistance des matériaux. Ces colonnettes

sont en pierre dure de Tonnerre, ainsi que les sommiers. Quant à l'effet

que produit cette chapelle et son entrée, il est surprenant, mais sans

inspirer cette inquiétude que cause toute tentative trop hardie. Les

arcs se contre-buttent si bien en réalité, mais aussi en apparence, que

l'oeil est satisfait. Jusqu'à cette quadruple gerbe de feuillage qui

surmonte le chapiteau et donne du corps au sommier inférieur, tout

concourt à rassurer l'observateur. Mais pourquoi, objectera-t-on

peut-être, ces deux colonnes d'entrée? pourquoi l'architecte ne s'est-il

pas contenté de jeter un arc doubleau d'une pile d'angle de cette

chapelle à l'autre? À cela il n'est qu'une réponse; recourons à nos fig.

41, 42 et 44 de cet article, et l'explication est donnée: il s'agit, à

cause de la disposition rayonnante du bas-côté, d'obtenir sur la

précinction extérieure un plus grand nombre de points d'appui que sur la

précinction intérieure, afin d'avoir des arcs doubleaux à peu près égaux

comme base, exactement égaux sous clef pour fermer les triangles des

voûtes au même niveau.

Si les voûtes de la chapelle de la Vierge et du collatéral de la

cathédrale d'Auxerre sont disposées comme la plupart des voûtes

bourguignonnes du XIIIe siècle, c'est-à-dire si leurs formerets sont

éloignés des murs, et si un dallage portant chéneau réunit ces formerets

aux têtes de ces murs, l'architecte du choeur n'a pas cru probablement

que ce procédé de construction fût assez solide pour terminer les

grandes voûtes du vaisseau principal. Il a dû craindre le quillage de ce

système dans un édifice très-vaste, et il a pris un moyen terme entre le

système champenois et le système bourguignon.

Le système champenois consiste bien à isoler le formeret du mur, mais à

bander entre ce formeret et le mur un berceau sur l'extrados dudit

formeret. Examinons donc en quoi consiste le système champenois. Nous le

voyons arrivé à son apogée dans un petit édifice de la Marne, l'église

de Rieux, près Montmirail. Voici d'abord (86) la moitié du plan de

l'abside de cette jolie église. On voit que ce plan ressemble beaucoup à

celui de l'abside de Notre-Dame de Dijon. Mais nous sommes en Champagne,

sur un territoire où les matériaux résistants et d'une grande dimension

sont rares; aussi les pilettes A ne sont plus composées de colonnes en

délit: ce sont des groupes de colonnettes engagées présentant une assez

forte section pour pouvoir être bâties en assises. De plus, ces

pilettes, au lieu d'être élancées, sont courtes. Examinons maintenant

l'abside de Rieux à l'intérieur (87); nous voyons en B des berceaux

concentriques aux formerets, y tenant, circonscrivant les fenêtres et

portant la charpente du comble et la corniche extérieure[20]. Ainsi,

voici deux provinces Voisines, la Bourgogne et la Champagne, qui chacune

partent du même principe de construction; mais dans la première de ces

provinces, les matériaux propres à la maçonnerie sont abondants, fermes,

faciles à extraire en grands morceaux; la construction se ressent des

propriétés particulières au calcaire bourguignon; dans la seconde, au

contraire, on ne trouve que des bancs de craie, des pierres marneuses,

peu solides, ne pouvant être extraites des carrières qu'en morceaux

petits; les architectes soumettent leur mode de construction à la nature

des pierres de leur province. L'église de Rieux date des premières

années du XIIIe siècle; la sculpture appartient presque au XIIe. La

Champagne est en avance sur la Bourgogne et même sur l'Île-de-France,

quand il s'agit de développer le principe de la construction gothique.

Déjà les fenêtres de l'abside de Rieux sont pourvues de meneaux en

délit, tandis que, dans l'Île-de-France, on ne les voit guère apparaître

que vingt ans plus tard, et, en Bourgogne, vers 1260 seulemènt. La

méthode indiquée dans la fig. 87, pour la construction des voûtes et des

points d'appui qui les supportent, est déjà appliquée dans la chapelle

absidale de l'église de Saint-Remy de Reims, antérieure de vingt ans au

moins à l'abside de Rieux; elle est développée dans la cathédrale de

Reims, dans les voûtes des chapelles et du grand vaisseau (voy.

CATHÉDRALE, fig. 14, CHAPELLE, fig. 36).

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 12 / 35 段