Déjà, pendant le XIe siècle, les constructeurs avaient composé des

voûtes qui tiennent à la fois de la coupole et de la voûte d'arête, en

ce que ces voûtes, au lieu d'être engendrées par deux demi-cylindres se

pénétrant à angle droit, sont formées par quatre arcs plein cintre

réunissant les quatre piles et deux arcs diagonaux, qui sont eux-mêmes

des pleins cintres, et par conséquent présentent un rayon plus grand que

ceux des quatre premiers. Quand on connaît les moyens employés pour

construire une voûte d'arête, on comprend facilement quel avait été le

motif de cette modification à la voûte d'arête romaine. Pour faire une

voûte, il faut des cintres de bois sur lesquels on pose des couchis. Or,

pour faire une voûte d'arête romaine, il faut tailler quatre cintres sur

un demi-cercle et deux cintres diagonaux dont la courbe est donnée par

la rencontre des demi-cylindres; la courbe de ces cintres diagonaux

n'est point un demi-cercle, mais une ellipse que l'on obtient au moyen

d'ordonnées, ainsi que l'indique la fig. 4. Soit A B le diamètre des

cylindres et B C la trace horizontale du plan sur lequel se rencontrent

les deux cylindres A B, A C. Opérant sur un quart, et divisant le

demi-cercle rabattu en un certain nombre de parties égales D E, E F, F

G, G B, on abaisse des perpendiculaires de ces points diviseurs D E F G

sur le diamètre A B, en les prolongeant jusqu'à leur rencontre avec la

diagonale B C. On obtient ainsi sur cette diagonale des points diviseurs

_d e f g_; de ces points, élevant des perpendiculaires sur la diagonale

B C et prenant sur ces perpendiculaires des longueurs _d d'_ égales à

D'D, _e e'_, égales à E'E, etc., on pose des points _d'e'f'g'_ par

lesquels devra passer la courbe de rencontre des deux demi-cylindres.

Cette courbe ayant une flèche _d d'_ égale au rayon D'D, et un diamètre

B C plus grand que le diamètre A B, ne peut être un demi-cercle. Bien

que fort simple, ce tracé géométrique parut trop compliqué aux

constructeurs romans. Ayant donc tracé un demi-cercle sur le diamètre A

B pour faire tailler les cintres en charpente des quatre arcs

générateurs de la voûte, ils tracèrent un second demi-cercle sur le

diamètre B C pour faire tailler les deux cintres diagonaux. Ainsi les

clefs _d_ de rencontre de ces deux cintres diagonaux se trouvèrent

placées à un niveau plus élevé que les clefs D des arcs générateurs, et

la voûte, au lieu d'être le résultat de la rencontre de deux

demi-cylindres, fut un composé de surfaces courbes sans nom, mais se

rapprochant de la coupole. Cette démonstration élémentaire est

nécessaire, car elle est la clef de tout le système des voûtes au moyen

âge. Ce premier résultat, dû bien plutôt à l'ignorance qu'au calcul, fut

cependant un des principes les plus féconds dans l'histoire de la

construction. D'ailleurs il indique autre chose que l'ignorance

grossière, il dénote une certaine liberté réfléchie dans l'emploi des

moyens de bâtir, dont l'importance est considérable; et, en effet, une

fois affranchis des traditions romaines, les constructeurs du moyen âge

furent de plus en plus conséquents avec leurs principes; ils en

comprirent bientôt toute l'étendue, et s'y abandonnèrent franchement;

cependant, suivons-les pas à pas. Il s'agissait donc, une fois le

principe de la voûte d'arête romaine ainsi modifié, d'appliquer ces

voûtes à des plans barlongs, car les constructeurs reconnaissaient le

danger des larges voûtes en berceaux.

Soit donc (5) A B C D le parallélogramme d'une travée de nef en plan,

qu'il s'agit de couvrir par une voûte d'arête. Soit A E B l'extrados

demi-circulaire des arcs doubleaux rabattus, et A F C l'extrados

demi-circulaire des formerets également rabattus. Il est clair que le

rayon H F sera plus court que le rayon G E, partant, la clef E plus

élevée que la clef F. Si nous traçons un demi-cercle sur la diagonale A

D comme étant la courbe sur laquelle devront se rencontrer les voûtes

engendrées par les demi-cercles A E B, A F C, il en résultera que les

arêtes AI, BI, DI, CI, au lieu d'être saillantes dans tout leur

développement, seront creuses, au contraire, à peu près dans les deux

tiers de leur longueur, et principalement en se rapprochant de la clef

I.

En effet, soit (6) la coupe transversale de la voûte suivant H O. Soit

H'F' la coupe du formeret, H'I'O' la projection verticale de la

diagonale AD ou BC. La ligne droite, tirée de la clef F' à la clef I',

laisse un segment de cercle K L I' au-dessus de cette ligne; d'où il

résulterait que cette portion de voûte devrait être convexe à l'intrados

au lieu d'être concave, et que, par conséquent, elle ne serait pas

constructible. Posant donc des formerets et arcs doubleaux sur les arcs

diagonaux, des couchis en planches pour fermer les triangles des voûtes

en maçonnerie, les constructeurs garnirent ces couchis d'un massif épais

en terre suivant une courbe donnée par les trois points F'I'F'',

c'est-à-dire donnée par les sommets des arcs diagonaux et des arcs

formerets: ainsi les arêtes diagonales redevenaient saillantes; sur ce

massif, on posa les rangs de moellons parallèlement à la section F'I'

pour fermer la voûte.

Le résultat de ces tâtonnements fut que les voûtes d'arêtes n'étaient

plus des pénétrations de cylindres ou de cônes, mais d'ellipsoïdes. La

première difficulté étant franchie, des perfectionnements rapides ne

devaient pas tarder à se développer. Mais d'abord, comment, par quels

procédés mécaniques ces voûtes étaient-elles construites? La voûte

d'arête romaine, construite par travées, n'avait point d'arcs doubleaux:

elle portait sur des piles ou des colonnes saillantes, ainsi que le

représente la fig. 7, c'est-à-dire (voy. la projection horizontale A

d'une de ces voûtes) que les diagonales B C, D E, produites par la

pénétration de deux demi-cylindres de diamètres égaux et formant arêtes

saillantes, portaient sur angles saillants des piles. Mais les

architectes romans ayant d'abord renforcé les grandes voûtes en berceau

par des arcs doubleaux, ainsi que fait voir notre fig. 3, et venant à

remplacer ces voûtes demi-cylindriques par des voûtes d'arêtes

barlongues, conservèrent les arcs doubleaux; ils ne pouvaient faire

autrement, puisque les diagonales de ces voûtes étaient des demi-cercles

et que leur sommet s'élevait au-dessus du sommet des arcs dont le

diamètre était donné par l'écartement des piles.

Afin de nous faire comprendre, soit (8) la coupe longitudinale d'une

voûte d'arête romaine composée de travées; la ligne AB est horizontale:

c'est la coupe du demi-cylindre longitudinal. Soit (8 bis) la coupe

longitudinale d'une voûte d'arête romane sur plan barlong, la ligne AB

est une suite de courbes, ou tout au moins de lignes brisées réunissant

les points CD, sommets des arcs transversaux aux points de rencontre E

des demi-cercles diagonaux. Il fallait nécessairement conserver sous les

points C D des arcs saillants, des arcs doubleaux, qui n'étaient, comme

nous l'avons dit plus haut, que des cintres permanents. Dès lors les

arêtes diagonales devaient prendre leur point de départ en retraite de

la saillie des piles ou colonnes, celles-ci étant uniquement destinées à

porter les arcs doubleaux, c'est-à-dire (9) que les arêtes durent partir

des points F au lieu de partir des points G, et que les sommiers des

arcs doubleaux se reposèrent sur les assiettes F H G I. Lorsqu'il

s'agissait donc de fermer les voûtes, les constructeurs posaient les

couchis portant les massifs ou formes en terre sur l'extrados de ces

arcs doubleaux et sur les deux cintres diagonaux en charpente.

Dans les constructions élevées chez tous les peuples constructeurs, les

déductions logiques se suivent avec une rigueur fatale. Un pas fait en

avant ne peut jamais être le dernier; il faut toujours marcher: du

moment qu'un principe est le résultat du raisonnement, il en devient

bientôt l'esclave. Tel est l'esprit des peuples occidentaux; il perce

dès que la société du moyen âge commence à se sentir et à s'organiser;

il ne saurait s'arrêter, car le premier qui établit un principe sur un

raisonnement ne peut dire à la raison: «Tu n'iras pas plus loin.» Les

constructeurs, à l'ombre des cloîtres, reconnaissent ce principe dès le

XIe siècle. Cent ans après, ils n'en étaient plus les maîtres. Évêques,

moines, seigneurs, bourgeois, l'eussent-ils voulu, n'auraient pu

empêcher l'architecture romane de produire l'architecture dite

_gothique_: celle-ci n'était que la conséquence fatale de la première.

Ceux qui veulent voir dans l'architecture gothique (toute laïque) autre

chose que l'émancipation d'un peuple d'artistes et d'artisans auxquels

on a appris à raisonner, qui raisonnent mieux que leurs maîtres et les

entraînent malgré eux bien loin du but que tout d'abord ils voulaient

atteindre, avec les forces qu'on a mises entre leurs mains; ceux qui

croient que l'architecture gothique est une exception, une bizarrerie de

l'esprit humain, n'en ont certes pas étudié le principe, qui n'est autre

que l'application rigoureusement suivie du système inauguré par les

constructeurs romans. Il nous sera aisé de le démontrer. Poursuivons.

Nous voyons déjà, à la fin du XIe siècle, le principe de la voûte

d'arête romaine mis de côté[1]. Les arcs doubleaux sont admis

définitivement comme une force vive, élastique, libre, une ossature sur

laquelle repose la voûte proprement dite. Si les constructeurs

admettaient que ces cintres permanents fussent utiles transversalement,

ils devaient admettre de même leur utilité longitudinalement. Ne

considérant plus les voûtes comme une croûte homogène, concrète, mais

comme une suite de _panneaux_ à surfaces courbes, libres, reposant sur

des arcs flexibles; la rigidité des murs latéraux contrastait avec le

nouveau système; il fallait que ces _panneaux_ fussent libres dans tous

les sens, autrement les brisures, les déchirements eussent été d'autant

plus dangereux que ces voûtes eussent été portées sur des arcs flexibles

dans un sens et sur des murs rigides dans l'autre. Ils bandèrent des

formerets d'une pile à l'autre, sur les murs, dans le sens longitudinal.

Ces formerets ne sont que des demi-arcs doubleaux noyés en partie dans

le mur, mais ne dépendant pas de sa construction. Par ce moyen, les

voûtes reposaient uniquement sur les piles, et les murs ne devenaient

que des clôtures, qu'à la rigueur on pouvait bâtir après coup ou

supprimer. Il fallait une assiette à ces formerets, un point d'appui

particulier; les constructeurs romans ajoutèrent donc, à cet effet, un

nouveau membre à leurs piles, et la voûte d'arête prit naissance dans

l'angle rentrant formé par le sommier de l'arc doubleau et celui du

formeret, ainsi que l'indique la fig. 10. A est l'arc doubleau: B le

formeret, C l'arête de la voûte; le plan de la pile est en D. Mais si la

pile était isolée, si une nef était accompagnée de bas-côtés, elle

prenait en plan la fig. 10 bis. A est l'arc doubleau de la grande voûte,

B sont les archivoltes portant le mur. Au-dessus de ces archivoltes, ce

mur se retraite en F de manière à permettre aux pilastres G de porter

les formerets supérieurs. C est l'arc doubleau du collatéral; D les

arêtes des voûtes de ce collatéral, et H celles des voûtes hautes. Les

voûtes des collatéraux sont bandées sur les arcs doubleaux C, les

extrados des archivoltes B et sur un formeret noyé en partie dans le mur

du bas-côté, et portant comme les formerets supérieurs de la fig. 10.

Ainsi donc déjà les membres des voûtes donnent la section horizontale

des piles, leur forme dérive de ces membres. Cependant ces voûtes

étaient contre-butées d'une manière insuffisante, des mouvements se

faisaient sentir dans les piles; par suite, les nerfs principaux des

voûtes, les arcs doubleaux se déformaient. Ne sachant comment maintenir

les poussées, les constructeurs se préoccupèrent d'abord de rendre leur

effet moins funeste. Ils avaient observé que plus les claveaux d'un arc

présentent une grande section de l'intrados à l'extrados, et plus les

mouvements qui se produisent dans cet arc occasionnent de désordre. Ils

n'étaient pas les premiers qui eussent reconnu cette loi. Les Romains,

avant eux, lorsqu'ils avaient eu de grands arcs à bander, avaient eu le

soin de les former de plusieurs rangs de claveaux concentriques, mais

indépendants les uns des autres, ainsi que l'indique la fig. 11 en A.

Les arcs construits de cette manière forment comme autant de cerceaux

agissant séparément et conservant une élasticité beaucoup plus grande,

et, par suite, plus de résistance qu'un arc de même section construit

d'après la méthode indiquée en B.

Les constructeurs romans composèrent, d'après ce principe, leurs arcs

doubleaux de deux rangs de claveaux concentriques: l'un, celui

d'intrados, prenant une section ou portion de rayon plus longue que

celui de l'extrados; et comme les arcs doubleaux n'étaient que des

cintres permanents destinés à recevoir les bouts des couchis sur

lesquels on maçonnait la voûte, ils donnèrent à ce second rang de

claveaux une saillie sur le premier propre à porter ces bouts de

couchis. La fig. 12 explique cette méthode. En A est le rang des

claveaux de l'intrados, en B celui des claveaux de l'extrados avec les

deux saillies C destinées à recevoir les bouts des couchis D sur

lesquels on maçonnait les voûtes. Les formerets ayant un moins grand

diamètre, et n'étant pas sujets aux effets des poussées, sont composés

d'un seul rang de claveaux portant, ainsi que le démontre la fig. 12

bis, la saillie nécessaire à la pose des couchis. On voit déjà que les

constructeurs romans laissaient en évidence leurs moyens matériels de

construction; que, loin de chercher à les dissimuler, ils composaient

leur architecture de ces moyens mêmes. Veut-on d'autres preuves de ce

fait? Les Romains terminaient le sommet de leurs colonnes par des

chapiteaux; mais la saillie du tailloir de ces chapiteaux ne portait

rien: ce n'était qu'un ornement. Ainsi, lorsque les Romains posaient une

voûte d'arête sur des colonnes, comme il arrivait fréquemment, dans les

salles de thermes, par exemple, le sommier de la voûte était à l'aplomb

du nu de la colonne (13). Et alors, chose singulière et dont on ne peut

donner la raison, non-seulement le fût de la colonne romaine portait son

chapiteau, mais l'entablement complet de l'ordre; de sorte que, par le

fait, toute la partie comprise entre A et B ne servait à rien, et que

les fortes saillies B n'avaient pu être utilisées que pour poser les

cintres en charpente destinés à fermer les voûtes. Il faut avouer que

c'était beaucoup de luxe pour un objet accessoire. Lorsque les

constructeurs romans posent un arc sur une colonne isolée ou engagée, le

chapiteau n'est qu'un encorbellement destiné à recevoir le sommier de

l'arc, une saillie servant de transition entre le fût cylindrique de la

colonne et l'assiette carrée du sommier (14). Alors le chapiteau n'est

pas seulement un ornement, c'est un membre utile de la construction

(voy. CHAPITEAU).

Les constructeurs romans avaient-ils une corniche de couronnement à

placer à la tête d'un mur à l'extérieur, avares de temps et de

matériaux, ils se gardaient bien d'évider à grands frais les divers

membres de cette corniche dans une seule pierre; ils posaient, par

exemple, des corbeaux saillants entre la dernière rangée de moellons, et

sur ces corbeaux ils plaçaient une tablette en pierre servant d'égout à

la couverture (voy. CORNICHE). Il est inutile d'insister davantage sur

ces détails, qui viendront se présenter à leur place dans le cours de

cet ouvrage.

La construction des voûtes était donc la grande préoccupation des

architectes du moyen âge; ils étaient arrivés, ainsi que nous venons de

le faire voir, à des combinaisons ingénieuses en elles-mêmes, qu'ils

n'avaient pas encore trouvé les moyens propres à maintenir sûrement ces

voûtes et qu'ils en étaient réduits aux expédients. Ainsi, par exemple,

ils maçonnaient les remplissages de ces voûtes en tuf, en matériaux

légers, afin de diminuer les effets des poussées; ils les réduisaient

d'épaisseur autant que possible; ils bloquaient des maçonneries sous les

combles des collatéraux au droit de ces poussées, dans l'espoir

d'empêcher le déversement des piles; ils posaient des chaînages en bois

transversaux à la base de ces contre-forts masqués par la pente des

combles, pour rendre les piles solidaires des murs extérieurs. Ces

expédients étaient suffisants dans de petites constructions; ils ne

faisaient, dans les grandes, que ralentir l'effet des poussées sans les

détruire complétement.

Il faut se rendre compte de ces effets pour concevoir la suite de

raisonnements et d'essais par lesquels les constructeurs passèrent de

l'ignorance à la science. Soit (15) la coupe transversale d'une église

romane de la fin du XIe siècle, construite, comme celle de Vézelay, avec

voûtes d'arêtes sur les collatéraux et sur la nef centrale. En A la

construction est figurée telle que l'architecte l'avait conçue; en B,

telle que l'effort des voûtes hautes l'avait déformée. On avait eu le

soin de laisser des tirants en fer C D à la naissance des arcs

doubleaux; mais ces tirants, mal forgés probablement, s'étaient brisés.

Un siècle et demi après la construction de la nef, les effets produits

avaient déjà causé la chute de plusieurs voûtes, et on avait à la hâte

construit les arcs-boutants extérieurs E ponctués sur notre dessin. Ces

effets étaient: 1º déversement des piles et murs qui les relient de F en

G, par suite affaissement des arcs doubleaux en H à la clef, écrasement

des lits des claveaux des reins de ces arcs en I à l'intrados; 2º

dislocation des arcs doubleaux K des collatéraux, comme notre figure

l'indique; par suite encore, déversement des murs extérieurs L des

bas-côtés. Ces effets se produisaient partout de la même manière. En les

étudiant, les constructeurs crurent, non sans raison, puisque le fait

est constant, que tout le mal était produit par la poussée des arcs

plein cintre et des voûtes qu'ils supportent en partie; que la concavité

trop plate de ces voûtes avait une action oblique, une poussée trop

considérable; que la poussée d'un arc plein cintre augmente en raison

directe de son action; que la déformation subie par ces arcs indique

leurs points faibles, savoir: la clef et les reins; que toutes les fois

qu'un arc plein cintre n'est pas parfaitement contre-butté et que les

piles qui le supportent s'écartent, ces arcs se déforment, ainsi que

l'indique la fig. 16.

Soit une voûte dont le diamètre des arcs doubleaux ait 7m,00 et

l'épaisseur des claveaux de ces arcs 0,60 c.; les murs viennent à

s'écarter à la naissance des arcs de 0,20 c. chacun; dès lors le

diamètre du demi-cercle dont le centre est en B, de 7m,00 atteint 7m,40,

et les points _a_ des naissances de l'arc doubleau sont reculés en _a'_.

Le segment _a b_, qui est un peu moins que le quart du demi-cercle, se

porte en _a'b'_; car, en supposant que la pile se rompe et pivote sur un

point placé à 3m,00 en contre-bas de la naissance, cette naissance _a'_

descendra au-dessous du niveau du point _a_ et le centre B remontera en

_b'_. Les conséquences de ce premier mouvement seront: 1º l'abaissement

de la clef D en _d_ et l'affaissement du segment _bc_ en _bc'_. Cet

effet se continuera jusqu'au moment où la courbe diagonale _be_, tracée

de l'intrados à l'extrados du segment _b c_, sera plus courte que la

distance entre _b'_ et _e'_. Il faut remarquer en passant que les voûtes

romanes, que l'on suppose avoir été construites en anse de panier, n'ont

acquis cette courbe que par suite de l'écartement des piles. Quarante

centimètres d'écartement entre ces piles, en dehors de la verticale,

donnent 40 c. d'affaissement au sommet de l'arc; la différence entre le

demi-diamètre d'un arc, dans ce cas, et la flèche de la courbe est donc

de 80 c. Les constructeurs durent observer ces effets et chercher les

moyens de les prévenir. Le premier moyen qu'ils paraissent avoir employé

est celui-ci: ayant une nef dont les arcs doubleaux ont 7m,00 de

diamètre à l'intrados et 0,60 c. d'épaisseur de claveaux, et ayant

remarqué (fig. 16) que le segment _b'c'_, en s'affaissant, pressait le

segment inférieur _a'b'_ à l'intrados en _b'_ et la clef à l'extrados en

_e'_, ils en ont conclu que le triangle curviligne _b'e'c'_ était

inutile et que la diagonale _b'e'_ seule offrait une résistance; donc,

partant de ce principe, ils ont tracé (17) les deux demi-cercles

d'intrados et d'extrados A B C, D E F; puis, sur le diamètre A C, ils

ont cherché le centre O d'un arc de cercle réunissant le point A de

l'intrados au point E de l'extrados du plein cintre. Plaçant un joint en

E G et non une clef, afin d'éviter l'effet d'équilibre visible dans la

fig. 16, ils ont coupé les claveaux de ce nouvel arc A E suivant des

lignes normales à la courbe A E, c'est-à-dire tendant au centre O. S'il

se produisait encore des brisures dans ces arcs doubleaux, ainsi

composés des deux diagonales courbes A E, les constructeurs procédaient

avec cet arc A E comme avec le plein cintre, c'est-à-dire qu'ils

reculaient sur le diamètre le centre O en O', de manière à obtenir un

arc réunissant le point A au point G.

C'est ainsi que, dans les voûtes du XIIe siècle, nous voyons peu à peu

les arcs doubleaux s'éloigner du plein cintre pour se rapprocher de

l'arc en tiers-point. La meilleure preuve que nous puissions donner à

l'appui de notre hypothèse, c'est le relevé exact d'un grand nombre de

ces arcs brisés primitifs qui donnent exactement une flèche plus longue

que le demi-diamètre, de l'épaisseur des sommiers, une fois, deux fois,

trois fois. Mais cette preuve n'est évidente que pour ceux qui ont été à

même de mesurer exactement un grand nombre d'arcs doubleaux de cette

époque. Voici donc une observation générale qui peut être faite par tout

le monde, sans recourir à des mesures difficiles à prendre.

Il est des contrées, comme l'Île-de-France, par exemple, où les arcs

doubleaux romans pleins cintres n'ont qu'une épaisseur de claveaux

faible. Or ici, dans les premières voûtes possédant des arcs brisés,

l'acuité de ces arcs est à peine sensible, tandis que dans les provinces

où les arcs doubleaux romans pleins cintres avaient une forte épaisseur,

comme en Bourgogne, l'acuité des arcs doubleaux des premières voûtes

abandonnant le plein cintre est beaucoup plus marquée.

L'adoption de l'arc brisé était si bien le résultat des observations que

les constructeurs avaient faites sur la déformation des arcs plein

cintre, savoir: le relèvement des reins et l'affaissement de la clef,

qu'il existe un grand nombre d'arcs doubleaux du XIIe siècle tracés

comme l'indique la fig. 18, c'est-à-dire ayant quatre centres: deux

centres A pour les portions d'arcs B C, D E, et deux centres G pour les

portions d'arcs C D comprenant les reins; cela pour présenter de C en D

une plus grande résistance à l'effet de relèvement qui se fait sentir

entre les points C et D; car plus la ligne C D se rapproche d'une

droite, et moins elle est sujette à se briser du dedans au dehors; par

ce tracé, les constructeurs évitaient de donner aux arcs doubleaux une

acuité qui, pour eux encore habitués au plein cintre, ne pouvait manquer

de les choquer.

Du moment que l'arc doubleau composé de deux arcs de cercle venait

remplacer le plein cintre, il découlait de cette innovation une foule de

conséquences qui devaient entraîner les constructeurs bien au delà du

but auquel ils prétendaient arriver. L'arc brisé, l'arc en _tiers-point_

(puisque c'est là son vrai nom), employé comme moyen de construction,

nécessité par la structure générale des grands vaisseaux voûtés, obtenu

par l'observation des effets résultant de la poussée des arcs plein

cintre, est une véritable révolution dans l'histoire de l'art de bâtir.

On a dit: «Les constructeurs du moyen âge, en adoptant l'arc en

tiers-point, n'ont rien inventé: il y a des arcs brisés dans les

monuments les plus anciens de Grèce et d'Étrurie. La section du trésor

d'Atrée à Mycènes donne un arc en tiers-point, etc.» Cela est vrai;

toutefois on omet un point assez important: c'est que les pierres

composant ces arcs sont posées en encorbellement, que leurs lits ne sont

pas normaux à la courbe, qu'ils sont horizontaux; cela est moins que

rien pour ceux qui ne se préoccupent que de la forme extérieure; mais

pour nous, praticiens, ce détail a cependant son importance. Et

d'ailleurs, quand les Grecs ou les Romains auraient fait des voûtes

engendrées par des arcs brisés, qu'est-ce que cela ferait, si le

principe général de la construction ne dérive pas de la combinaison de

ces courbes et de l'observation de leurs effets obliques? Il est évident

que, du jour où l'homme a inventé le compas et le moyen de tracer des

cercles, il a trouvé l'arc brisé: que nous importe s'il n'établit pas un

système complet sur l'observation des propriétés de ces arcs? On a voulu

voir encore, dans l'emploi de l'arc en tiers-point pour la construction

des voûtes, une idée symbolique ou mystique; on a prétendu démontrer que

ces arcs avaient un sens plus religieux que l'arc plein cintre. Mais on

était tout aussi religieux au commencement du XIIe siècle qu'à la fin,

sinon plus, et l'arc en tiers-point apparaît précisément au moment où

l'esprit d'analyse, où l'étude des sciences exactes et de la philosophie

commence à germer au milieu d'une société jusqu'alors à peu près

théocratique. L'arc en tiers-point et ses conséquences étendues dans la

construction apparaissent, dans nos monuments, quand l'art de

l'architecture est pratiqué par les laïques et sort de l'enceinte des

cloîtres, où jusqu'alors il était exclusivement cultivé.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 2 / 35 段