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DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XIe AU XVIe SIÈCLE.
IV
PARIS
IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS
Quai des Augustins, 55, près du Pont-Neuf.
DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XIe AU XVIe SIÈCLE
PAR M. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
INSPECTEUR-GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS
TOME QUATRIÈME
[Illustration: ]
PARIS
B. BANCE, ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 13.
L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de faire traduire et
reproduire cet ouvrage dans les pays où la propriété des ouvrages
français est garantie par des traités.
DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XIe AU XVIe SIÈCLE.
C
(Suite).
CONSTRUCTION, s. f.--APERÇU GÉNÉRAL.--La construction est une science;
c'est aussi un art, c'est-à-dire qu'il faut au constructeur le savoir,
l'expérience, et un sentiment naturel. On naît constructeur; la science
que l'on acquiert ne peut que développer les germes déposés dans le
cerveau des hommes destinés à donner un emploi utile, une forme durable
à la matière brute. Il en est des peuples comme des individus: les uns
sont constructeurs dès leur berceau, d'autres ne le deviennent jamais;
les progrès de la civilisation n'ajoutent que peu de chose à cette
faculté native. L'architecture et la construction doivent être
enseignées ou pratiquées simultanément: la construction est le moyen;
l'architecture, le résultat; et cependant, il est des oeuvres
d'architecture qui ne peuvent être considérées comme des constructions,
et il est certaines constructions qu'on ne saurait mettre au nombre des
oeuvres d'architecture. Quelques animaux construisent, ceux-ci des
cellules, ceux-là des nids, des mottes, des galeries, des sortes de
huttes, des réseaux de fils: ce sont bien là des constructions, ce n'est
pas de l'architecture.
Construire, pour l'architecte, c'est employer les matériaux en raison de
leurs qualités et de leur nature propre, avec l'idée préconçue de
satisfaire à un besoin par les moyens les plus simples et les plus
solides; de donner à la chose construite l'apparence de la durée, des
proportions convenables soumises à certaines règles imposées par les
sens, le raisonnement et l'instinct humains. Les méthodes du
constructeur doivent donc varier en raison de la nature des matériaux,
des moyens dont il dispose, des besoins auxquels il doit satisfaire et
de la civilisation au milieu de laquelle il naît.
Les Grecs et les Romains ont été constructeurs; cependant ces deux
peuples sont partis de principes opposés, n'ont pas employé les mêmes
matériaux, les ont mis en oeuvre par des moyens différents, et ont
satisfait à des besoins qui n'étaient point les mêmes. Aussi l'apparence
du monument grec et celle du monument romain diffèrent essentiellement.
Le Grec n'emploie que la plate-bande dans ses constructions; le Romain
emploie l'arc, et, par suite, la voûte: cela seul indique assez combien
ces principes opposés doivent produire des constructions fort
dissemblables, quant aux moyens employés et quant à leur apparence. Nous
n'avons pas à faire connaître ici les origines de ces deux principes et
leurs conséquences; nous prenons l'architecture romaine au point où elle
est arrivée dans les derniers temps de l'Empire, car c'est la source
unique à laquelle le moyen âge va d'abord puiser.
Le principe de la construction romaine est celui-ci: établir des points
d'appui présentant, par leur assiette et leur parfaite cohésion, des
masses assez solides et homogènes pour résister au poids et à la poussée
des voûtes; répartir ces pesanteurs et poussées sur des piles fixes dont
la résistance inerte est suffisante. Ainsi la construction romaine n'est
qu'une concrétion habilement calculée dont toutes les parties dépourvues
d'élasticité se maintiennent par les lois de la pesanteur et leur
parfaite adhérence. Chez les Grecs, la stabilité est obtenue seulement
par l'observation judicieuse des lois de la pesanteur; ils ne cherchent
pas l'adhérence des matériaux; en un mot, ils ne connaissent ni
n'emploient les mortiers. Les pesanteurs n'agissant, dans leurs
monuments, que verticalement, ils n'ont donc besoin que de résistances
verticales; les voûtes leur étant inconnues, ils n'ont pas à maintenir
des pressions obliques, ce que l'on désigne par des poussées. Comment
les Romains procédaient-ils pour obtenir des résistances passives et une
adhérence parfaite entre toutes les parties inertes de leurs
constructions et les parties actives, c'est-à-dire entre les points
d'appui et les voûtes? Ils composaient des maçonneries homogènes, au
moyen de petits matériaux, de cailloux ou de pierrailles réunis par un
mortier excellent, et enfermaient ces blocages dans un encaissement de
brique, de moellon ou de pierre de taille. Quant aux voûtes, ils les
formaient sur cintres au moyen d'arcs de brique ou de pierre en tête et
de béton battu sur couchis de bois. Cette méthode présentait de nombreux
avantages: elle était expéditive; elle permettait de construire, dans
tous les pays, des édifices sur un même plan; d'employer les armées ou
les réquisitions pour les élever; elle était durable, économique; ne
demandait qu'une bonne direction, en n'exigeant qu'un nombre restreint
d'ouvriers habiles et intelligents, sous lesquels pouvaient travailler
un nombre considérable de simples manoeuvres; elle évitait les
transports lents et onéreux de gros matériaux, les engins pour les
élever; elle était enfin la conséquence de l'état social et politique de
la société romaine. Les Romains élevèrent cependant des édifices à
l'instar des Grecs, comme leurs temples et leurs basiliques; mais ces
monuments sont une importation, et doivent être placés en dehors de la
véritable construction romaine.
Les barbares qui envahirent les provinces romaines n'apportaient pas
avec eux des arts et des méthodes de bâtir, ou du moins les éléments
qu'ils introduisaient au milieu de la civilisation romaine expirante ne
pouvaient avoir qu'une bien faible influence. Ils trouvèrent des
monuments bâtis et ils s'en servirent. Longtemps après l'envahissement
des barbares sur le sol gallo-romain, il existait encore un grand nombre
d'édifices antiques; ce qui indique que les hordes germaines ne les
détruisirent pas tous. Ils tentèrent même souvent de les réparer et
bientôt de les imiter.
Mais, après de si longs désastres, les traditions laissées par les
constructeurs romains devaient être en grande partie perdues; et sous
les Mérovingiens, les édifices que l'on éleva dans les Gaules ne furent
que les reproductions barbares des constructions antiques épargnées par
la guerre ou qui avaient pu résister à un long abandon. Le peu de
monuments qui nous restent, antérieurs à la période carlovingienne, ne
nous présentent que des bâtisses dans lesquelles on n'aperçoit plus
qu'un pâle reflet de l'art des Romains, de grossières imitations des
édifices dont les restes nombreux couvraient encore le sol. Ce n'est que
sous le règne de Charlemagne que l'on voit les constructeurs faire
quelques tentatives pour sortir de l'ignorance dans laquelle les siècles
précédents étaient plongés. Les relations suivies de ce prince avec
l'Orient, ses rapports avec les Lombards, chez lesquels les dernières
traditions de l'art antique semblent s'être réfugiées, lui fournirent
les moyens d'attirer près de lui et dans les pays soumis à sa domination
des constructeurs qu'il sut utiliser avec un zèle et une persévérance
remarquables. Son but était certainement de faire renaître les arts
romains; mais les sources auxquelles il lui fallut aller puiser pour
arriver à ce résultat s'étaient profondément modifiées dans leurs
principes. Charlemagne ne pouvait envoyer des architectes étudier les
monuments de la vieille Rome, puisqu'il n'en avait pas; il ne pouvait
demander des artistes, des géomètres, des ouvriers habiles qu'à
l'Orient, à l'Espagne ou à la Lombardie, contrées qui seules en
possédaient. Ceux-ci apportaient avec eux des méthodes qui déjà
s'étaient éloignées de celles de l'antiquité. La renaissance
carlovingienne produisit donc des résultats fort différents de ce que
son auteur en attendait probablement. Après tout, le but était atteint,
puisque les nouveaux éléments importés en Occident produisirent bientôt
des efforts considérables, et qu'à partir de cette époque les arts
progressèrent rapidement. C'est l'histoire de cette progression, au
point de vue de la construction seulement, que nous allons essayer de
faire, en renvoyant nos lecteurs au mot ARCHITECTURE pour tout ce qui
tient aux développements de cet art, du Xe au XVIe siècle.
Pendant la durée de l'Empire romain, soit à Rome, soit à Byzance, il est
facile de reconnaître que les voûtes avaient été la préoccupation
dominante des constructeurs. De la voûte en berceau ils étaient
promptement arrivés à la voûte d'arête, et de la coupole portée sur un
mur circulaire ou tambour, ils étaient arrivés, dans la construction de
l'église de Sainte-Sophie, à la voûte hémisphérique portée sur
pendentifs: pas immense, qui établit une ligne de démarcation tranchée
entre les constructions romaines de l'antiquité et celles du moyen âge.
Ni Rome, ni l'Italie, ni les Gaules ne laissent voir un seul édifice
romain dans lequel la voûte hémisphérique soit portée sur pendentifs.
L'église de Sainte-Sophie est la première qui nous fournisse un exemple
de ce genre de construction, et, comme chacun sait, c'est la plus vaste
coupole qui existe. Comment les architectes romains établis à Byzance
étaient-ils arrivés à concevoir et exécuter une construction de ce
genre? C'est ce que nous ne chercherons pas à démêler. Nous prenons le
fait là où, pour la première fois, il se manifeste avec une grandeur et
une franchise incontestées. Couvrir une enceinte circulaire par une
voûte hémisphérique, c'était une idée fort naturelle et qui fut adoptée
dès une haute antiquité; faire pénétrer des cylindres, des voûtes en
berceau dans le tambour circulaire, c'était une conséquence immédiate de
ce premier pas. Mais élever une coupole hémisphérique sur un plan carré,
c'est-à-dire sur quatre piles isolées et posées aux angles d'un carré,
ce n'était plus une déduction du premier principe, c'était une
innovation, et une innovation des plus hardies.
Cependant les constructeurs que Charlemagne fit venir de Lombardie et
d'Orient en Occident n'apportèrent pas avec eux ce mode de construction;
ils se contentèrent d'élever, comme à Aix-la-Chapelle, des voûtes à base
octogonale ou circulaire sur des tambours montant de fond. Ce ne fut que
plus tard que les dérivés de la construction byzantine eurent une
influence directe en Occident. Quant aux méthodes de bâtir des
constructeurs carlovingiens, elles se rapprochaient des méthodes
romaines, c'est-à-dire qu'elles consistaient en des massifs de blocages
enfermés dans des parements de brique, de moellon ou de pierre, ou
encore de moellons alternant avec des assises de brique, le tout
maintenu par des joints épais de mortier, ainsi que le fait voir la fig.
1.
Nous indiquons en A les assises de briques triangulaires présentant leur
grand côté sur le parement, et en B les assises de moellons à peu près
réguliers et présentant leurs faces, le plus souvent carrées, sur les
parements. En C est figurée une brique dont l'épaisseur varie de 0,04 c.
à 0,05 c., et en D un moellon de parement. Ce n'était qu'une
construction romaine grossièrement exécutée. Mais les Romains
n'employaient guère cette méthode que lorsqu'ils voulaient revêtir les
parements de placages de marbre ou de stuc; s'ils faisaient des
parements de pierre de taille, ils posaient celles-ci à joints vifs,
sans mortier, sur leurs lits de carrière, et leur laissaient une large
assiette, pour que ces parements devinssent réellement un renfort
capable de résister à une pression que les massifs seuls n'eussent pu
porter.
Dès les premiers temps de l'époque carlovingienne, les constructeurs
voulurent aussi élever des constructions parementées en pierre de
taille, à l'instar de certaines constructions romaines; mais ils ne
disposaient pas des moyens puissants employés par les Romains: ils ne
pouvaient ni transporter, ni surtout élever à une certaine hauteur des
blocs de pierre d'un fort volume. Ils se contentèrent donc de
l'apparence, c'est-à-dire qu'ils dressèrent des parements formés de
placages de pierre posés en délit le plus souvent et d'une faible
épaisseur, évitant avec soin les évidements et remplissant les vides
laissés entre ces parements par des blocages noyés dans le mortier. Ils
allèrent quelquefois jusqu'à vouloir imiter la construction romaine
d'appareil, en posant ces placages de pierre à joints vifs sans mortier.
Il n'est pas besoin de dire combien cette construction est vicieuse,
d'autant que leurs mortiers étaient médiocres, leur chaux mal cuite ou
mal éteinte, leur sable terreux et les blocages extrêmement irréguliers.
Quelquefois aussi ils prirent un moyen terme, c'est-à-dire qu'ils
élevèrent des parements en petites pierres de taille réunies par des
lits épais de mortier.
Ces essais, ces tâtonnements ne constituaient pas un art. Si, dans les
détails de la construction, les architectes faisaient preuve d'un
très-médiocre savoir, s'ils ne pouvaient qu'imiter fort mal les procédés
des Romains, à plus forte raison, dans l'ensemble de leurs bâtisses, se
trouvaient-ils sans cesse acculés à des difficultés qu'ils étaient hors
d'état de résoudre: manquant de savoir, ne possédant que des traditions
presque effacées, n'ayant ni ouvriers habiles, ni engins puissants,
marchant à tâtons, ils durent faire et ils firent en effet des efforts
inouïs pour élever des édifices d'une petite dimension, pour les rendre
solides et surtout pour les voûter. C'est là où l'on reconnaît toujours,
dans les monuments carlovingiens, l'insuffisance des constructeurs, où
l'on peut constater leur embarras, leurs incertitudes, et souvent même
ce découragement, produit de l'impuissance. De cette ignorance même des
procédés antiques, et surtout des efforts constants des constructeurs du
IXe au XIe siècle, il sortit un art de bâtir nouveau: résultat
d'expériences malheureuses d'abord, mais qui, répétées avec persévérance
et une suite non interrompue de perfectionnement, tracèrent une voie non
encore frayée. Il ne fallut pas moins de trois siècles pour instruire
ces barbares; ils purent cependant, après des efforts si lents, se
flatter d'avoir ouvert aux constructeurs futurs une ère nouvelle qui
n'avait pris que peu de chose aux arts de l'antiquité. Les nécessités
impérieuses avec lesquelles ces premiers constructeurs se trouvèrent aux
prises les obligèrent à chercher des ressources dans leurs propres
observations plutôt que dans l'étude des monuments de l'antiquité qu'ils
ne connaissaient que très-imparfaitement, et qui, dans la plupart des
provinces des Gaules, n'existaient plus qu'à l'état de ruines. Prêts,
d'ailleurs, à s'emparer des produits étrangers, ils les soumettaient à
leurs procédés imparfaits, et, les transformant ainsi, ils les faisaient
concourir vers un art unique dans lequel le raisonnement entrait plus
que la tradition. Cette école était dure: ne s'appuyant qu'avec
incertitude sur le passé, se trouvant en face des besoins d'une
civilisation où tout était à créer, ne possédant que les éléments des
sciences exactes, elle n'avait d'autre guide que la méthode
expérimentale; mais cette méthode, si elle n'est pas la plus prompte, a
du moins cet avantage d'élever des praticiens observateurs, soigneux de
réunir tous les perfectionnements qui les peuvent aider.
Déjà, dans les édifices du XIe siècle, on voit la construction faire des
progrès sensibles qui ne sont que la conséquence de fautes évitées avec
plus ou moins d'adresse; car l'erreur et ses effets instruisent plus les
hommes que les oeuvres parfaites. Ne disposant plus des moyens actifs
employés par les Romains dans leurs constructions; manquant de bras,
d'argent, de transports, de relations, de routes, d'outils, d'engins;
confinés dans des provinces séparées par le régime féodal, les
constructeurs ne pouvaient compter que sur de bien faibles ressources,
et cependant, à cette époque déjà (au XIe siècle), on leur demandait
d'élever de vastes monastères, des palais, des églises, des remparts. Il
fallait que leur industrie suppléât à tout ce que le génie romain avait
su organiser, à tout ce que notre état de civilisation moderne nous
fournit à profusion. Il fallait obtenir de grands résultats à peu de
frais (car alors l'Occident était pauvre), satisfaire à des besoins
nombreux et pressants sur un sol ravagé par la barbarie. Il fallait que
le constructeur recherchât les matériaux, s'occupât des moyens de les
transporter, combattît l'ignorance d'ouvriers maladroits, fît lui-même
ses observations sur les qualités de la chaux, du sable, de la pierre,
fît approvisionner les bois; il devait être non-seulement l'architecte,
mais le carrier, le traceur, l'appareilleur, le conducteur, le
charpentier, le chaufournier, le maçon, et ne pouvait s'aider que de son
intelligence et de son raisonnement d'observateur. Il nous est facile,
aujourd'hui qu'un notaire ou un négociant se fait bâtir une maison sans
le secours d'un architecte, de considérer comme grossiers ces premiers
essais; mais la somme de génie qu'il fallait alors à un constructeur
pour élever une salle, une église, était certainement supérieure à ce
que nous demandons à un architecte de notre temps, qui peut faire bâtir
sans connaître les premiers éléments de son art, ainsi qu'il arrive trop
souvent. Dans ces temps d'ignorance et de barbarie, les plus
intelligents, ceux qui s'étaient élevés par leur propre génie au-dessus
de l'ouvrier vulgaire, étaient seuls capables de diriger une
construction; et la direction des bâtisses, forcément limitée entre un
nombre restreint d'hommes supérieurs, devait, par cela même, produire
des oeuvres originales, dans l'exécution desquelles le raisonnement
entre pour une grande part, où le calcul est apparent, et dont la forme
est revêtue de cette distinction qui est le caractère particulier des
constructions raisonnées et se soumettant aux besoins et aux usages d'un
peuple. Il faut bien reconnaître, dussions-nous être désignés nous-mêmes
comme des barbares, que la beauté d'une construction ne réside pas dans
les perfectionnements apportés par une civilisation et une industrie
très-développées, mais dans le judicieux emploi des matériaux et des
moyens mis à la disposition du constructeur. Avec nos matériaux si
nombreux, les métaux que nous livrent nos usines, avec les ouvriers
habiles et innombrables de nos cités, il nous arrive d'élever une
construction vicieuse, absurde, ridicule, sans raison ni économie;
tandis qu'avec du moellon et du bois, on peut faire une bonne, belle et
sage construction. Jamais, que nous sachions, la variété ou la
perfection de la matière employée n'a été la preuve du mérite de celui
qui l'emploie; et d'excellents matériaux sont détestables, s'ils sont
mis en oeuvre hors de la place ou de la fonction qui leur conviennent,
par un homme dépourvu de savoir et de sens. Ce dont il faut
s'enorgueillir, c'est du bon et juste emploi des matériaux, et non de la
quantité ou de la qualité de ces matériaux. Ceci dit sous forme de
parenthèses et pour engager nos lecteurs à ne pas dédaigner les
constructeurs qui n'avaient à leur disposition que de la pierre mal
extraite, du mauvais moellon tiré sur le sol, de la chaux mal cuite, des
outils imparfaits et de faibles engins: car, avec des éléments aussi
grossiers, ces constructeurs peuvent nous enseigner d'excellents
principes, applicables dans tous les temps. Et la preuve qu'ils le
peuvent, c'est qu'ils ont formé une école qui, au point de vue de la
science pratique ou théorique, du judicieux emploi des matériaux, est
arrivée à un degré de perfection non surpassé dans les temps modernes.
Permis à ceux qui enseignent l'architecture sans avoir pratiqué cet art
de ne juger les productions architectoniques des civilisations antiques
et modernes que sur une apparence, une forme superficielle qui les
séduit; mais pour nous qui sommes appelés à construire, il nous faut
chercher notre enseignement à travers les tentatives et les progrès de
ces architectes ingénieux qui, sortant du néant, avaient tout à faire
pour résoudre les problèmes posés par la société de leur temps.
Considérer les constructeurs du moyen âge comme des barbares, parce
qu'ils durent renoncer à construire en employant les méthodes des
Romains, c'est ne pas vouloir tenir compte de l'état de la société
nouvelle, c'est méconnaître les modifications profondes introduites dans
les moeurs par le christianisme, appuyé sur le génie des peuples
occidentaux; c'est effacer plusieurs siècles d'un travail lent, mais
persistant, qui se produisait au sein de la société: travail qui a
développé les éléments les plus actifs et les plus vivaces de la
civilisation moderne. Personne n'admire plus que nous l'antiquité,
personne plus que nous n'est disposé à reconnaître la supériorité des
belles époques de l'art des Grecs et des Romains sur les arts modernes;
mais nous sommes nés au XIXe siècle, et nous ne pouvons faire qu'entre
l'antiquité et nous il n'y ait un travail considérable: des idées, des
besoins, des moyens étrangers à ceux de l'antiquité. Il nous faut bien
tenir compte des nouveaux éléments, des tendances d'une société
nouvelle. Regrettons l'organisation sociale de l'antiquité, étudions-la
avec scrupule, recourons à elle; mais n'oublions pas que nous ne vivons
ni sous Périclès ni sous Auguste; que nous n'avons pas d'esclaves; que
les trois quarts de l'Europe ne sont plus plongés dans l'ignorance et la
barbarie au grand avantage du premier quart; que la société ne se divise
plus en deux portions inégales, la plus forte absolument soumise à
l'autre; que les besoins se sont étendus à l'infini; que les rouages se
sont compliqués; que l'industrie analyse sans cesse tous les moyens mis
à la disposition de l'homme, les transforme; que les traditions et les
formules sont remplacées par le raisonnement, et qu'enfin l'art, pour
subsister, doit connaître le milieu dans lequel il se développe. Or la
construction des édifices, au moyen âge, est entrée dans cette voie
toute nouvelle. Nous en gémirons, si l'on veut; mais le fait n'en
existera pas moins, et nous ne pouvons faire qu'hier ne soit la veille
d'aujourd'hui. Ce qu'il y a de mieux alors, il nous semble, c'est de
rechercher dans le travail de la veille ce qu'il y a d'utile pour nous
aujourd'hui, et de reconnaître si ce travail n'a pas préparé le labeur
du jour. Cela est plus raisonnable que de le mépriser.
On a prétendu souvent que le moyen âge est une époque exceptionnelle, ne
tenant ni à ce qui la précède ni à ce qui la suit, étrangère au génie de
notre pays et à la civilisation moderne. Cela est peut-être soutenable
au point de vue de la politique, quoiqu'un pareil fait soit fort étrange
dans l'histoire du monde, où tout s'enchaîne; mais l'esprit de parti
s'en mêlant, il n'est pas de paradoxe qui ne trouve des approbateurs. En
architecture, et surtout en construction, l'esprit de parti ne saurait
avoir de prise, et nous ne voyons pas comment les principes de la
liberté civile, comment les lois modernes sous le régime desquelles nous
avons le bonheur d'être nés se trouveraient attaqués, quand on aurait
démontré que les constructeurs du XIIe siècle savaient bien bâtir, que
ceux du XIIIe siècle étaient fort ingénieux et libres dans l'emploi des
moyens, qu'ils cherchaient à remplir les programmes qu'on leur imposait
par les procédés les plus simples et les moins dispendieux, qu'ils
raisonnaient juste et connaissaient les lois de la statique et de
l'équilibre des forces. Une coutume peut être odieuse et oppressive; les
abbés et les seigneurs féodaux ont été, si l'on veut, des dissipateurs,
ont exercé un despotisme insupportable, et les monastères ou les
châteaux qu'ils habitaient peuvent être cependant construits avec
sagesse, économie et une grande liberté dans l'emploi des moyens. Une
construction n'est pas _fanatique_, _oppressive_, _tyrannique_; ces
épithètes n'ont pas encore été appliquées à l'assemblage des pierres, du
bois ou du fer. Une construction est bonne ou mauvaise, judicieuse ou
dépourvue de raison. Si nous n'avons rien à prendre dans le code féodal,
ce n'est pas à dire que nous n'ayons rien à prendre dans les
constructions de ce temps. Un parlement condamne de malheureux juifs ou
sorciers à être brûlés vifs; mais la salle dans laquelle siége ce
parlement peut être une construction fort bonne et mieux bâtie que celle
où nos magistrats appliquent des lois sages, avec un esprit éclairé. Un
homme de lettres, un historien, dit, en parlant d'un château féodal: «Ce
repaire du brigandage, cette demeure des petits despotes tyrannisant
leurs vassaux, en guerre avec leurs voisins...» Aussitôt chacun de crier
_haro_ sur le châtelain et sur le château. En quoi les édifices sont-ils
les complices de ceux qui les ont fait bâtir, surtout si ces édifices
ont été élevés par ceux-là même qui étaient victimes des abus de pouvoir
de leurs habitants? Les Grecs n'ont-ils pas montré, en maintes
circonstances, le fanatisme le plus odieux? Cela nous empêche-t-il
d'admirer le Parthénon ou le temple de Thésée?
Il est bien temps, nous le croyons, de ne plus nous laisser éblouir,
nous architectes, par les discours de ceux qui, étrangers à la pratique
de notre art, jugent des oeuvres qu'ils ne peuvent comprendre, dont ils
ne connaissent ni la structure, ni le sens vrai et utile, et qui, mus
par leurs passions ou leurs goûts personnels, par des études exclusives
et un esprit de parti étroit, jettent l'anathème sur des artistes dont
les efforts, la science et l'expérience pratique, nous sont, aujourd'hui
encore, d'un grand secours. Peu nous importe que les seigneurs féodaux
fussent des tyrans, que le clergé du moyen âge ait été corrompu,
ambitieux et fanatique, si les hommes qui ont bâti leurs demeures
étaient ingénieux, s'ils ont aimé leur art et l'ont pratiqué avec savoir
et soin. Peu nous importe qu'un cachot ait renfermé des vivants pendant
des années, si les pierres de ce cachot sont assez habilement
appareillées pour offrir un obstacle infranchissable; peu nous importe
qu'une grille ait fermé une chambre de torture, si la grille est bien
combinée et le fer bien forgé. La confusion entre les institutions et
les produits des arts ne doit point exister pour nous, qui cherchons
notre bien partout où nous pensons le trouver. Ne soyons pas dupes à nos
dépens de doctrines exclusives; blâmons les moeurs des temps passés, si
elles nous semblent mauvaises; mais n'en proscrivons pas les arts avant
de savoir si nous n'avons aucun avantage à tirer de leur étude. Laissons
aux amateurs éclairés le soin de discuter sur la prééminence de
l'architecture grecque sur l'architecture romaine, de celle-ci sur
l'architecture du moyen âge; laissons-les traiter ces questions
insolubles; écoutons-les, si nous n'avons rien de mieux à faire,
discourir sur notre art sans savoir comment se trace un panneau, se
taille et se pose une pierre: il n'est point permis de professer la
médecine et même la pharmacie sans être médecin ou apothicaire; mais
l'architecture! c'est une autre affaire.
Pour nous rendre compte des premiers efforts des constructeurs du moyen
âge, il faut d'abord connaître les éléments dont ils disposaient, et les
moyens pratiques en usage alors. Les Romains, maîtres du monde, ayant su
établir un gouvernement régulier, uniforme, au milieu de tant de peuples
alliés ou conquis, avaient entre les mains des ressources qui manquaient
absolument aux provinces des Gaules divisées en petits États, en
fractions innombrables, par suite de l'établissement du régime féodal.
Les Romains, lorsqu'ils voulaient couvrir une contrée de monuments
d'utilité publique, pouvaient jeter sur ce point, à un moment donné,
non-seulement une armée de soldats habitués aux travaux, mais requérir
les habitants (car le système des réquisitions était pratiqué sur une
vaste échelle par les Romains), et obtenir, par le concours de cette
multitude de bras, des résultats prodigieux. Ils avaient adopté, pour
construire promptement et bien, des méthodes qui s'accordaient
parfaitement avec cet état social. Ces méthodes, les constructeurs du
moyen âge, eussent-ils voulu les employer, où auraient-ils trouvé ces
armées de travailleurs? Comment faire arriver, dans une contrée dénuée
de pierre par exemple, les matériaux nécessaires à la construction,
alors que les anciennes voies romaines étaient défoncées, que l'argent
manquait pour acheter ces matériaux, pour obtenir des bêtes de somme,
alors que ces provinces étaient presque toujours en guerre les unes avec
les autres, que chaque abbaye, chaque seigneur se regardait comme un
souverain absolu d'autant plus jaloux de son pouvoir que les contrées
sur lesquelles il s'étendait étaient exiguës? Comment organiser des
réquisitions régulières d'hommes, là où plusieurs pouvoirs se
disputaient la prédominance, où les bras étaient à peine en nombre
suffisant pour cultiver le sol, où la guerre était l'état normal?
Comment faire ces énormes amas d'approvisionnements nécessaires à la
construction romaine la moins étendue? Comment nourrir ces ouvriers sur
un même point? Les ordres religieux, les premiers, purent seuls
entreprendre des constructions importantes: 1º parce qu'ils réunissaient
sur un seul point un nombre de travailleurs assez considérable unis par
une même pensée, soumis à une discipline, exonérés du service militaire,
possesseurs de territoires sur lesquels ils vivaient; 2º parce qu'ils
amassèrent des biens qui s'accrurent promptement sous une administration
régulière, qu'ils nouèrent des relations suivies avec les établissements
voisins, qu'ils défrichèrent, assainirent les terres incultes, tracèrent
des routes, se firent donner ou acquirent les plus riches carrières, les
meilleurs bois, élevèrent des usines, offrirent aux paysans des
garanties relativement sûres, et peuplèrent ainsi rapidement leurs
terres au détriment de celles des seigneurs laïques; 3º parce qu'ils
purent, grâce à leurs priviléges et à la stabilité comparative de leurs
institutions, former, dans le sein de leurs monastères, des écoles
d'artisans, soumis à un apprentissage régulier, vêtus, nourris,
entretenus, travaillant sous une même direction, conservant les
traditions, enregistrant les perfectionnements; 4º parce qu'eux seuls
alors étendirent au loin leur influence en fondant des établissements
relevant de l'abbaye mère, qu'ils durent ainsi profiter de tous les
efforts partiels qui se faisaient dans des contrées fort différentes par
le climat, les moeurs et les habitudes. C'est à l'activité des ordres
religieux que l'art de la construction dut de sortir, au XIe siècle, de
la barbarie. L'ordre de Cluny, comme le plus considérable (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE), le plus puissant et le plus éclairé, fut le
premier qui eut une école de constructeurs dont les principes nouveaux
devaient produire, au XIIe siècle, des monuments affranchis des
dernières traditions romaines. Quels sont ces principes? comment se
développèrent-ils? C'est ce que nous devons examiner.
[Illustration: Fig. 1.]
PRINCIPES.--Pour que des principes nouveaux se développent, en toute
chose, il faut qu'un état et des besoins nouveaux se manifestent. Quand
l'ordre de saint Benoît se réforma, au XIe siècle, les tendances des
réformateurs ne visaient à rien moins qu'à changer toute une société
qui, à peine née, tombait déjà en décomposition. Ces réformateurs, en
gens habiles, commencèrent donc par abandonner les traditions vermoulues
de la société antique: ils partirent de rien, ne voulurent plus des
habitations à la fois somptueuses et barbares qui jusqu'alors avaient
servi de refuge aux moines corrompus des siècles précédents. Ils se
bâtirent eux-mêmes des cabanes de bois, vécurent au milieu des champs,
prenant la vie comme le pourraient faire des hommes abandonnés à leur
seule industrie dans un désert. Ces premiers pas eurent une influence
persistante, lorsque même la richesse croissante des monastères, leur
importance au milieu de la société les porta bientôt à changer leurs
cahutes contre des demeures durables et bâties avec luxe. Satisfaire
rigoureusement au besoin est toujours la première loi observée,
non-seulement dans l'ensemble des bâtiments, mais dans les détails de la
construction; ne jamais sacrifier la solidité à une vaine apparence de
richesse est la seconde. Cependant la pierre et le bois sont toujours de
la pierre et du bois, et si l'on peut employer ces matières dans une
construction en plus ou moins grande quantité, leur fonction est la même
chez tous les peuples et dans tous les temps. Quelque riches et
puissants que fussent les moines, ils ne pouvaient espérer construire
comme l'avaient fait les Romains. Ils s'efforcèrent donc d'élever des
constructions solides et durables (car ils comptaient bien bâtir pour
l'avenir) avec économie. Employer la méthode romaine la plus ordinaire,
c'est-à-dire en composant leurs constructions de massifs de blocages
enfermés entre des parements de brique ou de moellon, c'était mettre à
l'oeuvre plus de bras qu'ils n'en avaient à leur disposition. Construire
au moyen de blocs énormes de pierre de taille, soigneusement taillés et
posés, cela exigeait des transports impossibles, faute de routes
solides, un nombre considérable d'ouvriers habiles, de bêtes de somme,
des engins dispendieux ou d'un établissement difficile. Ils prirent donc
un moyen terme. Ils élevèrent les points d'appui principaux en employant
pour les parements de la pierre de taille, comme un revêtement, et
garnirent les intérieurs de blocages. Pour les murs en remplissage, ils
adoptèrent un petit appareil de moellon smillé pour les parements ou de
carreaux de pierre, enfermant de même un blocage de cailloux et de
mortier.
Notre fig. 2 donne une idée de ce genre de construction. Afin de relier
les diverses parties des bâtisses, de chaîner les murs dans leur
longueur, ils noyèrent dans les massifs, à différentes hauteurs, sous
les appuis des fenêtres, au-dessous des corniches, des pièces de bois
longitudinales, ainsi que nous l'avons figuré en A (voy. CHAÎNAGE). Dans
ces constructions, la pierre est économisée autant que faire se peut;
aucun morceau ne présente d'évidements: tous sont posés en besace; ce
n'est qu'un revêtement exécuté d'ailleurs avec le plus grand soin;
non-seulement les parements sont layés, mais aussi les lits et les
joints, et ces pierres sont posées à cru sans mortier, comme l'appareil
romain.
Ce genre de bâtisse est apparent dans les grandes constructions
monastiques de Cluny, de Vézelay, de la Charité-sur-Loire (XIe et XIIe
siècles). Les matériaux employés par les moines sont ceux qu'ils
pouvaient se procurer dans le voisinage, dans des carrières dont ils
étaient propriétaires. Et il faut reconnaître qu'ils les employèrent en
raison de leurs qualités et de leurs défauts. Si ces matériaux
présentaient des vices, si la pierre était gélive, ne pouvant s'en
procurer d'autres, qu'au moyen de frais considérables, ils avaient le
soin de la placer dans les conditions les moins désavantageuses, et,
afin de préserver ces matériaux des atteintes de l'humidité et des
effets de la gelée; ils cherchaient à les soustraire aux agents
atmosphériques en les couvrant par des combles saillants, en les
éloignant du sol, à l'extérieur, par des assises de pierres qu'ils
allaient acheter dans des carrières plus éloignées.
Il y a toujours, dans les oeuvres des hommes qui ne comptent que sur
leurs propres ressources et leurs propres forces pour agir, une certaine
somme d'intelligence et d'énergie d'une grande valeur aux yeux de ceux
qui savent voir, ces oeuvres fussent-elles imparfaites et grossières
d'ailleurs, qu'on ne retrouve pas dans les oeuvres produites par des
hommes très-civilisés, mais auxquels l'industrie fournit de nombreux
éléments, et qui n'ont aucun effort à faire pour satisfaire à tous leurs
besoins. Ces chercheurs primitifs deviennent souvent alors des maîtres
et leurs efforts un enseignement précieux, car il faut évidemment plus
d'intelligence pour faire quelque chose lorsque toutes les ressources
manquent que lorsqu'elles sont à la portée des esprits les plus
médiocres.
Les constructions romaines, par suite de la stabilité absolue de leurs
points d'appui et la concrétion parfaite de toutes les parties
supérieures (résultat obtenu, comme nous l'avons déjà dit, au moyen de
ressources immenses), présentaient des masses immobiles, passives, comme
le pourraient être des monuments taillés dans un seul bloc de tuf. Les
constructeurs romans, ne pouvant disposer de moyens aussi puissants,
reconnurent bientôt que leurs bâtisses n'offraient pas un ensemble
concret, lié, une agglomération parfaitement stable; que les piliers,
formés de placages de pierre enfermant un blocage composé souvent de
médiocre mortier, que les murs, déliaisonnés dans toute leur hauteur,
subissaient des effets, des tassements inégaux qui causaient des
déchirures dans les constructions et, par suite, des accidents graves.
Il fallut donc chercher les moyens propres à rendre ces effets nuls. Les
constructeurs romans, dès le XIe siècle, voulurent, par des motifs
développés ailleurs (voy. ARCHITECTURE), voûter la plupart de leurs
grands édifices; ils avaient hérité des voûtes romaines, mais ils
étaient hors d'état de les maintenir par les moyens puissants que les
Romains avaient pu adopter. Il fallut donc encore que leur intelligence
suppléât à ce défaut de puissance. La voûte romaine ne se peut maintenir
qu'à la condition d'avoir des points d'appui absolument stables, car
cette voûte, soit en berceau, soit d'arête, soit en demi-sphère, forme
une croûte homogène sans élasticité, qui se brise en morceaux, s'il
survient quelques gerçures dans sa concavité. Voulant faire des voûtes à
l'instar des Romains, et ne pouvant leur donner des points d'appui
absolument stables, il fallait que les constructeurs romans trouvassent
une méthode nouvelle pour les maintenir, en rapport avec l'instabilité
des points d'appui destinés à les porter et les contre-butter. La tâche
n'était pas aisée à remplir: aussi les expériences, les tâtonnements,
les essais furent-ils nombreux; mais cependant, dès l'origine de ces
essais, on voit naître un système de construction neuf, et ce système
est basé sur le principe d'élasticité, remplaçant le principe de
stabilité absolue adopté par les Romains. La voûte romaine, sauf de
rares exceptions, est faite en blocages; si elle est renforcée par des
arcs en brique, ces arcs sont noyés dans l'épaisseur même du blocage et
font corps avec lui. Les constructeurs romans, au lieu de maçonner la
voûte en blocage, la construisirent en moellons bruts noyés dans le
mortier, mais posés comme des claveaux, ou en moellons taillés et
formant une maçonnerie de petit appareil; déjà ces voûtes, si un
mouvement venait à se déclarer dans les points d'appui, présentaient une
certaine élasticité, par suite de la réunion des claveaux, ne se
brisaient pas comme une croûte homogène, et suivaient le mouvement des
piles. Mais cette première modification ne rassurait pas entièrement les
constructeurs romans; ils établirent sous ces voûtes, de distance en
distance, au droit des points d'appui les plus résistants, des arcs
doubleaux en pierres appareillées, cintrés sous l'extrados des voûtes.
Ces arcs doubleaux, sortes de cintres permanents élastiques, comme tout
arc composé d'une certaine quantité de claveaux, suivaient les
mouvements des piles, se prêtaient à leur tassement, à leur écartement,
et maintenaient ainsi, comme l'aurait fait un cintre en bois, les
concavités en maçonneries bâties au-dessus d'eux.
Les constructeurs romans avaient pris aux Romains la voûte d'arête sur
plan carré et engendrée par la pénétration de deux demi-cylindres de
diamètres égaux. Mais lorsqu'ils voulurent élever des voûtes sur des
piles posées aux angles de parallélogrammes, la voûte d'arête romaine ne
pouvait être appliquée; ils adoptèrent, dans ce cas, le berceau ou
demi-cylindre continu sans pénétration, et, au droit des piles, ils
renforcèrent ces berceaux par des arcs doubleaux en pierres appareillées
sur lesquels ils comptaient pour éviter les fâcheux effets d'une rupture
longitudinale dans ces berceaux, par suite d'un mouvement des piles.
Encore une fois, et nous insistons sur ce point, c'était un cintrage
permanent. Cependant les obstacles, les difficultés semblaient naître à
mesure que les constructeurs avaient cru trouver la solution du
problème. Les effets des poussées des voûtes si parfaitement connus des
Romains étaient à peu près ignorés des constructeurs romans. Le premier,
parmi eux, qui eut l'idée de bander un berceau plein cintre sur deux
murs parallèles, crut certainement avoir évité à tout jamais les
inconvénients attachés aux charpentes apparentes, et combiné une
construction à la fois solide, durable et d'un aspect monumental. Son
illusion ne dut pas être de longue durée, car, les cintres et couchis
enlevés, les murs se déversèrent en dehors, et la voûte tomba entre eux.
Il fallut donc trouver des moyens propres à prévenir de pareils
sinistres. On renforça d'abord les murs par des contre-forts extérieurs,
par des piles saillantes à l'intérieur; puis, au droit de ces
contre-forts et de ces piles, on banda des arcs doubleaux sous les
berceaux. Noyant des pièces de bois longitudinales dans l'épaisseur des
murs d'une pile à l'autre, à la naissance des berceaux, on crut ainsi
arrêter leur poussée entre ces piles. Ce n'était là toutefois qu'un
palliatif; si quelques édifices ainsi voûtés résistèrent à la poussée
des berceaux, un grand nombre s'écroulèrent quelque temps après leur
construction.
Mais il est nécessaire que nos lecteurs prennent une idée exacte de ce
genre de construction. Nous en donnons (3) l'ensemble et les détails. En
A sont les piles intérieures portant les arcs doubleaux E, en B les
contre-forts destinés à maintenir leur poussée, en C les longrines en
bois retenant le berceau D à sa naissance. Afin de reporter la poussée
des arcs doubleaux aussi bas que possible, les constructeurs donnaient
une forte saillie aux chapiteaux G. Si des voûtes ainsi conçues étaient
bandées sur des piles assez solidement construites en matériaux bien
liés ou très-lourds, si les murs étaient épais et pleins du bas en haut,
si les contre-forts avaient une saillie suffisante; et si les arcs
doubleaux et par conséquent les piles n'étaient pas trop espacés, ces
berceaux, renforcés de sous-arcs, pouvaient être maintenus. Mais si,
comme il arrivait dans les nefs bordées de collatéraux, les murs
portaient sur des archivoltes et des piles isolées; si ces piles
isolées, que l'on essayait toujours de faire aussi peu épaisses que
possible pour ne pas gêner la circulation et la vue, ne présentaient pas
une assiette suffisante pour recevoir des contre-forts extérieurs
saillants au-dessus des voûtes des bas-côtés; alors le berceau
supérieur, malgré ses arcs doubleaux, ou avec ses arcs doubleaux,
déversait peu à peu les murs et les piles en dehors, et toute la
construction s'écroulait. Vers la fin du XIe siècle déjà, beaucoup
d'églises et de salles ainsi voûtées, bâties depuis un demi-siècle,
tombaient en ruine, et il fallait les reconstruire. Ces accidents
étaient un enseignement pour les constructeurs: ils leur donnaient
l'occasion d'observer certains phénomènes de statique dont ils n'avaient
pas la moindre idée; ils leur faisaient reconnaître que les longrines de
bois noyées dans les maçonneries, dépourvues d'air, étaient promptement
pourries, et que le vide qu'elles laissaient ne faisait que hâter la
destruction des édifices; que les murs ayant commencé à se déverser, la
poussée des voûtes croissait en raison directe de leur écartement;
qu'enfin, si les voûtes en berceau étaient posées sur des nefs avec
collatéraux, les désordres occasionnés par la poussée des voûtes hautes
étaient tels qu'il n'était pas possible de maintenir les piles et les
murs dans un plan vertical.
Cependant le moment n'était pas encore venu où les constructeurs
allaient résoudre exactement le problème de la stabilité des voûtes
posées sur des murs parallèles; ils devaient encore faire des tentatives
pour éviter les effets de la poussée sur les murs latéraux. Les
constructeurs romans savaient que les voûtes d'arêtes présentaient cet
avantage de n'exercer des pressions et des poussées que sur les quatre
points d'appui recevant leurs sommiers. Reconnaissant que les berceaux
exerçaient une poussée continue sur les têtes des murs, ils cherchèrent
à les supprimer et à les remplacer, même dans les nefs composées de
travées sur plan barlong, par des voûtes d'arêtes, afin de reporter
toute leur charge et leur poussée sur les piles qu'ils espéraient rendre
stables. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la voûte d'arête
romaine ne peut se bâtir que sur un plan carré: il fallait donc trouver
une nouvelle combinaison de voûtes d'arêtes se prêtant aux plans
parallélogrammes. Géométriquement, ces voûtes ne pouvaient se tracer, et
ce n'était que par des tâtonnements qu'on arrivait à les construire.