viennent à repousser le plein cintre, ne sont pas des rêveurs: ils ne
raisonnent point sur le sens mystique d'une courbe; ils ne savent pas si
l'arc en tiers-point est plus _religieux_ que l'arc plein cintre; ils
bâtissent, ce qui est plus difficile que de songer creux. Ces
constructeurs ont à soutenir des voûtes larges et hautes sur des piles
isolées: ils tremblent à chaque travée décintrée; ils apportent chaque
jour un palliatif au mal apparent; ils observent avec inquiétude le
moindre écartement, le moindre effet produit, et cette observation est
un enseignement incessant, fertile; ils n'ont que des traditions vagues,
incomplètes, l'obscurité autour d'eux, les monuments qu'ils construisent
sont leur unique modèle; c'est sur eux qu'ils font des expériences; ils
n'ont recours qu'à eux-mêmes, ne s'en rapportent qu'à leurs propres
observations.
Lorsqu'on étudie scrupuleusement les constructions élevées au
commencement du XIIe siècle, que l'on parvient à les classer
chronologiquement, que l'on suit les progrès des principales écoles qui
bâtissent en France, en Bourgogne, en Normandie, en Champagne, on est
encore saisi aujourd'hui par cette sorte de fièvre qui possédait ces
constructeurs; on partage leurs angoisses, leur hâte d'arriver à un
résultat sûr; on reconnaît d'un monument à l'autre leurs efforts; on
applaudit à leur persévérance, à la justesse de leur raison, au
développement de leur savoir si borné d'abord, si profond bientôt.
Certes, une pareille étude est utile pour nous, constructeurs du XIXe
siècle, qui sommes disposés à prendre l'apparence pour la réalité, et
qui mettons souvent la vulgarité à la place du bon sens.
Déjà, au commencement du XIIe siècle, l'arc en tiers-point était adopté
pour les grandes voûtes en berceau dans une partie de la Bourgogne, dans
l'Île-de-France et en Champagne, c'est-à-dire dans les provinces les
plus avancées, les plus actives, sinon les plus riches. Les hautes nefs
des églises de Beaune, de Saulieu, de la Charité-sur-Loire, de la
cathédrale d'Autun, sont couvertes par des voûtes en berceau formées de
deux arcs de cercle se coupant, bien que, dans ces monuments mêmes, les
archivoltes des portes et des fenêtres demeurent pleins cintres. C'est
une nécessité de construction qui impose l'arc brisé dans ces édifices,
et non un goût particulier; car, fait remarquable, tous les détails de
l'architecture de ces monuments reproduisent certaines formes antiques
empruntées aux édifices gallo-romains de la province. Grâce à cette
innovation de l'arc brisé appliqué aux berceaux, ces églises sont
restées debout jusqu'à nos jours, non sans avoir cependant subi des
désordres assez graves pour nécessiter, deux siècles plus tard, l'emploi
de moyens nouveaux propres à prévenir leur ruine.
Mais l'édifice dans lequel on saisit la transition entre le système de
construction roman et celui dit gothique est le porche de l'église de
Vézelay. Ce porche est à lui seul tout un monument composé d'une nef à
trois travées avec collatéraux et galerie voûtée au-dessus. Le plan de
ce porche, bâti vers 1150[2], est tout roman et ne diffère pas de celui
de la nef, élevée cinquante ans auparavant; mais sa coupe présente avec
celle de la nef des différences notables. Déjà, vers la fin du XIe
siècle, les constructeurs de la nef de l'église de Vézelay avaient fait
un grand pas en remplaçant les voûtes hautes, en berceau jusqu'alors,
par des voûtes d'arêtes; mais ces voûtes, établies sur plan barlong,
engendrées par des doubleaux et des arcs formerets pleins cintres, font
voir les tâtonnements, les incertitudes et l'inexpérience des
constructeurs (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 21). Dans le porche,
tous les arcs sont en tiers-point, les voûtes sont d'arêtes sans arcs
diagonaux saillants, et construites en moellons bruts enduits; les
voûtes hautes sont très-adroitement contre-buttées par celles des
galeries de premier étage. Cet ensemble présente une stabilité parfaite.
Nous donnons (19) la coupe transversale du porche de Vézelay; les voûtes
des galeries sont engendrées par les formerets A des grandes voûtes, qui
sont de véritables archivoltes, et par les formerets B, dont la
naissance est beaucoup plus bas; de là l'inclinaison A B des clefs des
voûtes latérales qui forment une buttée continue enserrant les grandes
voûtes. Les travées étant barlongues et les formerets ayant leur
naissance au même niveau que les arcs doubleaux C, la clef de ces
fermerets A est à un niveau inférieur aux clefs de ces arcs doubleaux;
les grandes voûtes, par suite de cette disposition, sont très-relevées,
leurs arêtes saillantes peu senties. En D', nous avons figuré le détail
des sommiers des arcs au niveau D de la pile, et en G le plan avec le
départ des arcs et arêtes des voûtes. Cette construction de voûtes ne
ressemble en rien à la construction romaine; déjà le principe
d'indépendance entre les diverses parties de la bâtisse est admis et
développé.
Cependant les voûtes du porche de Vézelay, sauf deux, sont dépourvues
d'arêtiers ou d'arcs ogives saillants; elles ne tiennent que par
l'adhérence des mortiers et forment chacune une concavité homogène,
concrète, comme les voûtes romaines. Les deux seules voûtes de ce porche
possédant des arêtiers pourraient s'en passer: ceux-ci ne sont qu'une
décoration et ne portent réellement pas les remplissages en moellons.
Mais c'était là une tentative qui eut bientôt des conséquences
importantes. Les constructeurs avaient obtenu déjà, au moyen des arcs
doubleaux et des formerets indépendants et résistants pour chaque voûte,
une sorte de châssis élastique sur lequel, s'il survenait des
tassements, ces voûtes pouvaient se mouvoir indépendamment les unes des
autres. Ils voulurent aller plus loin: ils voulurent que les triangles
concaves de ces voûtes fussent eux-mêmes indépendants les uns des
autres; et pour ce faire, ils composèrent les voûtes de deux éléments
bien distincts: les arcs et les remplissages; les arcs considérés comme
des cintres permanents, élastiques, et les remplissages comme des
concavités neutres destinées à fermer les triangles vides laissés entre
ces arcs. Ils commencèrent par éviter une première difficulté qui
jusqu'alors avait toujours gêné les architectes; ils revinrent à la
voûte sur plan carré, comprenant deux travées barlongues, si la
nécessité l'exigeait. C'est-à-dire qu'ils tracèrent leurs voûtes en
projection horizontale, ainsi que l'indique la fig. 20.
Soit ABCD un carré parfait ou à peu près, peu importe, comprenant deux
travées de nefs AE BF, EC FD; ce sont les diagonales AD BC qui
engendrent la voûte; ces deux diagonales sont les diamètres de deux
demi-cercles parfaits, rabattus sur le plan; ces deux demi-cercles étant
de même diamètre se rencontrent nécessairement au point G, qui est la
maîtresse clef. Prenant une longueur égale au rayon GA et reportant ce
rayon sur la perpendiculaire G I, on a tracé l'arc brisé EIF de manière
à ce que le point I tombe sur le point G: c'est l'arc doubleau dont la
projection horizontale est en EF. Prenant une longueur moins grande que
le rayon GA, mais plus grande que la moitié de la largeur AB de la nef,
et la reportant sur la perpendiculaire HK, on a tracé l'arc brisé AKB:
c'est l'arc doubleau dont la projection horizontale est en A B ou en CD.
Enfin, prenant une longueur LM moindre que la ligne HK et plus grande
que la moitié de la ligne BF, on a tracé l'arc brisé BMF: c'est le
formeret dont la projection horizontale est en BF, FD, etc. Taillant des
cintres en bois suivant ces quatre courbes rabattues sur une même ligne
OP (20 bis), on a bandé des arcs extradossés en pierre sur ces cintres,
et on a obtenu l'ossature de la voûte représentée par la fig. 21.
Ce sont là les voûtes primitives dites en _arcs d'ogive_. On remarquera
que ces voûtes sont engendrées par un plein cintre qui fournit tout
d'abord les diagonales: c'est le plein cintre qui commande la hauteur
des arcs brisés. Les arcs ogives, soit dit en passant (c'est ainsi qu'on
nomme les arcs diagonaux) sont donc des pleins cintres; ce qui indique
assez que le mot _ogive_ ne convient pas à l'arc brisé. Mais ce n'est
pas le moment de discuter sur les mots (voy. OGIVE), et notre remarque
n'est faite ici que pour signaler une de ces erreurs parmi tant
d'autres, sur lesquelles on se fonde souvent pour juger un art que l'on
connaît mal. L'arc brisé avait été adopté par les derniers architectes
romans, comme nous l'avons vu plus haut, pour diminuer les effets des
poussées. Maintenant son rôle s'étend, il devient un moyen pratique de
fermer des voûtes dont le véritable générateur est l'arc plein cintre.
Lorsque (22) une voûte d'arête est engendrée par deux demi-cylindres se
pénétrant à angle droit, les arcs AB CD AC BD sont des pleins cintres et
les pénétrations AD BC des arcs surbaissés, puisque la clef E ne dépasse
pas le niveau de la clef F et que les diamètres AD BE sont plus longs
que les diamètres des demi-cercles AB CD. Cela n'a aucun danger, si la
voûte AB CD est homogène, concrète, si elle forme une croûte d'un seul
morceau comme les voûtes romaines. Mais si le constructeur veut
conserver aux triangles de ses voûtes une certaine élasticité, s'il veut
nerver les arêtes diagonales AD BC, s'il veut que les triangles ABE CDE
ACE BDE reposent sur ces nervures comme sur des cintres permanents, et
si cette voûte a une grande portée, on conçoit alors qu'il y aurait
imprudence à tracer les arcs diagonaux AD BC, qui remplissent une
fonction aussi importante, sur une courbe qui ne serait pas au moins un
demi-cercle. Si ce tracé n'est pas absolument contraire à la bonne
construction, il présente du moins, lors de l'exécution, des
difficultés, soit pour trouver les points par lesquels ces courbes
surbaissées doivent passer, soit lors de la taille des claveaux. L'arc
plein cintre évite ces embarras et est incomparablement plus solide. Les
premiers constructeurs de voûtes franchement gothiques font une chose en
apparence bien simple; au lieu de tracer le plein cintre sur le diamètre
AB comme les constructeurs romans, ils le tracent sur le diamètre AD.
C'est là réellement leur seule innovation, et ils ne se doutaient guère
en l'adoptant, nous le croyons, des conséquences d'un fait en apparence
si naturel. Mais dans l'art du constructeur, essentiellement logique,
basé sur le raisonnement, la moindre déviation à des principes admis
amène rapidement des conséquences nécessaires, rigoureuses, qui nous
entraînent bien loin du point de départ. Il faut dire que les premiers
constructeurs gothiques, rebutés, non sans raison, par les tentatives
des constructeurs romans, qui, la plupart, aboutissaient à des
déceptions, ne s'effrayèrent pas des suites de leurs nouvelles méthodes,
mais, au contraire, cherchèrent à profiter, avec une rare sagacité, de
toutes les ressources qu'elles allaient leur offrir.
Les constructeurs gothiques n'avaient point trouvé l'arc brisé; il
existait, ainsi que nous l'avons vu plus haut, dans des constructions
dont le système était franchement roman. Mais les architectes gothiques
appliquèrent l'arc brisé à un système de construction dont ils sont bien
les seuls et les véritables inventeurs. Il y a des arcs brisés, au XIIe
siècle, par toute l'Europe occidentale. Il n'y a de construction
gothique, à cette époque, qu'en France, et sur une petite partie de son
territoire actuel, n'en déplaise à ceux qui n'admettent pas qu'on ait
inventé quelque chose chez nous avant le XVIe siècle.
Il en est de l'arc brisé comme de toutes les inventions de ce monde qui
sont à l'état latent bien avant de recevoir leur application vraie. La
poudre à canon était inventée au XIIIe siècle; on ne l'emploie
réellement qu'au XVe, parce que le moment est venu où cet agent de
destruction trouve son application nécessaire. Il en est de même de
l'imprimerie: de tout temps on a fabriqué des estampilles; mais l'idée
de réunir des lettres de bois ou de métal et d'imprimer des livres ne
vient que lorsque beaucoup de gens savent lire, que les connaissances et
l'instruction se répandent dans toutes les classes et ne sont plus le
privilége de quelques clercs enfermés dans leur couvent. Léonard de
Vinci, et peut-être d'autres avant lui, ont prévu que la vapeur
deviendrait une force motrice facile à employer; on n'a cependant fait
des machines à vapeur que de notre temps, parce que le moment était venu
où cet agent, par sa puissance, était seul capable de suffire aux
besoins de notre industrie et à notre activité. Il est donc puéril de
nous dire que l'arc brisé étant de tous les temps, les constructeurs du
XIIe siècle n'ont pas à revendiquer son invention. Certes, ils ne l'ont
pas inventé, mais ils s'en sont servi en raison de ses qualités, des
ressources qu'il présente dans la construction; et, nous le répétons,
c'est seulement en France, c'est-à-dire dans le domaine royal et
quelques provinces environnantes, qu'ils ont su l'appliquer à l'art de
bâtir, non comme une forme que l'on choisit par caprice, mais comme un
moyen de faire prévaloir un principe dont nous allons chercher à faire
connaître les conséquences sérieuses et utiles.
Si, en adoptant l'arc plein cintre pour les diagonales des voûtes, les
constructeurs de la fin du XIIe siècle eussent voulu l'appliquer aux
arcs doubleaux et aux formerets, ils auraient d'abord fait un pas en
arrière, puisque leurs devanciers avaient adopté l'arc brisé, à la suite
de fâcheuses expériences, comme poussant moins que l'arc plein cintre;
puis ils se fussent trouvés fort embarrassés de fermer leurs voûtes. En
effet, les clefs des arcs doubleaux et des arcs formerets tracés sur un
demi-cercle se seraient trouvés tellement au-dessous du niveau des clefs
des arcs ogives, qu'il eût été difficile de fermer les remplissages en
moellons, et que, les eût-on fermés, l'aspect de ces voûtes eût été
très-désagréable, leur poussée considérable, puisqu'elle aurait été
composée d'abord des arcs doubleaux plein cintre et de la charge énorme
que les remplissages en moellons y eussent ajoutée. Au contraire,
l'avantage de l'arc en tiers-point adopté pour les arcs doubleaux, dans
les voûtes en arcs d'ogive, est, non-seulement de pousser très-peu par
lui-même, mais encore de supprimer une grande partie de la charge des
remplissages en moellons, ou plutôt de rendre cette charge presque
verticale. En effet, soit (23) le plan d'une voûte en arcs d'ogive; si
les arcs AD CB sont des pleins cintres, mais que les arcs doubleaux AB
CD soient aussi des pleins cintres, le rabattement de ces arcs donnera,
pour les arcs ogives, le demi-cercle EFG, pour les arcs doubleaux le
demi-cercle EHI. Dans ce cas, le remplissage en moellons du triangle COD
chargera l'arc de cercle KHL, c'est-à-dire les trois cinquièmes du
demi-cercle environ. Mais si les arcs doubleaux sont tracés suivant
l'arc brisé EMI, le remplissage en moellons du triangle COD ne chargera
que la portion de cet arc comprise entre PMR, les points P et R étant
donnés par une tangente ST parallèle à la tangente VX, et les portions
de remplissages comprises entre ER, IP agiront verticalement. Si les
arcs doubleaux sont des demi-cercles, la charge oblique de chaque
triangle de moellon sera ON QQ' N'; tandis que, s'ils sont tracés en
tiers-point comme l'indique notre figure, cette charge ne sera que ONY
Y'N'.
La méthode expérimentale suffit pour donner ces résultats, et, à la fin
du XIIe siècle, les constructeurs n'en avaient point d'autre. C'est à
nous de démontrer l'exactitude de cette méthode.
Nous venons de dire que le point K où commence la charge des
remplissages donne un arc IK, qui est le cinquième environ du
demi-cercle. Or (24) soit AB un quart de cercle, OC une ligne tirée à 45
degrés divisant ce quart de cercle en deux parties égales; les claveaux
placés de C en B, s'ils ne sont maintenus par la pression des autres
claveaux posés de B en D, basculeront par les lois de la pesanteur et
pousseront par conséquent les claveaux posés de A en C. Donc c'est en C
que la rupture de l'arc devrait avoir lieu; mais il faut tenir compte du
frottement des surfaces des lits des claveaux et de l'adhérence des
mortiers. Ce frottement et cette adhérence suffisent encore pour
maintenir dans son plan le claveau F et le rendre solidaire du claveau
inférieur G. Mais le claveau F participant à la charge des claveaux
posés de F en B entraîne le claveau G et quelquefois un ou deux
au-dessous jusqu'au point où les coupes des claveaux donnent un angle de
35 degrés, lequel est un peu moins du cinquième du demi-cercle. C'est
seulement au-dessus de ce point que la rupture se fait lorsqu'elle doit
avoir lieu (voy. fig. 16) et par conséquent que la charge active
commence.
Soit calcul théorique ou pratique, il est certain que les constructeurs
du XIIe siècle comptèrent un moment réduire assez les poussées des
voûtes pour se passer de buttées et les maintenir sur des piles d'une
épaisseur médiocre, pourvu qu'elles fussent chargées; car ils ne
pensèrent pas tout d'abord qu'il fût nécessaire d'opposer des
arcs-boutants à des poussées qu'ils croyaient avoir à peu près annulées,
soit par l'obliquité des arcs ogives, soit par la courbe brisée des arcs
doubleaux. Cependant l'expérience leur démontra bientôt qu'ils s'étaient
trompés. La résultante des poussées obliques des arcs ogives plein
cintre, ajoutée à la poussée des arcs doubleaux en tiers-point, était
assez puissante pour renverser des piles très-élevées au-dessus du sol
et qui n'étaient qu'un quillage sans assiette. Ils posèrent donc des
arcs-boutants, d'abord seulement au droit des points de jonction A des
trois arcs (25), et s'en passèrent au droit des points B recevant des
arcs doubleaux isolés. Mais à quel niveau faire arriver la tête de ces
arcs-boutants? C'était là une difficulté d'autant plus grande que le
calcul théorique ne donne pas exactement ce point et qu'une longue
expérience seule peut l'indiquer. Autant qu'on en peut juger par le
petit nombre d'arcs-boutants primitifs conservés, voici quelle est la
méthode suivie par les architectes.
Soit (26) ABC l'arc doubleau séparatif des grandes voûtes; soit du point
D, centre de l'arc AB, une ligne DE tirée suivant un angle de 35 degrés
avec l'horizon; soit FG une tangente au point H; soit AI l'épaisseur du
mur ou de la pile; la tangente FG rencontrera la ligne IK extérieure de
la pile au point L. C'est ce point qui donne l'intrados du claveau de
tête de l'arc-boutant. Cet arc est alors un quart de cercle ou un peu
moins, son centre étant placé sur le prolongement de la ligne KI ou un
peu en dedans de cette ligne. La charge MN de l'arc-boutant est
primitivement assez arbitraire, faible au sommet M, puissante au-dessus
de la culée en N, ce qui donne une inclinaison peu prononcée à la ligne
du chaperon NM. Bientôt des effets se manifestèrent dans ces
constructions, par suite des poussées des voûtes et malgré ces
arcs-boutants; voici pourquoi: derrière les reins des arcs et des voûtes
en T, on bloquait des massifs de maçonnerie bâtarde, autant pour charger
les piles que pour maintenir les reins des arcs et de leurs
remplissages. Ces massifs eurent en effet l'avantage d'empêcher la
brisure des arcs au point H; mais toute la charge des remplissages
agissant de K en O, et cette charge ne laissant pas d'être considérable,
il en résulta un léger relèvement à la clef B, l'arc n'étant pas chargé
de O en B, et par suite une déformation indiquée dans la fig. 26 bis.
Cette déformation produisit une brisure au point O', niveau supérieur
des massifs, et par conséquent une poussée très-oblique O'P au-dessus de
la tête des arcs-boutants. Dès lors l'équilibre était rompu. Aussi
fut-il nécessaire de refaire tous les arcs-boutants des monuments
gothiques primitifs quelques années après leur construction; et alors ou
on se contenta d'élever la tête de ces arcs-boutants, ou on les doubla
d'un second arc (voy. ARC-BOUTANT).
Nous ne dissimulons pas, on le voit, les fausses manoeuvres de ces
constructeurs; mais, comme tous ceux qui entrent dans une voie nouvelle,
ils ne pouvaient arriver au but qu'après bien des tâtonnements. Il est
facile, aujourd'hui que nous avons des monuments bâtis avec savoir et
soin, comme la cathédrale d'Amiens ou celle de Reims, de critiquer les
tentatives des architectes de la fin du XIIe siècle; mais à cette époque
où l'on ne possédait guère que des monuments romans petits et assez mal
construits, où les sciences exactes étaient à peine entrevues, la tâche
nouvelle que les architectes s'imposaient était hérissée de difficultés
sans cesse renaissantes, que l'on ne pouvait vaincre que par une suite
d'observations faites avec le plus grand soin. Ce sont ces observations
qui formèrent les constructeurs si habiles des XIIe et XIVe siècles. Il
faut dire, à la louange des architectes du XIIe siècle, qu'ayant adopté
un principe de construction neuf, sans précédents, ils en poursuivirent
les développements avec une ténacité, une persévérance rares, sans jeter
un regard en arrière, malgré les obstacles et les difficultés qui
surgissaient à chaque épreuve. Leur ténacité est d'autant plus honorable
qu'ils ne pouvaient prévoir, en adoptant le principe de construction des
voûtes gothiques, les conséquences qui découlaient naturellement de ce
système. Ils agirent comme le font les hommes mus par une forte
conviction, ils ouvrirent, pour leurs successeurs, une voie large et
sûre, dans laquelle l'Europe occidentale marcha sans obstacles pendant
trois siècles. Toute conception humaine est entachée de quelqu'erreur,
et le vrai immuable, en toute chose, est encore à trouver; chaque
découverte porte dans son sein, en voyant le jour, la cause de sa ruine;
et l'homme n'a pas plus tôt admis un principe, qu'il en reconnaît
l'imperfection, le vice; ses efforts tendent à combattre les défauts
inhérents à ce principe.
Or, de toutes les conceptions de l'esprit humain, la construction des
édifices est une de celles qui se trouvent en présence des difficultés
les plus sérieuses, en ce qu'elles sont de natures opposées, les unes
matérielles, les autres morales. En effet, non-seulement le constructeur
doit chercher à donner aux matériaux qu'il emploie la forme la plus
convenable, suivant leur nature propre; il doit combiner leur assemblage
de manière à résister à des forces diverses, à des agents étrangers;
mais encore il est obligé de se soumettre aux ressources dont il peut
disposer, de satisfaire à des besoins moraux, de se conformer aux goûts
et aux habitudes de ceux pour lesquels il construit. Il y a les
difficultés de conception, les efforts de l'intelligence de l'artiste;
il y a encore les moyens d'exécution dont le constructeur ne saurait
s'affranchir. Pendant toute la période romane, les architectes avaient
fait de vaines tentatives pour concilier deux principes qui semblaient
inconciliables, savoir: la ténuité des points d'appui verticaux,
l'économie de la matière et l'emploi de la voûte romaine plus ou moins
altérée. Quelques provinces avaient, par suite d'influences étrangères à
l'esprit occidental, adopté la construction byzantine pure.
À Périgueux on construisait, dès la fin du Xe siècle, l'église de
Saint-Front; de cet exemple isolé était sortie une école. Mais il faut
reconnaître que ce genre de bâtisse était étranger à l'esprit nouveau
des populations occidentales, et les constructeurs de Saint-Front de
Périgueux élevèrent cette église comme pourraient le faire des mouleurs
reproduisant des formes dont ils ne comprennent pas la contexture.
Ainsi, par exemple, les pendentifs qui supportent les calottes de
Saint-Front sont appareillés au moyen d'assises posées en
encorbellement, dont les lits ne sont pas normaux à la courbe, mais sont
horizontaux; si ces pendentifs ne tombent pas en dedans, c'est qu'ils
sont maintenus par les mortiers et adhèrent aux massifs devant lesquels
ils moulent leur concavité. Dans de semblables bâtisses, on ne voit
autre chose qu'une tentative faite pour reproduire des formes dont les
constructeurs ne comprennent pas la raison géométrique. D'ailleurs,
ignorance complète, expédients pitoyables, appliqués tant bien que mal
au moment où se présente une difficulté; mais nulle prévision.