Le premier des deux personnages dont l'arrivée avait interrompu la
réponse du notaire, était Faringhea.
À la vue de cet homme à figure sinistre, Samuel s'approcha, et lui
dit:
-- Qui êtes-vous, monsieur? Après avoir jeté un regard perçant sur
Rodin, qui tressaillit imperceptiblement et reprit bientôt son
sang-froid habituel, Faringhea répondit à Samuel:
-- Le prince Djalma est arrivé depuis peu de temps de l'Inde, afin
de se trouver ici aujourd'hui, ainsi que cela lui était recommandé
par l'inscription d'une médaille qu'il portait au cou...
-- Lui aussi! s'écria Gabriel, qui, on le sait, avait été le
compagnon de navigation de l'Indien depuis les Açores, où le
bâtiment venant d'Alexandrie avait relâché, lui aussi héritier!...
En effet... pendant la traversée, le prince m'a dit que sa mère
était d'origine française... Mais sans doute il a cru devoir me
cacher le but de son voyage... Oh! c'est un noble et courageux
jeune homme que cet Indien; où est-il?
L'Étrangleur jeta un nouveau regard sur Rodin, et dit en
accentuant lentement ses paroles:
-- J'ai quitté le prince hier soir... il m'a confié que, quoiqu'il
eût un assez grand intérêt à se trouver ici, il se pourrait qu'il
sacrifiât cet intérêt à d'autres circonstances... j'ai passé la
nuit dans le même hôtel que lui... Ce matin, lorsque je me suis
présenté pour le voir, on m'a appris qu'il était déjà sorti... Mon
amitié pour lui m'a engagé à venir dans cette maison, espérant que
les informations que je pouvais donner sur le prince seraient
peut-être utiles.
En ne disant pas un mot du guet-apens où il était tombé la veille,
en se taisant sur les machinations de Rodin à l'égard de Djalma,
en attribuant surtout l'absence de ce dernier à une cause
volontaire, l'Étrangleur voulait évidemment servir le _socius,
_comptant bien que celui-ci saurait récompenser sa discrétion. Il
est inutile de dire que Faringhea mentait effrontément. Après être
parvenu dans la matinée à s'échapper de sa prison, par un prodige
de ruse, d'adresse et d'audace, il avait couru à l'hôtel où il
avait su qu'un homme et une femme d'un âge et d'une physionomie
des plus respectables, se disant les parents du jeune Indien,
avaient demandé à le voir, et qu'effrayés de l'état de dangereuse
somnolence où il paraissait plongé ils l'avaient fait transporter
dans leur voiture, afin de l'emmener chez eux et de lui donner les
soins nécessaires.
-- Il est fâcheux, dit le notaire, que cet héritier ne se soit pas
non plus présenté; mais il est malheureusement déchu de ses droits
à l'immense héritage dont il s'agit.
-- Ah!... il s'agissait d'un immense héritage, dit Faringhea en
regardant fixement Rodin, qui détourna prudemment la vue.
Le second des deux personnages dont nous avons parlé entrait en ce
moment. C'était le père du maréchal Simon, un vieillard de haute
stature, encore alerte et vigoureux pour son âge; ses cheveux
étaient blancs et ras; sa figure, légèrement colorée, exprimait à
la fois la finesse, la douceur et l'énergie. Agricol alla vivement
à sa rencontre.
-- Vous ici, monsieur Simon, s'écria-t-il.
-- Oui, mon garçon, dit le père du maréchal en serrant
cordialement la main d'Agricol, j'arrive à l'instant de voyage.
M. Hardy devait se trouver ici pour affaire d'héritage, à ce qu'il
suppose; mais comme il est encore absent de Paris pour quelque
temps, il m'a chargé de...
-- Lui aussi... héritier... M. François Hardy... s'écria Agricol
en interrompant le vieil ouvrier.
-- Mais comme tu es pâle et bouleversé!... mon garçon. Qu'y a-t-il
donc? reprit le père du maréchal en regardant autour de lui avec
étonnement, de quoi s'agit-il donc?
-- De quoi il s'agit? de vos petites filles que l'on vient de
dépouiller, s'écria Dagobert désespéré en s'approchant du chef
d'atelier. Et c'est pour assister à cette indignité que je les ai
amenées du fond de la Sibérie!
-- Vous... reprit le vieil ouvrier en cherchant à reconnaître les
traits du soldat; mais vous êtes donc...
-- Dagobert...
-- Vous... vous... si généreusement dévoué à mon fils, s'écria le
père du maréchal; et il serra les mains de Dagobert entre les
siennes avec effusion. Mais n'avez-vous pas parlé de la fille de
Simon?...
-- De ses filles... car il est plus heureux qu'il ne le croit, dit
Dagobert, ces pauvres enfants sont jumelles.
-- Et où sont-elles? demanda le vieillard.
-- Au couvent...
-- Au couvent!
-- Oui, par la trahison de cet homme qui, en les y retenant, les a
fait déshériter.
-- Quel homme?
-- Le marquis d'Aigrigny...
-- Le plus mortel ennemi de mon fils, s'écria le vieil ouvrier en
jetant un regard d'aversion sur le père d'Aigrigny, dont l'audace
ne se démentait pas.
-- Et ce n'est pas tout, reprit Agricol; M. Hardy, mon digne et
brave patron, est aussi malheureusement déchu de ses droits à cet
immense héritage.
-- Que dis-tu? s'écria le père du maréchal Simon; mais M. Hardy
ignorait qu'il s'agissait pour lui d'intérêts aussi importants...
Il est parti précipitamment pour aller rejoindre un de ses amis
qui avait besoin de lui.
À chacune de ses révélations successives Samuel sentait augmenter
son désespoir; mais il ne pouvait que gémir, car malheureusement
la volonté du testateur était formelle.
Le père d'Aigrigny, impatient de mettre fin à cette scène qui
l'embarrassait cruellement, malgré son calme apparent, dit au
notaire d'une voix grave et pénétrée:
-- Il faut pourtant que tout ceci ait un terme, monsieur; si la
calomnie pouvait m'atteindre, j'y répondrais victorieusement par
les faits qui viennent de se produire... Pourquoi attribuer à
d'odieuses combinaisons l'absence des héritiers au nom desquels ce
soldat et son fils réclament si injurieusement? Pourquoi leur
absence serait-elle moins explicable que celle de ce jeune Indien?
que celle de M. Hardy, qui, ainsi que le dit cet homme de
confiance, ignorait l'importance des intérêts qui l'appelaient
ici? N'est-il pas plus probable que les filles de M. le maréchal
Simon et que Mlle de Cardoville, par des raisons très naturelles,
n'ont pu se présenter ici ce matin? Encore une fois, ceci a trop
duré; je crois que M. le notaire pensera comme moi que cette
révélation de nouveaux héritiers ne change absolument rien à la
question que j'avais l'honneur de lui poser tout à l'heure, à
savoir que, comme mandataire des pauvres, auxquels M. l'abbé
Gabriel a fait don de tout ce qu'il possédait, je demeure, malgré
sa tardive et illégale opposition, seul possesseur de ces biens,
que je me suis engagé et que je m'engage encore, à la face de tous
dans ce moment solennel, à employer pour la plus grande gloire du
Seigneur... Veuillez répondre nettement, monsieur le notaire, et
terminer ainsi une scène pénible pour tous...
-- Monsieur, reprit le notaire d'une voix solennelle, en mon âme
et conscience, au nom de la justice et de la loi, fidèle et
impartial exécuteur des dernières volontés de M. Marius de
Rennepont, je déclare que, par le fait de la donation de M. l'abbé
Gabriel de Rennepont, vous êtes, vous, monsieur l'abbé d'Aigrigny,
seul possesseur de ces biens, dont à l'heure même je vous mets en
jouissance afin que vous en disposiez selon les voeux du donateur.
Ces mots, prononcés avec conviction et gravité, renversèrent les
dernières et vagues espérances que les défenseurs des héritiers
auraient encore pu conserver.
Samuel devint plus pâle qu'il ne l'était habituellement; il serra
convulsivement la main de Bethsabée, qui s'était rapprochée de
lui, et de grosses larmes coulèrent lentement sur les joues des
deux vieillards.
Dagobert et Agricol étaient plongés dans un morne accablement;
frappés du raisonnement du notaire, qui disait ne pouvoir accorder
plus de créance et d'autorité à leur réclamation que les
magistrats eux-mêmes ne leur en avaient accordées, ils se voyaient
forcés de renoncer à tout espoir.
Gabriel souffrait plus que personne; il éprouvait de terribles
remords en songeant que, par son aveuglement, il était la cause et
l'instrument involontaire de cette abominable spoliation. Aussi,
lorsque le notaire, après s'être assuré de la quantité des valeurs
renfermées dans le coffre de cèdre, dit au père d'Aigrigny:
«Prenez possession de cette cassette, monsieur,» Gabriel s'écria
avec un découragement amer, un désespoir profond:
-- Hélas! l'on dirait que, dans ces circonstances, une inexorable
fatalité s'appesantit sur tous ceux qui sont dignes d'intérêt,
d'affection ou de respect... Oh! mon Dieu! ajouta le jeune prêtre
en joignant les mains avec ferveur, votre souveraine justice ne
peut pas permettre le triomphe d'une pareille iniquité!!!
On eût dit que le ciel exauçait la prière du missionnaire... À
peine eut-il parlé qu'il se passa une chose étrange.
Rodin, sans attendre la fin de l'invocation de Gabriel, avait,
selon l'autorisation du notaire, enlevé la cassette entre ses
bras, sans pouvoir retenir une violente aspiration de joie et de
triomphe.
À ce moment même où le père d'Aigrigny et le _socius _se croyaient
enfin possesseurs du trésor, la porte de l'appartement dans lequel
on avait entendu sonner la pendule s'ouvrit tout à coup.
Une femme apparut sur le seuil. À sa vue Gabriel poussa un grand
cri et resta foudroyé.
Samuel et Bethsabée tombèrent à genoux les mains jointes. Les deux
Israélites se sentirent ranimés par une inexprimable espérance.
Tous les autres acteurs de cette scène restèrent frappés de
stupeur.
Rodin... Rodin lui-même... recula de deux pas et replaça sur la
table la cassette d'une main tremblante.
Quoiqu'il n'y eût rien que de très naturel dans cet incident, une
femme apparaissant sur le seuil d'une porte qu'elle vient
d'ouvrir, il se fit un moment de silence profond, solennel. Toutes
les poitrines étaient oppressées, haletantes. Tous enfin, à la vue
de cette femme, éprouvaient une surprise mêlée d'une sorte de
frayeur, d'une angoisse indéfinissable... car cette femme semblait
être le vivant original du portrait placé dans le salon depuis
cent cinquante ans. C'était la même coiffure, la même robe à plis
un peu traînants, la même physionomie empreinte d'une tristesse
poignante et résignée.
Cette femme s'avança lentement, et sans paraître s'apercevoir de
la profonde impression que causait sa présence. Elle s'approcha de
l'un des meubles incrustés de cuivre et d'étain, poussa un ressort
dissimulé dans les moulures de bronze doré, ouvrit ainsi le tiroir
supérieur de ce meuble, y prit une enveloppe de parchemin cacheté;
puis, s'avançant auprès de la table, plaça ce papier devant le
notaire, qui, jusqu'alors immobile et muet, le prit machinalement.
Après avoir jeté sur Gabriel, qui semblait fasciné par sa
présence, un long regard mélancolique et doux, cette femme se
dirigea vers la porte du vestibule restée ouverte. En passant
auprès de Samuel et de Bethsabée, toujours agenouillés, elle
s'arrêta un instant, inclina sa belle tête vers les deux
vieillards, les contempla avec une tendre sollicitude; puis, après
leur avoir donné ses mains à baiser, elle disparut aussi lentement
qu'elle avait apparu... après avoir jeté un dernier regard sur
Gabriel.
Le départ de cette femme sembla rompre le charme sous lequel tous
les assistants étaient restés pendant quelques minutes.
Gabriel rompit le premier le silence, en murmurant d'une voix
altérée:
-- C'est elle!... encore elle... ici... dans cette maison!
-- Qui... elle... mon frère? dit Agricol, inquiet de la pâleur et
de l'air presque égaré du missionnaire; car le forgeron, n'ayant
pas remarqué jusqu'alors l'étrange ressemblance de cette femme
avec le portrait, partageait cependant, sans pouvoir s'en rendre
compte, la stupeur générale.
Dagobert et Faringhea se trouvaient dans une pareille situation
d'esprit.
-- Cette femme, quelle est-elle?... reprit Agricol en prenant la
main de Gabriel, qu'il sentit humide et glacée.
-- Regarde!... dit le jeune prêtre; il y a plus d'un siècle et
demi que ces tableaux sont là... Et du geste il indiqua les deux
portraits devant lesquels il était alors assis.
Au mouvement de Gabriel, Agricol, Dagobert et Faringhea levèrent
les yeux sur les deux portraits placés de chaque côté de la
cheminée.
Trois exclamations se firent entendre à la fois.
-- C'est elle... c'est la même femme! s'écria le forgeron
stupéfait; et depuis cent cinquante ans son portrait est ici!...
-- Que vois-je?... l'ami et l'émissaire du maréchal Simon! s'écria
Dagobert en contemplant le portrait de l'homme. Oui, c'est bien la
figure de celui qui est venu nous trouver en Sibérie l'an passé...
Oh! je le reconnais à son air triste et doux, et aussi à ses
sourcils noirs qui n'en font qu'un.
-- Mes yeux ne me trompent pas... non... c'est bien l'homme au
front rayé de noir que nous avons étranglé et enterré au bord du
Gange, se disait tout bas Faringhea en frémissant d'épouvante,
l'homme que l'un des fils de Bohwanie, l'an passé, à Java, dans
les ruines de Tchandi... assurait avoir rencontré depuis le
meurtre près de l'une des portes de Bombay... cet homme maudit,
qui, disait-il, laissait partout après lui la mort sur son
passage... Et il y a un siècle et demi que cette peinture existe!
Et ainsi que Dagobert et Agricol, l'Étrangleur ne pouvait détacher
ses yeux de ce portrait étrange.
-- Quelle mystérieuse ressemblance! pensait le père d'Aigrigny...
puis, comme frappé d'une idée subite, il dit à Gabriel:
-- Mais cette femme est celle qui vous a sauvé la vie en Amérique?
-- C'est elle-même... répondit Gabriel en tressaillant, et
pourtant elle m'avait dit qu'elle s'en allait vers le nord de
l'Amérique... ajouta le jeune prêtre en se parlant à lui-même.
-- Mais comment se trouve-t-elle ici dans cette maison? dit le
père d'Aigrigny en s'adressant à Samuel. Répondez, gardien...
Cette femme s'était donc introduite ici avant nous ou avec vous?
-- Je suis entré ici le premier et seul, lorsque pour la première
fois, depuis un siècle et demi, la porte a été ouverte, dit
gravement Samuel.
-- Alors, comment expliquez-vous la présence de cette femme ici?
ajouta le père d'Aigrigny.
-- Je ne cherche pas à expliquer, dit le juif. Je vois... je
crois... et maintenant j'espère, ajouta-t-il en regardant
Bethsabée avec une expression indéfinissable.
-- Mais, encore une fois, vous devez expliquer la présence de
cette femme, dit le père d'Aigrigny, qui se sentait vaguement
inquiet; qui est-elle? comment est-elle ici?
-- Tout ce que je sais, monsieur, c'est que d'après ce que m'a
souvent dit mon père, il existe des communications souterraines
entre cette maison et des endroits éloignés de ce quartier.
-- Ah! maintenant rien de plus simple, dit le père d'Aigrigny; il
me reste seulement à savoir quel était le but de cette femme en
s'introduisant ainsi dans cette maison. Quant à cette singulière
ressemblance avec ce portrait, c'est un jeu de la nature.
Rodin avait partagé l'émotion générale lors de l'apparition de
cette femme mystérieuse; mais lorsqu'il l'eut vue remettre au
notaire un paquet cacheté, le _socius, _au lieu de se préoccuper
de l'étrangeté de cette apparition, ne fut plus préoccupé que du
violent désir de quitter cette maison avec le trésor désormais
acquis à la compagnie; il éprouvait une vague inquiétude à
l'aspect de l'enveloppe cachetée de noir, que la protectrice de
Gabriel avait remise au notaire, et que celui-ci tenait
machinalement entre ses mains. Le _socius, _jugeant donc très
opportun et très à propos de disparaître avec la cassette au
milieu de la stupeur et du silence qui duraient encore, poussa
légèrement du coude le père d'Aigrigny, lui fit un signe
d'intelligence, et, prenant le coffret de cèdre sous son bras, se
dirigea vers la porte.
-- Un moment, monsieur, lui dit Samuel en se levant et lui barrant
le passage. Je prie M. le notaire d'examiner l'enveloppe qui vient
de lui être remise... vous sortirez ensuite.
-- Mais, monsieur, dit Rodin en essayant de forcer le passage, la
question est définitivement jugée en faveur du père d'Aigrigny...
Ainsi, permettez...
-- Je vous dis, monsieur, reprit le vieillard d'une voix
retentissante, que ce coffret ne sortira pas d'ici avant que M. le
notaire ait pris connaissance de l'enveloppe que l'on vient de lui
remettre.
Ces mots de Samuel attirèrent l'attention de tous. Rodin fut forcé
de revenir sur ses pas. Malgré sa fermeté, le juif frissonna au
regard implacable qu'à ce moment lui lança Rodin. Le notaire,
s'étant rendu au voeu de Samuel, examinait l'enveloppe avec
attention.
-- Ciel!... s'écria-t-il tout à coup, que vois-je?... Ah! tant
mieux.
À l'exclamation du notaire, tous les yeux se tournèrent vers lui.
-- Oh! lisez, lisez, monsieur, s'écria Samuel en joignant les
mains, mes pressentiments ne m'auront peut-être pas trompé!
-- Mais, monsieur, dit le père d'Aigrigny au notaire, commençant à
partager les anxiétés de Rodin, mais, monsieur... quel est ce
papier?
-- Un codicille, reprit le notaire, un codicille qui remet tout en
question.
-- Comment, monsieur, s'écria le père d'Aigrigny en fureur en
s'approchant vivement du notaire, tout est remis en question? Et
de quel droit?
-- C'est impossible, ajouta Rodin, nous protestons.
-- Gabriel... mon père... Écoutez donc, s'écria Agricol; tout
n'est pas perdu... il y a de l'espoir. Gabriel, entends-tu? il y a
de l'espoir.
-- Que dis-tu?... reprit le jeune prêtre en se levant et croyant à
peine ce que lui disait son frère adoptif.
-- Messieurs, dit le notaire, je dois vous donner lecture de la
suscription de cette enveloppe. Elle change ou plutôt elle ajourne
toutes les dispositions testamentaires.
-- Gabriel, s'écria Agricol en sautant au cou du missionnaire,
tout est ajourné, rien n'est perdu!!!
-- Messieurs, écoutez, reprit le notaire, et il lut ce qui suit:
«Ceci est un codicille qui, pour des raisons que l'on trouvera
déduites sous ce pli, ajourne et prolonge au 1er juin 1832, mais
sans les changer aucunement, toutes les dispositions contenues
dans le testament fait par moi aujourd'hui à une heure élevée...
Ma maison sera refermée et les fonds seront toujours laissés au
dépositaire, pour être, le 1er juin 1832, distribués aux ayants
droits.
«Villetaneuse... ce jourd'hui 13 février 1682, à onze heures du
soir. «MARIUS DE RENNEPONT.»
-- Je m'inscris en faux contre ce codicille! s'écria le père
d'Aigrigny livide de désespoir et de rage.
-- La femme qui l'a remis aux mains du notaire nous est
suspecte... ajouta Rodin. Ce codicille est faux.
-- Non, monsieur, dit sévèrement le notaire; car je viens de
comparer les deux signatures, et elles sont absolument
semblables... Du reste... ce que je disais ce matin pour les
héritiers non présents vous est applicable... vous pouvez attaquer
l'authenticité de ce codicille, mais tout demeure en suspens et
comme non avenu, puisque le délai pour la clôture de la succession
est prorogé à trois mois et demi.
Lorsque le notaire eut prononcé ces derniers mots, les ongles de
Rodin étaient saignants... pour la première fois, ses lèvres
blafardes parurent rouges.
-- Ô mon Dieu! vous m'avez entendu... vous m'avez exaucé...
s'écria Gabriel agenouillé et joignant les mains avec une
religieuse ferveur et en tournant vers le ciel son angélique
figure; votre souveraine justice ne pouvait laisser l'iniquité
triomphante.
-- Que dis-tu, mon brave enfant? s'écria Dagobert, qui, dans le
premier étourdissement de la joie, n'avait pas bien compris la
portée de ce codicille.
-- Tout est reculé, mon père, s'écria le forgeron; le délai pour
se présenter est fixé à trois mois et demi, à dater
d'aujourd'hui... Et maintenant que ces gens-là sont démasqués... -
- Agricol désigna Rodin et le père d'Aigrigny -- il n'y a plus
rien à craindre d'eux, on sera sur ses gardes, et les orphelines,
Mlle de Cardoville, mon digne patron M. Hardy et le jeune Indien
rentreront dans leurs biens.
Il faut renoncer à peindre l'ivresse, le délire de Gabriel et
d'Agricol, de Dagobert et du père du maréchal Simon, de Samuel et
de Bethsabée.
Faringhea seul resta morne et sombre devant le portrait de l'homme
au front rayé de noir.
Quant à la fureur du père d'Aigrigny et de Rodin en voyant Samuel
reprendre le coffret de cèdre, il faut aussi renoncer à la
peindre...
Sur l'observation du notaire, qui emporta le codicille pour le
faire ouvrir selon les formules de la loi, Samuel comprit qu'il
était plus prudent de déposer à la Banque de France les immenses
valeurs dont on le savait détenteur.
Pendant que tous les coeurs généreux qui avaient tant souffert
débordaient de bonheur, d'espérance et d'allégresse, le père
d'Aigrigny et Rodin quittaient cette maison la rage et la mort
dans l'âme. Le révérend père monta dans sa voiture et dit à ses
gens:
-- À l'hôtel Saint-Dizier! Puis, éperdu, anéanti, il tomba sur ses
coussins en cachant sa figure dans ses mains et poussant un long
gémissement.
Rodin s'assit auprès de lui et contempla avec un mélange de
courroux et de mépris cet homme ainsi abattu et affaissé.
-- Le lâche! se dit-il tout bas, il désespère pourtant!
* * * *
Au bout d'un quart d'heure la voiture arriva rue de Babylone et
entra dans la cour de l'hôtel Saint-Dizier.
XI. Les premiers sont les derniers, les derniers sont les
premiers.
La voiture du père d'Aigrigny arriva rapidement à l'hôtel de
Saint-Dizier. Pendant toute la route Rodin resta muet, se
contentant d'observer et d'écouter attentivement le père
d'Aigrigny, qui exhala les douleurs et les furies de ses
déceptions dans un long monologue entrecoupé d'exclamations, de
lamentations, d'indignations, à l'endroit des impitoyables coups
de la destinée qui ruinent en un moment les espérances les mieux
fondées. Lorsque la voiture du père d'Aigrigny entra dans la cour
et s'arrêta devant le péristyle de l'hôtel de Saint-Dizier, on put
apercevoir derrière les vitres d'une fenêtre, et à demi cachée par
les plis d'un rideau, la figure de la princesse; dans son ardente
anxiété, elle venait voir si c'était le père d'Aigrigny qui
arrivait. Bien plus, au mépris de toute convenance, cette grande
dame d'apparences ordinairement si réservées, si formalistes,
sortit précipitamment de son appartement et descendit quelques-
unes des marches de l'escalier pour courir au-devant du père
d'Aigrigny, qui gravissait les degrés d'un air abattu. La
princesse, à l'aspect de la physionomie livide, bouleversée du
révérend père, s'arrêta brusquement et pâlit... elle soupçonna que
tout était perdu... Un regard rapidement échangé avec son ancien
amant ne lui laissa aucun doute sur l'issue qu'elle redoutait.
Rodin suivait humblement le révérend père. Tous deux, précédés de
la princesse, entrèrent bientôt dans son cabinet. La porte fermée,
la princesse, s'adressant au père d'Aigrigny avec une angoisse
indicible, s'écria:
-- Que s'est-il donc passé?... Au lieu de répondre à cette
question, le révérend père, les yeux étincelants de rage, les
lèvres blanches, les traits contractés, regarda la princesse en
face et lui dit:
-- Savez-vous à combien s'élève cet héritage que nous croyions de
quarante millions?...
-- Je comprends, s'écria la princesse, on nous a trompés... cet
héritage se réduit à rien... vous avez agi en pure perte.
-- Oui, nous avons agi en pure perte, répondit le révérend père,
les dents serrées de colère. En pure perte!! et il ne s'agissait
pas de quarante millions... mais de deux cent douze millions...
-- Deux cent douze millions!... répéta la princesse avec stupeur
en reculant d'un pas, c'est impossible!...
-- Je les ai vus, vous dis-je, en valeurs renfermées dans un
coffret inventorié par le notaire.
-- Deux cent douze millions! reprit la princesse avec accablement;
mais c'était une puissance immense, souveraine... Et vous avez
renoncé... et vous n'avez pas lutté, par tous les moyens
possibles, jusqu'aux derniers moments?...
-- Eh madame, j'ai fait tout ce que j'ai pu! Malgré la trahison de
Gabriel, qui, ce matin même, a déclaré qu'il nous reniait, qu'il
se séparait de la compagnie...
-- L'ingrat! dit naïvement la princesse.
-- L'acte de donation que j'avais eu la précaution de faire
légaliser par le notaire était en si bonne forme que, malgré les
réclamations de cet enragé de soldat et de son fils, le notaire
m'avait mis en possession de ce trésor.
-- Deux cent douze millions! répéta la princesse en joignant les
mains. En vérité... c'est comme un rêve!
-- Oui, répondit amèrement le père d'Aigrigny, pour nous cette
possession a été un rêve, car on a découvert un codicille qui
prorogeait à trois mois et demi toutes les dispositions
testamentaires; or, maintenant l'éveil est donné par nos
précautions mêmes à cette bande d'héritiers... ils connaissent
l'énormité de la somme... ils sont sur leurs gardes; tout est
perdu.
-- Mais ce codicille, quel est donc l'être maudit qui l'a fait
connaître?
-- Une femme.
-- Quelle femme?
-- Je ne sais quelle créature nomade que ce Gabriel a, dit-il,
rencontrée déjà en Amérique, et qui lui a sauvé la vie...
-- Et comment cette femme se trouvait-elle là? Comment savait-elle
l'existence de ce codicille?
-- Tout ceci, je le crois, était convenu avec un misérable juif,
gardien de cette maison, et dont la famille est dépositaire des
fonds depuis trois générations; il avait sans doute quelque
instruction secrète... dans le cas où l'on soupçonnerait les
héritiers d'être retenus; car, dans son testament... ce Marius de
Rennepont avait prévu que la compagnie surveillerait sa race.
-- Mais ne peut-on plaider sur la valeur de ce codicille?
-- Plaider... dans ce temps-ci? plaider pour une affaire de
testament? il est déjà bien assez fâcheux que tout ceci doive
s'ébruiter... Ah! c'est affreux!... et au moment de toucher au
but... après tant de peines! une affaire poursuivie avec tant de
soins, tant de persistance, depuis un siècle et demi!
-- Deux cent douze millions... dit la princesse. Ce n'était plus
en pays étranger que l'ordre s'établissait; c'est en France, au
coeur de la France, qu'il s'imposait avec de telles ressources...
-- Oui, reprit le père d'Aigrigny avec amertume, et, par
l'éducation, nous nous emparions de toute la génération
naissante... C'était politiquement d'une portée incalculable...
Puis, frappant du pied, il reprit:
-- Je vous dis que c'est à en devenir fou de rage, une affaire si
sagement, si habilement, si patiemment conduite?...
-- Ainsi, aucun espoir?
-- Le seul est que ce Gabriel ne rétracte pas sa donation en ce
qui le concerne. Ce qui serait déjà considérable... car sa part
s'élèverait seule à trente millions.
-- Mais c'est énorme!... mais c'est presque tout ce que vous
espériez, s'écria la princesse; alors pourquoi vous désespérer?
-- Parce que Gabriel plaidera contre cette donation; si légale
qu'elle soit, il trouvera moyen de la faire annuler maintenant que
le voilà libre, éclairé sur nous, et il ne reste aucun espoir. Je
crois même prudent d'écrire à Rome pour obtenir de quitter Paris
pendant quelque temps. Cette ville m'est odieuse.
-- Oh! oui, je le vois... il faut qu'il n'y ait plus d'espoir...
pour que vous, mon ami, vous vous décidiez presque à fuir...
Et le père d'Aigrigny restait complètement anéanti, démoralisé; ce
coup terrible avait brisé en lui tout ressort, toute énergie; il
se jeta dans un fauteuil avec accablement.
Pendant l'entretien précédent, Rodin était modestement resté
debout auprès de la porte, tenant son vieux chapeau à la main.
Deux ou trois fois, à certains passages de la conversation du père
d'Aigrigny et de la princesse, la face cadavéreuse du _socius,
_qui paraissait en proie à un courroux concentré, s'était
légèrement colorée, ses flasques paupières étaient devenues rouges
comme si le sang lui eût monté à la tête par suite d'une violente
lutte intérieure... puis son morne visage avait repris sa teinte
blafarde.
-- Il faut que j'écrive à l'instant à Rome pour annoncer cet
échec... qui devient un événement de la plus haute importance,
puisqu'il renverse d'immenses espérances, dit le père d'Aigrigny
avec abattement.
Le révérend père était resté assis; montrant d'un geste une table
à Rodin, il lui dit d'une voix brusque et hautaine:
-- Écrivez... Le _socius _posa son chapeau par terre, répondit par
un salut respectueux à l'ordre du révérend père et, le cou tors,
la tête basse, la démarche oblique, il alla s'asseoir sur le bord
du fauteuil placé devant le bureau; puis, prenant du papier et une
plume, silencieux et immobile, il attendit la dictée de son
supérieur.
-- Vous permettez, princesse? dit le père d'Aigrigny à madame de
Saint-Dizier.
Celle-ci répondit par un mouvement d'impatience, qui semblait
reprocher au père d'Aigrigny sa demande formaliste.
Le révérend père s'inclina et dicta ces mots d'une voix sourde et
oppressée:
«Toutes nos espérances, devenues récemment presque des certitudes
viennent d'être déjouées subitement. L'affaire Rennepont, malgré
tous les soins, toute l'habileté employés jusqu'ici, a échoué
complètement et sans retour. Au point où en sont les choses, c'est
malheureusement plus qu'un insuccès... c'est un événement des plus
désastreux pour la compagnie, dont les droits étaient d'ailleurs
moralement évidents sur ces biens, distraits frauduleusement d'une
confiscation faite en sa faveur... J'ai du moins la conscience
d'avoir tout fait, jusqu'au dernier moment, pour défendre et
assurer nos droits. Mais il faut, je le répète, considérer cette
importante affaire comme absolument et à jamais perdue, et n'y
plus songer.»
Le père d'Aigrigny dictait ceci en tournant le dos à Rodin. Au
brusque mouvement que fit le _socius _en se levant et en jetant sa
plume sur la table, au lieu de continuer à dicter, le révérend
père se tourna, et regardant Rodin avec un profond étonnement, il
lui dit:
-- Eh bien...! que faites-vous?
-- Il faut en finir... cet homme extravague! dit Rodin en se
parlant à lui-même et en s'avançant lentement vers la cheminée.
-- Comment! vous quittez votre place... vous n'écrivez pas? dit le
révérend père stupéfait.
Puis, s'adressant à la princesse, qui partageait son étonnement,
il ajouta en désignant le _socius _d'un coup d'oeil méprisant:
-- Pardonnez-lui, reprit madame de Saint-Dizier, c'est sans doute
le souci que lui cause la ruine de cette affaire.
-- Remerciez Mme la princesse, retournez à votre place et
continuez d'écrire, dit le père d'Aigrigny à Rodin d'un air de
compassion dédaigneuse; et d'un doigt impérieux il lui montra la
table.
Le _socius, _parfaitement indifférent à ce nouvel ordre,
s'approcha de la cheminée, et se tournant il redressa son dos
voûté, se campa ferme sur ses jarrets, frappant le tapis du talon
de ses gros souliers huilés, croisa ses mains derrière les pans de
sa vieille redingote graisseuse, et, redressant la tête, regarda
fixement le père d'Aigrigny. Le _socius _n'avait pas dit un mot,
mais ses traits hideux, alors légèrement colorés, révélaient tout
à coup une telle conscience de sa supériorité, un si souverain
mépris pour le père d'Aigrigny, une audace si calme, et pour ainsi
dire si sereine, que le révérend père et la princesse restèrent
confondus. Ils se sentaient étrangement dominés et imposés par ce
vieux petit homme si laid et si sordide.
Le père d'Aigrigny connaissait trop les coutumes de sa compagnie
pour croire son humble secrétaire capable de prendre subitement,
sans motif ou plutôt sans un droit positif, ces airs de
supériorité transcendante... Bien tard, trop tard, le révérend
père comprit que ce subordonné pouvait bien être à la fois un
espion et une sorte d'auxiliaire expérimenté qui, selon les
Constitutions de l'ordre, avait pouvoir de mission, dans certains
cas urgents, de destituer et de remplacer provisoirement l'agent
incapable auprès duquel on le plaçait préalablement comme
_surveillant. _Le révérend père ne se trompait pas: depuis le
général jusqu'aux provinciaux, jusqu'aux recteurs des collèges,
tous les membres supérieurs de la compagnie ont auprès d'eux,
souvent tapis, à leur insu, dans les fonctions en apparence les
plus infimes, des hommes très capables de remplir leurs fonctions
à un moment donné, et qui, à cet effet, correspondent incessamment
et directement avec Rome.
Du moment où Rodin se fut ainsi posé, les manières ordinairement
hautaines du père d'Aigrigny changèrent à l'instant; quoiqu'il lui
en coûtât beaucoup, il lui dit avec une hésitation remplie de
déférence:
-- Vous avez sans doute pouvoir de me commander... à moi... qui
vous ai jusqu'ici commandé...
Rodin, sans répondre, tira de son portefeuille gras et éraillé un
pli timbré des deux côtés, où étaient écrites quelques lignes en
latin.
Après avoir lu, le père d'Aigrigny approcha respectueusement,
religieusement ce papier de ses lèvres, puis il le rendit à Rodin,
en s'inclinant profondément devant lui. Lorsque le père d'Aigrigny
releva la tête, il était pourpre de dépit et de honte; malgré son
habitude d'obéissance passive et d'immuable respect pour les
volontés de l'ordre, il éprouvait un amer, un violent courroux de
se voir si brusquement dépossédé... Ce n'était pas tout encore...
Quoique depuis très longtemps toute relation de galanterie eût
cessé entre lui et Mme de Saint-Dizier, celle-ci n'en était pas
moins pour lui une femme... et souffrir cet humiliant échec devant
une femme lui était doublement cruel, car malgré son entrée dans
l'ordre, il n'avait pas complètement dépouillé l'homme du monde.
De plus, la princesse, au lieu de paraître peinée, révoltée, de
cette transformation subite du supérieur en subalterne et du
subalterne en supérieur, regardait Rodin avec une sorte de
curiosité mêlée d'intérêt. Comme femme... et comme femme âprement
ambitieuse, cherchant à s'attacher à toutes les hautes influences,
la princesse aimait ces sortes de contrastes, elle trouvait à bon
droit curieux et intéressant de voir cet homme presque en
haillons, chétif et d'une laideur ignoble, naguère encore le plus
humble des subordonnés, dominer de toute l'élévation de
l'intelligence qu'on lui savait nécessairement, dominer, disons-
nous, le père d'Aigrigny, grand seigneur par sa naissance, par
l'élégance de ses manières, et naguère si considérable dans sa
compagnie. De ce moment, comme personnage important, Rodin effaça
complètement le père d'Aigrigny dans l'esprit de la princesse.
Le premier mouvement d'humiliation passé, le révérend père
d'Aigrigny, quoique son orgueil saignât à vif, mit au contraire
tout son amour-propre, tout son savoir-vivre d'homme de bonne
compagnie à redoubler de courtoisie envers Rodin, devenu son
supérieur par un si brusque revirement de fortune. Mais _l'ex-
socius, _incapable d'apprécier ou plutôt de reconnaître ces
nuances délicates, s'établit carrément, brutalement et
impérieusement dans sa nouvelle position, non par réaction
d'orgueil froissé, mais par conscience de ce qu'il valait; une
longue pratique du père d'Aigrigny lui avait révélé l'infériorité
de ce dernier.
-- Vous avez jeté la plume, dit le père d'Aigrigny à Rodin avec
une extrême déférence, lorsque je vous dictais cette note pour
Rome... me ferez-vous la grâce de m'apprendre en quoi... j'ai mal
agi?
-- À l'instant même, reprit Rodin de sa voix aiguë et incisive.
Pendant longtemps, quoique cette affaire me parût au-dessus de vos
forces... je me suis abstenu... et pourtant que de fautes!...
quelle pauvreté d'invention!... quelle grossièreté dans les moyens
employés par vous pour la mener à bonne fin!...
-- J'ai peine à comprendre... vos reproches... répondit le père
d'Aigrigny, quoiqu'une secrète amertume perçât dans son apparente
soumission. Le succès n'était-il pas certain sans ce codicille?...
N'avez-vous pas contribué vous-même... à ces mesures que vous
blâmez à cette heure?
-- Vous commandiez alors... et j'obéissais... vous étiez
d'ailleurs sur le point de réussir... non à cause des moyens dont
vous vous êtes servi... mais malgré ces moyens, d'une maladresse,
d'une brutalité révoltantes...
-- Monsieur... vous êtes sévère dit le père d'Aigrigny.
-- Je suis juste... Faut-il donc des prodiges d'habileté pour
enfermer quelqu'un dans une chambre et fermer ensuite la porte à
double tour?... hein!... Eh bien! avez-vous fait autre chose?...
Non... certes! Les filles du général Simon? à Leipzig
emprisonnées, à Paris enfermées au couvent; Adrienne de
Cardoville? enfermée; Couche-tout-Nu? en prison... Djalma? un
narcotique... Un seul moyen ingénieux et mille fois plus sûr,
parce qu'il agissait moralement et non matériellement, a été
employé pour éloigner M. Hardy... Quant à vos autres procédés...
allons donc!... mauvais, incertains, dangereux... Pourquoi? parce
qu'ils étaient violents, et qu'on répond à la violence par la
violence; alors ce n'est plus une lutte d'hommes fins, habiles,
opiniâtres, voyant dans l'ombre, où ils marchent toujours... c'est
un combat de crocheteurs au grand soleil. Comment! bien qu'en
agissant sans cesse, nous devons avant tout nous effacer,
disparaître, et vous ne trouvez rien de plus intelligent que
d'appeler l'attention sur nous par des moyens d'une sauvagerie et
d'un retentissement déplorables. Pour plus de mystère, c'est la
garde, c'est le commissaire de police, ce sont des geôliers que
vous prenez pour complices... Mais cela fait pitié, monsieur... Un
succès éclatant pouvait seul faire pardonner ces pauvretés... et
ce succès, vous ne l'avez pas eu!...
-- Monsieur, dit le père d'Aigrigny vivement blessé, -- car
Mme de Saint-Dizier, ne pouvant cacher l'espèce d'admiration que
lui causait la parole nette et cassante de Rodin, regardait son
ancien amant d'un air qui semblait dire: «Il a raison;» --
monsieur, vous êtes plus que sévère... dans votre jugement... et
malgré la déférence que je vous dois, je vous dirai que je ne suis
pas habitué...
-- Il y a bien d'autres choses, ma foi, auxquelles vous n'êtes pas
habitué, dit rudement Rodin en interrompant le révérend père; mais
vous vous y habituerez... Vous vous êtes fait jusqu'ici une fausse
idée de votre savoir; il y a en vous un vieux levain de batailleur
et de mondain qui toujours fermente, et ôte à votre raison le
froid, la lucidité, la pénétration qu'elle doit avoir... Vous avez
été un beau militaire, fringant et musqué: vous avez couru les
guerres, les fêtes, les plaisirs, les femmes... Ces choses vous
ont usé à moitié. Vous ne serez jamais maintenant qu'un
subalterne; vous êtes jugé. Il vous manquera toujours cette
vigueur, cette concentration d'esprit qui dominent hommes et
événements. Cette vigueur, cette concentration d'esprit, je l'ai
moi! et je l'ai... savez-vous pourquoi? c'est que, uniquement voué
au service de notre compagnie, j'ai toujours été laid, sage et
vierge... oui, vierge... toute ma virilité est là...
En prononçant ces mots d'un orgueilleux cynisme, Rodin était
effrayant. La princesse de Saint-Dizier le trouva presque beau
d'audace et d'énergie.
Le père d'Aigrigny, se sentant dominé d'une manière invincible,
inexorable, par cet être diabolique, voulut tenter un dernier
effort et s'écria:
-- Eh! monsieur, ces forfanteries ne sont pas des preuves de
valeur et de puissance... on vous verra à l'oeuvre.
-- On m'y verra... reprit froidement Rodin... et savez-vous à
quelle oeuvre? Rodin affectionnait cette formule interrogative. À
celle que vous abandonnez si lâchement.
-- Que dites-vous? s'écria la princesse de Saint-Dizier, car le
père d'Aigrigny, stupéfait de l'audace de Rodin, ne trouvait pas
une parole.
-- Je dis, reprit lentement Rodin, je dis que je me charge de
faire réussir l'affaire de l'héritage Rennepont, que vous regardez
comme désespérée.
-- Vous? s'écria le père d'Aigrigny, vous?
-- Moi...
-- Mais on a démasqué nos manoeuvres.
-- Tant mieux, on sera obligé d'en inventer de plus habiles...
-- Mais l'on se défiera de nous.
-- Tant mieux, les succès les plus difficiles sont les plus
certains.
-- Comment! vous espérez faire consentir Gabriel à ne pas révoquer
sa donation... qui d'ailleurs est peut-être entachée d'illégalité?
-- Je ferai rentrer dans les coffres de la compagnie les deux cent
douze millions dont on veut la frustrer. Est-ce clair?
-- C'est aussi clair qu'impossible.
-- Et je vous dis, moi, que cela est possible... et qu'il faut que
cela soit possible... entendez-vous! Mais vous ne comprenez donc
pas, esprit de courte vue... s'écria Rodin en s'animant à ce point
que sa face cadavéreuse se colora légèrement. Vous ne comprenez
donc pas que maintenant il n'y a plus à balancer?... ou les deux
cent douze millions seront à nous, et alors ce sera le
rétablissement assuré de notre souveraine influence en France, car
avec de telles sommes, par la vénalité qui court, on achète un
gouvernement, et s'il est trop cher ou mal accommodant, on allume
la guerre civile, on le renverse et l'on restaure la légitimité,
qui, après tout, est notre véritable milieu, et qui, nous devant
tout, nous livrera tout.
-- C'est évident, dit la princesse en joignant les mains avec
admiration.
-- Si, au contraire, reprit Rodin, ces deux cent douze millions
restent entre les mains de la famille Rennepont, c'est notre
ruine, c'est notre perte; c'est faire une souche d'ennemis
acharnés, implacables... Vous n'avez donc pas entendu les voeux
exécrables de ce Rennepont, au sujet de cette association qu'il
recommande, et que, par une fatalité inouïe, sa race maudite peut
merveilleusement réaliser?... Mais songez donc aux forces immenses
qui se grouperaient lors autour de ces millions: c'est le maréchal
Simon agissant au nom de ses filles, c'est-à-dire l'homme du
peuple fait duc sans en être plus vain, ce qui assure son
influence sur les masses, car l'esprit militaire et le
bonapartisme incarné représentent encore, aux yeux du peuple, la
tradition d'honneur et de gloire nationale. C'est ensuite ce
François Hardy, le bourgeois libéral indépendant éclairé, type du
grand manufacturier, amoureux du progrès et du bien-être des
artisans!... Puis, c'est Gabriel, le bon prêtre, comme ils disent,
l'apôtre de l'Évangile primitif, le représentant de la démocratie
de l'Église contre l'aristocratie de l'Église, du pauvre curé de
campagne contre le riche évêque, c'est-à-dire, dans leur jargon,
le travailleur de la sainte vigne contre l'oisif despote, le
propagateur né de toutes les idées de fraternité, d'émancipation
et de progrès... comme ils disent encore, et cela non pas au nom
d'une politique révolutionnaire, incendiaire, mais au nom du
Christ, au nom d'une religion toute de charité, d'amour et de
paix... pour parler comme ils parlent. Après, vient Adrienne de
Cardoville, le type de l'élégance, de la grâce, de la beauté, la
prêtresse de toutes les sensualités qu'elle prétend diviniser à
force de les raffiner et de les cultiver. Je ne vous parle pas de
son esprit, de son audace; vous ne les connaissez que trop. Aussi
rien ne peut nous être aussi dangereux que cette créature,
patricienne par le sang, peuple par le coeur, poète par
l'imagination. C'est enfin ce prince Djalma, chevaleresque, hardi,
prêt à tout, parce qu'il ne sait rien de la vie civilisée,
implacable dans sa haine comme dans son affection, instrument
terrible pour qui saura s'en servir... Il n'y a pas enfin dans
cette famille détestable jusqu'à ce misérable Couche-tout-Nu, qui
isolément n'a aucune valeur, mais qui, épuré, relevé, régénéré par
le contact de ces natures généreuses et expansives, comme ils
appellent cela, peut avoir une large part dans l'influence de
cette association, comme représentant de l'artisan... Maintenant,
croyez-vous que tous ces gens-là, déjà exaspérés contre nous,
parce que, disent-ils, nous avons voulu les spolier, suivent, et
ils les suivront, j'en réponds, les détestables conseils de ce
Rennepont, croyez-vous que s'ils associent toutes les forces,
toute l'action dont ils disposent autour de cette fortune énorme,
qui en centuplera la puissance, croyez-vous que, s'ils nous
déclarent une guerre acharnée, à nous et à nos principes, ils ne
seront pas les ennemis les plus dangereux que nous ayons jamais
eus? Mais je vous dis, moi, que jamais la compagnie n'aurait été
plus sérieusement menacée; oui, et c'est maintenant pour elle une
question de vie ou de mort; il ne s'agit plus à cette heure de se
défendre, mais d'attaquer afin d'arriver à l'annihilation de
l'ambition de cette maudite race de Rennepont et à la possession
de ces millions.
À ce tableau, présenté par Rodin avec une animation fébrile
d'autant plus influente qu'elle était plus rare, la princesse et
le père d'Aigrigny se regardèrent interdits.
-- Je l'avoue, dit le révérend à Rodin, je n'avais pas songé à
toutes les dangereuses conséquences de cette association en bien,
recommandée par M. de Rennepont; je crois qu'en effet ses
héritiers, d'après le caractère que nous leur connaissons, auront
à coeur de réaliser cette utopie... Le péril est très grand, très
menaçant; mais pour le conjurer... que faire?
-- Comment, monsieur! vous avez à agir sur des natures ignorantes,
héroïques et exaltées comme Djalma; sensuelles et excentriques
comme Adrienne de Cardoville; naïves et ingénues comme Rose et
Blanche Simon; loyales et franches comme François Hardy;
angéliques et pures comme Gabriel; brutales et stupides comme
Couche-tout-Nu, et vous demandez: que faire?
-- En vérité, je ne vous comprends pas, dit le père d'Aigrigny.
-- Je le crois bien; votre conduite passée, dans tout ceci, me le
prouve assez, reprit dédaigneusement Rodin... Vous avez eu recours
à des moyens grossiers, matériels, au lieu d'agir sur tant de
passions nobles, généreuses, élevées, qui, réunies un jour,
formeraient un faisceau redoutable, mais qui, maintenant divisées,
isolées, prêteront à toutes les surprises, à toutes les
séductions, à tous les entraînements, à toutes les attaques!
Comprenez-vous enfin?... Non, pas encore?
Et Rodin haussa les épaules.
-- Voyons, meurt-on de désespoir?
-- Oui.
-- La reconnaissance de l'amour heureux peut-elle aller jusqu'aux
dernières limites de la générosité la plus folle?
-- Oui.
-- N'est-il pas de si horribles déceptions que le suicide est le
seul refuge contre d'affreuses réalités?
-- Oui.
-- L'accès des sensualités peut-il nous conduire au tombeau dans
une lente et voluptueuse agonie?
-- Oui.
-- Est-il dans la vie des circonstances si terribles que les
caractères les plus mondains, les plus fermes ou les plus
impies... viennent aveuglément se jeter, brisés, anéantis, entre
les bras de la religion, et abandonnent les plus grands biens de
ce monde pour le cilice, la prière et l'extase?
-- Oui.
-- N'est-il pas enfin mille circonstances dans lesquelles la
réaction des passions amène les transformations les plus
extraordinaires, les dénouements les plus tragiques dans
l'existence de l'homme ou de la femme?
-- Sans doute.
-- Eh bien! pourquoi me demander: «Que faire?» et que diriez-vous
si, par exemple, les membres les plus dangereux de cette famille
Rennepont venaient, avant trois mois, à genoux, implorer la faveur
d'entrer dans cette compagnie dont ils ont horreur, et dont
Gabriel s'est aujourd'hui séparé?
-- Une telle conversion est impossible! s'écria le père
d'Aigrigny.
-- Impossible... Et qu'étiez-vous donc, il y a quinze ans,
monsieur? dit Rodin, un mondain impie et débauché... et vous êtes
venu à nous, et vos biens sont devenus les nôtres... Comment! nous
avons dompté des princes, des rois, des papes; nous avons absorbé,
éteint dans notre unité de magnifiques intelligences, qui, en
dehors de nous, rayonnaient de trop de clarté; nous avons dominé
presque les deux mondes; nous nous sommes perpétués vivaces,
riches et redoutables jusqu'à ce jour à travers toutes les haines,
toutes les proscriptions, et nous n'aurons pas raison d'une
famille qui nous menace si dangereusement, et dont les biens,
dérobés à notre compagnie, nous sont d'une nécessité capitale?
Comment! nous ne serons pas assez habiles pour obtenir ce résultat
sans maladroites violences, sans crimes compromettants?... Mais
vous ignorez donc les immenses ressources d'anéantissement mutuel
ou partiel que peut offrir le jeu des passions humaines,
habilement combinées, opposées, contrariées, surexcitées... et
surtout lorsque peut-être, grâce à un tout-puissant auxiliaire,
ajouta Rodin avec un sourire étrange, ces passions peuvent doubler
d'ardeur et de violence?...
-- Et cet auxiliaire... quel est-il? demanda le père d'Aigrigny,
qui, ainsi que la princesse de Saint-Dizier, ressentait alors une
sorte d'admiration mêlée de frayeur.
-- Oui, reprit Rodin sans répondre au révérend père, car ce
formidable auxiliaire, s'il nous vient en aide, peut amener des
transformations foudroyantes, rendre pusillanimes les plus
indomptables, crédules les plus impies, féroces les plus
angéliques...
-- Mais cet auxiliaire, s'écria la princesse oppressée par une
vague frayeur, cet auxiliaire si puissant, si redoutable... quel
est-il?
-- S'il arrive enfin, reprit Rodin, toujours impassible et livide,
les plus jeunes, les plus vigoureux... seront à chaque minute du
jour en danger de mort... aussi imminent que l'est un moribond à
sa dernière minute...
-- Mais cet auxiliaire? reprit le père d'Aigrigny de plus en plus
épouvanté, car plus Rodin assombrissait ce terrible tableau, plus
sa figure devenait cadavéreuse.
-- Cet auxiliaire enfin pourra bien décimer des populations,
emporter dans le linceul, qu'il traîne après lui, toute une
famille maudite; mais il sera forcé de respecter la vie de ce
grand corps immuable, que la mort de ses membres n'affaiblit
jamais... parce que son esprit... l'esprit de la société de Jésus,
est impérissable...
-- Enfin... cet auxiliaire.
-- Eh bien! cet auxiliaire, reprit Rodin, cet auxiliaire, qui
s'avance... à pas lents, et dont de lugubres pressentiments,
répandus partout, annoncent la venue terrible...
-- C'est?
-- Le choléra.
À ce mot, prononcé par Rodin d'une voix brève et stridente, la
princesse et le père d'Aigrigny pâlirent et frissonnèrent... Le
regard de Rodin était morne, glacé; on eût dit un spectre. Pendant
quelques moments, un silence de tombe régna dans le salon. Rodin
l'interrompit le premier. Toujours impassible, il montra d'un
geste impérieux au père d'Aigrigny la table où, quelques moments
auparavant, il était lui, Rodin, modestement assis et lui dit
d'une voix brève:
- Écrivez!
Le révérend père tressaillit d'abord de surprise; puis, se
souvenant que de supérieur il était devenu subalterne, il se leva,
s'inclina devant Rodin en passant devant lui, alla s'asseoir à la
table, prit la plume et, se retournant vers Rodin, lui dit:
-- Je suis prêt... Rodin dicta ce qui suit, et le révérend père
écrivit: «Par l'inintelligence du révérend père d'Aigrigny,
l'affaire de l'héritage Rennepont a été gravement compromise
aujourd'hui. La succession se monte à deux cent douze millions.
Malgré cet échec, on croit pouvoir formellement s'engager à mettre
la famille Rennepont hors d'état de nuire à la compagnie, et à
faire restituer à ladite compagnie les deux cent douze millions
qui lui appartiennent légitimement... On demande seulement les
pouvoirs les plus complets et les plus étendus.»
Un quart d'heure après cette scène, Rodin sortait de l'hôtel de
Saint-Dizier, brossant du coude son vieux chapeau graisseux, qu'il
ôta pour répondre par un salut profond au salut du portier.