IX. La donation entre vifs.

Le père d'Aigrigny ne reconnaissait pas Dagobert, et n'avait

jamais vu Agricol; aussi ne se rendit-il pas d'abord compte de

l'espèce d'effroi courroucé manifesté par Rodin; mais le révérend

père comprit tout, lorsqu'il eut entendu Gabriel pousser un cri de

joie et qu'il le vit se jeter entre les bras du forgeron en

disant:

-- Toi... mon frère! et vous... mon second père!... Ah! c'est Dieu

qui vous envoie...

Après avoir serré la main de Gabriel, Dagobert s'avança vers le

père d'Aigrigny d'un pas rapide quoiqu'un peu chancelant.

Remarquant la physionomie menaçante du soldat, le révérend père,

fort des droits acquis et se sentant après tout _chez lui _depuis

midi, recula d'un pas, et dit impérieusement au vétéran:

-- Qui êtes-vous, monsieur? que voulez-vous?

Au lieu de lui répondre, le soldat fit encore quelques pas; puis,

s'arrêtant et se mettant bien en face du père d'Aigrigny, il le

contempla, pendant une seconde, avec un si effrayant mélange de

curiosité, de mépris, d'aversion et d'audace, que l'ex-colonel de

hussards, un moment interdit, baissa les yeux devant la figure

pâle et devant le regard étincelant du vétéran.

Le notaire et Samuel, frappés de surprise, restaient muets

spectateurs de cette scène, tandis qu'Agricol et Gabriel suivaient

avec anxiété les moindres mouvements de Dagobert.

Quant à Rodin, il avait feint de s'appuyer sur la cassette, afin

de pouvoir toujours la couvrir de son corps.

Surmontant enfin l'embarras que lui causait le regard inflexible

du soldat, le père d'Aigrigny redressa la tête et répéta:

-- Je vous demande, monsieur, qui vous êtes et ce que vous voulez?

-- Vous ne me reconnaissez donc pas? dit Dagobert en se contenant

à peine.

-- Non, monsieur...

-- Au fait, reprit le soldat avec un profond dédain, vous baissiez

les yeux de honte lorsqu'à Leipzig, où vous vous battiez avec les

Russes contre les Français, le général Simon, criblé de blessures,

vous a répondu, à vous, renégat, qui lui demandiez son épée: _Je

ne rends pas mon épée à un traître; _et il s'est traîné jusqu'à un

grenadier russe, à qui il l'a rendue... À côté du général Simon,

il y avait un soldat aussi blessé... ce soldat, c'était moi...

-- Enfin, monsieur... que voulez-vous? dit le père d'Aigrigny se

contenant à peine.

-- Je veux vous démasquer, vous qui êtes un prêtre aussi infâme,

aussi exécré de tous, que Gabriel, que voilà, est un prêtre

admirable et béni de tous.

-- Monsieur!... s'écria le marquis devenu livide de colère et

d'émotion.

-- Je vous dis que vous êtes un infâme! reprit le soldat avec plus

de force. Pour dépouiller les filles du maréchal Simon, Gabriel et

Mlle de Cardoville, de leur héritage, vous vous êtes servi des

moyens les plus affreux.

-- Que dites-vous? s'écria Gabriel, les filles du maréchal

Simon?...

-- Sont tes parentes, mon brave enfant, ainsi que cette digne

demoiselle de Cardoville... la bienfaitrice d'Agricol; aussi... ce

prêtre, et il montra le père d'Aigrigny, a fait enfermer l'une

comme folle dans une maison de santé... et séquestrer les

orphelines dans un couvent... Quant à toi, mon brave enfant, je

n'espérais pas te voir ici, croyant qu'on t'aurait empêché, ainsi

que les autres, de t'y trouver ce matin; mais, Dieu merci, tu es

là... et j'arrive à temps: je ne suis pas venu plus tôt à cause de

ma blessure. J'ai tant perdu de sang que j'ai eu toute la matinée

des défaillances.

-- En effet, s'écria Gabriel avec inquiétude, je n'avais pas

remarqué votre bras en écharpe... Cette blessure, quelle est-elle?

À un signe d'Agricol, Dagobert reprit:

-- Ce n'est rien... la suite d'une chute... Mais me voilà... et

bien des infamies vont se dévoiler...

Il est impossible de peindre la curiosité, les angoisses, la

surprise ou les craintes des différents acteurs de cette scène en

entendant ces menaçantes paroles de Dagobert.

Mais de tous, le plus atterré était Gabriel. Son angélique figure

se bouleversait, ses genoux tremblaient. Foudroyé par la

révélation de Dagobert, apprenant ainsi l'existence d'autres

héritiers, pendant quelques minutes il ne put prononcer une

parole; enfin, il s'écria d'une voix déchirante:

-- Et c'est moi... mon Dieu... c'est moi... qui suis cause de la

spoliation de cette famille!

-- Toi, mon frère? s'écria Agricol.

-- N'a-t-on pas aussi voulu te dépouiller? ajouta Dagobert.

-- Le testament, reprit Gabriel avec une angoisse croissante,

portait que l'héritage appartiendrait à ceux des héritiers qui se

présenteraient avant midi.

-- Et bien? dit Dagobert effrayé de l'émotion du jeune prêtre.

-- Midi a sonné, reprit celui-ci. Seul de la famille, j'étais ici

à présent; comprenez-vous maintenant?... Le délai est passé... Les

héritiers sont dépossédés par moi!...

-- Par toi! dit Dagobert en balbutiant de joie; par toi, mon brave

enfant... tout est sauvé alors!...

-- Oui, mais...

-- Tout est sauvé! reprit Dagobert radieux en interrompant

Gabriel; tu partageras avec les autres... Je te connais.

-- Mais tous ces biens, je les ai abandonnés d'une manière

irrévocable, s'écria Gabriel avec désespoir.

-- Abandonnés... ces biens!... dit Dagobert pétrifié; mais à

qui... à qui?

-- À monsieur... dit Gabriel en désignant le père d'Aigrigny.

-- À lui! répéta Dagobert anéanti, à lui!... au renégat...

toujours le démon de cette famille!

-- Mais, mon frère, s'écria Agricol, tu connaissais donc tes

droits à cet héritage?

-- Non, répondit le jeune prêtre avec accablement, non... je l'ai

seulement appris ce matin même par le père d'Aigrigny... Il avait

été, m'a-t-il dit, récemment instruit de mes droits par des

papiers de famille autrefois trouvés sur moi et envoyés par notre

mère à son confesseur.

Le forgeron parut frappé d'un trait de lumière, et s'écria:

-- Je comprends tout maintenant... on aura vu dans ces papiers que

tu pouvais être riche un jour... alors on s'est intéressé à toi...

on t'a attiré dans ce collège, nous ne pouvions jamais te voir...

et plus tard on a trompé ta vocation par d'indignes mensonges,

afin de t'obliger à te faire prêtre et de t'amener ensuite à faire

cette donation... Ah! monsieur, reprit Agricol en se tournant vers

le père d'Aigrigny avec indignation, mon père a raison, une telle

machination est infâme!...

Pendant cette scène, le révérend père et son _socius, _d'abord

effrayés et ébranlés dans leur audace, avaient peu à peu repris un

sang-froid parfait. Rodin, toujours accoudé sur la cassette, avait

dit quelques mots à voix basse au père d'Aigrigny. Aussi lorsque

Agricol, emporté par l'indignation, avait reproché à ce dernier

ses machinations infâmes, celui-ci avait baissé la tête et

modestement répondu:

-- Nous devons pardonner les injures et les offrir au Seigneur

comme preuve de notre humilité.

Dagobert, étourdi, écrasé par tout ce qu'il venait d'apprendre,

sentait presque sa raison se troubler; après tant d'angoisses, ses

forces lui manquaient devant ce nouveau et terrible coup.

Les paroles justes et sensées d'Agricol, rapprochés de certains

passages du testament, éclairèrent tout à coup Gabriel sur le but

que s'était proposé le père d'Aigrigny en se chargeant d'abord de

son éducation et en l'attirant ensuite dans la compagnie de Jésus.

Pour la première fois de sa vie, Gabriel put contempler d'un coup

d'oeil tous les ressorts de la ténébreuse intrigue dont il était

victime; alors, l'indignation, le désespoir surmontant sa timidité

habituelle, le missionnaire, l'oeil éclatant, les joues enflammées

d'un noble courroux, s'écria en s'adressant au père d'Aigrigny:

-- Ainsi, mon père, lorsque vous m'avez placé dans l'un de vos

collèges, ce n'était pas pour intérêt ou par commisération,

c'était seulement dans l'espoir de m'amener un jour à renoncer en

faveur de votre ordre à ma part de cet héritage... et il ne vous

suffisait pas de me sacrifier à votre cupidité... il fallait

encore me rendre l'instrument involontaire d'une indigne

spoliation! S'il ne s'agissait que de moi... que de mes droits sur

ces richesses que vous convoitiez... je ne réclamerais pas; je

suis ministre d'une religion qui a glorifié, sanctifié la

pauvreté; la donation à laquelle j'ai consenti vous est acquise,

je n'y prétends, je n'y prétendrai jamais rien... mais il s'agit

de biens qui appartiennent à de pauvres orphelines amenées du fond

d'un lieu d'exil par mon père adoptif; et je ne veux pas que vous

les dépossédiez... mais il s'agit de la bienfaitrice de mon frère

adoptif, et je ne veux pas que vous la dépossédiez... mais il

s'agit des dernières volontés d'un mourant qui, dans son ardent

amour de l'humanité, a légué à ses descendants une mission

évangélique, une admirable mission de progrès, d'amour, d'union,

de liberté, et je ne veux pas que cette mission soit étouffée dans

son germe. Non... non... et je vous dis, moi, que cette mission

s'accomplira, dussé-je révoquer la donation que j'ai faite.

À ces mots, le père d'Aigrigny et Rodin se regardèrent en haussant

légèrement les épaules.

Sur un signe du _socius, _le révérend père prit la parole avec un

calme imperturbable, et parla d'une voix lente, onctueuse, ayant

soin de tenir ses yeux constamment baissés:

-- Il se présente, à propos de l'héritage de M. de Rennepont,

plusieurs incidents en apparence très compliqués, plusieurs

fantômes en apparence très menaçants; rien cependant de plus

simple, de plus naturel que tout ceci... Procédons par ordre...

laissons de côté les imputations calomnieuses; nous y reviendrons.

M. Gabriel de Rennepont, et je le supplie humblement de contredire

ou de rectifier mes paroles, si je m'écartais le moins du monde de

la plus rigoureuse vérité, M. l'abbé Gabriel, pour reconnaître les

soins qu'il a autrefois reçus de la compagnie à laquelle je

m'honore d'appartenir, m'avait fait, comme représentant de cette

compagnie, librement, volontairement, don des biens qui pourraient

lui revenir un jour, et dont, ainsi que moi, il ignorait la

valeur.

Le père d'Aigrigny interrogea Gabriel du regard, comme pour le

prendre à témoin de ces paroles.

-- Cela est vrai, dit le jeune prêtre, j'ai fait librement ce don.

-- C'est donc en suite de cette conversation particulièrement

intime, et dont je tairai le sujet, certain d'avance de

l'approbation de M. l'abbé Gabriel...

-- En effet, répondit généreusement Gabriel; peu importe le sujet

de cet entretien...

-- C'est donc en suite de cette conversation, que M. l'abbé

Gabriel m'a de nouveau manifesté le désir de maintenir cette

donation... je ne dirai pas en ma faveur... car les biens

terrestres me touchent fort peu... mais en faveur d'oeuvres

saintes et charitables, dont notre compagnie serait la

dispensatrice... J'en appelle à la loyauté de M. l'abbé Gabriel,

en le suppliant de déclarer s'il est ou non engagé, non seulement

par le serment le plus formidable, mais encore par un acte

parfaitement légal, passé devant Me Dumesnil, que voici...

-- Il est vrai, répondit Gabriel.

-- L'acte a été dressé par moi, ajouta le notaire.

-- Mais Gabriel ne vous faisait abandon que de ce qui lui

appartenait! s'écria Dagobert. Ce brave enfant ne pouvait supposer

que vous vous serviez de lui pour dépouiller les autres!

-- Faites-moi la grâce, monsieur, de me permettre de m'expliquer,

reprit courtoisement le père d'Aigrigny, vous répondrez ensuite.

Dagobert contint avec peine un mouvement de douloureuse

impatience. Le révérend père continua:

-- M. l'abbé Gabriel a donc, par le double engagement d'un acte et

d'un serment, confirmé sa donation, bien plus, reprit le père

d'Aigrigny, lorsqu'à son profond étonnement, comme au nôtre, le

chiffre énorme de l'héritage a été connu, M. l'abbé Gabriel,

fidèle à son admirable générosité, loin de se repentir de ses

dons, les a pour ainsi dire consacrés de nouveau par un pieux

mouvement de reconnaissance envers la Providence, car M. le

notaire se rappellera sans doute qu'après avoir embrassé M. l'abbé

Gabriel avec effusion, en lui disant qu'il était pour la charité

un second saint Vincent de Paul, je l'ai pris par la main, et

qu'il s'est ainsi que moi agenouillé, pour remercier le ciel de

lui avoir inspiré la pensée de faire servir ces biens immenses à

la plus grande gloire du Seigneur.

-- Cela est vrai, répondit loyalement Gabriel; tant qu'il s'est

agi seulement de moi, malgré un moment d'étourdissement causé par

la révélation d'une fortune si énorme, je n'ai pas songé un

instant à revenir sur la donation que j'ai librement faite.

-- Dans ces circonstances, reprit le père d'Aigrigny, l'heure à

laquelle la succession devait être fermée est venue à sonner;

M. l'abbé Gabriel, étant le seul héritier présent, s'est trouvé

nécessairement... forcément, le seul et légitime possesseur de ces

biens immenses... énormes... sans doute, et je m'en réjouis dans

ma charité, qu'ils soient énormes, puisque, grâce à eux, beaucoup

de misères vont être secourues, beaucoup de larmes vont être

taries. Mais voilà que tout à coup monsieur -- et le père

d'Aigrigny désigna Dagobert -- monsieur, dans un égarement que je

lui pardonne du plus profond de mon âme, et qu'il se reprochera,

j'en suis sûr, accourt, l'injure, la menace à la bouche, et

m'accuse d'avoir fait séquestrer, je ne sais où, je ne sais quels

parents, afin de les empêcher de se trouver ici... en temps

utile...

-- Oui, je vous accuse de cette infamie! s'écria le soldat

exaspéré par le calme et l'audace du révérend père. Oui... et je

vais...

-- Encore une fois, monsieur, je vous en conjure, soyez assez bon

pour me laisser continuer... vous me répondrez ensuite, dit

humblement le père d'Aigrigny de la voix la plus douce et la plus

mielleuse.

-- Oui, je vous répondrai et vous confondrai! s'écria Dagobert.

-- Laisse... laisse... mon père, dit Agricol; tout à l'heure tu

parleras. Le soldat se tut.

Le père d'Aigrigny continua avec une nouvelle assurance:

-- Sans doute, s'il existe réellement d'autres héritiers que

M. l'abbé Gabriel, il est fâcheux pour eux de n'avoir pu se

présenter ici en temps utile. Eh! mon Dieu! si au lieu de défendre

la cause des souffrants et des nécessiteux, je défendais mes

intérêts, je serais loin de me prévaloir de cet avantage dû au

hasard; mais comme mandataire de la grande famille des pauvres, je

suis obligé de maintenir mes droits absolus à cet héritage, et je

ne doute pas que M. le notaire ne reconnaisse la validité de mes

réclamations en me mettant en possession de ces valeurs qui, après

tout, m'appartiennent légitimement.

-- Ma seule mission, reprit le notaire d'une voix émue, est de

faire exécuter fidèlement la volonté du testateur. M. l'abbé

Gabriel de Rennepont s'est seul présenté avant le dernier délai

fixé pour la clôture de la succession. L'acte de donation est en

règle, je ne puis donc refuser de lui remettre dans la personne du

donataire le montant de l'héritage...

À ces mots, Samuel cacha sa figure dans ses mains en poussant un

gémissement profond; il était obligé de reconnaître la justesse

rigoureuse des observations du notaire.

-- Mais, monsieur! s'écria Dagobert en s'adressant à l'homme de

loi, cela ne peut pas être... vous ne pouvez pas laisser ainsi

dépouiller deux pauvres orphelines. C'est au nom de leur père, de

leur mère, que je vous parle... Je vous jure sur l'honneur, sur

mon honneur de soldat, qu'on a abusé de la confiance et de la

faiblesse de ma femme pour conduire les filles du maréchal Simon

au couvent et m'empêcher aussi de les amener ici ce matin. Cela

est si vrai que j'ai porté ma plainte devant un magistrat.

-- Eh bien, que vous a-t-il répondu? dit le notaire.

-- Que ma déposition ne suffisait pas pour enlever ces jeunes

filles du couvent où elles étaient, et que la justice

informerait...

-- Oui, monsieur, reprit Agricol. Il en était ainsi au sujet de

Mlle de Cardoville, que l'on retient comme folle dans une maison

de santé, et qui pourtant jouit de toute sa raison, elle a, comme

les filles du maréchal Simon, des droits à cet héritage. J'ai fait

pour elle les mêmes démarches que mon père a faites pour les

filles du maréchal Simon.

-- Eh bien? demanda le notaire.

-- Malheureusement, monsieur, répondit Agricol, on m'a dit, comme

à mon père, que, sur ma simple déposition, l'on ne pouvait agir...

et qu'on aviserait.

À ce moment Bethsabée ayant entendu sonner à la porte du bâtiment

de la rue, sortit du salon rouge à un signe de Samuel.

Le notaire reprit, en s'adressant à Agricol et à son père:

-- Loin de moi, messieurs, la pensée de mettre en doute votre

loyauté, mais il m'est impossible, à mon grand regret, d'accorder

à vos accusations, dont rien ne me prouve la réalité, assez

d'importance pour suspendre la marche légale des choses; car

enfin, messieurs, de votre propre aveu, le pouvoir judiciaire,

auquel vous vous êtes adressés, n'a pas cru devoir donner suite à

vos dépositions, et vous a dit qu'on s'informerait, qu'on

aviserait; or, en bonne conscience, je m'adresse à vous,

messieurs: puis-je, dans une circonstance aussi grave, prendre sur

moi une responsabilité que des magistrats n'ont pas osé prendre?

-- Oui, au nom de la justice, de l'honneur, vous le devez! s'écria

Dagobert.

-- Peut-être à votre point de vue, monsieur; mais au mien, je

reste fidèle à la justice et à l'honneur en exécutant fidèlement

ce qui est prescrit par la volonté sacrée d'un mourant. Du reste,

rien n'est pour vous désespéré. Si les personnes dont vous prenez

les intérêts se croient lésées, cela pourra donner lieu plus tard

à une procédure, à un recours contre le donataire de M. l'abbé

Gabriel... Mais, en attendant, il est de mon devoir de le mettre

en possession immédiate des valeurs... Je me compromettrais

gravement si j'agissais autrement.

Les observations du notaire paraissaient tellement selon le droit

rigoureux, que Samuel, Dagobert et Agricol restèrent consternés.

Gabriel, après un moment de réflexion, parut prendre une

résolution désespérée et dit au notaire d'une voix ferme:

-- Puisque la loi est, dans cette circonstance, impuissante à

soutenir le bon droit, je prendrai, monsieur, un parti extrême:

avant de m'y résoudre, je demande une dernière fois à M. l'abbé

d'Aigrigny s'il veut se contenter de ce qui me revient de ces

biens, à la condition que les autres parts de l'héritage resteront

entre des mains sûres, jusqu'à ce que les héritiers au nom

desquels on réclame aient pu justifier de leurs titres.

-- À cette proposition, je répondrai ce que j'ai dit, reprit le

père d'Aigrigny. Il ne s'agit pas ici de moi, mais d'un immense

intérêt de charité; je suis donc obligé de refuser l'offre

partielle de M. l'abbé Gabriel, et de lui rappeler ses engagements

de toutes sortes.

-- Ainsi, monsieur, vous refusez cet arrangement? dit Gabriel

d'une voix émue.

-- La charité me l'ordonne.

-- Vous refusez... absolument?

-- Je pense à toutes les oeuvres saintes que ces trésors vont

fonder pour la plus grande gloire du Seigneur, et je ne me sens ni

le courage ni la volonté de faire la moindre concession.

-- Alors, monsieur, reprit le jeune prêtre d'une voix émue,

puisque vous m'y forcez, je révoque ma donation; j'ai entendu

engager seulement ce qui m'appartenait et non ce qui appartient

aux autres.

-- Prenez garde, monsieur l'abbé, dit le père d'Aigrigny, je vous

ferai observer que j'ai entre les mains un serment écrit...

formel.

-- Je le sais, monsieur, vous avez un écrit par lequel je fais

serment de ne jamais révoquer cette donation, sous quelque

prétexte que ce soit, sous peine d'encourir l'aversion et le

mépris des honnêtes gens. Eh bien, monsieur, soit... dit Gabriel

avec une profonde amertume, je m'exposerai à toutes les

conséquences de mon parjure, vous le proclamerez partout; je serai

en butte aux dédains, à l'aversion de tous... mais Dieu me

jugera...

Et le jeune prêtre essuya une larme qui roula dans ses yeux.

-- Oh! rassure-toi, mon brave enfant! s'écria Dagobert renaissant

à l'espérance, tous les honnêtes gens seront pour toi!

-- Bien! bien! mon frère, dit Agricol.

-- Monsieur le notaire, dit alors Rodin de sa petite voix aigre,

monsieur le notaire, faites donc comprendre à M. l'abbé Gabriel

qu'il peut se parjurer tant qu'il lui plaît, mais que le Code

civil est moins commode à violer qu'une promesse simplement... et

seulement... sacrée!!!

-- Parlez, monsieur, dit Gabriel.

-- Apprenez donc à M. l'abbé Gabriel, dit Rodin, qu'une _donation

entre vifs, _comme celle qu'il a faite au révérend père

d'Aigrigny, est révocable seulement pour trois raisons, n'est-ce

pas?

-- Oui, monsieur, trois raisons, dit le notaire.

-- La première, pour survenance d'enfant, dit Rodin, et je

rougirais de parler à M. l'abbé de ce cas de nullité. Le second

motif d'annulation serait l'ingratitude du donataire... Or,

M. l'abbé Gabriel peut être certain de notre profonde et éternelle

reconnaissance. Enfin le troisième cas de nullité est

l'inexécution des voeux du donateur relativement à l'emploi de ses

dons. Or, si mauvaise opinion que M. l'abbé Gabriel ait tout à

coup prise de nous, il nous accordera du moins quelque temps

d'épreuve pour le convaincre que ses dons, ainsi qu'il le désire,

seront appliqués à des oeuvres qui auront pour but la plus grande

gloire du Seigneur.

-- Maintenant, monsieur le notaire, reprit le père d'Aigrigny,

c'est à vous de prononcer et de dire si M. l'abbé Gabriel peut ou

non révoquer la donation qu'il m'a faite.

Au moment où le notaire allait répondre, Bethsabée rentra

précédant deux nouveaux personnages qui se présentèrent dans le

salon rouge, à peu de distance l'un de l'autre.

Le juif errant - Tome I · 第 99 / 101 题