Au cri poussé par Gabriel, le notaire avait interrompu la lecture
du testament, et le père d'Aigrigny s'était rapproché vivement du
jeune prêtre.
Celui-ci, debout et tremblant, regardait le portrait de femme avec
une stupeur croissante. Bientôt il dit à voix basse et comme se
parlant à lui-même:
-- Est-il possible, mon Dieu! que le hasard produise de pareilles
ressemblances!... Ces yeux... à la fois si fiers et si tristes...
ce sont les siens... et ce front... et cette pâleur!... oui, ce
sont ses traits!... tous ses traits!
-- Mon cher fils, qu'avez-vous? dit le père d'Aigrigny, aussi
étonné que Samuel et que le notaire.
-- Il y a huit mois, reprit le missionnaire d'une voix
profondément émue, sans quitter le tableau des yeux, j'étais au
pouvoir des Indiens... au milieu des montagnes Rocheuses... On
m'avait mis en croix, on commençait à me scalper... j'allais
mourir... lorsque la divine Providence m'envoya un secours
inattendu... Oui... c'est cette femme qui m'a sauvé...
-- Cette femme!... s'écrièrent à la fois Samuel, le père
d'Aigrigny et le notaire.
Rodin seul paraissait complètement étranger à l'épisode du
portrait; le visage contracté par une impatience courroucée, il se
rongeait les ongles à vif en contemplant avec angoisse la lente
marche des aiguilles de sa montre.
-- Comment! cette femme vous a sauvé la vie? reprit le père
d'Aigrigny.
-- Oui, c'est cette femme, reprit Gabriel d'une voix plus basse et
presque effrayée; cette femme... ou plutôt une femme qui lui
ressemblait tellement, que si ce tableau n'était pas ici depuis un
siècle et demi je croirais qu'il a été peint d'après elle... car
je ne puis m'expliquer comment une ressemblance si frappante peut
être l'effet d'un hasard... Enfin, ajouta-t-il au bout d'un moment
de silence, en poussant un profond soupir, les mystères de la
nature... et la volonté de Dieu sont impénétrables.
Et Gabriel retomba accablé sur son fauteuil, au milieu d'un
profond silence, que le père d'Aigrigny rompit bientôt en disant:
-- C'est un fait de ressemblance extraordinaire, et rien de
plus... mon cher fils... seulement, la gratitude bien naturelle
que vous avez pour votre libératrice donne à ce jeu bizarre de la
nature un grand intérêt pour vous.
Rodin, dévoré d'impatience, dit au notaire, à côté duquel il se
trouvait:
-- Il me semble, monsieur, que tout ce petit roman est assez
étranger au testament.
-- Vous avez raison, reprit le notaire en se rasseyant; mais ce
fait est si extraordinaire, si romanesque, ainsi que vous le
dites, que l'on ne peut s'empêcher de partager le profond
étonnement de monsieur...
Et il montra Gabriel qui, accoudé sur un des bras du fauteuil,
appuyait son front sur sa main et semblait complètement absorbé.
Le notaire continua de la sorte la lecture du testament:
«Telles ont été les persécutions auxquelles ma famille a été en
butte de la part de la société de Jésus. Cette société possède, à
cette heure, mes biens par la confiscation. Je vais mourir...
Puisse sa haine s'éteindre dans ma mort et épargner ma race!... ma
race, dont le sort est ma seule, ma dernière pensée à ce moment
solennel.
«Ce matin, j'ai mandé ici un homme d'une probité depuis longtemps
éprouvée, Isaac Samuel. Il me doit la vie, et chaque jour je me
suis applaudi d'avoir pu conserver au monde une si honnête, une si
excellente créature. Avant la confiscation de mes biens, Isaac
Samuel les avait toujours administrés avec autant d'intelligence
que de probité. Je lui ai confié les cinquante mille écus qu'un
fidèle dépositaire m'avait rendus. Isaac Samuel et après lui ses
descendants, auxquels il léguera ce devoir de reconnaissance, se
chargent de faire valoir et d'accumuler cette somme jusqu'à
l'expiration de la cent cinquantième année à dater de ce jour.
Cette somme ainsi accumulée peut devenir énorme, constituer une
fortune de roi... si les événements ne sont pas contraires à sa
gestion...
«Puissent mes voeux être écoutés de mes descendants sur le partage
et sur l'emploi de cette somme immense!
«Il arrive fatalement en un siècle et demi tant de changements,
tant de variations, tant de bouleversements de fortune parmi les
générations successives d'une famille, que, probablement, dans
cent cinquante ans, mes descendants se trouveront appartenir aux
différentes classes de la société, et représenteront ainsi les
divers éléments sociaux de leur temps. Peut-être se rencontrera-t-
il parmi eux des hommes doués d'une grande intelligence, ou d'un
grand courage, ou d'une grande vertu; peut-être des savants, des
noms illustres dans la guerre ou dans les arts; peut-être aussi
d'obscurs artisans, de modestes bourgeois; peut-être aussi, hélas!
de grands coupables...
«Quoi qu'il advienne, mon voeu le plus ardent, le plus cher, c'est
que mes descendants se rapprochent et reconstituent ma famille par
une étroite, une sincère union, en mettant parmi eux en pratique
ces mots divins du Christ: _Aimez-vous les uns les autres. _Cette
union serait d'un salutaire exemple... car il me semble que de
_l'union, _que de l'association des hommes entre eux, doit surgir
le bonheur futur de l'humanité.
«La compagnie qui a depuis si longtemps persécuté ma famille est
un des plus éclatants exemples de la toute-puissance de
l'association, même appliquée au mal. Il y a quelque chose de si
fécond, de si divin dans ce principe, qu'il force quelquefois au
bien les associations les plus mauvaises, les plus dangereuses.
Ainsi les missions ont jeté de rares, mais de pures, de généreuses
clartés sur cette ténébreuse compagnie de Jésus... cependant
fondée dans le but détestable et impie d'anéantir, par une
éducation homicide, toute volonté, toute pensée, toute liberté,
toute intelligence chez les peuples, afin de les livrer
tremblants, superstitieux, abrutis et désarmés au despotisme des
rois, que la compagnie se réservait de dominer à son tour par ses
confesseurs...»
À ce passage du testament, il y eut un nouveau et étrange regard
échangé entre Gabriel et le père d'Aigrigny. Le notaire continua:
«Si une association perverse, fondée sur la dégradation humaine,
sur la crainte, sur le despotisme, et poursuivie de la malédiction
des peuples, a traversé les siècles et souvent dominé le monde par
la terreur... que serait-ce d'une association qui, procédant de la
fraternité, de l'amour évangélique, aurait pour but d'affranchir
l'homme et la femme de tout dégradant servage; de convier au
bonheur d'ici-bas ceux qui n'ont connu de la vie que des douleurs
et la misère; de glorifier et d'enrichir le travail nourricier;
d'éclairer ceux que l'ignorance déprave; de favoriser la libre
expansion de toutes les passions que Dieu, dans sa sagesse
infinie, dans son inépuisable bonté, a départies à l'homme comme
autant de leviers puissants; de sanctifier tout ce qui vient de
Dieu... l'amour comme la maternité, la force comme l'intelligence,
la beauté comme le génie; de rendre enfin les hommes véritablement
religieux et profondément reconnaissants envers le Créateur, en
leur donnant l'intelligence des splendeurs de la nature et de leur
part méritée des trésors dont il nous comble?
«Oh! si le ciel veut que, dans un siècle et demi, les descendants
de ma famille, fidèles aux dernières volontés d'un coeur ami de
l'humanité, se rapprochent ainsi dans une sainte communauté; si le
ciel veut que parmi eux se rencontrent des âmes charitables et
passionnées de commisération pour ce qui souffre; des esprits
élevés, amoureux de la liberté; des coeurs éloquents et
chaleureux; des caractères résolus, des femmes réunissant la
beauté, l'esprit et la bonté, combien sera féconde et puissante
l'harmonieuse union de toutes ces idées, de toutes ces influences,
de toutes ces forces, de toutes ces attractions groupées autour de
cette fortune de roi qui, concentrée par l'association et sagement
régie, rendra praticables les plus admirables utopies!
«Quel merveilleux foyer de pensées fécondes, généreuses! quels
rayonnements salutaires et vivifiants jailliraient incessamment de
ce centre de charité, d'émancipation et d'amour! Que de grandes
choses à tenter, que de magnifiques exemples à donner au monde par
la pratique! Quel divin apostolat! Enfin, quel irrésistible élan
pourrait imprimer à l'humanité tout entière une famille ainsi
groupée, disposant de tels moyens d'action! Et puis alors cette
association pour le bien serait capable de combattre la funeste
association dont je suis victime, et qui peut-être dans un siècle
et demi n'aura rien perdu de son redoutable pouvoir. Alors, à
cette oeuvre de ténèbres, de compression et de despotisme, qui
pèse sur le monde chrétien, les miens pourraient opposer une
oeuvre de lumière, d'expansion et de liberté. Le génie du bien et
le génie du mal seraient en présence. La lutte commencerait, et
Dieu protégerait les justes...
«Et pour que les immenses ressources pécuniaires qui auraient
donné tant de pouvoir à ma famille ne s'épuisent pas, et se
renouvellent avec les années, mes héritiers, écoutant mes
volontés, devraient placer, selon les mêmes conditions
d'accumulation, le double de la somme que j'ai placée... Alors, un
siècle et demi après eux... quelle nouvelle source de puissance et
d'action pour leurs descendants!!! quelle perpétuité dans le
bien!!!
«On trouvera d'ailleurs, dans le grand meuble d'ébène de la salle
de deuil, quelques idées pratiques au sujet de cette association.
«Telles sont mes dernières volontés, ou plutôt mes dernières
espérances... Si j'exige absolument que ceux de ma race se
trouvent _en personne _rue Saint-François le jour de l'ouverture
de ce testament, c'est afin que, réunis à ce moment solennel, ils
se voient, se connaissent: peut-être alors mes paroles les
frapperont; au lieu de vivre divisés, ils s'uniront; leurs
intérêts même y gagneront, et ma volonté sera accomplie.
* * * *
«En envoyant, il y a peu de jours, à ceux de ma famille que l'exil
a dispersés en Europe, une médaille où est gravée la date de cette
convocation pour mes héritiers à un siècle et demi de ce jour,
j'ai dû tenir secret son véritable motif, disant seulement que ma
descendance avait un grand intérêt à se trouver à ce rendez-vous.
«J'ai agi ainsi parce que je connais la ruse et la persistance de
la compagnie dont je suis victime; si elle avait pu savoir qu'à
cette époque mes descendants auraient à se partager des sommes
immenses, de grandes fourberies, de grands dangers peut-être
auraient menacé ma famille, car de sinistres recommandations se
seraient transmises de siècle en siècle dans la société de Jésus.
Puisse cette précaution être efficace! Puisse mon voeu exprimé sur
les médailles avoir été fidèlement transmis de génération en
génération!
«Si je fixe le jour et l'heure fatale où ma succession sera
irrévocablement fermée en faveur de ceux de mes descendants qui se
seront présentés rue Saint-François le 13 février 1832, avant
midi, c'est qu'il faut un terme à tout délai, et que mes héritiers
auront été suffisamment prévenus depuis bien des années de ne pas
manquer à ce rendez-vous.
«Après la lecture de mon testament, la personne qui sera
dépositaire de l'accumulation des fonds fera connaître leur valeur
et leur chiffre, afin qu'au dernier coup de midi ces sommes soient
acquises et partagées aux héritiers présents. Alors les
appartements de la maison leur seront ouverts. Ils verront des
choses dignes de leur intérêt, de leur pitié, de leur respect...
dans la salle de deuil surtout...
«Mon désir est que cette maison ne soit pas vendue, qu'elle reste
ainsi meublée, et qu'elle serve de point de réunion à mes
descendants, si, comme je l'espère, ils écoutent ma dernière
prière.
«Si, au contraire, ils se divisent; si, au lieu de s'unir pour
concourir à une des plus généreuses entreprises qui aient jamais
signalé un siècle, ils cèdent à des passions égoïstes; s'ils
préfèrent l'individualité stérile à l'association féconde; si,
dans cette fortune immense, ils ne voient qu'une occasion de
dissipation frivole ou d'accumulation sordide... qu'ils soient
maudits par tous ceux qu'ils auraient pu aimer, secourir et
émanciper... que cette maison soit démolie et rasée, que tous les
papiers dont Isaac Samuel aura laissé l'inventaire soient, ainsi
que les deux portraits du salon rouge, brûlés par le gardien de ma
demeure.
«J'ai dit...
«Maintenant, mon devoir est accompli... En tout ceci j'ai suivi
les conseils de l'homme que je vénère et que j'aime comme la
véritable image de Dieu sur la terre.
«L'ami fidèle qui m'a remis les cinquante mille écus, débris de ma
fortune, sait seul l'emploi que j'en veux faire... je n'ai pu
refuser à son amitié si sûre cette preuve de confiance; mais
aussi, j'ai dû lui taire le nom d'Isaac Samuel... c'était exposer
ce dernier et surtout ses descendants à de grands dangers. Tout à
l'heure, cet ami, qui ignore que ma résolution de mourir va
recevoir son accomplissement, viendra ici, avec mon notaire; c'est
entre leurs mains que, après les formalités d'usage, je déposerai
ce testament cacheté.
«Telles sont mes dernières volontés. «Je mets leur accomplissement
sous la sauvegarde de la Providence, Dieu ne peut que protéger ces
voeux d'amour, de paix, d'union et de liberté. «Ce testament
_mystique__[28]_ ayant été fait librement par moi et entièrement
écrit de ma main, j'entends et veux qu'il soit scrupuleusement
exécuté dans son esprit et dans sa lettre.
«Ce jourd'hui, 13 février 1681, une heure de relevée.
«MARIUS DE RENNEPONT.»
À mesure que le notaire avait poursuivi la lecture du testament,
Gabriel avait été successivement agité d'impressions pénibles et
diverses. D'abord, nous l'avons dit, il avait trouvé étrange que
la fatalité voulût que cette fortune immense provenant d'une
victime de la compagnie revînt aux mains de cette compagnie, grâce
à la donation qu'il venait de renouveler. Puis, son âme charitable
et élevée lui ayant fait aussitôt comprendre quelle aurait pu être
l'admirable portée de la généreuse association de famille si
instamment recommandée par Marius de Rennepont, il songeait avec
une profonde amertume que, par suite de sa renonciation et de
l'absence de tout autre héritier, cette grande pensée était
inexécutable, et que cette fortune, beaucoup plus considérable
qu'il ne l'avait cru, allait tomber aux mains d'une compagnie
perverse qui pouvait s'en servir comme d'un terrible moyen
d'action. Mais, il faut le dire, l'âme de Gabriel était si belle,
si pure, qu'il n'éprouva pas le moindre regret personnel en
apprenant que les biens auxquels il avait renoncé pouvaient être
d'une grande valeur; il se plut même, par un touchant contraste,
en découvrant qu'il avait failli être si riche, à reporter sa
pensée vers l'humble presbytère où il espérait aller bientôt vivre
dans la pratique des plus saintes vertus évangéliques.
Ces idées se heurtaient confusément dans son esprit. La vue du
portrait de femme, les révélations sinistres contenues dans le
testament, la grandeur de vues qui s'était manifestée dans les
dernières volontés de M. de Rennepont, tant d'incidents
extraordinaires jetaient Gabriel dans une sorte de stupeur étonnée
où il était encore plongé lorsque Samuel dit au notaire, en lui
présentant la clef du registre:
-- Vous trouverez, monsieur, dans ce registre, l'état actuel des
sommes qui sont en ma possession par suite de la capitalisation et
accumulation des cent cinquante mille francs confiés à mon grand-
père par M. Marius de Rennepont.
-- Votre grand-père!... s'écria le père d'Aigrigny au comble de la
surprise; c'est donc votre famille qui a fait constamment valoir
cette somme?
-- Oui, monsieur, et ma femme va dans quelques instants apporter
ici le coffret qui renferme les valeurs.
-- Et à quel chiffre s'élèvent ces valeurs? demanda Rodin de l'air
du monde le plus indifférent.
_-- _Ainsi que M. le notaire peut s'en assurer par cet état,
répondit Samuel avec une simplicité parfaite, comme s'il se fût
seulement agi des cent cinquante mille francs primitifs, j'ai en
caisse, en valeurs ayant cours, la somme de deux cent douze
millions cent soixante...
-- Vous dites, monsieur? s'écria le père d'Aigrigny sans laisser
Samuel achever, car l'appoint importait assez peu au révérend
père.
-- Oui, le chiffre? ajouta Rodin d'une voix palpitante, et pour la
première fois peut-être de sa vie il perdit son sang-froid, le
chiffre... le chiffre... le chiffre!
-- Je dis, monsieur, reprit le vieillard, que j'ai en caisse pour
deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs de
valeurs... soit nominatives, soit au porteur... ainsi que vous
allez vous en assurer, monsieur le notaire, car voici ma femme qui
les apporte.
En effet, à ce moment, Bethsabée entra, tenant entre ses bras la
cassette de bois de cèdre où étaient renfermées ces valeurs, la
posa sur la table, et sortit après avoir échangé un regard
affectueux avec Samuel.
Lorsque celui-ci eut déclaré l'énorme chiffre de la somme en
question, un silence de stupeur accueillit ses paroles. Sauf
Samuel, tous les acteurs de cette scène se croyaient le jouet d'un
rêve, le père d'Aigrigny et Rodin comptaient sur quarante
millions... Cette somme, déjà énorme, était plus que quintuplée...
Gabriel, en entendant le notaire lire les passages du testament où
il était question d'une fortune de roi, et ignorant les prodiges
de la capitalisation, avait évalué cette fortune à trois ou quatre
millions... Aussi, le chiffre exorbitant qu'on venait de lui
révéler l'étourdissait... Et malgré son admirable désintéressement
et sa scrupuleuse loyauté, il éprouvait une sorte d'éblouissement,
de vertige, en songeant que ces biens immenses auraient pu lui
appartenir... à lui seul... Le notaire, presque aussi stupéfait
que lui, examinait l'état de la caisse de Samuel, et paraissait à
peine en croire ses yeux. Le juif, muet aussi, était
douloureusement absorbé en songeant qu'aucun autre héritier ne se
présentait.
Au milieu de ce profond silence, la pendule placée dans la chambre
voisine commença à sonner lentement midi!...
Samuel tressaillit... puis poussa un profond soupir... Quelques
secondes encore, et le délai fatal serait expiré.
Rodin, le père d'Aigrigny, Gabriel et le notaire étaient sous le
coup d'un saisissement si profond, qu'aucun d'eux ne remarqua
combien il était étrange d'entendre la sonnerie de cette
pendule...
-- Midi! s'écria Rodin; et, par un mouvement involontaire, il posa
brusquement ses deux mains sur la cassette, comme pour en prendre
possession.
-- Enfin!!! s'écria le père d'Aigrigny avec une expression de
joie, de triomphe, d'enivrement, impossible à peindre.
Puis il ajouta en se jetant dans les bras de Gabriel, qu'il
embrassa avec exaltation:
-- Ah! mon cher fils... que de pauvres vont vous bénir!... Vous
êtes un saint Vincent de Paul... Vous serez canonisé... je vous le
jure...
-- Remercions d'abord la Providence, dit Rodin d'un ton grave et
ému, en tombant à genoux; remercions la Providence de ce qu'elle a
permis que tant de biens fussent employés à la plus grande gloire
du Seigneur.
Le père d'Aigrigny, après avoir embrassé Gabriel, le prit par la
main et lui dit:
-- Rodin a raison... À genoux, mon cher fils, et rendons grâce à
la Providence.
Ce disant, le père d'Aigrigny s'agenouilla et entraîna Gabriel,
qui, étourdi, confondu, n'ayant plus la tête à lui, tant les
événements se précipitaient, s'agenouilla machinalement.
Le dernier coup de midi sonna. Tous se relevèrent. Alors le
notaire dit d'une voix légèrement altérée, car il y avait quelque
chose d'extraordinaire et de solennel dans cette scène:
-- Aucun autre héritier de M. Marius de Rennepont ne s'étant
présenté avant midi, j'exécute la volonté du testateur en
déclarant au nom de la justice et de la loi, monsieur François-
Marie-Gabriel de Rennepont, ici présent, seul et unique héritier,
et possesseur des biens meubles et immeubles et valeurs de toute
espèce provenant de la succession du testateur; desquels biens le
sieur Gabriel de Rennepont, prêtre, a fait librement et
volontairement don, par acte notarié, au sieur Frédéric-Emmanuel
de Bordeville, marquis d'Aigrigny, prêtre, qui par le même acte,
les a acceptés, et s'en trouve ainsi légitime possesseur, aux lieu
et place dudit Gabriel de Rennepont, par le fait de cette donation
entre vifs, grossoyée par moi ce matin, et signée Gabriel de
Rennepont et Frédéric d'Aigrigny, prêtres.
À ce moment on entendit dans le jardin un grand bruit de voix.
Bethsabée entra précipitamment, et dit à son mari d'une voix
altérée:
-- Samuel... un soldat... il veut... Bethsabée n'en put dire
davantage.
À la porte du salon rouge apparut Dagobert. Le soldat était d'une
pâleur effrayante; il semblait presque défaillant, portait son
bras gauche en écharpe et s'appuyait sur Agricol.
À la vue de Dagobert, les flasques et blafardes paupières de Rodin
s'injectèrent subitement comme si tout son sang eût reflué vers
son cerveau. Puis le _socius _se précipita sur la cassette avec un
mouvement de colère et de possession si féroce, qu'on eût dit
qu'il était résolu, en la couvrant de son corps, à la défendre au
péril de sa vie.