VII. Le testament.

Lorsque Gabriel, Rodin et le père d'Aigrigny entrèrent dans le

salon rouge, ils paraissaient tous différemment affectés.

Gabriel, pâle et triste, éprouvait une impatience pénible; il

avait hâte de sortir de cette maison, et se sentait débarrassé

d'un grand poids depuis que, par un acte entouré de toutes les

garanties légales, et passé par devant Me Dumesnil, le notaire de

la succession, il venait de se désister de tous ses droits en

faveur du père d'Aigrigny. Jusqu'alors il n'était pas venu à la

pensée du jeune prêtre qu'en lui donnant les soins qu'il

rémunérait si généreusement, et en forçant sa vocation par un

mensonge sacrilège, le père d'Aigrigny avait eu pour but d'assurer

le bon succès d'une ténébreuse intrigue. Gabriel, en agissant

ainsi qu'il faisait, ne cédait pas, selon lui, à un sentiment de

délicatesse exagérée. Il avait fait librement cette donation

plusieurs années auparavant. Il eût regardé comme une indignité de

la rétracter. Il avait été déjà assez cruel d'être soupçonné de

lâcheté... pour rien au monde il n'eût voulu encourir le moindre

reproche de cupidité. Il fallait que le missionnaire fût doué

d'une bien rare et bien excellente nature pour que cette fleur de

scrupuleuse probité n'eût pas été flétrie par l'influence délétère

et démoralisante de son éducation; mais heureusement, de même que

le froid préserve quelquefois de la corruption, l'atmosphère

glacée où s'était passée une partie de son enfance et de sa

jeunesse avait engourdi, mais non vicié, ses généreuses qualités,

bientôt ranimées par le contact vivifiant et chaud de l'air de la

liberté.

Le père d'Aigrigny, beaucoup plus pâle et plus ému que Gabriel,

avait tâché d'expliquer et d'excuser ses angoisses, en les

attribuant au chagrin que lui causait la rupture de son cher fils

avec la compagnie de Jésus.

Rodin, calme et parfaitement maître de soi, voyait avec un secret

courroux la vive émotion du père d'Aigrigny, qui aurait pu

inspirer d'étranges soupçons à un homme moins confiant que

Gabriel; pourtant, malgré cet apparent sang-froid, le _socius

_était encore plus que son supérieur ardemment impatient de la

réussite de cette importante affaire.

Samuel paraissait atterré... aucun autre héritier que Gabriel ne

se présentait... Sans doute le vieillard ressentait une vive

sympathie pour ce jeune homme; mais ce jeune homme était prêtre;

avec lui s'éteindrait le nom de la famille Rennepont, et cette

immense fortune, si laborieusement accumulée, ne serait pas sans

doute répartie ou employée ainsi que l'aurait désiré le testateur.

Les différents acteurs de cette scène se tenaient debout autour de

la table ronde.

Au moment où, sur l'invitation du notaire, ils allaient s'asseoir,

Samuel dit, en lui montrant le registre de chagrin noir:

-- Monsieur, il m'a été ordonné de déposer ici ce registre; il est

fermé; je vous en remettrai la clef aussitôt après la lecture du

testament.

-- Cette mesure est en effet consignée dans la note qui accompagne

le testament que voici, dit Me Dumesnil, lorsqu'il fut déposé, en

1682, chez maître Thomas Le Semelier, conseiller du roi, notaire

au Châtelet de Paris, demeurant alors place Royale, n° 13.

Ce disant, Me Dumesnil sortit d'un portefeuille de maroquin rouge

une large enveloppe de parchemin jauni par les années; à cette

enveloppe était annexée par un fil de soie une note aussi sur

vélin.

-- Messieurs, dit le notaire, si vous voulez vous donner la peine

de vous asseoir, je vais lire la note ci-jointe qui règle les

formalités à remplir pour l'ouverture du testament.

Le notaire, Rodin, le père d'Aigrigny et Gabriel s'assirent. Le

jeune prêtre, tournant le dos à la cheminée, ne pouvait apercevoir

les deux portraits.

Samuel, malgré l'invitation du notaire, resta debout derrière le

fauteuil de ce dernier, qui lut ce qui suit:

«Le 13 février 1832, mon testament sera porté rue Saint-François,

numéro 3.

«À dix heures précises la porte du salon rouge, situé au rez-de-

chaussée, sera ouverte à mes héritiers, qui, sans doute arrivés

depuis longtemps à Paris, dans l'attente de ce jour, auront eu le

loisir nécessaire pour faire valider leurs preuves de filiation.

«Dès qu'ils seront réunis, on lira mon testament, et au dernier

coup de midi, la succession sera close et fermée au profit de ceux

qui, selon ma recommandation perpétuée, je l'espère, par

tradition, pendant un siècle et demi dans ma famille, à partir de

ce jour, se seront présentés en personne et non par fondés de

pouvoir, le 13 février, avant midi, rue Saint-François.»

Après avoir lu ces lignes d'une voix sonore, le notaire s'arrêta

un instant, et reprit d'une voix solennelle:

-- M. Gabriel-François-Marie de Rennepont, prêtre, ayant justifié,

par actes notariés, de sa filiation paternelle et de sa qualité

d'arrière-cousin du testateur, et étant jusqu'à cette heure le

seul des descendants de la famille de Rennepont qui se soit

présenté ici, j'ouvre le testament en sa présence, ainsi qu'il a

été prescrit.

Ce disant, le notaire retira de son enveloppe le testament

préalablement ouvert par le président du tribunal avec les

formalités voulues par la loi.

Le père d'Aigrigny se pencha et s'accouda sur la table, ne pouvant

retenir un soupir haletant. Gabriel se préparait à écouter avec

plus de curiosité que d'intérêt.

Rodin s'était assis à quelque distance de la table, tenant entre

ses genoux son vieux chapeau, au fond duquel, à demi cachée dans

les plis d'un sordide mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, il

avait placé sa montre... Toute l'attention du _socius _était alors

partagée entre le moindre bruit qu'il entendait au dehors et la

lente évolution des aiguilles de sa montre, dont son petit oeil

irrité semblait hâter la marche, tant était grande son impatience

de voir arriver l'heure du midi.

Le notaire, déployant la feuille de vélin, lut ce qui suit au

milieu d'une profonde attention:

«Hameau de Villetaneuse, le 13 février 1682.

«Je vais échapper par la mort à la honte des galères, où les

implacables ennemis de ma famille m'ont fait condamner comme

relaps.

«Et puis... la vie m'est trop amère depuis que mon fils est mort

victime d'un crime mystérieux... Mort à dix-neuf ans... pauvre

Henri... Ses meurtriers sont inconnus... non... pas inconnus... si

j'en crois mes pressentiments...

«Pour conserver mes biens à cet enfant, j'avais feint d'abjurer le

protestantisme... Tant que cet être si aimé a vécu, j'ai

scrupuleusement observé les apparences catholiques... Cette

fourberie me révoltait, mais il s'agissait de mon fils... Quand on

me l'a eu tué... cette contrainte m'a été insupportable... J'étais

épié; j'ai été accusé et condamné comme relaps... mes biens ont

été confisqués, j'ai été condamné aux galères.

«Terrible temps que ce temps-ci!

«Misère et servitude! despotisme sanglant et intolérance

religieuse... Ah! il est doux de quitter la vie... Ne plus voir

tant de maux, tant de douleurs... quel repos!... Et dans quelques

heures... je goûterai ce repos... Je vais mourir, songeons à ceux

des miens qui vivent, ou plutôt qui vivront... peut-être dans des

temps meilleurs...

«Une somme de cinquante mille écus, dépôt confié à un ami, me

reste de tant de biens. Je n'ai plus de fils... mais j'ai de

nombreux parents exilés en Europe.

«Cette somme de cinquante mille écus, partagée entre tous les

miens, eût été de peu de ressource pour eux... J'en ai disposé

autrement. Et cela d'après les sages conseils d'un homme... que je

vénère comme la parfaite image de Dieu sur la terre... car son

intelligence, sa sagesse et sa bonté sont presque divines. Deux

fois dans ma vie j'ai vu cet homme, et dans des circonstances bien

funestes... deux fois je lui ai dû mon salut... une fois le salut

de l'âme, une fois le salut du corps.

«Hélas! peut-être il eût sauvé mon pauvre enfant; mais il est

arrivé trop tard... trop tard...

«Avant de me quitter, il a voulu me détourner de mourir... car il

savait tout; mais sa voix a été impuissante: j'éprouvais trop de

douleur, trop de regrets, trop de découragement. Chose étrange!...

Quand il a été convaincu de ma résolution de terminer violemment

mes jours, un mot d'une terrible amertume lui est échappé et m'a

fait croire qu'il enviait mon sort... ma mort!... Est-il donc

condamné à vivre, lui?...

«Oui... il s'y est sans doute condamné lui-même afin d'être utile

et secourable à l'humanité... et pourtant la vie lui pèse; car je

lui ai entendu dire un jour avec une expression de fatigue

désespérée que je n'ai pas oubliée: «Oh! la vie... la vie... qui

m'en délivrera?...»

«Elle lui est donc bien à charge? Il est parti; ses dernières

paroles m'ont fait envisager la mort avec sérénité...

«Grâce à lui ma mort ne sera pas stérile... Grâce à lui, ces

lignes écrites à ce moment par un homme qui, dans quelques heures,

aura cessé de vivre, enfanteront peut-être de grandes choses dans

un siècle et demi; oh! oui, de grandes et nobles choses... si mes

volontés sont pieusement écoutées par mes descendants, car c'est à

ceux de ma race future que je m'adresse ainsi. Pour qu'ils

comprennent et apprécient mieux le dernier voeu que je fais... et

que je les supplie d'exaucer, eux... qui sont encore dans le néant

où je vais rentrer, il faut qu'ils connaissent les persécuteurs de

ma famille, afin de pouvoir venger leur ancêtre, mais par une

noble vengeance.

«Mon grand-père était catholique; entraîné moins par son zèle

religieux que par de perfides conseils, il s'est affilié, quoique

laïque, à une société dont la puissance a toujours été terrible et

mystérieuse... à la société de Jésus.»

À ces mots du testament le père d'Aigrigny, Rodin et Gabriel se

regardèrent presque involontairement. Le notaire, ne s'étant pas

aperçu de ce mouvement, continuait toujours:

«Au bout de quelques années, pendant lesquelles il n'avait cessé

de professer pour cette société le dévouement le plus absolu, il

fut soudainement éclairé par des révélations épouvantables sur le

but secret qu'elle se proposait et sur ses moyens d'y atteindre...

«C'était en 1610, un mois avant l'assassinat de Henri IV.

«Mon aïeul, effrayé du secret dont il se trouvait dépositaire

malgré lui, et dont la signification se compléta plus tard par la

mort du meilleur des rois; mon aïeul, non seulement rompit avec la

société de Jésus, mais comme si le catholicisme tout entier lui

eût paru solidaire des crimes de cette société, il abandonna la

religion romaine, où il avait jusqu'alors vécu, et se fit

protestant.

«Des preuves irréfragables attestant la connivence de deux membres

de cette compagnie avec Ravaillac, connivence aussi prouvée lors

du crime de Jean Châtel le régicide, se trouvaient entre les mains

de mon aïeul. Telle fut la cause première de la haine acharnée de

cette société contre notre famille. Grâce à Dieu, ces papiers ont

été mis en sûreté; mon père me les a transmis, et si mes dernières

volontés sont exécutées, on trouvera mes papiers, marqués A. M. C.

D. G., dans le coffret d'ébène de la salle de deuil de la rue

Saint-François. Mon père fut aussi en butte à de sourdes

persécutions; sa ruine, sa mort, peut-être, en eussent été la

suite, sans l'intervention d'une femme angélique, pour laquelle il

a conservé un culte religieux.

«Le portrait de cette femme, que j'ai revue il y a peu d'années,

ainsi que celui de l'homme auquel j'ai voué une vénération

profonde, ont été peints par moi de souvenir, et sont placés dans

le salon rouge de la rue Saint-François. Tous deux seront, je

l'espère, pour les descendants de ma famille, l'objet d'un culte

reconnaissant.»

Depuis quelques moments, Gabriel était devenu de plus en plus

attentif à la lecture de ce testament; il songeait que, par une

bizarre coïncidence, un de ses aïeux avait, deux siècles

auparavant, rompu avec la société de Jésus, comme il venait de

rompre lui-même depuis une heure... et que cette rupture, datant

de deux siècles, datait aussi l'espèce de haine dont la compagnie

de Jésus avait toujours poursuivi sa famille... Le jeune prêtre

trouvait non moins étrange que cet héritage à lui transmis après

un laps de cent cinquante ans par un de ses parents, victime de la

société de Jésus, retournât par l'abandon volontaire qu'il venait

de faire, lui Gabriel, à cette même société...

Lorsque le notaire avait lu le passage relatif aux deux portraits,

Gabriel, qui, ainsi que le père d'Aigrigny, tournait le dos à ces

toiles, fit un mouvement pour les voir...

À peine le missionnaire eut-il jeté les yeux sur le portrait de la

femme, qu'il poussa un grand cri de surprise et presque d'effroi.

Le notaire interrompit aussitôt la lecture du testament en

regardant le jeune prêtre avec inquiétude.

Le juif errant - Tome I · 第 97 / 101 题