Lorsque Gabriel, Rodin et le père d'Aigrigny entrèrent dans le
salon rouge, ils paraissaient tous différemment affectés.
Gabriel, pâle et triste, éprouvait une impatience pénible; il
avait hâte de sortir de cette maison, et se sentait débarrassé
d'un grand poids depuis que, par un acte entouré de toutes les
garanties légales, et passé par devant Me Dumesnil, le notaire de
la succession, il venait de se désister de tous ses droits en
faveur du père d'Aigrigny. Jusqu'alors il n'était pas venu à la
pensée du jeune prêtre qu'en lui donnant les soins qu'il
rémunérait si généreusement, et en forçant sa vocation par un
mensonge sacrilège, le père d'Aigrigny avait eu pour but d'assurer
le bon succès d'une ténébreuse intrigue. Gabriel, en agissant
ainsi qu'il faisait, ne cédait pas, selon lui, à un sentiment de
délicatesse exagérée. Il avait fait librement cette donation
plusieurs années auparavant. Il eût regardé comme une indignité de
la rétracter. Il avait été déjà assez cruel d'être soupçonné de
lâcheté... pour rien au monde il n'eût voulu encourir le moindre
reproche de cupidité. Il fallait que le missionnaire fût doué
d'une bien rare et bien excellente nature pour que cette fleur de
scrupuleuse probité n'eût pas été flétrie par l'influence délétère
et démoralisante de son éducation; mais heureusement, de même que
le froid préserve quelquefois de la corruption, l'atmosphère
glacée où s'était passée une partie de son enfance et de sa
jeunesse avait engourdi, mais non vicié, ses généreuses qualités,
bientôt ranimées par le contact vivifiant et chaud de l'air de la
liberté.
Le père d'Aigrigny, beaucoup plus pâle et plus ému que Gabriel,
avait tâché d'expliquer et d'excuser ses angoisses, en les
attribuant au chagrin que lui causait la rupture de son cher fils
avec la compagnie de Jésus.
Rodin, calme et parfaitement maître de soi, voyait avec un secret
courroux la vive émotion du père d'Aigrigny, qui aurait pu
inspirer d'étranges soupçons à un homme moins confiant que
Gabriel; pourtant, malgré cet apparent sang-froid, le _socius
_était encore plus que son supérieur ardemment impatient de la
réussite de cette importante affaire.
Samuel paraissait atterré... aucun autre héritier que Gabriel ne
se présentait... Sans doute le vieillard ressentait une vive
sympathie pour ce jeune homme; mais ce jeune homme était prêtre;
avec lui s'éteindrait le nom de la famille Rennepont, et cette
immense fortune, si laborieusement accumulée, ne serait pas sans
doute répartie ou employée ainsi que l'aurait désiré le testateur.
Les différents acteurs de cette scène se tenaient debout autour de
la table ronde.
Au moment où, sur l'invitation du notaire, ils allaient s'asseoir,
Samuel dit, en lui montrant le registre de chagrin noir:
-- Monsieur, il m'a été ordonné de déposer ici ce registre; il est
fermé; je vous en remettrai la clef aussitôt après la lecture du
testament.
-- Cette mesure est en effet consignée dans la note qui accompagne
le testament que voici, dit Me Dumesnil, lorsqu'il fut déposé, en
1682, chez maître Thomas Le Semelier, conseiller du roi, notaire
au Châtelet de Paris, demeurant alors place Royale, n° 13.
Ce disant, Me Dumesnil sortit d'un portefeuille de maroquin rouge
une large enveloppe de parchemin jauni par les années; à cette
enveloppe était annexée par un fil de soie une note aussi sur
vélin.
-- Messieurs, dit le notaire, si vous voulez vous donner la peine
de vous asseoir, je vais lire la note ci-jointe qui règle les
formalités à remplir pour l'ouverture du testament.
Le notaire, Rodin, le père d'Aigrigny et Gabriel s'assirent. Le
jeune prêtre, tournant le dos à la cheminée, ne pouvait apercevoir
les deux portraits.
Samuel, malgré l'invitation du notaire, resta debout derrière le
fauteuil de ce dernier, qui lut ce qui suit:
«Le 13 février 1832, mon testament sera porté rue Saint-François,
numéro 3.
«À dix heures précises la porte du salon rouge, situé au rez-de-
chaussée, sera ouverte à mes héritiers, qui, sans doute arrivés
depuis longtemps à Paris, dans l'attente de ce jour, auront eu le
loisir nécessaire pour faire valider leurs preuves de filiation.
«Dès qu'ils seront réunis, on lira mon testament, et au dernier
coup de midi, la succession sera close et fermée au profit de ceux
qui, selon ma recommandation perpétuée, je l'espère, par
tradition, pendant un siècle et demi dans ma famille, à partir de
ce jour, se seront présentés en personne et non par fondés de
pouvoir, le 13 février, avant midi, rue Saint-François.»
Après avoir lu ces lignes d'une voix sonore, le notaire s'arrêta
un instant, et reprit d'une voix solennelle:
-- M. Gabriel-François-Marie de Rennepont, prêtre, ayant justifié,
par actes notariés, de sa filiation paternelle et de sa qualité
d'arrière-cousin du testateur, et étant jusqu'à cette heure le
seul des descendants de la famille de Rennepont qui se soit
présenté ici, j'ouvre le testament en sa présence, ainsi qu'il a
été prescrit.
Ce disant, le notaire retira de son enveloppe le testament
préalablement ouvert par le président du tribunal avec les
formalités voulues par la loi.
Le père d'Aigrigny se pencha et s'accouda sur la table, ne pouvant
retenir un soupir haletant. Gabriel se préparait à écouter avec
plus de curiosité que d'intérêt.
Rodin s'était assis à quelque distance de la table, tenant entre
ses genoux son vieux chapeau, au fond duquel, à demi cachée dans
les plis d'un sordide mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, il
avait placé sa montre... Toute l'attention du _socius _était alors
partagée entre le moindre bruit qu'il entendait au dehors et la
lente évolution des aiguilles de sa montre, dont son petit oeil
irrité semblait hâter la marche, tant était grande son impatience
de voir arriver l'heure du midi.
Le notaire, déployant la feuille de vélin, lut ce qui suit au
milieu d'une profonde attention:
«Hameau de Villetaneuse, le 13 février 1682.
«Je vais échapper par la mort à la honte des galères, où les
implacables ennemis de ma famille m'ont fait condamner comme
relaps.
«Et puis... la vie m'est trop amère depuis que mon fils est mort
victime d'un crime mystérieux... Mort à dix-neuf ans... pauvre
Henri... Ses meurtriers sont inconnus... non... pas inconnus... si
j'en crois mes pressentiments...
«Pour conserver mes biens à cet enfant, j'avais feint d'abjurer le
protestantisme... Tant que cet être si aimé a vécu, j'ai
scrupuleusement observé les apparences catholiques... Cette
fourberie me révoltait, mais il s'agissait de mon fils... Quand on
me l'a eu tué... cette contrainte m'a été insupportable... J'étais
épié; j'ai été accusé et condamné comme relaps... mes biens ont
été confisqués, j'ai été condamné aux galères.
«Terrible temps que ce temps-ci!
«Misère et servitude! despotisme sanglant et intolérance
religieuse... Ah! il est doux de quitter la vie... Ne plus voir
tant de maux, tant de douleurs... quel repos!... Et dans quelques
heures... je goûterai ce repos... Je vais mourir, songeons à ceux
des miens qui vivent, ou plutôt qui vivront... peut-être dans des
temps meilleurs...
«Une somme de cinquante mille écus, dépôt confié à un ami, me
reste de tant de biens. Je n'ai plus de fils... mais j'ai de
nombreux parents exilés en Europe.
«Cette somme de cinquante mille écus, partagée entre tous les
miens, eût été de peu de ressource pour eux... J'en ai disposé
autrement. Et cela d'après les sages conseils d'un homme... que je
vénère comme la parfaite image de Dieu sur la terre... car son
intelligence, sa sagesse et sa bonté sont presque divines. Deux
fois dans ma vie j'ai vu cet homme, et dans des circonstances bien
funestes... deux fois je lui ai dû mon salut... une fois le salut
de l'âme, une fois le salut du corps.
«Hélas! peut-être il eût sauvé mon pauvre enfant; mais il est
arrivé trop tard... trop tard...
«Avant de me quitter, il a voulu me détourner de mourir... car il
savait tout; mais sa voix a été impuissante: j'éprouvais trop de
douleur, trop de regrets, trop de découragement. Chose étrange!...
Quand il a été convaincu de ma résolution de terminer violemment
mes jours, un mot d'une terrible amertume lui est échappé et m'a
fait croire qu'il enviait mon sort... ma mort!... Est-il donc
condamné à vivre, lui?...
«Oui... il s'y est sans doute condamné lui-même afin d'être utile
et secourable à l'humanité... et pourtant la vie lui pèse; car je
lui ai entendu dire un jour avec une expression de fatigue
désespérée que je n'ai pas oubliée: «Oh! la vie... la vie... qui
m'en délivrera?...»
«Elle lui est donc bien à charge? Il est parti; ses dernières
paroles m'ont fait envisager la mort avec sérénité...
«Grâce à lui ma mort ne sera pas stérile... Grâce à lui, ces
lignes écrites à ce moment par un homme qui, dans quelques heures,
aura cessé de vivre, enfanteront peut-être de grandes choses dans
un siècle et demi; oh! oui, de grandes et nobles choses... si mes
volontés sont pieusement écoutées par mes descendants, car c'est à
ceux de ma race future que je m'adresse ainsi. Pour qu'ils
comprennent et apprécient mieux le dernier voeu que je fais... et
que je les supplie d'exaucer, eux... qui sont encore dans le néant
où je vais rentrer, il faut qu'ils connaissent les persécuteurs de
ma famille, afin de pouvoir venger leur ancêtre, mais par une
noble vengeance.
«Mon grand-père était catholique; entraîné moins par son zèle
religieux que par de perfides conseils, il s'est affilié, quoique
laïque, à une société dont la puissance a toujours été terrible et
mystérieuse... à la société de Jésus.»
À ces mots du testament le père d'Aigrigny, Rodin et Gabriel se
regardèrent presque involontairement. Le notaire, ne s'étant pas
aperçu de ce mouvement, continuait toujours:
«Au bout de quelques années, pendant lesquelles il n'avait cessé
de professer pour cette société le dévouement le plus absolu, il
fut soudainement éclairé par des révélations épouvantables sur le
but secret qu'elle se proposait et sur ses moyens d'y atteindre...
«C'était en 1610, un mois avant l'assassinat de Henri IV.
«Mon aïeul, effrayé du secret dont il se trouvait dépositaire
malgré lui, et dont la signification se compléta plus tard par la
mort du meilleur des rois; mon aïeul, non seulement rompit avec la
société de Jésus, mais comme si le catholicisme tout entier lui
eût paru solidaire des crimes de cette société, il abandonna la
religion romaine, où il avait jusqu'alors vécu, et se fit
protestant.
«Des preuves irréfragables attestant la connivence de deux membres
de cette compagnie avec Ravaillac, connivence aussi prouvée lors
du crime de Jean Châtel le régicide, se trouvaient entre les mains
de mon aïeul. Telle fut la cause première de la haine acharnée de
cette société contre notre famille. Grâce à Dieu, ces papiers ont
été mis en sûreté; mon père me les a transmis, et si mes dernières
volontés sont exécutées, on trouvera mes papiers, marqués A. M. C.
D. G., dans le coffret d'ébène de la salle de deuil de la rue
Saint-François. Mon père fut aussi en butte à de sourdes
persécutions; sa ruine, sa mort, peut-être, en eussent été la
suite, sans l'intervention d'une femme angélique, pour laquelle il
a conservé un culte religieux.
«Le portrait de cette femme, que j'ai revue il y a peu d'années,
ainsi que celui de l'homme auquel j'ai voué une vénération
profonde, ont été peints par moi de souvenir, et sont placés dans
le salon rouge de la rue Saint-François. Tous deux seront, je
l'espère, pour les descendants de ma famille, l'objet d'un culte
reconnaissant.»
Depuis quelques moments, Gabriel était devenu de plus en plus
attentif à la lecture de ce testament; il songeait que, par une
bizarre coïncidence, un de ses aïeux avait, deux siècles
auparavant, rompu avec la société de Jésus, comme il venait de
rompre lui-même depuis une heure... et que cette rupture, datant
de deux siècles, datait aussi l'espèce de haine dont la compagnie
de Jésus avait toujours poursuivi sa famille... Le jeune prêtre
trouvait non moins étrange que cet héritage à lui transmis après
un laps de cent cinquante ans par un de ses parents, victime de la
société de Jésus, retournât par l'abandon volontaire qu'il venait
de faire, lui Gabriel, à cette même société...
Lorsque le notaire avait lu le passage relatif aux deux portraits,
Gabriel, qui, ainsi que le père d'Aigrigny, tournait le dos à ces
toiles, fit un mouvement pour les voir...
À peine le missionnaire eut-il jeté les yeux sur le portrait de la
femme, qu'il poussa un grand cri de surprise et presque d'effroi.
Le notaire interrompit aussitôt la lecture du testament en
regardant le jeune prêtre avec inquiétude.