IV. Rupture.

Le père d'Aigrigny, plongé dans une angoisse mortelle, avait pris

machinalement le billet de Rodin, le tenant à la main sans songer

à l'ouvrir; le révérend père se demandait avec effroi quelle

conclusion Gabriel allait donner à ses récriminations sur le

passé; il n'osait répondre à ses reproches, craignant d'irriter ce

jeune prêtre, sur la tête duquel reposaient encore des intérêts si

immenses.

Gabriel ne pouvait rien posséder en propre d'après les

constitutions de la compagnie de Jésus; de plus, le révérend père

avait eu soin d'obtenir de lui, en faveur de l'ordre, une

renonciation expresse à tous les biens qui pourraient lui revenir

un jour; mais le commencement de cet entretien semblait annoncer

une si grave modification dans la manière de voir de Gabriel au

sujet de la compagnie, que celui-ci pouvait vouloir briser les

liens qui l'attachaient à elle; dans ce cas, il n'était

_légalement _tenu à remplir aucun de ses engagements. La donation

était annulée de fait; et au moment d'être si heureusement

réalisées, par la possession de l'immense fortune de la famille

Rennepont, les espérances du père d'Aigrigny se trouvaient

complètement et à jamais ruinées.[24] De toutes les perplexités par

lesquelles le révérend Père avait passé depuis quelque temps au

sujet de cet héritage, aucune n'avait été plus imprévue, plus

terrible. Craignant d'interrompre ou d'interroger Gabriel, le père

d'Aigrigny attendit avec une terreur muette le dénouement de cette

conversation jusqu'alors si menaçante.

Le missionnaire reprit:

-- Il est de mon devoir, mon père, de continuer cet exposé de ma

vie passée jusqu'au moment de mon départ pour l'Amérique; vous

comprendrez tout à l'heure pourquoi je m'impose cette obligation.

Le père d'Aigrigny lui fit signe de parler.

-- Une fois instruit du prétendu voeu de ma mère adoptive, je me

résignai... quoi qu'il m'en coûtât... je sortis de la triste

maison... où j'avais passé une partie de mon enfance et de ma

première jeunesse, pour entrer dans l'un des séminaires de la

compagnie. Ma résolution n'était pas dictée par une irrésistible

vocation religieuse... mais par le désir d'acquitter une dette

sacrée envers ma mère adoptive. Cependant, le véritable esprit de

la religion du Christ est si vivifiant, que je me sentis ranimé,

réchauffé à l'idée de pratiquer les admirables enseignements du

divin Sauveur. Dans ma pensée, au lieu de ressembler au collège où

j'avais jusqu'alors vécu dans une compression rigoureuse, un

séminaire était un lieu béni, où tout ce qu'il y a de pur, de

chaleureux dans la fraternité évangélique était appliqué à la vie

commune; où, par l'exemple, on prêchait incessamment l'ardent

amour de l'humanité, les douceurs ineffables de la commisération

et de la tolérance; où l'on interprétait l'immortelle parole du

Christ dans son sens le plus large, le plus fécond; où l'on se

préparait enfin, par l'expansion habituelle des sentiments les

plus généreux, à ce magnifique apostolat, d'attendrir les riches

et les heureux sur les angoisses et les souffrances de leurs

frères, en leur dévoilant les misères affreuses de l'humanité...

Morale sublime et sainte à laquelle nul ne résiste lorsqu'on la

prêche les yeux remplis de larmes, le coeur débordant de tendresse

et de charité!

En prononçant ces derniers mots avec une émotion profonde, les

yeux de Gabriel devinrent humides, sa figure resplendit d'une

angélique beauté.

-- Tel est en effet, mon cher fils, l'esprit du christianisme;

mais il faut surtout en expliquer et en étudier la lettre,

répondit froidement le père d'Aigrigny. C'est à cette étude que

sont spécialement destinés les séminaires de notre compagnie.

L'interprétation de la lettre est une oeuvre d'analyse, de

discipline, de soumission, et non une oeuvre de coeur et de

sentiment...

-- Je ne m'en aperçus que trop, mon père... À mon entrée dans

cette nouvelle maison... je vis, hélas! mes espérances déçues: un

moment dilaté, mon coeur se resserra; au lieu de ce foyer de vie,

d'affection et de jeunesse que j'avais rêvé, je retrouvai dans ce

séminaire, silencieux et glacé, la même compression de tout élan

généreux, la même discipline inexorable, le même système de

délations mutuelles, la même défiance, les mêmes obstacles

invincibles à toute liaison d'amitié... Aussi l'ardeur qui avait

un instant réchauffé mon âme s'affaiblit: je retombai peu à peu

dans les habitudes d'une vie inerte, passive, machinale, qu'une

impitoyable autorité réglait avec une précision mécanique, de même

que l'on règle le mouvement inanimé d'une horloge.

-- C'est que l'ordre, la soumission, la régularité, sont les

premiers fondements de notre compagnie, mon cher fils.

-- Hélas! mon père, c'était la mort, et non la vie, que l'on

régularisait ainsi; au milieu de cet anéantissement de tout

principe généreux, je me livrai aux études de scolastique et de

théologie, études sombres et sinistres, science cauteleuse,

menaçante ou hostile, qui toujours éveille des idées de péril, de

lutte, de guerre, et jamais des idées de paix, de progrès et de

liberté.

-- La théologie, mon cher fils, dit sévèrement le père d'Aigrigny,

est à la fois une cuirasse et une épée; une cuirasse pour défendre

et couvrir le dogme catholique, une épée pour attaquer l'hérésie.

-- Pourtant, mon père, le Christ et ses apôtres ignoraient cette

science ténébreuse, et à leurs simples et touchantes paroles les

hommes se régénéraient, la liberté succédait à l'esclavage...

L'Évangile, ce code divin, ne suffit-il pas pour enseigner aux

hommes à s'aimer?... Mais, hélas! loin de nous faire entendre ce

langage, on nous entretenait trop souvent de guerres de religion,

nombrant les flots de sang qu'il avait fallu verser pour être

agréable au Seigneur et noyer l'hérésie. Ces terribles

enseignements rendaient notre vie plus triste encore. À mesure que

nous approchions du terme de l'adolescence, nos relations de

séminaire prenaient un caractère d'amertume, de jalousie et de

soupçon toujours croissant. Les habitudes de délation,

s'appliquant à des sujets plus sérieux, engendraient des haines

sourdes, des ressentiments profonds. Je n'étais ni meilleur ni

plus méchant que les autres: tous rompus depuis des années au joug

de fer de l'obéissance passive, déshabitués de tout examen, de

tout libre arbitre, humbles et tremblants devant nos supérieurs,

nous offrions tous la même empreinte pâle, morne et effacée...

Enfin je pris les ordres: une fois prêtre, vous m'avez convié, mon

père, à entrer dans la compagnie de Jésus, ou plutôt je me suis

trouvé insensiblement, presque à mon insu, amené à cette

détermination... Comment? je l'ignore... depuis si longtemps ma

volonté ne m'appartenait plus! Je subis toutes les épreuves; la

plus terrible fut décisive... pendant plusieurs mois j'ai vécu

dans le silence de ma cellule, pratiquant avec résignation

l'exercice étrange et machinal que vous m'aviez ordonné, mon père.

Excepté Votre Révérence, personne ne s'approchait de moi pendant

ce long espace de temps; aucune voix humaine, si ce n'est la

vôtre, ne frappait mon oreille... la nuit, quelquefois j'éprouvais

de vagues terreurs... mon esprit, affaibli par le jeûne, par les

austérités, par la solitude, était alors frappé de visions

effrayantes; d'autres fois, au contraire, j'éprouvais un

accablement rempli d'une sorte de quiétude, en songeant que

prononcer mes voeux, c'était me délivrer à jamais du fardeau de la

volonté et de la pensée... Alors je m'abandonnais à une

insupportable torpeur, ainsi que ces malheureux qui, surpris dans

les neiges, cèdent à l'engourdissement d'un froid homicide...

J'attendais le moment fatal... Enfin, selon que le voulait la

discipline, mon père, _étouffant dans mon agonie__[25]_, je hâtais

le moment d'accomplir le dernier acte de ma volonté expirante: le

voeu de renoncer à l'exercice de ma volonté...

-- Rappelez-vous, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny, pâle

et torturé par des angoisses croissantes, rappelez-vous que la

veille du jour fixé pour la prononciation de vos voeux, je vous ai

offert, selon la règle de notre compagnie, de renoncer à être des

nôtres, vous laissant complètement libre, car nous n'acceptons que

les vocations volontaires.

-- Il est vrai, mon père, répondit Gabriel avec une douloureuse

amertume; lorsque, épuisé, brisé par trois mois de solitude et

d'épreuves, j'étais anéanti...; incapable de faire un mouvement,

vous avez ouvert la porte de ma cellule... en me disant: «Si vous

le voulez, levez-vous... marchez... vous êtes libre...» Hélas! les

forces me manquaient; le seul désir de mon âme inerte, et depuis

si longtemps paralysée, c'était le repos du sépulcre... aussi je

prononçai des voeux irrévocables, et je retombai entre vos mains,

_comme un cadavre..._

_-- _Et jusqu'à présent, mon cher fils, vous n'aviez jamais

failli à cette obéissance de cadavre... ainsi que l'a dit, en

effet, notre glorieux fondateur... parce que plus cette obéissance

est absolue, plus elle est méritoire.

Après un moment de silence, Gabriel reprit:

-- Vous m'aviez toujours caché, mon père, les véritables fins de

la compagnie dans laquelle j'entrais... L'abandon complet de ma

volonté que je remettais à mes supérieurs m'était demandé au nom

de la plus grande gloire de Dieu... mes voeux prononcés, je ne

devais être entre vos mains qu'un instrument docile, obéissant;

mais je devais être employé, me disiez-vous, à une oeuvre sainte,

belle et grande... Je vous crus, mon père; comment ne pas vous

croire?... J'attendis: un événement funeste vint changer ma

destinée... une maladie douloureuse, causée par...

-- Mon fils! s'écria le père d'Aigrigny en interrompant Gabriel,

il est inutile de rappeler ces circonstances.

-- Pardonnez-moi, mon père, je dois tout vous rappeler... j'ai le

droit d'être entendu; je ne veux passer sous silence aucun des

faits qui m'ont dicté la résolution immuable que j'ai à vous

annoncer.

-- Parlez donc, mon fils, dit le père d'Aigrigny en fronçant les

sourcils, et paraissant effrayé de ce qu'allait dire le jeune

prêtre, dont les joues, jusqu'alors pâles, se couvrirent d'une

vive rougeur.

-- Six mois avant mon départ pour l'Amérique, reprit Gabriel en

baissant les yeux, vous m'avez prévenu que vous me destiniez à la

confession... et... pour me préparer à ce saint mystère... vous

m'avez remis un livre...

Gabriel hésita de nouveau. Sa rougeur augmenta. Le père d'Aigrigny

contint à peine un mouvement d'impatience et de colère.

-- Vous m'avez remis un livre, reprit le jeune prêtre en faisant

un effort sur lui-même, un livre contenant les questions qu'un

confesseur peut adresser aux jeunes garçons... aux jeunes

filles... et aux femmes mariées... lorsqu'ils se présentent au

tribunal de la pénitence... Mon Dieu! ajouta Gabriel en

tressaillant à ce souvenir, je n'oublierai jamais ce moment

terrible... c'était le soir... Je me retirai dans ma chambre...

emportant ce livre, composé, m'aviez-vous dit, par un de nos

pères, et complété par un saint évêque[26]. Plein de respect, de

confiance et de foi... j'ouvris ces pages... D'abord je ne compris

pas... Puis, enfin... je compris... Alors je fus saisi de honte et

d'horreur, frappé de stupeur; à peine j'eus la force de fermer

d'une main tremblante cet abominable livre... et je courus chez

vous, mon père... m'accuser d'avoir involontairement jeté les yeux

sur ces pages sans nom... que par erreur vous aviez mises entre

mes mains.

-- Rappelez-vous aussi, mon cher fils, dit gravement le père

d'Aigrigny, que je calmai vos scrupules; je vous dis qu'un prêtre,

destiné à tout entendre sous le sceau de la confession, devait

tout connaître, tout savoir et pouvoir tout apprécier... que notre

compagnie imposait la lecture de ce _Compendium, _comme ouvrage

classique, aux jeunes diacres, aux séminaristes et aux jeunes

prêtres qui se destinaient à la confession.

-- Je vous crus, mon père: l'habitude de l'obéissance inerte était

si puissante en moi, la discipline m'avait tellement déshabitué de

tout examen, que, malgré mon horreur, que je me reprochais comme

une faute grave, en me rappelant vos paroles, je remportai le

livre dans ma chambre et je lus. Oh! mon père, quelle effrayante

révélation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus

désordonné dans ses raffinements! Et j'étais dans la vigueur de

l'âge... et jusqu'alors mon ignorance et le secours de Dieu

m'avaient seuls soutenu dans des luttes cruelles contre les

sens... Oh! quelle nuit! quelle nuit! À mesure qu'au milieu du

profond silence de ma solitude, j'épelais, en frissonnant de

confusion et de frayeur, ce catéchisme de débauches monstrueuses,

inouïes, inconnues... à mesure que ces tableaux obscènes, d'une

effroyable lubricité, s'offraient à mon imagination, jusqu'alors

chaste et pure... vous le savez, mon Dieu! il me semblait sentir

ma raison s'affaiblir. Oui... et elle s'égara tout à fait... car

bientôt je voulus fuir ce livre infernal, et je ne sais quel

épouvantable attrait, quelle curiosité me retenaient haletant,

éperdu, devant ces pages infâmes... et je me sentais mourir de

confusion, de honte; et, malgré moi, mes joues s'enflammaient; une

ardeur corrosive circulait dans mes veines... alors de redoutables

hallucinations vinrent achever mon égarement... il me sembla voir

des fantômes lascifs sortir de ce livre maudit... et je perdis

connaissance en cherchant à fuir leurs brûlantes étreintes.

-- Vous parlez de ce livre en termes blâmables, dit sévèrement le

père d'Aigrigny; vous avez été victime de votre imagination trop

vive: c'est à elle que vous devez attribuer cette impression

funeste, produite par un livre excellent et irréprochable dans sa

spécialité, autorisé d'ailleurs par l'Église.

-- Ainsi, mon père, reprit Gabriel avec une profonde amertume, je

n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pensée, jusqu'alors

innocente et vierge, a été depuis à jamais souillée par des

monstruosités que je n'aurais jamais soupçonnées, car je doute que

ceux qui sont coupables de se livrer à ces horreurs viennent en

demander la rémission au prêtre.

-- Ce sont là des questions que vous n'êtes pas apte à juger,

répondit brusquement le père d'Aigrigny.

-- Je n'en parlerai plus, mon père, dit Gabriel, et il reprit:

-- Une longue maladie succéda à cette nuit terrible; plusieurs

fois, me dit-on, l'on craignait que ma raison ne s'égarât. Lorsque

je revins... le passé m'apparut comme un songe pénible... Vous me

dîtes alors, mon père, que je n'étais pas encore mûr pour

certaines fonctions... Ce fut alors que je vous demandai avec

instances de partir pour les missions d'Amérique... Après avoir

longtemps repoussé ma prière, vous avez consenti... Je partis...

Depuis mon enfance j'avais toujours vécu ou au collège ou au

séminaire, dans un état de compression et de sujétion continuel: à

force de m'accoutumer à baisser la tête et les yeux, je m'étais

pour ainsi dire déshabitué de contempler le ciel et les splendeurs

de la nature... aussi quel bonheur profond, religieux, je

ressentis, lorsque je me trouvai tout à coup transporté au milieu

des grandeurs imposantes de la mer, lorsque, pendant la traversée,

je me vis entre l'Océan et le ciel! Alors il me sembla que je

sortais d'un lieu d'épaisses et lourdes ténèbres; pour la première

fois depuis bien des années je sentis mon coeur battre librement

dans ma poitrine! pour la première fois je me sentis maître de ma

pensée, et j'osai examiner ma vie passée, ainsi que l'on regarde

du haut d'une montagne au fond d'une vallée obscure... Alors

d'étranges doutes s'élevèrent dans mon esprit. Je me demandai de

quel droit, dans quel but, on avait pendant si longtemps comprimé,

anéanti l'exercice de ma volonté, de ma liberté, de ma raison,

puisque Dieu m'a donc doué de liberté, de volonté, de raison; mais

je me dis... que peut-être les fins de cette oeuvre grande, belle

et sainte, à laquelle je devais concourir, me seraient un jour

dévoilées et me récompenseraient de mon obéissance et de ma

résignation.

À ce moment, Rodin entra. Le père d'Aigrigny l'interrogea d'un

regard significatif: le _socius _s'approcha et lui dit tout bas,

sans que Gabriel pût l'entendre:

-- Rien de grave; on vient seulement de m'avertir que le père du

maréchal Simon est arrivé à la fabrique de M. Hardy.

Puis, jetant un coup d'oeil sur Gabriel, Rodin parut interroger le

père d'Aigrigny, qui baissa la tête d'un air accablé. Pourtant il

reprit, s'adressant à Gabriel pendant que Rodin s'accoudait de

nouveau à la cheminée:

-- Continuez, mon cher fils... j'ai hâte de savoir à quelle

résolution vous vous êtes arrêté.

-- Je vais vous le dire dans un instant, mon père. J'arrivai à

Charlestown... Le supérieur de notre établissement dans cette

ville, à qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie,

se chargea de les éclaircir; avec une franchise effrayante, il me

dévoila son but... où tendaient non pas peut-être tous les membres

de la compagnie, car un grand nombre partageaient mon ignorance,

mais le but que ses chefs ont opiniâtrement poursuivi depuis la

fondation de l'ordre... Je fus épouvanté... Je lus les

casuistes... Oh! alors, mon père, ce fut une nouvelle et

effrayante révélation, lorsqu'à chaque page de ces livres écrits

par nos pères je lus l'excuse, la justification du _vol, _de la

_calomnie, _du _viol, _de _l'adultère, _du _parjure, _du _meurtre,

_du _régicide__[27]__... _Lorsque je pensai que moi, prêtre d'un

Dieu de charité, de justice, de pardon et d'amour, j'appartenais

désormais à une compagnie dont les chefs professaient de pareilles

doctrines et s'en glorifiaient, je fis à Dieu le serment de rompre

à jamais les liens qui m'attachaient à elle!

À ces mots de Gabriel, le père d'Aigrigny et Rodin échangèrent un

regard terrible: tout était perdu, leur proie leur échappait.

Gabriel, profondément ému des souvenirs qu'il évoquait, ne

s'aperçut pas de ce mouvement du révérend père et du _socius _et

continua:

-- Malgré ma résolution, mon père, de quitter la compagnie, la

découverte que j'avais faite me fut bien douloureuse... Ah!

croyez-moi, pour une âme juste et bonne, rien n'est plus affreux

que d'avoir à renoncer à ce qu'elle a respecté et à le renier. Je

souffrais tellement que, en songeant aux dangers de ma mission,

j'espérais avec une joie secrète que Dieu me rappellerait peut-

être à lui dans cette circonstance... mais, au contraire, il a

veillé sur moi avec une sollicitude providentielle.

Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme

mystérieuse qui lui avait sauvé la vie en Amérique. Puis, après un

moment de silence, il reprit:

-- Ma mission terminée, je suis revenu ici, mon père, décidé à

vous prier de me rendre la liberté et de me délier de mes

serments... Plusieurs fois, mais en vain, je vous demandai un

entretien... hier, la Providence voulut que j'eusse une longue

conversation avec ma mère adoptive; par elle j'ai appris la ruse

dont on s'était servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilège

que l'on a fait de la confession pour l'engager à confier à

d'autres personnes les orphelines qu'une mère mourante avait

remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon père,

si j'avais pu hésiter encore à vouloir rompre ces liens, ce que

j'ai appris hier eût rendu ma décision irrévocable... Mais à ce

moment solennel, mon père, je dois vous dire que je n'accuse pas

la compagnie tout entière; bien des hommes simples, crédules et

confiants comme moi en font sans doute partie... Dans leur

aveuglement... instrument dociles, ils ignorent l'oeuvre à

laquelle on les fait concourir... je les plains, et je prierai

Dieu de les éclairer comme il m'a éclairé.

_-- _Ainsi, mon fils, dit le père d'Aigrigny en se levant,

livide et atterré, vous venez me demander de briser les liens qui

vous attachent à la compagnie?

-- Oui, mon père... j'ai fait un serment entre vos mains, et je

vous prie de me délier de ce serment.

-- Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements

librement pris autrefois par vous soient considérés comme vains et

non avenus?

-- Oui, mon père.

-- Ainsi, mon fils, il n'y aura désormais rien de commun entre

vous et notre compagnie?

-- Non, mon père... puisque je vous prie de me relever de mes

voeux.

-- Mais vous savez, mon fils, que la compagnie peut vous délier...

mais que vous ne pouvez pas vous délier d'elle?

-- Ma démarche vous prouve, mon père, l'importance que j'attache

au serment, puisque je viens vous demander de m'en délier...

Cependant, si vous me refusiez... je ne me croirais pas engagé, ni

aux yeux de Dieu ni aux yeux des hommes.

-- C'est parfaitement clair, dit le père d'Aigrigny à Rodin; et sa

voix expira sur ses lèvres, tant son désespoir était profond.

Tout à coup, pendant que Gabriel, les yeux baissés, attendait la

réponse du père d'Aigrigny, qui restait immobile et muet, Rodin

parut frappé d'une idée subite, en s'apercevant que le révérend

père tenait encore à la main son billet écrit au crayon.

Le _socius _s'approcha vivement du père d'Aigrigny, et lui dit

tout bas d'un air de doute et d'alarme:

-- Est-ce que vous n'auriez pas lu mon billet?

-- Je n'y ai pas songé, reprit machinalement le révérend père.

Rodin parut faire un effort sur lui-même pour réprimer un

mouvement de violent courroux; puis il dit au père d'Aigrigny

d'une voix calme:

-- Lisez-le donc alors... À peine le révérend père eut-il jeté les

yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa

physionomie jusqu'alors désespérée; serrant alors la main du

_socius _avec une expression de profonde reconnaissance, il lui

dit à voix basse:

-- Vous avez raison... Gabriel est à nous...

Le juif errant - Tome I · 第 93 / 101 题