Le père d'Aigrigny, plongé dans une angoisse mortelle, avait pris
machinalement le billet de Rodin, le tenant à la main sans songer
à l'ouvrir; le révérend père se demandait avec effroi quelle
conclusion Gabriel allait donner à ses récriminations sur le
passé; il n'osait répondre à ses reproches, craignant d'irriter ce
jeune prêtre, sur la tête duquel reposaient encore des intérêts si
immenses.
Gabriel ne pouvait rien posséder en propre d'après les
constitutions de la compagnie de Jésus; de plus, le révérend père
avait eu soin d'obtenir de lui, en faveur de l'ordre, une
renonciation expresse à tous les biens qui pourraient lui revenir
un jour; mais le commencement de cet entretien semblait annoncer
une si grave modification dans la manière de voir de Gabriel au
sujet de la compagnie, que celui-ci pouvait vouloir briser les
liens qui l'attachaient à elle; dans ce cas, il n'était
_légalement _tenu à remplir aucun de ses engagements. La donation
était annulée de fait; et au moment d'être si heureusement
réalisées, par la possession de l'immense fortune de la famille
Rennepont, les espérances du père d'Aigrigny se trouvaient
complètement et à jamais ruinées.[24] De toutes les perplexités par
lesquelles le révérend Père avait passé depuis quelque temps au
sujet de cet héritage, aucune n'avait été plus imprévue, plus
terrible. Craignant d'interrompre ou d'interroger Gabriel, le père
d'Aigrigny attendit avec une terreur muette le dénouement de cette
conversation jusqu'alors si menaçante.
Le missionnaire reprit:
-- Il est de mon devoir, mon père, de continuer cet exposé de ma
vie passée jusqu'au moment de mon départ pour l'Amérique; vous
comprendrez tout à l'heure pourquoi je m'impose cette obligation.
Le père d'Aigrigny lui fit signe de parler.
-- Une fois instruit du prétendu voeu de ma mère adoptive, je me
résignai... quoi qu'il m'en coûtât... je sortis de la triste
maison... où j'avais passé une partie de mon enfance et de ma
première jeunesse, pour entrer dans l'un des séminaires de la
compagnie. Ma résolution n'était pas dictée par une irrésistible
vocation religieuse... mais par le désir d'acquitter une dette
sacrée envers ma mère adoptive. Cependant, le véritable esprit de
la religion du Christ est si vivifiant, que je me sentis ranimé,
réchauffé à l'idée de pratiquer les admirables enseignements du
divin Sauveur. Dans ma pensée, au lieu de ressembler au collège où
j'avais jusqu'alors vécu dans une compression rigoureuse, un
séminaire était un lieu béni, où tout ce qu'il y a de pur, de
chaleureux dans la fraternité évangélique était appliqué à la vie
commune; où, par l'exemple, on prêchait incessamment l'ardent
amour de l'humanité, les douceurs ineffables de la commisération
et de la tolérance; où l'on interprétait l'immortelle parole du
Christ dans son sens le plus large, le plus fécond; où l'on se
préparait enfin, par l'expansion habituelle des sentiments les
plus généreux, à ce magnifique apostolat, d'attendrir les riches
et les heureux sur les angoisses et les souffrances de leurs
frères, en leur dévoilant les misères affreuses de l'humanité...
Morale sublime et sainte à laquelle nul ne résiste lorsqu'on la
prêche les yeux remplis de larmes, le coeur débordant de tendresse
et de charité!
En prononçant ces derniers mots avec une émotion profonde, les
yeux de Gabriel devinrent humides, sa figure resplendit d'une
angélique beauté.
-- Tel est en effet, mon cher fils, l'esprit du christianisme;
mais il faut surtout en expliquer et en étudier la lettre,
répondit froidement le père d'Aigrigny. C'est à cette étude que
sont spécialement destinés les séminaires de notre compagnie.
L'interprétation de la lettre est une oeuvre d'analyse, de
discipline, de soumission, et non une oeuvre de coeur et de
sentiment...
-- Je ne m'en aperçus que trop, mon père... À mon entrée dans
cette nouvelle maison... je vis, hélas! mes espérances déçues: un
moment dilaté, mon coeur se resserra; au lieu de ce foyer de vie,
d'affection et de jeunesse que j'avais rêvé, je retrouvai dans ce
séminaire, silencieux et glacé, la même compression de tout élan
généreux, la même discipline inexorable, le même système de
délations mutuelles, la même défiance, les mêmes obstacles
invincibles à toute liaison d'amitié... Aussi l'ardeur qui avait
un instant réchauffé mon âme s'affaiblit: je retombai peu à peu
dans les habitudes d'une vie inerte, passive, machinale, qu'une
impitoyable autorité réglait avec une précision mécanique, de même
que l'on règle le mouvement inanimé d'une horloge.
-- C'est que l'ordre, la soumission, la régularité, sont les
premiers fondements de notre compagnie, mon cher fils.
-- Hélas! mon père, c'était la mort, et non la vie, que l'on
régularisait ainsi; au milieu de cet anéantissement de tout
principe généreux, je me livrai aux études de scolastique et de
théologie, études sombres et sinistres, science cauteleuse,
menaçante ou hostile, qui toujours éveille des idées de péril, de
lutte, de guerre, et jamais des idées de paix, de progrès et de
liberté.
-- La théologie, mon cher fils, dit sévèrement le père d'Aigrigny,
est à la fois une cuirasse et une épée; une cuirasse pour défendre
et couvrir le dogme catholique, une épée pour attaquer l'hérésie.
-- Pourtant, mon père, le Christ et ses apôtres ignoraient cette
science ténébreuse, et à leurs simples et touchantes paroles les
hommes se régénéraient, la liberté succédait à l'esclavage...
L'Évangile, ce code divin, ne suffit-il pas pour enseigner aux
hommes à s'aimer?... Mais, hélas! loin de nous faire entendre ce
langage, on nous entretenait trop souvent de guerres de religion,
nombrant les flots de sang qu'il avait fallu verser pour être
agréable au Seigneur et noyer l'hérésie. Ces terribles
enseignements rendaient notre vie plus triste encore. À mesure que
nous approchions du terme de l'adolescence, nos relations de
séminaire prenaient un caractère d'amertume, de jalousie et de
soupçon toujours croissant. Les habitudes de délation,
s'appliquant à des sujets plus sérieux, engendraient des haines
sourdes, des ressentiments profonds. Je n'étais ni meilleur ni
plus méchant que les autres: tous rompus depuis des années au joug
de fer de l'obéissance passive, déshabitués de tout examen, de
tout libre arbitre, humbles et tremblants devant nos supérieurs,
nous offrions tous la même empreinte pâle, morne et effacée...
Enfin je pris les ordres: une fois prêtre, vous m'avez convié, mon
père, à entrer dans la compagnie de Jésus, ou plutôt je me suis
trouvé insensiblement, presque à mon insu, amené à cette
détermination... Comment? je l'ignore... depuis si longtemps ma
volonté ne m'appartenait plus! Je subis toutes les épreuves; la
plus terrible fut décisive... pendant plusieurs mois j'ai vécu
dans le silence de ma cellule, pratiquant avec résignation
l'exercice étrange et machinal que vous m'aviez ordonné, mon père.
Excepté Votre Révérence, personne ne s'approchait de moi pendant
ce long espace de temps; aucune voix humaine, si ce n'est la
vôtre, ne frappait mon oreille... la nuit, quelquefois j'éprouvais
de vagues terreurs... mon esprit, affaibli par le jeûne, par les
austérités, par la solitude, était alors frappé de visions
effrayantes; d'autres fois, au contraire, j'éprouvais un
accablement rempli d'une sorte de quiétude, en songeant que
prononcer mes voeux, c'était me délivrer à jamais du fardeau de la
volonté et de la pensée... Alors je m'abandonnais à une
insupportable torpeur, ainsi que ces malheureux qui, surpris dans
les neiges, cèdent à l'engourdissement d'un froid homicide...
J'attendais le moment fatal... Enfin, selon que le voulait la
discipline, mon père, _étouffant dans mon agonie__[25]_, je hâtais
le moment d'accomplir le dernier acte de ma volonté expirante: le
voeu de renoncer à l'exercice de ma volonté...
-- Rappelez-vous, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny, pâle
et torturé par des angoisses croissantes, rappelez-vous que la
veille du jour fixé pour la prononciation de vos voeux, je vous ai
offert, selon la règle de notre compagnie, de renoncer à être des
nôtres, vous laissant complètement libre, car nous n'acceptons que
les vocations volontaires.
-- Il est vrai, mon père, répondit Gabriel avec une douloureuse
amertume; lorsque, épuisé, brisé par trois mois de solitude et
d'épreuves, j'étais anéanti...; incapable de faire un mouvement,
vous avez ouvert la porte de ma cellule... en me disant: «Si vous
le voulez, levez-vous... marchez... vous êtes libre...» Hélas! les
forces me manquaient; le seul désir de mon âme inerte, et depuis
si longtemps paralysée, c'était le repos du sépulcre... aussi je
prononçai des voeux irrévocables, et je retombai entre vos mains,
_comme un cadavre..._
_-- _Et jusqu'à présent, mon cher fils, vous n'aviez jamais
failli à cette obéissance de cadavre... ainsi que l'a dit, en
effet, notre glorieux fondateur... parce que plus cette obéissance
est absolue, plus elle est méritoire.
Après un moment de silence, Gabriel reprit:
-- Vous m'aviez toujours caché, mon père, les véritables fins de
la compagnie dans laquelle j'entrais... L'abandon complet de ma
volonté que je remettais à mes supérieurs m'était demandé au nom
de la plus grande gloire de Dieu... mes voeux prononcés, je ne
devais être entre vos mains qu'un instrument docile, obéissant;
mais je devais être employé, me disiez-vous, à une oeuvre sainte,
belle et grande... Je vous crus, mon père; comment ne pas vous
croire?... J'attendis: un événement funeste vint changer ma
destinée... une maladie douloureuse, causée par...
-- Mon fils! s'écria le père d'Aigrigny en interrompant Gabriel,
il est inutile de rappeler ces circonstances.
-- Pardonnez-moi, mon père, je dois tout vous rappeler... j'ai le
droit d'être entendu; je ne veux passer sous silence aucun des
faits qui m'ont dicté la résolution immuable que j'ai à vous
annoncer.
-- Parlez donc, mon fils, dit le père d'Aigrigny en fronçant les
sourcils, et paraissant effrayé de ce qu'allait dire le jeune
prêtre, dont les joues, jusqu'alors pâles, se couvrirent d'une
vive rougeur.
-- Six mois avant mon départ pour l'Amérique, reprit Gabriel en
baissant les yeux, vous m'avez prévenu que vous me destiniez à la
confession... et... pour me préparer à ce saint mystère... vous
m'avez remis un livre...
Gabriel hésita de nouveau. Sa rougeur augmenta. Le père d'Aigrigny
contint à peine un mouvement d'impatience et de colère.
-- Vous m'avez remis un livre, reprit le jeune prêtre en faisant
un effort sur lui-même, un livre contenant les questions qu'un
confesseur peut adresser aux jeunes garçons... aux jeunes
filles... et aux femmes mariées... lorsqu'ils se présentent au
tribunal de la pénitence... Mon Dieu! ajouta Gabriel en
tressaillant à ce souvenir, je n'oublierai jamais ce moment
terrible... c'était le soir... Je me retirai dans ma chambre...
emportant ce livre, composé, m'aviez-vous dit, par un de nos
pères, et complété par un saint évêque[26]. Plein de respect, de
confiance et de foi... j'ouvris ces pages... D'abord je ne compris
pas... Puis, enfin... je compris... Alors je fus saisi de honte et
d'horreur, frappé de stupeur; à peine j'eus la force de fermer
d'une main tremblante cet abominable livre... et je courus chez
vous, mon père... m'accuser d'avoir involontairement jeté les yeux
sur ces pages sans nom... que par erreur vous aviez mises entre
mes mains.
-- Rappelez-vous aussi, mon cher fils, dit gravement le père
d'Aigrigny, que je calmai vos scrupules; je vous dis qu'un prêtre,
destiné à tout entendre sous le sceau de la confession, devait
tout connaître, tout savoir et pouvoir tout apprécier... que notre
compagnie imposait la lecture de ce _Compendium, _comme ouvrage
classique, aux jeunes diacres, aux séminaristes et aux jeunes
prêtres qui se destinaient à la confession.
-- Je vous crus, mon père: l'habitude de l'obéissance inerte était
si puissante en moi, la discipline m'avait tellement déshabitué de
tout examen, que, malgré mon horreur, que je me reprochais comme
une faute grave, en me rappelant vos paroles, je remportai le
livre dans ma chambre et je lus. Oh! mon père, quelle effrayante
révélation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus
désordonné dans ses raffinements! Et j'étais dans la vigueur de
l'âge... et jusqu'alors mon ignorance et le secours de Dieu
m'avaient seuls soutenu dans des luttes cruelles contre les
sens... Oh! quelle nuit! quelle nuit! À mesure qu'au milieu du
profond silence de ma solitude, j'épelais, en frissonnant de
confusion et de frayeur, ce catéchisme de débauches monstrueuses,
inouïes, inconnues... à mesure que ces tableaux obscènes, d'une
effroyable lubricité, s'offraient à mon imagination, jusqu'alors
chaste et pure... vous le savez, mon Dieu! il me semblait sentir
ma raison s'affaiblir. Oui... et elle s'égara tout à fait... car
bientôt je voulus fuir ce livre infernal, et je ne sais quel
épouvantable attrait, quelle curiosité me retenaient haletant,
éperdu, devant ces pages infâmes... et je me sentais mourir de
confusion, de honte; et, malgré moi, mes joues s'enflammaient; une
ardeur corrosive circulait dans mes veines... alors de redoutables
hallucinations vinrent achever mon égarement... il me sembla voir
des fantômes lascifs sortir de ce livre maudit... et je perdis
connaissance en cherchant à fuir leurs brûlantes étreintes.
-- Vous parlez de ce livre en termes blâmables, dit sévèrement le
père d'Aigrigny; vous avez été victime de votre imagination trop
vive: c'est à elle que vous devez attribuer cette impression
funeste, produite par un livre excellent et irréprochable dans sa
spécialité, autorisé d'ailleurs par l'Église.
-- Ainsi, mon père, reprit Gabriel avec une profonde amertume, je
n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pensée, jusqu'alors
innocente et vierge, a été depuis à jamais souillée par des
monstruosités que je n'aurais jamais soupçonnées, car je doute que
ceux qui sont coupables de se livrer à ces horreurs viennent en
demander la rémission au prêtre.
-- Ce sont là des questions que vous n'êtes pas apte à juger,
répondit brusquement le père d'Aigrigny.
-- Je n'en parlerai plus, mon père, dit Gabriel, et il reprit:
-- Une longue maladie succéda à cette nuit terrible; plusieurs
fois, me dit-on, l'on craignait que ma raison ne s'égarât. Lorsque
je revins... le passé m'apparut comme un songe pénible... Vous me
dîtes alors, mon père, que je n'étais pas encore mûr pour
certaines fonctions... Ce fut alors que je vous demandai avec
instances de partir pour les missions d'Amérique... Après avoir
longtemps repoussé ma prière, vous avez consenti... Je partis...
Depuis mon enfance j'avais toujours vécu ou au collège ou au
séminaire, dans un état de compression et de sujétion continuel: à
force de m'accoutumer à baisser la tête et les yeux, je m'étais
pour ainsi dire déshabitué de contempler le ciel et les splendeurs
de la nature... aussi quel bonheur profond, religieux, je
ressentis, lorsque je me trouvai tout à coup transporté au milieu
des grandeurs imposantes de la mer, lorsque, pendant la traversée,
je me vis entre l'Océan et le ciel! Alors il me sembla que je
sortais d'un lieu d'épaisses et lourdes ténèbres; pour la première
fois depuis bien des années je sentis mon coeur battre librement
dans ma poitrine! pour la première fois je me sentis maître de ma
pensée, et j'osai examiner ma vie passée, ainsi que l'on regarde
du haut d'une montagne au fond d'une vallée obscure... Alors
d'étranges doutes s'élevèrent dans mon esprit. Je me demandai de
quel droit, dans quel but, on avait pendant si longtemps comprimé,
anéanti l'exercice de ma volonté, de ma liberté, de ma raison,
puisque Dieu m'a donc doué de liberté, de volonté, de raison; mais
je me dis... que peut-être les fins de cette oeuvre grande, belle
et sainte, à laquelle je devais concourir, me seraient un jour
dévoilées et me récompenseraient de mon obéissance et de ma
résignation.
À ce moment, Rodin entra. Le père d'Aigrigny l'interrogea d'un
regard significatif: le _socius _s'approcha et lui dit tout bas,
sans que Gabriel pût l'entendre:
-- Rien de grave; on vient seulement de m'avertir que le père du
maréchal Simon est arrivé à la fabrique de M. Hardy.
Puis, jetant un coup d'oeil sur Gabriel, Rodin parut interroger le
père d'Aigrigny, qui baissa la tête d'un air accablé. Pourtant il
reprit, s'adressant à Gabriel pendant que Rodin s'accoudait de
nouveau à la cheminée:
-- Continuez, mon cher fils... j'ai hâte de savoir à quelle
résolution vous vous êtes arrêté.
-- Je vais vous le dire dans un instant, mon père. J'arrivai à
Charlestown... Le supérieur de notre établissement dans cette
ville, à qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie,
se chargea de les éclaircir; avec une franchise effrayante, il me
dévoila son but... où tendaient non pas peut-être tous les membres
de la compagnie, car un grand nombre partageaient mon ignorance,
mais le but que ses chefs ont opiniâtrement poursuivi depuis la
fondation de l'ordre... Je fus épouvanté... Je lus les
casuistes... Oh! alors, mon père, ce fut une nouvelle et
effrayante révélation, lorsqu'à chaque page de ces livres écrits
par nos pères je lus l'excuse, la justification du _vol, _de la
_calomnie, _du _viol, _de _l'adultère, _du _parjure, _du _meurtre,
_du _régicide__[27]__... _Lorsque je pensai que moi, prêtre d'un
Dieu de charité, de justice, de pardon et d'amour, j'appartenais
désormais à une compagnie dont les chefs professaient de pareilles
doctrines et s'en glorifiaient, je fis à Dieu le serment de rompre
à jamais les liens qui m'attachaient à elle!
À ces mots de Gabriel, le père d'Aigrigny et Rodin échangèrent un
regard terrible: tout était perdu, leur proie leur échappait.
Gabriel, profondément ému des souvenirs qu'il évoquait, ne
s'aperçut pas de ce mouvement du révérend père et du _socius _et
continua:
-- Malgré ma résolution, mon père, de quitter la compagnie, la
découverte que j'avais faite me fut bien douloureuse... Ah!
croyez-moi, pour une âme juste et bonne, rien n'est plus affreux
que d'avoir à renoncer à ce qu'elle a respecté et à le renier. Je
souffrais tellement que, en songeant aux dangers de ma mission,
j'espérais avec une joie secrète que Dieu me rappellerait peut-
être à lui dans cette circonstance... mais, au contraire, il a
veillé sur moi avec une sollicitude providentielle.
Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme
mystérieuse qui lui avait sauvé la vie en Amérique. Puis, après un
moment de silence, il reprit:
-- Ma mission terminée, je suis revenu ici, mon père, décidé à
vous prier de me rendre la liberté et de me délier de mes
serments... Plusieurs fois, mais en vain, je vous demandai un
entretien... hier, la Providence voulut que j'eusse une longue
conversation avec ma mère adoptive; par elle j'ai appris la ruse
dont on s'était servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilège
que l'on a fait de la confession pour l'engager à confier à
d'autres personnes les orphelines qu'une mère mourante avait
remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon père,
si j'avais pu hésiter encore à vouloir rompre ces liens, ce que
j'ai appris hier eût rendu ma décision irrévocable... Mais à ce
moment solennel, mon père, je dois vous dire que je n'accuse pas
la compagnie tout entière; bien des hommes simples, crédules et
confiants comme moi en font sans doute partie... Dans leur
aveuglement... instrument dociles, ils ignorent l'oeuvre à
laquelle on les fait concourir... je les plains, et je prierai
Dieu de les éclairer comme il m'a éclairé.
_-- _Ainsi, mon fils, dit le père d'Aigrigny en se levant,
livide et atterré, vous venez me demander de briser les liens qui
vous attachent à la compagnie?
-- Oui, mon père... j'ai fait un serment entre vos mains, et je
vous prie de me délier de ce serment.
-- Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements
librement pris autrefois par vous soient considérés comme vains et
non avenus?
-- Oui, mon père.
-- Ainsi, mon fils, il n'y aura désormais rien de commun entre
vous et notre compagnie?
-- Non, mon père... puisque je vous prie de me relever de mes
voeux.
-- Mais vous savez, mon fils, que la compagnie peut vous délier...
mais que vous ne pouvez pas vous délier d'elle?
-- Ma démarche vous prouve, mon père, l'importance que j'attache
au serment, puisque je viens vous demander de m'en délier...
Cependant, si vous me refusiez... je ne me croirais pas engagé, ni
aux yeux de Dieu ni aux yeux des hommes.
-- C'est parfaitement clair, dit le père d'Aigrigny à Rodin; et sa
voix expira sur ses lèvres, tant son désespoir était profond.
Tout à coup, pendant que Gabriel, les yeux baissés, attendait la
réponse du père d'Aigrigny, qui restait immobile et muet, Rodin
parut frappé d'une idée subite, en s'apercevant que le révérend
père tenait encore à la main son billet écrit au crayon.
Le _socius _s'approcha vivement du père d'Aigrigny, et lui dit
tout bas d'un air de doute et d'alarme:
-- Est-ce que vous n'auriez pas lu mon billet?
-- Je n'y ai pas songé, reprit machinalement le révérend père.
Rodin parut faire un effort sur lui-même pour réprimer un
mouvement de violent courroux; puis il dit au père d'Aigrigny
d'une voix calme:
-- Lisez-le donc alors... À peine le révérend père eut-il jeté les
yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa
physionomie jusqu'alors désespérée; serrant alors la main du
_socius _avec une expression de profonde reconnaissance, il lui
dit à voix basse:
-- Vous avez raison... Gabriel est à nous...