III. L'héritier.

Samuel vint ouvrir la porte à Gabriel et à Rodin. Ce dernier dit

au juif:

-- Vous êtes, monsieur, le gardien de cette maison?

-- Oui, monsieur, répondit Samuel.

-- M. l'abbé Gabriel de Rennepont que voici, dit Rodin en montrant

son compagnon, est l'un des descendants de la famille de

Rennepont.

-- Ah! tant mieux, monsieur, dit presque involontairement le juif,

frappé de l'angélique physionomie de Gabriel, car la noblesse et

la sérénité de l'âme du jeune prêtre se lisaient dans son regard

d'archange et sur son front pur et blanc, déjà couronné de

l'auréole du martyre.

Samuel regardait Gabriel avec une curiosité remplie de

bienveillance et d'intérêt; mais sentant bientôt que cette

contemplation silencieuse devenait embarrassante pour Gabriel, il

lui dit:

-- Le notaire, monsieur l'abbé, ne doit venir qu'à dix heures.

Gabriel le regarda d'un air surpris et répondit:

-- Quel notaire... monsieur?

-- Le père d'Aigrigny vous expliquera ceci, se hâta de dire Rodin,

et s'adressant à Samuel, il ajouta: Nous sommes un peu en

avance... Ne pourrions-nous pas attendre quelque part l'arrivée du

notaire?

-- Si vous voulez vous donner la peine de venir chez moi, dit

Samuel, je vais vous conduire.

-- Je vous remercie, monsieur, j'accepte, dit Rodin.

-- Veuillez donc me suivre, messieurs, dit le vieillard. Quelques

moments après, le jeune prêtre et le _socius, _précédés de Samuel,

entrèrent dans une des pièces que ce dernier occupait au rez-de-

chaussée du bâtiment de la rue et qui donnait sur la cour.

-- M. l'abbé d'Aigrigny, qui a servi de tuteur à M. Gabriel, doit

bientôt venir nous demander, ajouta Rodin; aurez-vous la bonté de

l'introduire ici?

-- Je n'y manquerai pas, monsieur, dit Samuel en sortant.

Le _socius _et Gabriel restèrent seuls. À la mansuétude adorable

qui donnait habituellement aux beaux traits du missionnaire un

charme si touchant, succédait en ce moment une remarquable

expression de tristesse, de résolution et de sévérité. Rodin,

n'ayant pas vu Gabriel depuis quelques jours, était gravement

préoccupé du changement qu'il remarquait en lui; aussi l'avait-il

observé silencieusement pendant le trajet de la rue des Postes à

la rue Saint-François. Le jeune prêtre portait, comme d'habitude,

une longue soutane noire qui faisait ressortir davantage encore la

pâleur transparente de son visage. Lorsque le juif fut sorti, il

dit à Rodin d'une voix ferme:

-- M'apprendrez-vous enfin, monsieur, pourquoi, depuis plusieurs

jours, il m'a été impossible de parler à Sa Révérence le père

d'Aigrigny? pourquoi il a choisi cette maison pour m'accorder cet

entretien?

-- Il m'est impossible de répondre à ces questions, reprit

froidement Rodin. Sa Révérence ne peut manquer d'arriver bientôt,

elle vous entendra. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre

révérend père a, autant que vous, cette entrevue à coeur: s'il a

choisi cette maison pour cet entretien, c'est que vous avez

intérêt à vous trouver ici... Vous le savez bien... quoique vous

ayez affecté quelque étonnement en entendant le gardien parler

d'un notaire.

Ce disant, Rodin attacha un regard scrutateur et inquiet sur

Gabriel, dont la figure n'exprima rien autre chose que la

surprise.

-- Je ne vous comprends pas, répondit-il à Rodin. Quel intérêt

puis-je avoir à me trouver ici, dans cette maison?

-- Encore une fois, il est impossible que vous ne le sachiez pas,

reprit Rodin, observant toujours Gabriel avec attention.

-- Je vous ai dit, monsieur, que je l'ignorais, répondit celui-ci,

presque blessé de l'insistance du _socius._

_-- _Et qu'est donc venue vous dire hier votre mère adoptive?

pourquoi vous êtes-vous permis de la recevoir sans l'autorisation

du révérend père d'Aigrigny, ainsi que je l'ai appris ce matin? Ne

vous a-t-elle pas entretenu de certains papiers de famille trouvés

sur vous lorsqu'elle vous a recueilli?

-- Non, monsieur, dit Gabriel. À cette époque, ces papiers ont été

remis au confesseur de ma mère adoptive; et, plus tard, ils ont

passé entre les mains du révérend père d'Aigrigny. Pour la

première fois, depuis bien longtemps, j'entends parler de ces

papiers.

-- Ainsi... vous prétendez que ce n'est pas à ce sujet que

Françoise Baudoin est venue vous entretenir hier? reprit

opiniâtrement Rodin en accentuant lentement ses paroles.

-- Voilà, monsieur, la seconde fois que vous semblez douter de ce

que j'affirme, dit doucement le jeune prêtre réprimant un

mouvement d'impatience. Je vous assure que je dis la vérité.

-- Il ne sait rien, pensa Rodin, car il connaissait assez la

sincérité de Gabriel pour conserver dès lors le moindre doute

après une déclaration aussi positive.

-- Je vous crois, reprit le _socius. _Cette idée m'était venue en

cherchant quelle raison assez grave avait pu vous faire

transgresser les ordres du révérend père d'Aigrigny au sujet de la

retraite absolue qu'il vous avait ordonnée, retraite qui excluait

toute communication avec le dehors... Bien plus, contre toutes les

règles de notre maison, vous vous êtes permis de fermer votre

porte, qui doit toujours rester ouverte ou entr'ouverte, afin que

la mutuelle surveillance qui nous est ordonnée entre nous puisse

s'exercer plus facilement... Je ne m'étais expliqué vos fautes

graves contre la discipline que par la nécessité d'une

conversation très importante avec votre mère adoptive.

-- C'est à un prêtre et non à son fils adoptif que Mme Baudoin a

désiré parler, répondit Gabriel, et j'ai cru pouvoir l'entendre;

si j'ai fermé ma porte, c'est qu'il s'agissait d'une confession.

-- Et qu'avait donc Françoise Baudoin de si pressé à vous

confesser?

-- C'est ce que vous saurez tout à l'heure, lorsque je dirai à Sa

Révérence, s'il lui plaît que vous m'entendiez, reprit Gabriel.

Ces mots furent dits d'un ton si net par le missionnaire, qu'il

s'ensuivit un assez long silence.

Rappelons au lecteur que Gabriel avait jusqu'alors été tenu par

ses supérieurs dans la plus complète ignorance de la gravité des

intérêts de famille qui réclamaient sa présence rue Saint-

François. La veille, Françoise Baudoin, absorbée par sa douleur,

n'avait pas songé à lui dire que les orphelines devaient aussi se

trouver à ce même rendez-vous, et y eût-elle d'ailleurs songé, les

recommandations expresses de Dagobert l'eussent empêchée de parler

au jeune prêtre de cette circonstance. Gabriel ignorait donc

absolument les liens de famille qui l'attachaient aux filles du

maréchal Simon, à Mlle de Cardoville, à M. Hardy, au prince et à

Couche-tout-nu; en un mot, si on lui eût alors révélé qu'il était

l'héritier de M. Marius de Rennepont, il se serait cru le seul

descendant de cette famille.

Pendant l'instant de silence qui succéda à son entretien avec

Rodin, Gabriel examinait à travers les fenêtres du rez-de-chaussée

les travaux des maçons occupés à dégager la porte des pierres qui

la muraient. Cette première opération terminée, ils s'occupèrent

alors de desceller des barres de fer qui maintenaient une plaque

de plomb sur la partie extérieure de la porte.

À ce moment, le père d'Aigrigny, conduit par Samuel, entrait dans

la chambre. Avant que Gabriel se fût retourné, Rodin eut le temps

de dire tout bas au révérend père:

-- Il ne sait rien, et l'Indien n'est plus à craindre.

Malgré son calme affecté, les traits du père d'Aigrigny étaient

pâles et contractés, comme ceux d'un joueur qui est sur le point

de voir se décider une partie d'une importance terrible. Tout

jusqu'alors favorisait les desseins de sa compagnie; mais il ne

pensait pas sans effroi aux quatre heures qui restaient encore

pour attendre le terme fatal.

Gabriel s'étant retourné, le père d'Aigrigny lui dit d'un ton

affectueux et cordial, en s'approchant de lui, le sourire aux

lèvres et la main tendue:

-- Mon cher fils, il m'en a coûté beaucoup de vous avoir refusé

jusqu'à ce moment l'entretien que vous désirez depuis votre

retour; il m'a été non moins pénible de vous obliger à une

retraite de quelques jours. Quoique je n'aie aucune explication à

vous donner au sujet des choses que je vous ordonne, je veux bien

vous dire que je n'ai agi que dans votre intérêt.

-- Je dois croire Votre Révérence, répondit Gabriel en

s'inclinant.

Le jeune prêtre sentait malgré lui une vague émotion de crainte;

car jusqu'à son départ pour sa mission en Amérique, le père

d'Aigrigny, entre les mains duquel il avait prêté les voeux

formidables qui le liaient irrévocablement à la société de Jésus,

le père d'Aigrigny avait exercé sur lui une de ces influences

effrayantes qui, ne procédant que par le despotisme, la

compression et l'intimidation, brisent toutes les forces vives de

l'âme, et la laissent inerte, tremblante et terrifiée. Les

impressions de la première jeunesse sont ineffaçables, et c'était

la première fois, depuis son retour d'Amérique, que Gabriel se

retrouvait avec le père d'Aigrigny; aussi, quoiqu'il ne sentît pas

faillir la résolution qu'il avait prise, Gabriel regrettait de

n'avoir pu, ainsi qu'il l'avait espéré, prendre de nouvelles

forces dans un franc entretien avec Agricol et Dagobert.

Le père d'Aigrigny connaissait trop les hommes pour n'avoir pas

remarqué l'émotion du jeune prêtre et ne s'être pas rendu compte

de ce qui la causait. Cette impression lui parut d'un favorable

augure; il redoubla donc de séduction, de tendresse et d'aménité,

se réservant, s'il le fallait, de prendre un autre masque. Il dit

à Gabriel, en s'asseyant, pendant que celui-ci restait, ainsi que

Rodin, respectueusement debout:

-- Vous désirez, mon cher fils, avoir un entretien très important

avec moi?

-- Oui, mon père, dit Gabriel en baissant malgré lui les yeux

devant l'éclatante et large prunelle grise de son supérieur.

-- J'ai aussi, moi, des choses d'un grand intérêt à vous

apprendre; écoutez-moi donc d'abord... vous parlerez ensuite.

-- Je vous écoute, mon père...

-- Il y a environ douze ans, mon cher fils, dit affectueusement le

père d'Aigrigny, que le confesseur de votre mère adoptive,

s'adressant à moi par l'intermédiaire de M. Rodin, appela mon

attention sur vous en me parlant des progrès étonnants que vous

faisiez à l'école des Frères; j'appris en effet que votre

excellente conduite, que votre caractère doux et modeste, votre

intelligence précoce étaient dignes du plus grand intérêt; de ce

moment on eut les yeux sur vous; au bout de quelque temps, voyant

que vous ne déméritiez pas, il me parut qu'il y avait autre chose

en vous qu'un artisan; on s'entendit avec votre mère adoptive, et

par mes soins vous fûtes admis gratuitement dans l'une des écoles

de notre compagnie. Ainsi une charge de moins pesa sur

l'excellente femme qui vous avait recueilli, et un enfant qui

faisait déjà concevoir de hautes espérances reçut par nos soins

paternels tous les bienfaits d'une éducation religieuse... Cela

n'est-il pas vrai, mon fils?

-- Cela est vrai, mon père, répondit Gabriel en baissant les yeux.

-- À mesure que vous grandissiez, d'excellentes et rares vertus se

développaient en vous: votre obéissance, votre douceur surtout,

étaient exemplaires; vous faisiez de rapides progrès dans vos

études. J'ignorais alors à quelle carrière vous voudriez vous

livrer un jour. Mais j'étais toutefois certain que, dans toutes

les conditions de votre vie, vous resteriez toujours un fils bien-

aimé de l'Église. Je ne m'étais pas trompé dans mes espérances, ou

plutôt vous les avez, mon cher fils, de beaucoup dépassées.

Apprenant par une confidence amicale que votre mère adoptive

désirait ardemment vous voir entrer dans les ordres, vous avez

généreusement répondu au désir de l'excellente femme à qui vous

deviez tant... Mais comme le Seigneur est toujours juste dans ses

récompenses, il a voulu que la plus touchante preuve de gratitude

que vous puissiez donner à votre mère adoptive vous fût en même

temps divinement profitable, puisqu'elle vous faisait entrer parmi

les membres militants de notre sainte Église.

À ces mots du père d'Aigrigny, Gabriel ne put retenir un mouvement

en se rappelant les amères confidences de Françoise; mais il se

contint pendant que Rodin, debout et accoudé à l'angle de la

cheminée, continuait de l'examiner avec une attention singulière

et opiniâtre.

Le père d'Aigrigny reprit:

-- Je ne vous le cache pas, mon cher fils, votre résolution me

combla de joie; je vis en vous une des futures lumières de

l'Église, et je fus jaloux de la voir briller au milieu de notre

compagnie. Nos épreuves, si difficiles, si pénibles, si

nombreuses, vous les avez courageusement subies: vous avez été

jugé digne de nous appartenir et après avoir prêté entre mes mains

un serment irrévocable et sacré qui vous attache à jamais à notre

compagnie pour la plus grande gloire du Seigneur, vous avez désiré

répondre à l'appel de notre Saint-Père, aux âmes de bonne volonté,

et aller prêcher[20], comme missionnaire, la foi catholique chez

les barbares. Quoiqu'il nous fût pénible de nous séparer de notre

cher fils, nous dûmes accéder à des désirs si pieux: vous êtes

parti humble missionnaire, vous nous êtes revenu glorieux martyr,

et nous nous enorgueillissons à juste titre de vous compter parmi

nous. Ce rapide exposé du passé était nécessaire, mon cher fils,

pour arriver à ce qui suit; car il s'agit, si la chose était

possible... de resserrer davantage encore les liens qui vous

attachent à nous. Écoutez-moi donc bien, mon cher fils, ceci est

confidentiel et d'une haute importance, non seulement pour vous,

mais encore pour notre compagnie.

-- Alors... mon père!... s'écria vivement Gabriel, en interrompant

le père d'Aigrigny, je ne puis pas... je ne dois pas vous

entendre!

Et le jeune prêtre devint pâle; on vit, à l'altération de ses

traits, qu'un violent combat se livrait en lui; mais reprenant

bientôt sa résolution première, il releva le front, et, jetant un

regard assuré sur le père d'Aigrigny et sur Rodin, qui se

regardaient muets de surprise, il reprit:

-- Je vous le répète, mon père, s'il s'agit de choses

confidentielles sur la compagnie... il m'est impossible de vous

entendre.

-- En vérité, mon cher fils, vous me causez un étonnement profond.

Qu'avez-vous? mon Dieu! vos traits sont altérés, votre émotion est

visible... Voyons... parlez sans crainte... Pourquoi ne pouvez-

vous m'entendre davantage?

-- Je ne puis vous le dire, mon père, avant de vous avoir, moi

aussi, rapidement exposé le passé... tel qu'il m'a été donné de le

juger depuis quelque temps... Vous comprendrez alors, mon père,

que je n'ai plus droit à vos confidences, car bientôt un abîme va

nous séparer sans doute.

À ces mots de Gabriel, il est impossible de peindre le regard que

Rodin et le père d'Aigrigny échangèrent rapidement; le _socius

_commença de ronger ses ongles en attachant son oeil de reptile

irrité sur Gabriel; le père d'Aigrigny devint livide; son front se

couvrit d'une sueur froide. Il se demandait avec épouvante si, au

moment de toucher au but, l'obstacle viendrait de Gabriel, en

faveur de qui tous les obstacles avaient été écartés. Cette pensée

était désespérante. Pourtant le révérend père se contint

admirablement, resta calme, et répondit avec une affectueuse

onction:

-- Il m'est impossible de croire, mon cher fils, que vous et moi

soyons jamais séparés par un abîme... si ce n'est par l'abîme de

douleurs que me causerait quelque grave atteinte portée à votre

salut; mais... parlez... je vous écoute...

-- Il y a en effet, douze ans, mon père, reprit Gabriel d'une voix

ferme et en s'animant peu à peu, que, par vos soins, je suis entré

dans un collège de la compagnie de Jésus... J'y entrai aimant,

loyal et confiant... Comment a-t-on encouragé tout d'abord ces

précieux instincts de l'enfance?... le voici. Le jour de mon

arrivée, le supérieur me dit, en me désignant deux enfants un peu

plus âgés que moi: «Voilà les compagnons que vous préférerez; vous

vous promènerez toujours tous trois ensemble: la règle de la

maison défend tout entretien à deux personnes; la règle veut aussi

que vous écoutiez attentivement ce que diront vos compagnons, afin

de pouvoir me le rapporter, car ces chers enfants peuvent avoir, à

leur insu, des pensées mauvaises, ou projeter de commettre des

fautes; or, si vous aimez vos camarades, il faut m'avertir de

leurs fâcheuses tendances, afin que mes remontrances paternelles

leur épargnent la punition en prévenant les fautes... il vaut

mieux prévenir le mal que de le punir.»

-- Tels sont en effet, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny, la

règle de nos maisons et le langage que l'on tient à tous les

élèves qui s'y présentent.

-- Je le sais, mon père... répondit Gabriel avec amertume; aussi

trois jours après, pauvre enfant soumis et crédule, j'épiais

naïvement mes camarades, écoutant, retenant leurs entretiens, et

allant les rapporter au supérieur, qui me félicitait de mon

zèle... Ce que l'on me faisait faire était indigne... et pourtant,

Dieu le sait, je croyais accomplir un devoir charitable; j'étais

heureux d'obéir aux ordres d'un supérieur que je respectais, et

dont j'écoutais, dans ma foi enfantine, les paroles comme j'aurais

écouté celles de Dieu... Plus tard... un jour que je m'étais rendu

coupable d'une infraction à la règle de la maison, le supérieur me

dit: «Mon enfant, vous avez mérité une punition sévère; mais elle

vous sera remise si vous parvenez à surprendre un de vos camarades

dans la même faute que vous avez commise...» Et de peur que malgré

ma foi et mon obéissance aveugles cet encouragement à la délation

basée sur l'intérêt personnel ne me parut odieux, le supérieur

ajouta: «Je vous parle, mon enfant, dans l'intérêt du salut de

votre camarade; car s'il échappait à la punition, il s'habituerait

au mal par l'impunité; or, en le surprenant en faute et en

attirant sur lui un châtiment salutaire, vous aurez donc le double

avantage d'aider à son salut, et de vous soustraire, vous, à une

punition méritée, mais dont votre zèle envers le prochain vous

gagnera la rémission.»

-- Sans doute, reprit le père d'Aigrigny, de plus en plus effrayé

du langage de Gabriel; et en vérité, mon cher fils, tout ceci est

conforme à la règle suivie dans nos collèges et aux habitudes des

personnes de notre compagnie, _qui se dénoncent mutuellement sans

préjudice de l'amour et de la charité réciproques, et pour leur

plus grand avancement __spirituel, surtout quand le supérieur l'a ordonné ou

demandé __pour la plus grande gloire de Dieu.__[21]__ __[22]_

_-- _Je le sais!... s'écria Gabriel, je le sais; c'est au nom de

ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes qu'ainsi l'on

m'encourageait au mal.

-- Mon cher fils, dit le père d'Aigrigny en tâchant de cacher sous

une apparence de dignité blessée sa terreur toujours croissante,

de vous à moi... ces paroles sont au moins étranges.

À ce moment Rodin, quittant la cheminée où il s'était accoudé,

commença de se promener de long en large dans la chambre, d'un air

méditatif, sans discontinuer de ronger ses ongles.

-- Il m'est cruel, ajouta le père d'Aigrigny, d'être obligé de

vous rappeler, mon cher fils, que vous nous devez l'éducation que

vous avez reçue.

-- Tels étaient ses fruits, mon père, reprit Gabriel. Jusqu'alors,

j'avais épié les autres enfants avec une sorte de

désintéressement... mais les ordres du supérieur m'avaient fait

faire un pas de plus dans cette voie indigne... J'étais devenu

délateur pour échapper à une punition méritée. Et telles étaient

ma foi, mon humilité, ma confiance, que je m'accoutumai à remplir

avec innocence et candeur un rôle doublement odieux; une fois,

cependant, je l'avoue, tourmenté par de vagues scrupules, derniers

élans des aspirations généreuses qu'on étouffait en moi, je me

demandai si le but charitable et religieux qu'on attribuait à ces

délations, à cet espionnage continuel, suffisait pour m'absoudre;

je fis part de mes craintes au supérieur; il me répondit que je

n'avais pas à discerner, mais à obéir, qu'à lui seul appartenait

la responsabilité de mes actes.

-- Continuez, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny cédant malgré

lui à un profond accablement; hélas! j'avais raison de vouloir

m'opposer à votre voyage en Amérique.

-- Et la Providence a voulu que ce fût dans ce pays neuf, fécond

et libre, qu'éclairé par un hasard singulier sur le présent et sur

le passé, mes yeux se soient enfin ouverts, s'écria Gabriel. Oui,

c'est en Amérique que, sortant de la sombre maison où j'avais

passé tant d'années de ma jeunesse, et me trouvant pour la

première fois face à face avec la majesté divine, au milieu des

immenses solitudes que je parcourais... c'est là, qu'accablé

devant tant de magnificence et tant de grandeur, j'ai fait

serment...

Mais Gabriel, s'interrompant, reprit:

-- Tout à l'heure, mon père, je m'expliquerai sur ce serment; mais

croyez-moi, ajouta le missionnaire avec un accent profondément

douloureux, ce fut un jour bien fatal, bien funeste, que celui où

j'ai dû redouter et accuser ce que j'avais béni et révéré pendant

si longtemps... Oh! je vous l'assure, mon père... ajouta Gabriel

les yeux humides, ce n'est pas sur moi seul qu'alors j'ai pleuré.

-- Je connais la bonté de votre coeur, mon cher fils, reprit le

père d'Aigrigny renaissant à une lueur d'espoir en voyant

l'émotion de Gabriel, je crains que vous n'ayez été égaré; mais

confiez-vous à nous comme à vos pères spirituels, et, je l'espère,

nous raffermirons votre foi malheureusement ébranlée, nous

dissiperons les ténèbres qui sont venues obscurcir votre vue...

car, hélas! mon cher fils, dans votre illusion, vous aurez pris

quelques lueurs trompeuses pour le pur éclat du jour...

Continuez...

Pendant que le père d'Aigrigny parlait ainsi, Rodin s'arrêta, prit

un portefeuille dans sa poche, et écrivit quelques notes.

Gabriel était de plus en plus pâle et ému, il lui fallait un grand

courage pour parler ainsi qu'il parlait, car depuis son voyage en

Amérique il avait appris à connaître le redoutable pouvoir de la

compagnie; mais cette révélation du passé envisagée au point de

vue d'un présent plus éclairé, étant pour le jeune prêtre l'excuse

ou plutôt la cause de la détermination qu'il venait signifier à

son supérieur, il voulait loyalement exposer toute chose, malgré

le danger qu'il affrontait sciemment. Il continua donc d'une voix

altérée:

-- Vous le savez, mon père, la fin de mon enfance, cet heureux âge

de franchise et de joie innocente, affectueuse, se passa dans une

atmosphère de crainte, de compression et de soupçonneux

espionnage. Comment, hélas! aurais-je pu me laisser aller au

moindre mouvement de confiance et d'abandon, lorsqu'on me

recommandait à chaque instant d'éviter les regards de celui qui me

parlait, afin de mieux cacher l'impression qu'il pouvait me causer

par ces paroles, de dissimuler tout ce que je ressentais, de tout

observer, tout écouter autour de moi? J'atteignis ainsi l'âge de

quinze ans; peu à peu les très rares visites que l'on permettait

de me rendre, mais toujours en présence de l'un de nos pères, à ma

mère adoptive et à mon frère, furent supprimées, dans le but de

fermer complètement mon coeur à toutes les émotions douces et

tendres. Morne, craintif, au fond de cette grande maison triste,

silencieuse, glacée, je sentis que l'on m'isolait de plus en plus

du monde affectueux et libre; mon temps se partageait entre des

études mutilées, sans ensemble, sans portée, et de nombreuses

heures de pratiques minutieuses et d'exercices dévotieux. Mais, je

vous le demande, mon père, cherchait-on jamais à échauffer nos

jeunes âmes par des paroles empreintes de tendresse et d'amour

évangélique?... Hélas! non... À ces mots adorables du divin

Sauveur: _Aimez-vous les uns les autres, _on semblait avoir

substitué ceux-ci: _Défiez-vous les uns des autres... _Enfin, mon

père, nous disait-on jamais un mot de la patrie ou de la liberté?

Non... oh! non, car ces mots-là font battre le coeur, et il ne

faut pas que le coeur batte...

À nos heures d'étude et de pratique, succédaient, pour unique

distraction, quelques promenades à trois... jamais à deux, parce

qu'à trois la délation mutuelle est plus praticable[23], et parce

qu'à deux l'intimité s'établissant plus facilement il pourrait se

nouer de ces amitiés saintes, généreuses, qui feraient battre le

coeur, et il ne faut pas que le coeur batte... Aussi, à force de

le comprimer, est-il arrivé un jour où je n'ai plus senti; depuis

six mois, je n'avais vu ni mon frère ni ma mère adoptive... ils

vinrent au collège... Quelques années auparavant je les aurais

accueillis avec des élans de joie mêlés de larmes... Cette fois

mes yeux restèrent secs, mon coeur froid; ma mère et mon frère me

quittèrent éplorés; l'aspect de cette douleur pourtant me

frappa... J'eus alors conscience et horreur de cette insensibilité

glaciale qui m'avait gagné depuis que j'habitais cette tombe.

Épouvanté, je voulus en sortir pendant que j'en avais encore la

force...

Alors je vous parlai, mon père, du choix d'un état... car, pendant

ces quelques moments de réveil, il m'avait semblé entendre bruire

au loin la vie active et féconde! la vie laborieuse et libre, la

vie d'affection, de famille... Oh! comme alors je sentais le

besoin de mouvement, de liberté, d'émotions nobles et

chaleureuses! là j'aurais du moins retrouvé la vie de l'âme qui me

fuyait... Je vous le dis, mon père... en embrassant vos genoux,

que j'inondais de larmes, la vie d'artisan ou de soldat, tout

m'eût convenu... Ce fut alors que vous m'apprîtes que ma mère

adoptive, à qui je devais la vie, car elle m'avait trouvé mourant

de misère... car, pauvre elle-même, elle m'avait donné la moitié

du pain de son enfant... admirable sacrifice pour une mère... ce

fut alors, reprit Gabriel en hésitant et en baissant les yeux, car

il était de ces nobles natures qui rougissent et se sentent

honteuses des infamies dont elles sont victimes; ce fut alors, mon

père, reprit Gabriel après une nouvelle hésitation, que vous

m'avez appris que ma mère adoptive n'avait qu'un but, qu'un désir,

celui...

-- Celui de vous voir entrer dans les ordres, mon cher fils,

reprit le père d'Aigrigny, puisque cette pieuse et parfaite

créature espérait qu'en faisant votre salut vous assuriez le

sien... mais elle n'osait vous avouer sa pensée, craignant que

vous ne vissiez un désir intéressé dans...

-- Assez... mon père, dit Gabriel interrompant le père d'Aigrigny

avec un mouvement d'indignation involontaire: il m'est pénible de

vous entendre affirmer une erreur: Françoise Baudoin n'a jamais eu

cette pensée...

-- Mon cher fils, vous êtes bien prompt dans vos jugements, reprit

doucement le père d'Aigrigny; je vous dis, moi, que telle a été la

seule et unique pensée de votre mère adoptive...

-- Hier, mon père, elle m'a tout dit. Elle et moi, nous avons été

mutuellement trompés.

-- Ainsi, mon cher fils, dit sévèrement le père d'Aigrigny à

Gabriel, vous mettez la parole de votre mère adoptive au-dessus de

la mienne?...

-- Épargnez-moi une réponse pénible pour vous et pour moi, dit

Gabriel en baissant les yeux...

-- Me direz-vous maintenant, reprit le père d'Aigrigny avec

anxiété, ce que vous prétendez me... Le révérend père ne put

achever. Samuel entra et dit:

-- Un homme d'un certain âge demande à parler à M. Rodin.

-- C'est moi, monsieur; je vous remercie, répondit le _socius

_assez surpris.

Puis, avant de rejoindre le juif, il remit au père d'Aigrigny

quelques mots écrits au crayon sur un des feuillets de son

portefeuille. Rodin sortit fort inquiet de savoir qui pouvait

venir le chercher rue Saint-François.

Le père d'Aigrigny et Gabriel restèrent seuls.

Le juif errant - Tome I · 第 92 / 101 题