Le père d'Aigrigny, avant d'adresser la parole à Gabriel, se
recueillit profondément; sa physionomie, naguère bouleversée, se
rassérénait peu à peu. Il semblait méditer, calculer les effets de
l'éloquence qu'il allait déployer sur un thème excellent et d'un
effet sûr, que le _socius, _frappé du danger de la situation, lui
avait tracé en quelques lignes rapidement écrites au crayon, et
que, dans son abattement, le révérend père avait d'abord négligé.
Rodin reprit son poste d'observation auprès de la cheminée, où il
alla s'accouder, après avoir jeté sur le père d'Aigrigny un regard
de supériorité dédaigneuse et courroucée, accompagné d'un
haussement d'épaules très significatif. Ensuite de cette
manifestation involontaire et heureusement inaperçue du père
d'Aigrigny, la figure cadavéreuse du _socius _reprit son calme
glacial; ses flasques paupières, un moment relevées par la colère
et l'impatience, retombèrent et voilèrent à demi ses petits yeux
ternes.
Il faut l'avouer, le père d'Aigrigny, malgré sa parole élégante et
facile, malgré la séduction de ses manières exquises, malgré
l'agrément de son visage et ses dehors d'homme du monde accompli
et raffiné, le père d'Aigrigny était souvent effacé, dominé par
l'impitoyable fermeté, par l'astuce et la profondeur diabolique de
Rodin, de ce vieux homme repoussant, crasseux, misérablement vêtu,
qui sortait pourtant très rarement de son humble rôle de
secrétaire et de muet auditeur.
L'influence de l'éducation est si puissante que Gabriel, malgré la
rupture formelle qu'il venait de provoquer, se sentait encore
intimidé en présence du père d'Aigrigny, et il attendait avec une
douloureuse angoisse la réponse du révérend père à sa demande
expresse de le délier de ses anciens serments.
Sa Révérence, ayant sans doute habilement combiné son plan
d'attaque, rompit enfin le silence, poussa un profond soupir, sut
donner à sa physionomie, naguère sévère et irritée, une touchante
expression de mansuétude, et dit à Gabriel d'une voix affectueuse:
-- Pardonnez-moi, mon cher fils, d'avoir gardé si longtemps le
silence... mais votre détermination m'a tellement étourdi, a
soulevé en moi tant de pénibles pensées... que j'ai dû me
recueillir pendant quelques moments pour tâcher de pénétrer la
cause de votre rupture... et je crois avoir réussi... Ainsi donc,
mon cher fils, vous avez bien réfléchi... à la gravité de votre
démarche?
-- Oui, mon père.
-- Vous êtes absolument décidé à abandonner la compagnie... même
contre mon gré?
-- Cela me serait pénible... mon père, mais je me résignerais.
-- Cela vous devrait être, en effet, très pénible, mon cher
fils... car vous avez librement prêté un serment irrévocable, et
ce serment, selon nos statuts, vous engageait à ne quitter la
compagnie qu'avec l'agrément de vos supérieurs.
-- Mon père, j'ignorais alors, vous le savez, la nature de
l'engagement que je prenais. À cette heure, plus éclairé, je
demande à me retirer; mon seul désir est d'obtenir une cure dans
quelque village éloigné de Paris. Je me sens une irrésistible
vocation pour ces humbles et utiles fonctions; il y a dans les
campagnes une misère si affreuse, une ignorance si désolante de
tout ce qui pourrait contribuer à améliorer un peu la condition du
prolétaire agriculteur, dont l'existence est aussi malheureuse que
celle des nègres esclaves -- car quelle est sa liberté, quelle est
son instruction, mon Dieu? -- qu'il me semble que, Dieu aidant, je
pourrais, dans un village, rendre quelques services à l'humanité.
Il me serait donc pénible, mon père, de vous voir me refuser ce
que...
-- Oh! rassurez-vous, mon fils, reprit le père d'Aigrigny, je ne
prétends pas lutter plus longtemps contre votre désir de vous
séparer de nous...
-- Ainsi, mon père... vous me relevez de mes voeux?
-- Je n'ai pas pouvoir pour cela, mon cher fils; mais je vais
écrire immédiatement à Rome pour en demander l'autorisation à
notre général.
-- Je vous remercie, mon père.
-- Bientôt, mon cher fils, vous serez donc délivré de ces liens
qui vous pèsent, et les hommes que vous reniez avec tant
d'amertume n'en continueront pas moins à prier pour vous... afin
que Dieu vous préserve de plus grands égarements... Vous vous
croyez délié envers nous, mon cher fils; mais nous ne nous croyons
pas déliés envers vous; on ne brise pas ainsi chez nous l'habitude
d'un attachement paternel. Que voulez-vous!... nous nous
regardons, nous autres, comme obligés envers nos créatures par les
bienfaits mêmes dont nous les avons comblées... Ainsi, vous étiez
pauvre... et orphelin... nous vous avons tendu les bras, autant à
cause de l'intérêt que vous méritiez, mon cher fils, que pour
épargner une charge trop lourde à votre excellente mère adoptive.
-- Mon père... dit Gabriel avec une émotion contenue, je ne suis
pas ingrat...
-- Je veux le croire, mon cher... cher fils. Pendant, de longues
années nous vous avons donné, comme à notre enfant bien-aimé, le
pain de l'âme et du corps; aujourd'hui il vous plaît de nous
renier, de nous abandonner... nous y consentons. Maintenant que
j'ai pénétré la véritable cause de votre rupture avec nous, il est
de mon devoir de vous délier de vos serments.
-- De quelle cause voulez-vous parler, mon père?
-- Hélas! mon cher fils! je conçois votre crainte. Aujourd'hui,
des dangers nous menacent... vous le savez bien...
-- Des dangers, mon père? s'écria Gabriel.
-- Il est impossible, mon cher fils, que vous ignoriez que depuis
la chute de nos souverains légitimes, nos soutiens naturels,
l'impiété révolutionnaire devient de plus en plus menaçante; on
nous accable de persécutions... Aussi, mon cher fils, je comprends
et j'apprécie comme je dois le motif qui, dans de pareilles
circonstances, vous engage à vous séparer de nous.
-- Mon père! s'écria Gabriel avec autant d'indignation que de
douleur, vous ne pensez pas cela de moi... vous ne pouvez pas le
penser.
Le père d'Aigrigny, sans avoir égard à la protestation de Gabriel,
continua le tableau imaginaire des dangers de sa compagnie, qui,
loin d'être en péril, commençait déjà à ressaisir sourdement son
influence.
-- Oh! si notre compagnie était toute-puissante comme elle l'était
il y a peu d'années encore, reprit le révérend père, si elle était
entourée des respects et des hommages que lui doivent les vrais
fidèles, malgré tant d'abominables calomnies dont on nous
poursuit, peut-être alors, mon cher fils, aurions-nous hésité à
vous délier de vos serments, peut-être aurions-nous cherché à
ouvrir vos yeux à la lumière, à vous arracher au fatal vertige
auquel vous êtes en proie; mais aujourd'hui que nous sommes
faibles, opprimés, menacés de toutes parts, il est de notre
devoir, il est de notre charité de ne pas vous faire partager
forcément les périls auxquels vous avez la sagesse de vouloir vous
soustraire.
En disant ces mots, le père d'Aigrigny jeta un rapide regard sur
son _socius, _qui répondit avec un signe approbatif, accompagné
d'un mouvement d'impatience qui semblait lui dire:
-- Allez donc!... allez donc!
Gabriel était atterré; il n'y avait pas au monde un coeur plus
généreux, plus loyal, plus brave que le sien. Que l'on juge de ce
qu'il devait souffrir en entendant interpréter ainsi sa
résolution!
-- Mon père, reprit-il d'une voix émue et les yeux remplis de
larmes, vos paroles sont cruelles... sont injustes... car, vous le
savez... je ne suis pas lâche.
-- Non... dit Rodin de sa voix brève et incisive en s'adressant au
père d'Aigrigny et lui montrant Gabriel d'un regard dédaigneux,
monsieur votre cher fils est... prudent...
À ces mots de Rodin, Gabriel tressaillit; une légère rougeur
colora ses joues pâles; ses grands yeux bleus étincelèrent d'un
généreux courroux; puis, fidèle aux préceptes de résignation et
d'humilité chrétienne, il dompta ce moment d'emportement, baissa
la tête, et, trop ému pour répondre, il se tut et essuya une larme
furtive.
Cette larme n'échappa pas au _socius; _il y vit sans doute un
symptôme favorable, car il échangea un nouveau regard de
satisfaction avec le père d'Aigrigny.
Celui-ci était alors sur le point de toucher à une question
brûlante; aussi, malgré son empire sur lui-même, sa voix s'altéra
légèrement lorsque, pour ainsi dire encouragé, poussé par un
regard de Rodin, qui devint extrêmement attentif, il dit à
Gabriel:
-- Un autre motif nous oblige encore à ne pas hésiter à vous
délier de vos serments, mon cher fils... c'est une question toute
de délicatesse... Vous avez probablement appris hier, par votre
mère adoptive, que vous étiez peut-être appelé à recueillir un
héritage... dont on ignore la valeur.
Gabriel releva vivement la tête et dit au père d'Aigrigny:
-- Ainsi que je l'ai déjà affirmé à M. Rodin, ma mère adoptive m'a
seulement entretenu de ses scrupules de conscience... et
j'ignorais complètement l'existence de l'héritage dont vous
parlez, mon père...
L'expression d'indifférence avec laquelle le jeune prêtre prononça
ces derniers mots fut remarquée par Rodin.
-- Soit... reprit le père d'Aigrigny, vous l'ignorez... je veux le
croire, quoique toutes les apparences tendent à prouver le
contraire, à prouver enfin... que la connaissance de cet héritage
n'est pas non plus étrangère à votre résolution de vous séparer de
nous.
-- Je ne vous comprends pas, mon père.
-- Cela est pourtant bien simple... selon moi, votre rupture a
deux motifs: d'abord nous sommes menacés... et vous jugez prudent
de nous abandonner...
-- Mon père...
-- Permettez-moi d'achever... mon cher fils, et de passer au
second motif: si je me trompe, vous répondrez. Voici les faits:
autrefois, et dans l'hypothèse que votre famille, dont vous
ignoriez le sort, vous laisserait quelque bien... Vous aviez, en
retour des soins que la compagnie avait pris de vous... vous aviez
fait, dis-je, une donation future de ce que vous pouviez posséder,
non pas à nous, mais aux pauvres, dont nous sommes les tuteurs-
nés.
-- Eh bien! mon père? demanda Gabriel, ignorant encore où tendait
ce préambule.
-- Eh bien! mon cher fils... maintenant que vous voilà sûr de
jouir de quelque aisance... vous voulez sans doute, en vous
séparant de nous, annuler cette donation faite par vous en
d'autres temps.
-- Pour parler clairement, vous parjurez votre serment parce que
nous sommes persécutés et parce que vous voulez reprendre vos
dons, ajouta Rodin d'une voix aiguë, comme pour résumer d'une
manière nette et brutale la position de Gabriel envers la
compagnie de Jésus.
À cette accusation infâme, Gabriel ne put que lever les mains et
les yeux au ciel, en s'écriant avec une expression déchirante:
-- Ô mon Dieu!!! mon Dieu!!!
Le père d'Aigrigny, après avoir échangé un regard d'intelligence
avec Rodin, dit à celui-ci d'un ton sévère, afin de paraître le
gourmander de sa trop rude franchise:
-- Je crois que vous allez trop loin. Notre cher fils aurait agi
de la manière fourbe et lâche que vous dites, s'il avait été
instruit de sa nouvelle position d'héritier; mais puisqu'il
affirme le contraire... il faut le croire malgré les apparences.
-- Mon père, dit enfin Gabriel, pâle, ému, tremblant, et
surmontant sa douloureuse indignation, je vous remercie de
suspendre du moins votre jugement... Non, je ne suis pas lâche,
car Dieu m'est témoin que j'ignorais les dangers que court votre
compagnie; non, je ne suis pas fourbe; non, je ne suis pas cupide,
car Dieu m'est témoin qu'à ce moment seulement j'apprends par
vous, mon père, qu'il est possible que je sois appelé à recueillir
un héritage... et que...
-- Un mot, mon cher fils; j'ai été dernièrement instruit de cette
circonstance par le plus grand hasard du monde, dit le père
d'Aigrigny en interrompant Gabriel, et cela, grâce aux papiers de
famille que votre mère adoptive avait remis à son confesseur, et
qui nous ont été confiés lors de votre entrée dans notre
collège... Peu de temps avant votre retour d'Amérique, en classant
les archives de la compagnie, votre dossier est tombé sous la main
de notre révérend père procureur; on l'a examiné, et l'on a ainsi
appris que l'un de vos aïeuls paternels, à qui appartenait la
maison où nous sommes, a laissé un testament qui sera ouvert
aujourd'hui à midi. Hier soir encore nous vous croyions toujours
des nôtres; nos statuts veulent que nous ne possédions rien en
propre, vous aviez corroboré ces statuts par une donation en
faveur du patrimoine des pauvres... que nous administrons... Ce
n'était donc plus vous, mais la compagnie qui, dans ma personne,
se présentait comme héritière en votre lieu et place, munie de vos
titres, que j'ai là, bien en règle. Mais maintenant, mon fils, que
vous vous séparez de nous... C'est à vous de vous présenter; nous
ne venions ici que comme fondés de pouvoir des pauvres, auxquels
vous aviez autrefois pieusement abandonné les biens que vous
pourriez posséder un jour. À cette heure, au contraire,
l'espérance d'une fortune quelconque change vos sentiments; libre
à vous, reprenez vos dons.
Gabriel avait écouté le père d'Aigrigny avec une impatience
douloureuse; aussi s'écria-t-il:
-- Et c'est vous! mon père... vous! qui me croyez capable de
revenir sur une donation faite librement en faveur de la compagnie
pour m'acquitter envers elle de l'éducation qu'elle m'a
généreusement donnée? C'est vous, enfin, qui me croyez assez
infâme pour renier ma parole parce que je vais peut-être posséder
un modeste patrimoine?
-- Ce patrimoine, mon cher fils, peut être minime, comme il peut
être... considérable...
-- Eh! mon père, il s'agirait d'une fortune de roi, s'écria
Gabriel avec une noble et fière indifférence, que je ne parlerais
pas autrement, et j'ai, je crois, le droit d'être cru; voici donc
la résolution bien arrêtée:
«La compagnie à laquelle j'appartiens court des dangers, dites-
vous? Je me convaincrai de ces dangers: s'ils sont menaçants...
fort, maintenant, de ma détermination, qui, moralement, me sépare
de vous, mon père, j'attendrai pour vous quitter la fin de vos
périls. Quant à cet héritage dont on me croit si avide, je vous
l'abandonne formellement, mon père, ainsi que je m'y suis
autrefois librement engagé; tout mon désir est que ces biens
soient employés au soulagement des pauvres... J'ignore quelle est
cette fortune; mais, petite ou grande, elle appartient à la
compagnie, parce que je n'ai qu'une parole... Je vous l'ai dit,
mon père, mon seul désir est d'obtenir une modeste cure dans
quelque pauvre village... oui... pauvre surtout... parce que là
mes services seront plus utiles. Ainsi, mon père, lorsqu'un homme
qui n'a jamais menti de sa vie affirme qu'il ne soupire qu'après
une existence aussi humble, aussi désintéressée, on doit, je
crois, le regarder comme incapable de reprendre par cupidité les
dons qu'il a faits.
Le père d'Aigrigny eut alors autant de peine à contenir sa joie
que naguère il avait eu de peine à cacher sa terreur; pourtant, il
parut assez calme et dit à Gabriel:
-- Je n'attendais pas moins de vous, mon cher fils. Puis il fit un
signe à Rodin pour l'engager à intervenir. Celui-ci comprit
parfaitement son supérieur; il quitta la cheminée, se rapprocha de
Gabriel, s'appuya sur une table où l'on voyait une écritoire et du
papier; puis, se mettant à _tambouriner _machinalement sur le
bureau du bout de ses doigts noueux, à ongles plats et sales, il
dit au père d'Aigrigny:
-- Tout ceci est bel et bon... mais monsieur votre cher fils vous
donne pour toute garantie de sa promesse... un serment... et c'est
peu...
-- Monsieur! s'écria Gabriel.
-- Permettez, dit froidement Rodin, la loi, ne reconnaissant pas
notre existence, ne peut reconnaître les dons faits en faveur de
la compagnie... Vous pouvez donc reprendre demain ce que vous
aurez donné aujourd'hui...
-- Et mon serment, monsieur! s'écria Gabriel. Rodin le regarda
fixement, et lui répondit:
-- Votre serment?... mais vous avez aussi fait serment
d'obéissance éternelle à la compagnie; vous avez juré de ne vous
jamais séparer d'elle... et, aujourd'hui, de quel poids ce serment
est-il pour vous?
Un moment Gabriel fut embarrassé; mais sentant bientôt combien la
comparaison de Rodin était fausse, il se leva calme et digne, alla
s'asseoir devant le bureau, y prit une plume, du papier, et
écrivit ce qui suit:
«Devant Dieu, qui me voit et m'entend; devant vous, révérend père
d'Aigrigny, et M. Rodin, témoins de mon serment, je renouvelle à
cette heure, librement et volontairement, la donation entière et
absolue que j'ai faite à la compagnie de Jésus, en la personne du
révérend père d'Aigrigny, de tous les biens qui vont m'appartenir,
quelle que soit la valeur de ces biens. Je jure, sous peine
d'infamie, de remplir cette promesse irrévocable, dont, en mon âme
et conscience, je regarde l'accomplissement comme l'acquit d'une
dette de reconnaissance et un pieux devoir.
«Cette donation ayant pour but de rémunérer des services passés et
de venir au secours des pauvres, l'avenir, quel qu'il soit, ne
peut en rien la modifier; par cela même que je sais que
_légalement _je pourrais un jour demander l'annulation de l'acte
que je fais à cette heure de mon plein gré, je déclare que si je
songeais jamais, en quelque circonstance que ce fût, à le
révoquer, je mériterais le mépris et l'horreur des honnêtes gens.
«En foi de quoi j'ai écrit ceci, le 13 février 1832, à Paris, au
moment de l'ouverture du testament de l'un de mes ancêtres
paternels.
«GABRIEL DE RENNEPONT.»
Puis, se levant, le jeune prêtre remit cet acte à Rodin sans
prononcer une parole.
Le _socius _lut attentivement et répondit, toujours impassible, en
regardant Gabriel:
-- Eh bien, c'est un serment écrit... voilà tout.
Gabriel restait stupéfait de l'audace de Rodin, qui osait lui dire
que l'acte dans lequel il venait de renouveler la donation d'une
manière si loyale, si généreuse, si spontanée, n'avait pas une
valeur suffisante.
Le _socius _rompit le premier le silence et dit avec sa froide
impudence en s'adressant au père d'Aigrigny:
-- De deux choses l'une, ou monsieur votre cher fils Gabriel a
l'intention de rendre cette donation absolument valable et
irrévocable... ou...
-- Monsieur! s'écria Gabriel en se contenant à peine et
interrompant Rodin, épargnez-vous et épargnez-moi une honteuse
supposition.
-- Eh bien, donc, reprit Rodin toujours impassible, puisque vous
êtes parfaitement décidé à rendre cette donation sérieuse...
quelle objection auriez-vous à ce qu'elle fût légalement garantie?
-- Mais aucune, monsieur, dit amèrement Gabriel; puisque ma parole
écrite et jurée ne vous suffit pas...
-- Mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, s'il
s'agissait d'une donation faite à mon profit, croyez que si je
l'acceptais je me trouverais on ne peut mieux garanti par votre
parole... Mais ici, c'est autre chose: je me trouve être, ainsi
que je vous l'ai dit, le mandataire de la compagnie, ou plutôt le
tuteur des pauvres qui profiteront de votre généreux abandon; on
ne saurait donc, dans l'intérêt de l'humanité, entourer cet acte
de trop de garanties légales, afin qu'il en résulte pour notre
clientèle d'infortunés une certitude... au lieu d'une vague
espérance que le moindre changement de volonté peut renverser...
et puis... enfin... Dieu peut vous rappeler à lui... d'un moment à
l'autre... Et qui dit que vos héritiers se montreraient jaloux de
tenir le serment que vous auriez fait?...
-- Vous avez raison, mon père... dit tristement Gabriel, je
n'avais pas songé à ce cas de mort... pourtant si probable. À ce
moment Samuel ouvrit la porte de la chambre et dit:
-- Messieurs, le notaire vient d'arriver; puis-je l'introduire
ici? À dix heures précises, la porte de la maison vous sera
ouverte.
-- Nous serons d'autant plus aises de voir M. le notaire, dit
Rodin, que nous avons à conférer avec lui; ayez l'obligeance de le
prier d'entrer.
-- Je vais, monsieur, le prévenir à l'instant, dit Samuel en
sortant.
-- Voici justement un notaire, dit Rodin à Gabriel. Si vous êtes
toujours dans les mêmes intentions, vous pouvez par devant cet
officier public régulariser votre donation et vous délivrer ainsi
d'un grand poids pour l'avenir.
-- Monsieur, dit Gabriel, quoi qu'il arrive, je me trouverai aussi
irrévocablement engagé par ce serment écrit que je vous prie de
conserver, mon père, -- et Gabriel remit le papier au père
d'Aigrigny, -- que je me trouverai engagé par l'acte authentique
que je vais signer, -- ajouta-t-il en s'adressant à Rodin.
-- Silence, mon cher fils, voici le notaire, dit le père
d'Aigrigny. En effet, le notaire parut dans la chambre.
Pendant l'entretien que cet officier ministériel va avoir avec
Rodin, Gabriel et le père d'Aigrigny, nous conduirons le lecteur
dans l'intérieur de la maison murée.