II. La mère Sainte-Perpétue.

Le couvent de Sainte-Marie, où avaient été conduites les filles du

maréchal Simon, était un ancien hôtel dont le vaste jardin donnait

sur le boulevard de l'Hôpital, l'un des endroits (à cette époque

surtout) les plus déserts de Paris.

Les scènes qui vont suivre se passaient le 12 février, veille du

jour fatal où les membres de la famille Rennepont, les derniers

descendants de la soeur du Juif errant, devaient se trouver

assemblés rue Saint-François.

Le couvent de Sainte-Marie était tenu avec une régularité

parfaite. Un conseil supérieur, composé d'ecclésiastiques

influents présidés par le père d'Aigrigny et de femmes d'une

grande dévotion, à la tête desquelles se trouvait la princesse de

Saint-Dizier, s'assemblait fréquemment, afin d'aviser aux moyens

d'étendre et d'assurer l'influence occulte et puissante de cet

établissement, qui prenait une extension remarquable. Des

combinaisons très habiles, très profondément calculées, avaient

présidé à la fondation de l'oeuvre de Sainte-Marie, qui, par suite

de nombreuses donations, possédait de très riches immeubles et

d'autres biens dont le nombre augmentait chaque jour. La

communauté religieuse n'était qu'un prétexte; mais grâce à de

nombreuses intelligences nouées avec la province par

l'intermédiaire des membres les plus exaltés du parti

ultramontain, on attirait dans cette maison un assez grand nombre

d'orphelines richement dotées, qui devaient recevoir au couvent

une éducation solide, austère, religieuse, bien préférable,

disait-on, à l'éducation frivole qu'elles auraient reçue dans les

pensionnats à la mode, infectés de la corruption du siècle; aux

femmes veuves ou isolées, mais riches aussi, l'oeuvre de Sainte-

Marie offrait un asile assuré contre les dangers et les tentations

du monde: dans cette paisible retraite on goûtait un calme

adorable, on faisait doucement son salut, et l'on était entouré

des soins les plus tendres, les plus affectueux. Ce n'était pas

tout: la mère Sainte-Perpétue, supérieure du couvent, se chargeait

aussi au nom de l'oeuvre, de procurer aux vrais fidèles, qui

désiraient préserver l'intérieur de leurs maisons de la corruption

du siècle, soit des demoiselles de compagnie pour les femmes

seules ou âgées, soit des servantes pour les ménages, soit enfin

des ouvrières à la journée, toutes personnes dont la pieuse

moralité était garantie par l'oeuvre. Rien ne semblerait plus

digne d'intérêt, de sympathie et d'encouragement qu'un pareil

établissement; mais tout à l'heure se dévoilera le vaste et

dangereux réseau d'intrigues de toutes sortes que cachaient ces

charitables apparences.

La supérieure du couvent, mère Sainte-Perpétue, était une grande

femme de quarante ans environ, vêtue de bure couleur carmélite, et

portant un long rosaire à sa ceinture; un bonnet blanc à

mentonnière, accompagné d'un voile noir, embéguinait étroitement

son visage maigre et blême; une grande quantité de rides profondes

et transversales sillonnaient son front couleur d'ivoire jauni;

son nez, à arête tranchante, se courbait quelque peu en bec

d'oiseau de proie; son oeil noir était sagace et perçant; sa

physionomie, à la fois intelligente, froide et ferme. Pour

l'entente et la conduite des intérêts matériels de la communauté,

la mère Sainte-Perpétue en eût remontré au procureur le plus

retors et le plus rusé. Lorsque les femmes sont possédées de ce

qu'on appelle l'_esprit des affaires_, et qu'elles y appliquent

leur finesse de pénétration, leur persévérance infatigable, leur

prudente dissimulation, et surtout cette justesse et cette

rapidité du coup d'oeil qui leur sont naturelles, elles arrivent à

des résultats prodigieux. Pour la mère Sainte-Perpétue, femme de

tête solide et forte, la vaste comptabilité de la communauté

n'était qu'un jeu; personne mieux qu'elle ne savait acheter des

propriétés, les remettre en valeur et les revendre avec avantage;

le cours de la Rente, le change, la valeur courante des actions de

différentes entreprises lui étaient aussi très familiers; jamais

elle n'avait commandé à ses intermédiaires une fausse spéculation

lorsqu'il s'était agi de placer les fonds dont tant de bonnes âmes

faisaient journellement don à l'oeuvre de Sainte-Marie; l'esprit

d'association, lorsqu'il est dirigé dans un but _d'égoïsme

collectif_, donne aux corporations les défauts et les vices de

l'individu.

Ainsi une congrégation aimera le pouvoir et l'argent, comme un

ambitieux aime le pouvoir pour le pouvoir, comme le cupide aime

l'argent pour l'argent... Mais c'est surtout à l'endroit des

immeubles que les congrégations agissent comme un seul homme.

L'immeuble est leur rêve, leur idée fixe, leur fructueuse

monomanie; elles le poursuivent de leurs voeux les plus sincères,

les plus tendres, les plus chauds... Le premier _immeuble_ est,

pour une pauvre petite communauté naissante, ce qu'est pour une

jeune mariée sa corbeille de noces; pour un adolescent, son

premier cheval de course; pour un poète, son premier succès; pour

une lorette, son premier châle de cachemire; parce qu'après tout,

dans ce siècle matériel, un _immeuble_ pose, classe, _cote _une

communauté pour une certaine valeur à cette espèce de Bourse

religieuse, et donne une idée d'autant meilleure de son crédit sur

les simples que toutes ces associations de salut en commandite,

qui finissent par posséder des biens immenses, se fondent toujours

modestement avec la pauvreté pour apport social et la charité du

prochain comme garantie et éventualité. Aussi l'on peut se figurer

tout ce qu'il y a d'âcre et d'ardente rivalité entre les

différentes congrégations d'hommes et de femmes à propos des

_immeubles_ que chacun peut compter au soleil, avec quelle

ineffable complaisance une opulente congrégation écrase sous

l'inventaire de ses maisons, de ses fermes, de ses valeurs de

portefeuille, une congrégation moins riche. L'envie, la jalousie

haineuse, rendues plus irritantes encore par l'oisiveté

claustrale, naissent forcément de telles comparaisons; et pourtant

rien n'est moins chrétien dans l'adorable acception de ce mot

divin, rien n'est moins selon le véritable esprit évangélique,

esprit si essentiellement, si religieusement _communiste_, que

cette âpre, que cette insatiable ardeur d'acquérir et d'accaparer

par tous les moyens possibles: avidité dangereuse, qui est loin

d'être excusée aux yeux de l'opinion publique par quelques maigres

aumônes auxquelles préside un inexorable esprit d'exclusion et

d'insolence.

Mère Sainte-Perpétue était assise devant un grand bureau à

cylindre, placé au milieu d'un cabinet très simplement, mais très

confortablement meublé; un excellent feu brillait dans la cheminée

de marbre, un moelleux tapis recouvrait le plancher. La

supérieure, à qui on remettait chaque jour toutes les lettres

adressées soit aux soeurs, soit aux pensionnaires du couvent,

venait d'ouvrir les lettres des soeurs selon son droit, et de

décacheter très dextrement les lettres des pensionnaires selon le

droit qu'elle s'attribuait, à leur insu, mais toujours, bien

entendu, dans le seul intérêt du salut de ces chères filles, et

aussi un peu pour se tenir au courant de leur correspondance; car

la supérieure s'imposait encore le devoir de prendre connaissance

de toutes les lettres qu'on écrivait du couvent, avant de les

mettre à la poste. Les traces de cette pieuse et innocente

inquisition disparaissaient très facilement, la sainte et bonne

mère possédant tout un arsenal de charmants petits outils d'acier:

les uns, très affilés, servaient à découper imperceptiblement le

papier autour du cachet; puis, la lettre ouverte, lue et replacée

dans son enveloppe, on prenait un autre gentil instrument arrondi,

on le chauffait légèrement et on le promenait sur le contour de la

cire du cachet, qui, en fondant et s'étalant un peu, recouvrait la

primitive incision; enfin, par un sentiment de justice et

d'égalité très louable, il y avait dans l'arsenal de la bonne mère

jusqu'à un petit fumigatoire on ne peut plus ingénieux, à la

vapeur humide et dissolvante duquel on soumettait les lettres

modestement et humblement fermées avec des pains à cacheter; ainsi

détrempés, ils cédaient sous le moindre effort et sans occasionner

la moindre déchirure.

Selon l'importance des _indiscrétions_ qu'elle faisait ainsi

commettre aux signataires des lettres, la supérieure prenait des

notes plus ou moins étendues. Elle fut interrompue dans cette

intéressante investigation par deux coups doucement frappés à la

porte verrouillée.

Mère Sainte-Perpétue abaissa aussitôt le vaste cylindre de son

secrétaire sur son arsenal, se leva et alla ouvrir d'un air grave

et solennel. Une soeur converse venait lui annoncer que Mme la

princesse de Saint-Dizier attendait dans le salon, et que Mlle

Florine, accompagnée d'une jeune fille contrefaite et mal vêtue,

arrivée peu de temps après la princesse, attendait à la porte du

petit corridor.

-- Introduisez d'abord Mme la princesse, dit la mère Sainte-

Perpétue. Et avec une prévenance charmante, elle approcha un

fauteuil du feu.

Mme de Saint-Dizier entra. Quoique sans prétentions coquettes et

juvéniles, la princesse était habillée avec goût et élégance: elle

portait un chapeau de velours noir de la meilleure faiseuse, un

grand châle de cachemire bleu, une robe de satin noir garnie de

martre pareille à la fourrure de son manchon.

-- Quelle bonne fortune me vaut encore aujourd'hui l'honneur de

votre visite, ma chère fille? lui dit gracieusement la supérieure.

-- Une recommandation très importante, ma chère mère, car je suis

très pressée; on m'attend chez Son Éminence, et je n'ai

malheureusement que quelques minutes à vous donner: il s'agit

encore de ces deux orphelines au sujet desquelles nous avons

longuement causé hier.

-- Elles continuent à être séparées, selon votre désir, et cette

séparation leur a porté un coup si sensible... que j'ai été

obligée d'envoyer, ce matin... prévenir le docteur Baleinier... à

la maison de santé. Il a trouvé de la fièvre jointe à un grand

abattement, et, chose singulière, absolument les mêmes symptômes

de maladie chez l'une que chez l'autre des deux soeurs... J'ai

interrogé de nouveau ces deux malheureuses créatures; je suis

restée confondue... épouvantée... ce sont des idolâtres.

-- Aussi était-il bien urgent de vous les confier... Mais voici le

sujet de ma visite: ma chère mère, on vient d'apprendre le retour

imprévu du soldat qui a amené ces jeunes filles en France, et que

l'on croyait absent pour quelques jours: il est donc à Paris.

Malgré son âge, c'est un homme audacieux, entreprenant, et d'une

rare énergie; s'il découvrait que ces jeunes filles sont ici, --

ce qui est d'ailleurs heureusement presque impossible, -- dans sa

rage de les voir à l'abri de son influence impie, il serait

capable de tout. Ainsi, à compter d'aujourd'hui, ma chère mère,

redoublez de surveillance... que personne ne puisse s'introduire

ici nuitamment. Ce quartier est si désert!...

-- Soyez tranquille, ma chère fille, nous sommes suffisamment

gardées; notre concierge et nos jardiniers, bien armés, font une

ronde chaque nuit du côté du boulevard de l'Hôpital; les murailles

sont hautes et hérissées de pointes de fer aux endroits d'un accès

plus facile... Mais je vous remercie toujours, ma chère fille, de

m'avoir prévenue, on redoublera de précautions.

-- Il faudra surtout en redoubler cette nuit, ma chère mère!

-- Et pourquoi?

-- Parce que si cet infernal soldat avait l'audace inouïe de

tenter quelque chose, il le tenterait cette nuit...

-- Et comment le savez-vous, ma chère fille?

-- Nos renseignements nous donnent cette certitude, répondit la

princesse avec un léger embarras qui n'échappa pas à la

supérieure; mais elle était trop fine et trop réservée pour

paraître s'en apercevoir; seulement elle soupçonna qu'on lui

cachait plusieurs choses.

-- Cette nuit donc, répondit mère Sainte-Perpétue, on redoublera

de surveillance... Mais puisque j'ai le plaisir de vous voir, ma

chère fille, j'en profiterai pour vous dire deux mots du mariage

en question.

-- Parlons-en, ma chère mère, dit vivement la princesse, car cela

est très important. Le jeune de Brisville est un homme rempli

d'ardente dévotion dans ce temps d'impiété révolutionnaire; il

pratique ouvertement, il peut nous rendre les plus grands

services: il est, à la Chambre, assez écouté; il ne manque pas

d'une sorte d'éloquence agressive et provocante, et je ne sais

personne qui donne à sa croyance un tour plus effronté, à sa foi

une allure plus insolente: son calcul est juste, car cette manière

cavalière et débraillée de parler de choses saintes pique et

réveille la curiosité des indifférents. Heureusement, les

circonstances sont telles qu'il peut se montrer d'une audacieuse

violence contre nos ennemis sans le moindre danger, ce qui

redouble naturellement son ardeur de martyr postulant: en un mot,

il est à nous, et en retour nous lui devons ce mariage; il faut

donc qu'il se fasse. Vous savez d'ailleurs, chère mère, qu'il se

propose d'offrir une donation de cent mille francs à l'oeuvre de

Sainte-Marie le jour où il sera en possession de la fortune de

Mlle Baudricourt.

-- Je n'ai jamais douté des excellentes intentions de

M. de Brisville au sujet d'une oeuvre qui mérite la sympathie de

toutes les personnes pieuses, répondit discrètement la supérieure,

mais je ne croyais pas rencontrer tant d'obstacles de la part de

la jeune personne.

-- Comment donc?

-- Cette jeune fille, que j'avais crue jusqu'ici la soumission, la

timidité, la nullité, tranchons le mot l'idiotisme même, au lieu

d'être, comme je le pensais, ravie de cette proposition de

mariage, demande du temps pour réfléchir.

-- Cela fait pitié!

-- Elle m'oppose une résistance d'inertie; j'ai beau lui dire

sévèrement qu'étant sans parents, sans amis, et confiée absolument

à mes soins, elle doit voir par mes yeux, écouter par mes

oreilles, et que lorsque je lui affirme que cette union lui

convient de tout point, elle doit lui donner son adhésion sans la

moindre objection ou réflexion...

-- Sans doute... on ne peut parler d'une manière plus sensée.

-- Elle me répond qu'elle voudrait voir M. de Brisville et

connaître son caractère avant de s'engager...

-- C'est absurde... puisque vous lui répondez de sa moralité et

que vous trouvez ce mariage convenable.

-- Du reste, j'ai fait remarquer à Mlle Baudricourt que jusqu'à

présent je n'avais employé envers elle que des moyens de douceur

et de persuasion; mais que si elle m'y forçait, je serais obligée,

malgré moi, et dans son intérêt même, d'agir avec rigueur pour

vaincre son opiniâtreté, de la séparer de ses compagnes, de la

mettre en cellule, au secret le plus rigoureux, jusqu'à ce qu'elle

se décide, après tout, à être heureuse... et à épouser un homme

honorable...

-- Et ces menaces, ma chère mère?...

-- Auront, je l'espère, un bon résultat. Elle avait dans sa

province une correspondance avec une ancienne amie de pension...

j'ai supprimé cette correspondance, qui m'a paru dangereuse; elle

est donc maintenant sous ma seule influence... et j'espère que

nous arriverons à nos fins. Mais, vous le voyez, ma chère fille,

ce n'est jamais sans peine, sans traverses, que l'on parvient à

faire le bien.

-- Aussi je suis certaine que M. de Brisville ne s'en tiendra pas

à sa première promesse, et je me porte caution pour lui que s'il

épouse Mlle Baudricourt...

-- Vous savez, ma chère fille, dit la supérieure en interrompant

la princesse, que s'il s'agissait de moi, je refuserais; mais

donner à l'oeuvre, c'est donner à Dieu, et je ne puis empêcher

M. de Brisville d'augmenter la somme de ses bonnes oeuvres. Et

puis, il nous arrive quelque chose de déplorable...

-- De quoi s'agit-il donc, ma chère mère?

-- Le Sacré-Coeur nous dispute et nous surenchérit un immeuble

tout à fait à notre convenance... En vérité, il y a des gens

insatiables; je m'en suis, du reste, expliquée très vertement avec

la supérieure.

-- Elle m'a dit, en effet, et a rejeté la faute sur l'économe,

répondit Mme de Saint-Dizier.

-- Ah!... vous la voyez donc, ma chère fille? demanda la

supérieure, qui parut assez vivement surprise.

-- Je l'ai rencontrée chez Monseigneur, répondit Mme de Saint-

Dizier avec une légère hésitation que la mère Sainte-Perpétue ne

parut pas remarquer.

Elle reprit:

-- Je ne sais en vérité pourquoi notre établissement excite si

violemment la jalousie du Sacré-Coeur; il n'y a pas de bruits

fâcheux qu'il n'ait répandus sur l'oeuvre de Sainte Marie; mais

certaines personnes se sentent toujours blessées des succès du

prochain.

-- Allons, ma chère mère, dit la princesse d'un ton conciliant, il

faut espérer que la donation de M. de Brisville vous mettra à même

de couvrir la surenchère du Sacré-Coeur; ce mariage aurait donc un

double avantage, ma chère mère... car il placerait une grande

fortune entre les mains d'un homme à nous, qui l'emploierait comme

il convient... Avec environ cent mille francs de rente, la

position de notre ardent défenseur triplera d'importance. Nous

aurons enfin un organe digne de notre cause, et nous ne serons

plus obligés de nous laisser défendre par des gens comme ce

M. Dumoulin.

-- Il y a pourtant bien de la verve et bien du savoir dans ses

écrits. Selon moi, c'est le style d'un saint Bernard en courroux

contre l'impiété du siècle.

-- Hélas! ma chère mère, si vous saviez quel étrange saint Bernard

c'est que ce M. Dumoulin!... mais je ne veux pas souiller vos

oreilles. Tout ce que je puis vous dire, c'est que de tels

défenseurs compromettent les plus saintes causes. Adieu, ma chère

mère... au revoir... et surtout redoublez de précautions cette

nuit... le retour de ce soldat est inquiétant!

-- Soyez tranquille, ma chère fille... Ah! j'oubliais... Mlle

Florine m'a priée de vous demander une grâce: c'est d'entrer à

votre service. Vous connaissez la fidélité qu'elle vous a montrée

dans la surveillance de votre malheureuse nièce... je crois qu'en

la récompensant ainsi vous vous l'attacheriez complètement, et je

vous serais très reconnaissante pour elle.

-- Dès que vous vous intéressez le moins du monde à Florine, ma

chère mère, c'est chose faite, je la prendrai chez moi... Et

maintenant, j'y songe, elle pourra m'être plus utile que je ne

pensais d'abord.

-- Mille grâces, ma chère fille, de votre obligeance; à bientôt,

je l'espère. Nous avons après-demain à deux heures une longue

conférence avec Son Éminence et Monseigneur, ne l'oubliez pas.

-- Non, ma chère mère, je serai exacte... Mais redoublez de

précautions cette nuit, de crainte d'un grand scandale.

Après avoir respectueusement baisé la main de la supérieure, la

princesse sortit par la grande porte du cabinet qui donnait dans

un salon conduisant au grand escalier.

Quelques minutes après, Florine entrait chez la supérieure par une

porte latérale. La supérieure était assise; Florine s'approcha

d'elle avec une humilité craintive.

-- Vous n'avez pas rencontré Mme la princesse de Saint-Dizier? lui

demanda la mère Sainte-Perpétue.

-- Non, ma mère, j'étais à attendre dans le couloir dont les

fenêtres donnent sur le jardin.

-- La princesse vous prend à son service à compter d'aujourd'hui,

dit la supérieure. Florine fit un mouvement de surprise chagrine

et dit:

-- Moi!... ma mère... mais...

-- Je le lui ai demandé en votre nom... Vous acceptez? répondit

impérieusement la supérieure.

-- Pourtant... ma mère ... je vous avais priée de ne pas...

-- Je vous dis que vous acceptez! dit la supérieure d'un ton si

ferme, si positif, que Florine baissa les yeux et dit à voix

basse:

-- J'accepte.

-- C'est au nom de M. Rodin que je vous donne cet ordre.

-- Je m'en doutais, ma mère, répondit tristement Florine. Et à

quelles conditions... entré-je... chez la princesse?

-- Aux mêmes conditions que chez sa nièce. Florine tressaillit et

dit:

-- Ainsi, je devrai faire des rapports fréquents, secrets, sur la

princesse?

-- Vous observerez, vous vous souviendrez, et vous rendrez

compte...

-- Oui, ma mère.

-- Vous porterez surtout votre attention sur les visites que la

princesse pourrait recevoir désormais de la supérieure du Sacré-

Coeur; vous les noterez et tâcherez d'entendre... Il s'agit de

préserver la princesse de fâcheuses influences.

-- J'obéirai, ma mère.

-- Vous tâcherez aussi de savoir pour quelle raison deux jeunes

orphelines ont été amenées ici et recommandées avec la plus grande

sévérité par Mme Grivois, femme de confiance de la princesse.

-- Oui, ma mère.

-- Ce qui ne vous empêchera pas de graver dans votre souvenir les

choses qui vous paraîtront dignes de remarque. Demain, d'ailleurs,

je vous donnerai des instructions particulières sur un autre

sujet.

-- Il suffit, ma mère.

-- Si, du reste, vous vous conduisez d'une manière satisfaisante,

si vous exécutez fidèlement les instructions dont je vous parle,

vous sortirez de chez la princesse pour être femme de charge chez

une jeune mariée; ce sera pour vous une position excellente et

durable... toujours aux mêmes conditions. Ainsi, il est bien

entendu que vous entrez chez Mme de Saint-Dizier après m'en avoir

fait la demande.

-- Oui, ma mère... je m'en souviendrai.

-- Quelle est cette jeune fille qui vous accompagne?

-- Une pauvre créature sans aucune ressource, très intelligente,

d'une éducation au-dessus de son état; elle est ouvrière en

lingerie; le travail lui manque, elle est réduite à la dernière

extrémité. J'ai pris sur elle des renseignements ce matin en

allant la chercher; ils sont excellents.

-- Elle est laide et contrefaite?

-- Sa figure est intéressante, mais elle est contrefaite. La

supérieure parut satisfaite de savoir que la personne dont on lui

parlait était douce, d'un extérieur disgracieux, et elle ajouta

après un moment de réflexion:

-- Et elle paraît intelligente?

-- Très intelligente.

-- Et elle est absolument sans ressources?

-- Sans aucune ressource.

-- Est-elle pieuse?

-- Elle ne pratique pas.

-- Peu importe, se dit mentalement la supérieure; si elle est très

intelligente, cela suffira. Puis elle reprit tout haut:

-- Savez-vous si elle est adroite ouvrière?

-- Je le crois, ma mère.

La supérieure se leva, alla à un casier, y prit un registre, y

parut chercher pendant quelque temps avec attention, puis elle dit

en replaçant le registre:

-- Faites entrer cette jeune fille... et allez m'attendre dans la

lingerie.

-- Contrefaite... intelligente... adroite ouvrière, dit la

supérieure en réfléchissant; elle n'inspirerait aucun soupçon...

Il faut voir.

Au bout d'un instant; Florine rentra avec la Mayeux, qu'elle

introduisit auprès de la supérieure, après quoi elle se retira

discrètement. La jeune ouvrière était émue, tremblante et

profondément troublée, car elle ne pouvait pour ainsi dire croire

à la découverte qu'elle venait de faire pendant l'absence de

Florine.

Ce ne fut pas sans une vague frayeur que la Mayeux resta seule

avec la supérieure du couvent de Sainte-Marie.

Le juif errant - Tome I · 第 79 / 101 题