Pendant que la reine Bacchanal et Couche-tout-nu terminaient si
tristement la plus joyeuse phase de leur existence, la Mayeux
arrivait à la porte du pavillon de la rue de Babylone. Avant de
sonner, la jeune ouvrière essuya ses larmes: un nouveau chagrin
l'accablait. En quittant la maison du traiteur, elle était allée
chez la personne qui lui donnait habituellement du travail; mais
celle-ci lui en avait refusé, pouvant, disait-elle, faire
confectionner la même besogne dans les prisons de femmes avec un
tiers d'économie. La Mayeux, plutôt que de perdre cette dernière
ressource, offrit de subir cette diminution, mais les pièces de
lingerie étaient déjà livrées, et la jeune ouvrière ne pouvait
espérer d'occupation avant une quinzaine de jours, même en
accédant à cette réduction de salaire. On conçoit les angoisses de
la pauvre créature; car, en présence d'un chômage forcé, il faut
mendier, mourir de faim ou voler.
Quant à sa visite au pavillon de la rue de Babylone, elle
s'expliquera tout à l'heure.
La Mayeux sonna timidement à la petite porte; peu d'instants
après, Florine vint lui ouvrir. La camériste n'était plus habillée
selon le goût charmant d'Adrienne; elle était, au contraire, vêtue
avec une affectation de simplicité austère; elle portait une robe
montante de couleur sombre, assez large pour cacher la svelte
élégance de sa taille; ses bandeaux de cheveux, d'un noir de jais,
s'apercevaient à peine sous la garniture plate de son petit bonnet
blanc empesé, assez pareil aux cornettes des religieuses; mais,
malgré ce costume si modeste, la figure brune et pâle de Florine
paraissait toujours admirablement belle. On l'a dit: placée par un
passé criminel dans la dépendance absolue de Rodin et de
M. d'Aigrigny, Florine leur avait jusqu'alors servi d'espionne
auprès d'Adrienne, malgré les marques de confiance et de bonté
dont celle-ci la comblait. Florine n'était pas complètement
pervertie; aussi éprouvait-elle souvent de douloureux mais vains
remords, en songeant au métier infâme qu'on l'obligeait à faire
auprès de sa maîtresse.
À la vue de la Mayeux, qu'elle reconnut (Florine lui avait appris
la veille l'arrestation d'Agricol et le soudain accès de folie de
Mlle de Cardoville), elle recula d'un pas, tant la physionomie de
la jeune ouvrière lui inspira d'intérêt et de pitié. En effet
l'annonce d'un chômage forcé, au milieu de circonstances déjà si
pénibles, portait un terrible coup à la jeune ouvrière; les traces
de larmes récentes sillonnaient ses joues; ses traits exprimaient
à son insu une désolation profonde, et elle paraissait si épuisée,
si faible, si accablée, que Florine s'avança vivement vers elle,
lui offrit son bras, et lui dit avec bonté en la soutenant:
-- Entrez, mademoiselle, entrez... Reposez-vous un instant, car
vous êtes bien pâle... et vous paraissez bien souffrante et bien
fatiguée!
Ce disant, Florine introduisit La Mayeux dans un petit vestibule à
cheminée, garni de tapis, et la fit asseoir auprès d'un bon feu,
dans un fauteuil de tapisserie; Georgette et Hébé avaient été
renvoyées, Florine était restée jusqu'alors seule gardienne du
pavillon.
Lorsque La Mayeux fut assise, Florine lui dit avec intérêt:
-- Mademoiselle, ne voulez-vous rien prendre? un peu d'eau sucrée,
chaude, et de fleur d'oranger?
-- Je vous remercie, mademoiselle, dit la Mayeux avec émotion,
tant la moindre preuve de bienveillance la remplissait de
gratitude; puis elle voyait avec une douce surprise que ses
pauvres vêtements n'étaient pas un sujet d'éloignement ou de
dédain pour Florine. Je n'ai besoin que d'un peu de repos, car je
viens de très loin, reprit-elle, et si vous le permettez...
-- Reposez-vous tant que vous voudrez, mademoiselle... je suis
seule dans ce pavillon depuis le départ de ma pauvre maîtresse...
Ici Florine rougit et soupira... Ainsi donc ne vous gênez en
rien... mettez-vous là... vous serez mieux... Mon Dieu! comme vos
pieds sont mouillés... Posez-les sur ce tabouret.
L'accueil cordial de Florine, sa belle figure, l'agrément de ses
manières, qui n'étaient pas celle d'une femme de chambre
ordinaire, frappèrent vivement la Mayeux, sensible plus que
personne, malgré son humble condition, à tout ce qui était
gracieux, délicat et distingué; aussi, cédant à cet attrait, la
jeune ouvrière, ordinairement d'une sensibilité inquiète, d'une
timidité ombrageuse, se sentit presque en confiance avec Florine.
-- Combien vous êtes obligeante, mademoiselle!... lui dit-elle
d'un ton pénétré; je suis toute confuse de vos bons soins!
-- Je vous l'assure, mademoiselle, je voudrais faire autre chose
pour vous que de vous offrir une place à ce foyer... vous avez
l'air si doux, si intéressant!
-- Ah! mademoiselle... que cela fait du bien, de se réchauffer à
un bon feu! dit naïvement la Mayeux, et presque malgré elle.
Puis craignant, tant était grande sa délicatesse, qu'on ne la crût
capable de chercher, en prolongeant sa visite, à abuser de son
hospitalité, elle ajouta:
-- Voici, mademoiselle, pourquoi je reviens ici... Hier vous
m'avez appris qu'un jeune ouvrier forgeron, M. Agricol Baudoin,
avait été arrêté dans ce pavillon...
-- Hélas! oui, mademoiselle, et cela au moment où ma pauvre
maîtresse s'occupait de lui venir en aide...
-- M. Agricol... je suis sa soeur adoptive, reprit la Mayeux en
rougissant légèrement, m'a écrit hier au soir, de sa prison... il
me priait de dire à son père de se rendre ici le plus tôt
possible, afin de prévenir Mlle de Cardoville qu'il avait, lui,
Agricol, les choses les plus importantes à communiquer à cette
demoiselle, ou à la personne qu'on lui enverrait... mais qu'il
n'osait se confier à une lettre, ignorant si la correspondance des
prisonniers n'était pas lue par le directeur de la prison.
-- Comment! c'est à ma maîtresse que M. Agricol veut faire une
révélation importante? dit Florine très surprise.
-- Oui, mademoiselle, car à cette heure Agricol ignore l'affreux
malheur qui a frappé Mlle de Cardoville.
-- C'est juste... et cet accès de folie s'est, hélas! déclaré
d'une manière si brusque, dit Florine en baissant les yeux, que
rien ne pouvait le faire prévoir.
-- Il faut bien que cela soit ainsi, reprit la Mayeux, car lorsque
Agricol a vu Mlle de Cardoville pour la première fois... il est
revenu frappé de sa grâce, de sa délicatesse et de sa bonté.
-- Comme tous ceux qui approchent ma maîtresse... dit tristement
Florine.
-- Ce matin, reprit la Mayeux, lorsque, d'après la recommandation
d'Agricol, je me suis présentée chez son père, il était déjà
sorti, car il est en proie à de grandes inquiétudes; mais la
lettre de mon frère adoptif m'a paru si pressante et devoir être
d'un si puissant intérêt pour Mlle de Cardoville, qui s'était
montré remplie de générosité pour lui... que je suis venue.
-- Malheureusement mademoiselle n'est plus ici, vous savez?
-- Mais n'y a-t-il personne de sa famille à qui je puisse, sinon
parler, du moins faire savoir par vous, mademoiselle, qu'Agricol
désire faire connaître des choses très importantes, pour cette
demoiselle?
-- Cela est étrange, reprit Florine en réfléchissant et sans
répondre à la Mayeux; puis, se retournant vers elle:
-- Et vous en ignorez complètement le sujet, de ces révélations?
-- Complètement mademoiselle; mais je connais Agricol: c'est
l'honneur, la loyauté même; il a l'esprit très juste, très droit;
l'on peut croire à ce qu'il affirme... D'ailleurs, quel intérêt
aurait-il à...
-- Mon Dieu! s'écria tout à coup Florine, frappée d'un trait de
lumière soudaine et en interrompant la Mayeux, je me souviens de
cela maintenant: lorsqu'il a été arrêté dans une cachette où
mademoiselle l'avait fait conduire, je me trouvais là par hasard.
M. Agricol m'a dit rapidement et tout bas:
«Prévenez votre généreuse maîtresse que sa bonté pour moi aura sa
récompense, et que mon séjour dans cette cachette n'aura peut-être
pas été inutile...» C'est tout ce qu'il a pu me dire, car on l'a
emmené à l'instant. Je l'avoue, dans ces mots je n'avais vu que
l'expression de sa reconnaissance et l'espoir de la prouver un
jour à mademoiselle... Mais en rapprochant ces paroles à la lettre
qu'il vous a écrite... dit Florine en réfléchissant...
-- En effet, reprit la Mayeux, il y a certainement quelque rapport
entre son séjour dans sa cachette et les choses importantes qu'il
demande à révéler à votre maîtresse ou à quelqu'un de sa famille.
-- Cette cachette n'avait été ni habitée, ni visitée depuis très
longtemps, dit Florine d'un air pensif, peut-être M. Agricol y
aura trouvé ou vu quelque chose qui doit intéresser ma maîtresse.
-- Si la lettre d'Agricol ne m'eût pas paru si pressante, reprit
la Mayeux, je ne serais pas venue, et il se serait présenté ici
lui-même lors de sa sortie de prison, qui maintenant, grâce à la
générosité d'un de ses anciens camarades, ne peut tarder
longtemps; mais ignorant si, même moyennant caution, on le
laisserait libre aujourd'hui... j'ai voulu avant tout accomplir
fidèlement sa recommandation... la généreuse bonté que votre
maîtresse lui avait témoignée m'en faisait un devoir.
Comme toutes les personnes dont les bons instincts se réveillent
encore parfois, Florine éprouvait une sorte de consolation à faire
du bien lorsqu'elle le pouvait faire impunément, c'est-à-dire sans
s'exposer aux inexorables ressentiments de ceux dont elle
dépendait. Grâce à la Mayeux, elle trouvait l'occasion de rendre
probablement un grand service à sa maîtresse; connaissant assez la
haine de la princesse de Saint-Dizier contre sa nièce pour être
certaine du danger qu'il y aurait à ce que la révélation
d'Agricol, en raison même de son importance, fût faite à une autre
qu'à Mlle de Cardoville, Florine dit à la Mayeux d'un ton grave et
pénétré:
-- Écoutez, mademoiselle... je vais vous donner un conseil
profitable, je crois, à ma pauvre maîtresse; mais cette démarche
de ma part pourrait m'être très funeste si vous n'aviez pas égard
à mes recommandations.
-- Comment cela mademoiselle? dit la Mayeux en regardant Florine
avec une profonde surprise.
-- Dans l'intérêt de ma maîtresse... M. Agricol ne doit confier à
personne... si ce n'est à elle-même... les choses importantes
qu'il désire lui communiquer.
-- Mais, ne pouvant voir Mlle Adrienne, pourquoi ne s'adresserait-
il pas à sa famille?
-- C'est surtout à la famille de ma maîtresse qu'il doit taire
tout ce qu'il sait... Mlle Adrienne peut guérir... Alors
M. Agricol lui parlera; bien plus, ne dût-elle jamais guérir,
dites à votre frère adoptif qu'il vaut encore mieux qu'il garde
son secret que de le voir servir aux ennemis de ma maîtresse... ce
qui arriverait infailliblement, croyez-moi.
-- Je vous comprends, mademoiselle, dit tristement la Mayeux. La
famille de votre généreuse maîtresse ne l'aime pas et la
persécuterait peut-être?
-- Je ne puis rien vous dire de plus à ce sujet, maintenant; quant
à ce qui me regarde, je vous en conjure, promettez-moi d'obtenir
de M. Agricol qu'il ne parle à personne au monde de la démarche
que vous avez tentée près de moi à ce sujet, et du conseil que je
vous donne... Le bonheur... non pas le bonheur, reprit Florine
avec amertume, comme si depuis longtemps elle avait renoncé à
l'espoir d'être heureuse, non pas le bonheur, mais le repos de ma
vie dépend de votre discrétion.
-- Ah! soyez tranquille, dit la Mayeux, aussi attendrie que
surprise de l'expression douloureuse des traits de Florine; je ne
serai pas ingrate; personne au monde, sauf Agricol, ne saura que
je vous ai vue.
-- Merci... oh! merci, mademoiselle, dit Florine avec effusion.
-- Vous me remerciez? dit la Mayeux étonnée de voir de grosses
larmes rouler dans les yeux de Florine.
-- Oui... je vous dois un moment de bonheur... pur et sans
mélange; car j'aurai peut-être rendu un service à ma chère
maîtresse sans risquer d'augmenter les chagrins qui m'accablent
déjà...
-- Vous, malheureuse!
-- Cela vous étonne? pourtant, croyez-moi, quel que soit votre
sort, je le changerais pour le mien, s'écria Florine presque
involontairement.
-- Hélas! mademoiselle, dit la Mayeux, vous paraissez avoir un
trop bon coeur pour que je vous laisse former un pareil voeu,
surtout aujourd'hui...
-- Que voulez-vous dire?
-- Ah! je l'espère bien sincèrement pour vous, mademoiselle,
reprit la Mayeux avec amertume, jamais vous ne saurez ce qu'il y a
d'affreux à se voir privé de travail lorsque le travail est votre
unique ressource.
-- En êtes-vous réduite là? mon Dieu!... s'écria Florine en
regardant la Mayeux avec anxiété.
La jeune ouvrière baissa la tête et ne répondit rien; son
excessive fierté se reprochait presque cette confidence, qui
ressemblait à une plainte, et qui lui était échappée en songeant à
l'horreur de sa position.
-- S'il en était ainsi, reprit Florine, je vous plains du plus
profond de mon coeur... et cependant je ne sais si mon infortune
n'est pas plus grande encore que la vôtre.
Puis, après un moment de réflexion, Florine s'écria tout à coup:
-- Mais j'y songe... si vous manquez de travail... si vous êtes à
bout de ressources... je pourrai, je l'espère, vous procurer de
l'ouvrage...
-- Serait-il possible, mademoiselle! s'écria la Mayeux. Jamais je
n'aurais osé vous demander un pareil service... qui pourtant me
sauverait... mais maintenant votre offre généreuse commande
presque ma confiance... aussi je dois vous avouer que ce matin
même on m'a retiré un travail bien modeste, puisqu'il me
rapportait quatre francs par semaine...
-- Quatre francs par semaine! s'écria Florine, pouvant à peine
croire ce qu'elle entendait.
-- C'était bien peu, sans doute, reprit la Mayeux, mais cela me
suffisait... Malheureusement, la personne qui m'employait trouve à
faire faire cet ouvrage moyennant un prix encore plus minime.
-- Quatre francs par semaine! répéta Florine, profondément touchée
de tant de misère et de tant de résignation; eh bien, moi, je vous
adresserai à des personnes qui vous assureront un gain d'au moins
deux francs par jour.
-- Je pourrais gagner deux francs par jour... est-ce possible?...
-- Oui, sans doute... seulement, il faudrait aller travailler en
journée... à moins que vous ne préfériez vous mettre servante.
-- Dans ma position, dit la Mayeux avec une timidité fière on n'a
pas le droit, je le sais, d'écouter ses susceptibilités, pourtant
je préférerais travailler à la journée, et, en gagnant moins,
avoir la faculté de travailler chez moi.
-- La condition d'aller en journée est malheureusement
indispensable, dit Florine.
-- Alors, je dois renoncer à cet espoir, répondit timidement la
Mayeux... Non que je refuse d'aller en journée; avant tout il faut
vivre... mais... on exige des ouvrières une mise, sinon élégante,
du moins convenable... et, je vous l'avoue sans honte, parce que
ma pauvreté est honnête... je ne puis être mieux vêtue que je ne
le suis.
-- Qu'à cela ne tienne... dit vivement Florine, on vous donnera
les moyens de vous vêtir convenablement.
La Mayeux regarda Florine avec une surprise croissante. Ces offres
étaient si fort au-delà de ce qu'elle pouvait espérer et de ce que
le ouvrières gagnent généralement, que la Mayeux pouvait à peine y
croire.
-- Mais... reprit-elle avec hésitation, pour quel motif serait-on
si généreux envers moi, mademoiselle? De quelle façon pourrais-je
donc mériter un salaire si élevé?
Florine tressaillit. Un élan de coeur et de bon naturel, le désir
d'être utile à la Mayeux, dont la douceur et la résignation
l'intéressaient vivement, l'avaient entraînée à une proposition
irréfléchie; elle savait à quel prix la Mayeux pourrait obtenir
les avantages qu'elle lui proposait, et seulement alors elle se
demanda si la jeune ouvrière consentirait jamais à accepter une
pareille condition. Malheureusement, Florine s'était trop avancée,
elle ne put se résoudre à oser tout dire à la Mayeux. Elle résolut
donc d'abandonner l'avenir aux scrupules de la jeune ouvrière;
puis enfin comme ceux qui ont failli sont ordinairement peu
disposés à croire à l'infaillibilité des autres, Florine se dit
que peut-être la Mayeux, dans la position désespérée où elle se
trouvait, aurait moins de délicatesse qu'elle ne lui en
supposait... Elle reprit donc:
-- Je le conçois, mademoiselle, des offres si supérieures à ce que
vous gagnez habituellement vous étonnent; mais je dois vous dire
qu'il s'agit d'une institution pieuse, destinée à procurer de
l'ouvrage ou de l'emploi aux femmes méritantes et dans le
besoin... Cet établissement, qui s'appelle Sainte-Marie, se charge
de placer soit des domestiques, soit des ouvrières à la journée...
Or, l'oeuvre est dirigée par des personnes si charitables,
qu'elles fournissent même une espèce de trousseau lorsque les
ouvrières qu'elles prennent sous leur protection ne sont pas assez
convenablement vêtues pour aller remplir les fonctions auxquelles
on les destine.
Cette explication fort plausible des offres _magnifiques _de
Florine devait satisfaire la Mayeux, puisque après tout il
s'agissait d'une oeuvre de bienfaisance.
-- Ainsi, je comprends le taux élevé du salaire dont vous me
parlez, mademoiselle, reprit la Mayeux; seulement je n'ai aucune
recommandation pour être protégée par les personnes charitables
qui dirigent cet établissement.
-- Vous souffrez, vous êtes laborieuse, honnête, ce sont des
droits suffisants... Seulement, je dois vous prévenir que l'on
vous demandera si vous remplissez exactement vos devoirs
religieux.
-- Personne plus que moi, mademoiselle, n'aime et bénit Dieu, dit
la Mayeux avec une fermeté douce; mais les pratiques de certains
devoirs sont une affaire de conscience, et je préférerais renoncer
au patronage dont vous me parlez, s'il devait avoir quelque
exigence à ce sujet...
-- Pas le moins du monde. Seulement, je vous l'ai dit, comme ce
sont des personnes très pieuses qui dirigent cette oeuvre, vous ne
vous étonnerez pas de leurs questions... Et puis enfin... essayez;
que risquez-vous? Si les propositions qu'on vous fera vous
conviennent, vous les acceptez... si, au contraire, elle vous
semblent choquer votre liberté de conscience, vous les
refuserez... votre position ne sera pas empirée.
La Mayeux n'avait rien à répondre à cette conclusion, qui, lui
laissant la plus parfaite latitude, devait éloigner d'elle toute
défiance; elle reprit donc:
-- J'accepte votre offre, mademoiselle, et je vous en remercie du
fond du coeur; mais qui me présentera?
-- Moi... demain, si vous le voulez.
-- Mais les renseignements que l'on désirera prendre sur moi,
peut-être?...
-- La respectable mère Sainte-Perpétue, supérieure du couvent de
Sainte-Marie, où est établie l'oeuvre, vous appréciera, j'en suis
sûre, sans qu'il lui soit besoin de se renseigner; sinon elle vous
le dira, et il vous sera facile de la satisfaire. Ainsi, c'est
convenu... à demain.
-- Viendrai-je vous prendre ici, mademoiselle?
-- Non: ainsi que je vous l'ai dit, il faut qu'on ignore que vous
êtes venue de la part de M. Agricol; et une nouvelle visite ici
pourrait être connue et donner l'éveil... J'irai vous prendre en
fiacre... Où demeurez-vous?
-- Rue Brise-Miche, numéro 3... Puisque vous prenez cette peine,
mademoiselle, vous n'auriez qu'à prier le teinturier qui sert de
portier de venir m'avertir... de venir avertir la Mayeux.
-- La Mayeux! dit Florine avec surprise.
-- Oui, mademoiselle, répondit l'ouvrière avec un triste sourire,
c'est le sobriquet que tout le monde me donne... et tenez, ajouta
la Mayeux, ne pouvant retenir une larme, c'est aussi à cause de
mon infirmité ridicule, à laquelle ce sobriquet fait allusion, que
je crains d'aller en journée chez des étrangers... il y a tant de
gens qui vous raillent... sans savoir combien ils vous
blessent!... Mais, reprit la Mayeux en essuyant une larme, je n'ai
pas à choisir, je me résignerai...
Florine, péniblement émue, prit la main de la Mayeux et lui dit:
-- Rassurez-vous, il est des infortunes si touchantes qu'elles
inspirent la compassion et non la raillerie. Je ne puis donc vous
demander sous votre véritable nom?
-- Je me nomme Madeleine Soliveau mais, je vous le répète,
mademoiselle, demandez la Mayeux, car on ne me connaît guère que
sous ce nom-là.
-- Je serai donc demain à midi rue Brise-Miche.
-- Ah! mademoiselle, comment jamais reconnaître vos bontés?
-- Ne parlons pas de cela; tout mon désir est que mon entremise
puisse vous être utile... ce dont vous seule jugerez. Quant à
Agricol, ne lui répondez pas; attendez qu'il soit sorti de prison,
et dites-lui alors, je vous le répète, que ses révélations doivent
être secrètes jusqu'au moment où il pourra voir ma pauvre
maîtresse...
-- Et où est-elle à cette heure, cette chère demoiselle?
-- Je l'ignore... Je ne sais pas où on l'a conduite lorsque son
accès s'est déclaré. Ainsi, à demain; attendez-moi.
-- À demain, dit la Mayeux. Le lecteur n'a pas oublié que le
couvent de Sainte-Marie, où Florine devait conduire la Mayeux,
renfermait les filles du maréchal Simon, et était voisin de la
maison de santé du docteur Baleinier, où se trouvait Adrienne de
Cardoville.