La reine Bacchanal, suivant le garçon du traiteur, arriva au bas
de l'escalier. Un fiacre était à la porte. Dans ce fiacre elle vit
Couche-tout-nu avec un des hommes qui, deux heures auparavant,
stationnaient sur la place du Châtelet.
À l'arrivée de Céphyse, l'homme descendit et dit à Jacques en
tirant sa montre:
-- Je vous donne un quart d'heure... c'est tout ce que je peux
faire pour vous, mon brave garçon... après cela... en route.
N'essayez pas de nous échapper, nous veillerons aux portières tant
que le fiacre restera là.
D'un bond Céphyse fut dans la voiture. Trop émue pour avoir parlé
jusque-là, elle s'écria, en s'asseyant à côté de Jacques et en
remarquant sa pâleur:
-- Qu'y a-t-il? que te veut-on?
-- On m'arrête pour dettes... dit Jacques d'une voix sombre.
-- Toi! s'écria Céphyse en poussant un cri déchirant.
-- Oui, pour cette lettre de change de garantie que l'agent
d'affaires m'a fait signer... et il disait que c'était seulement
une formalité... Brigand!!
-- Mais, mon Dieu, tu as de l'argent chez lui... qu'il prenne
toujours cela en acompte.
-- Il ne me reste pas un sou; il m'a fait dire par les recors
qu'il ne me donnerait pas les derniers mille francs, puisque je
n'avais pas payé la lettre de change...
-- Alors, courons chez lui le prier, le supplier de te laisser en
liberté; c'est lui qui est venu te proposer de te prêter cet
argent; je le sais bien, puisque c'est à moi qu'il s'est d'abord
adressé. Il aura pitié.
-- De la pitié... un agent d'affaires!... Allons donc!
-- Ainsi, rien... plus rien! s'écria Céphyse en joignant les mains
avec angoisse. Puis elle reprit:
-- Mais il doit y avoir quelque chose à faire... Il t'avait
promis...
-- Ses promesses, tu vois comme il les tient, reprit Jacques avec
amertume; j'ai signé sans savoir seulement ce que je signais;
l'échéance est passée, il est en règle... il ne me servirait de
rien de résister; on vient de m'expliquer tout cela...
-- Mais on ne peut te retenir longtemps en prison! c'est
impossible...
-- Cinq ans... si je ne paye pas... Et comme je ne pourrai jamais
payer, mon affaire est sûre...
-- Ah! quel malheur! quel malheur! et ne pouvoir rien! dit Céphyse
en cachant sa tête entre ses mains.
-- Écoute, Céphyse, reprit Jacques d'une voix douloureusement
émue, depuis que je suis là, je ne pense qu'à une chose... à ce
que tu vas devenir.
-- Ne t'inquiète pas de moi...
-- Que je ne m'inquiète pas de toi! mais tu es folle! Comment
feras-tu? Le mobilier de nos deux chambres ne vaut pas deux cents
francs. Nous dépensions si follement que nous n'avons pas
seulement payé notre loyer. Nous devons trois termes... il ne faut
donc pas compter sur la vente de nos meubles, je te laisse sans un
sou. Au moins, moi, en prison, on me nourrit... mais toi, comment
vivras-tu!
-- À quoi bon te chagriner d'avance!
-- Je te demande comment tu vivras demain! s'écria Jacques.
-- Je vendrai mon costume, quelques effets; je t'enverrai la
moitié de l'argent, je garderai le reste; ça me fera quelques
jours.
-- Et après?... après?
-- Après!... dame... alors... je ne sais pas, moi. Mon Dieu, que
veux-tu que je te dise!... après, je verrai.
-- Écoute, Céphyse, reprit Jacques avec une amertume navrante,
c'est maintenant que je vois comme je t'aime... j'ai le coeur
serré comme dans un étau en pensant que je vais te quitter... ça
me donne des frissons de ne pas savoir ce que tu deviendras...
Puis, passant la main sur son front, Jacques ajouta:
-- Vois-tu... ce qui nous a perdus, c'est de nous dire toujours:
demain n'arrivera pas; et tu le vois, demain arrive. Une fois que
je ne serai plus près de toi, une fois que tu auras dépensé le
dernier sou de ces hardes que tu vas vendre... incapable de
travailler comme tu l'es maintenant... que feras-tu?... Veux-tu
que je te le dise, moi... ce que tu feras? tu m'oublieras, et...
Puis, comme s'il eût reculé devant sa pensée, Jacques s'écria avec
rage et désespoir:
-- Misère de Dieu! si cela devait arriver, je me briserais la tête
sur un pavé.
Céphyse devina la réticence de Jacques; elle lui dit vivement en
se jetant à son cou:
-- Moi? un autre amant... jamais! car je suis comme toi,
maintenant je vois combien je t'aime.
-- Mais pour vivre?... ma pauvre Céphyse! pour vivre?
-- Eh bien... j'aurai du courage, j'irai habiter avec ma soeur
comme autrefois... je travaillerai avec elle; ça me donnera
toujours du pain... Je ne sortirai que pour aller te voir... D'ici
à quelques jours, l'homme d'affaires, en réfléchissant, pensera
que tu ne peux pas lui payer dix mille francs, et il te fera
remettre en liberté; j'aurai repris l'habitude du travail... tu
verras! tu reprendras aussi cette habitude; nous vivrons pauvres,
mais tranquilles... Après tout, nous nous serons au moins bien
amusés pendant six mois... tandis que tant d'autres n'ont de leur
vie connu le plaisir; crois-moi, mon bon Jacques, ce que je te dis
est vrai... Cette leçon me profitera. Si tu m'aimes, n'aie pas la
moindre inquiétude; je te dis que j'aimerais cent fois mieux
mourir que d'avoir un autre amant.
-- Embrasse-moi... dit Jacques, les yeux humides, je te crois...
je te crois... tu me redonnes du courage... et pour maintenant et
pour plus tard... Tu as raison, il faut tâcher de nous remettre au
travail, ou sinon... le boisseau de charbon du père Arsène... car,
vois-tu, ajouta Jacques d'une voix basse et en frémissant, depuis
six mois... j'étais comme ivre; maintenant, je me dégrise... et je
vois où nous allions... une fois à bout de ressources, je serais
peut-être devenu un voleur, et toi... une...
-- Oh! Jacques, tu me fais peur, ne dis pas cela! s'écria Céphyse,
en interrompant Couche-tout-nu; je te le jure, je retournerai chez
ma soeur, je travaillerai... j'aurai du courage...
La reine Bacchanal en ce moment était très sincère; elle voulait
résolument tenir sa parole; son coeur n'était pas encore
complètement perverti; la misère, le besoin, avaient été pour elle
comme pour tant d'autres la cause et même l'excuse de son
égarement; jusqu'alors elle avait du moins toujours suivi
l'attrait de son coeur, sans aucune arrière-pensée basse et
vénale; la cruelle position où elle voyait Jacques exaltait encore
son amour; elle se croyait assez sûre d'elle-même pour lui jurer
d'aller reprendre auprès de la Mayeux cette vie de labeur aride et
incessant, cette vie de douloureuses privations qu'il lui avait
été déjà impossible de supporter et qui devait lui être bien plus
pénible encore depuis qu'elle s'était habituée à une voie oisive
et dissipée. Néanmoins les assurances qu'elle venait de donner à
Jacques calmèrent un peu le chagrin et les inquiétudes de cet
homme; il avait assez d'intelligence et de coeur pour s'apercevoir
que la pente fatale où il s'était jusqu'alors laissé aveuglément
entraîner les conduisait, lui et Céphyse, droit à l'infamie.
Un des recors, ayant frappé à la portière, dit à Jacques:
-- Mon garçon, il ne vous reste que cinq minutes, dépêchez-vous.
-- Allons! ma fille... du courage, dit Jacques.
-- Sois tranquille... j'en aurai... tu peux y compter...
-- Tu ne vas pas remonter là-haut?
-- Non, oh non! dit Céphyse. Cette fête, je l'ai en horreur
maintenant.
-- Tout est payé d'avance... je vais faire dire à un garçon de
prévenir qu'on ne nous attende pas, reprit Jacques. Ils vont être
bien étonnés, mais c'est égal...
-- Si tu pouvais seulement m'accompagner... jusque chez nous, dit
Céphyse, cet homme le permettrait peut-être, car enfin tu ne peux
pas aller à Sainte-Pélagie habillé comme ça.
-- C'est vrai, il ne refusera pas de m'accompagner; mais comme il
sera avec nous dans la voiture, nous ne pourrons plus rien nous
dire devant lui... Aussi... laisse-moi pour la première fois de ma
vie te parler raison. Souviens-toi bien de ce que je te dis, ma
bonne Céphyse... ça peut d'ailleurs s'adresser à moi comme à toi,
reprit Jacques d'un ton grave et pénétré; reprends aujourd'hui
l'habitude du travail... Il a beau être pénible, ingrat; c'est
égal... n'hésite pas, car tu oublieras bientôt l'effet de cette
leçon; comme tu dis, plus tard il ne serait plus temps, et alors
tu finirais comme tant d'autres pauvres malheureuses... tu
m'entends...
-- Je t'entends... dit Céphyse en rougissant; mais j'aimerais
mieux cent fois la mort qu'une telle vie...
-- Et tu aurais raison... car dans ce cas-là, vois-tu, ajouta
Jacques d'une voix sourde et concentrée, je t'y aiderais... à
mourir.
-- J'y compte bien, Jacques... répondit Céphyse en embrassant son
amant avec exaltation; puis elle ajouta tristement:
-- Vois-tu, c'était comme un pressentiment lorsque, tout à
l'heure, je me suis sentie toute chagrine, sans savoir pourquoi,
au milieu de notre gaieté... et que je buvais au choléra... pour
qu'il nous fasse mourir ensemble...
-- Eh bien... qui sait s'il ne viendra pas, le choléra? reprit
Jacques d'un air sombre, ça nous épargnerait le charbon, nous
n'aurons seulement pas peut-être de quoi en acheter...
-- Je ne peux te dire qu'une chose, Jacques, c'est que pour vivre
et pour mourir ensemble tu me trouveras toujours.
-- Allons, essuie tes yeux, reprit-il avec une profonde émotion.
Ne faisons pas d'enfantillages devant ces hommes...
Quelques minutes après, le fiacre se dirigea vers le logis de
Jacques, où il devait changer de vêtements avant de se rendre à la
prison pour dettes.
* * * *
Répétons-le, à propos de la soeur de la Mayeux (il est des choses
qu'on ne saurait trop redire): l'une des plus funestes
conséquences de _l'inorganisation_ du travail est l'insuffisance
du salaire. L'insuffisance du salaire force inévitablement le plus
grand nombre des jeunes filles, ainsi mal rétribuées, à chercher
le moyen de vivre en formant des liaisons qui les dépravent.
Tantôt elles reçoivent une modique somme de leur amant, qui,
jointe au produit de leur labeur, aide à leur existence. Tantôt,
comme la soeur de la Mayeux, elles abandonnent complètement le
travail et font vie commune avec l'homme qu'elles choisissent,
lorsque celui-ci peut suffire à cette dépense; alors, et durant ce
temps de plaisir et de fainéantise, la lèpre incurable de
l'oisiveté envahit à tout jamais ces malheureuses. Ceci est la
première phase de la dégradation que la coupable insouciance de la
société impose à un nombre immense d'ouvrières, nées pourtant avec
des instincts de pudeur, de droiture et d'honnêteté. Au bout d'un
certain temps, leur amant les délaisse, quelquefois lorsqu'elles
sont mères. D'autres fois, une folle prodigalité conduit
l'imprévoyant en prison; alors la jeune fille se trouve seule,
abandonnée, sans moyens d'existence. Celles qui ont conservé du
coeur et de l'énergie se remettent au travail... le nombre en est
bien rare.
Les autres... poussées par la misère, par l'habitude d'une vie
facile et oisive, tombent alors jusqu'aux derniers degrés de
l'abjection.
Et il faut encore plus les plaindre que les blâmer de cette
abjection, car la cause première et virtuelle de leur chute était
_l'insuffisante rémunération de leur travail_ ou le chômage.
Une autre déplorable conséquence de l'inorganisation du travail
est, pour les hommes, outre l'insuffisance du salaire, le profond
dégoût qu'ils apportent dans la tâche qui leur est imposée.
Cela se conçoit. Sait-on rendre le travail attrayant, soit par la
variété des occupations, soit par des récompenses honorifiques,
soit par des soins, soit par une rémunération proportionnée aux
bénéfices que leur main-d'oeuvre procure, soit enfin par
l'espérance d'une retraite assurée après de longues années de
labeur? Non, le pays ne s'inquiète ni se soucie de leurs besoins
ou de leurs droits.
Et pourtant il y a, pour ne citer qu'une industrie, des
mécaniciens et des ouvriers dans les usines, qui, exposés à
l'explosion et au contact de formidables engrenages, courent
chaque jour de plus grands dangers que les soldats n'en courent à
la guerre, déploient un savoir pratique rare, rendent à
l'industrie, et conséquemment au pays, d'incontestables services
pendant une longue et honorable carrière, à moins qu'ils ne
périssent par l'explosion d'une chaudière ou qu'ils n'aient
quelque membre broyé entre les dents de fer d'une machine. Dans ce
cas, le travailleur reçoit-il une récompense au moins égale à
celle que reçoit le soldat pour prix de son courage, louable sans
doute, mais stérile: une place dans une maison d'invalides? Non...
Qu'importe au pays? et si le maître du travailleur est ingrat, le
mutilé, incapable de service, meurt de faim dans quelque coin.
Enfin, dans ces fêtes pompeuses de l'industrie, convoque-t-on
jamais quelques-uns de ces habiles travailleurs qui seuls ont
tissé ces admirables étoffes, forgé et damasquiné ces armes
éclatantes, ciselé ces coupes d'or et d'argent, sculpté ces
meubles d'ébène et d'ivoire, monté ces éblouissantes pierreries
avec un art exquis? Non...
Retirés au fond de leur mansarde, au milieu d'une famille
misérable et affamée, ils vivent à peine d'un mince salaire, ceux-
là qui, cependant, on l'avouera, ont au moins concouru _pour
moitié _à doter le pays des merveilles qui font sa richesse, sa
gloire et son orgueil.
Un ministre du commerce qui aurait la moindre intelligence de ses
hautes fonctions et de ses DEVOIRS, ne demanderait-il pas que
chaque fabrique exposante _choisît par une élection à plusieurs
degrés un certain nombre de candidats des plus méritants, parmi
lesquels le fabricant désignerait celui qui lui semblerait le plus
digne de représenter la CLASSE OUVRIÈRE dans ces grandes
solennités industrielles?_ Ne serait-il pas d'un noble et
encourageant exemple de voir alors le maître proposer aux
récompenses ou aux distinctions publiques l'ouvrier député par ses
pairs comme l'un des plus honnêtes, des plus laborieux, des plus
intelligents de sa profession?
Alors une désespérante injustice disparaîtrait, alors les vertus
du travailleur seraient stimulées par un but généreux, élevé;
alors _il aurait intérêt à bien faire._
Sans doute le fabricant, en raison de l'intelligence qu'il
déploie, des capitaux qu'il aventure, des établissements qu'il
fonde et du bien qu'il fait quelquefois, a un droit légitime aux
distinctions dont on le comble; mais pourquoi le travailleur est-
il impitoyablement exclu de ces récompenses dont l'action est si
puissante sur les masses? Les généraux et les officiers sont-ils
donc les seuls que l'on récompense dans une armée? Après avoir
justement rémunéré les chefs de cette puissante et féconde armée
de l'industrie, pourquoi ne jamais songer aux soldats?
Pourquoi n'y a-t-il jamais pour eux de signe de rémunération
éclatante, quelque consolante et bienveillante parole d'une lèvre
auguste? Pourquoi ne voit-on pas enfin, en France, _un seul
ouvrier décoré_ pour prix de sa main-d'oeuvre, de son courage
industriel et de sa longue et laborieuse carrière? Cette croix et
la modeste pension qui l'accompagne seraient pourtant pour lui une
double récompense justement méritée; mais non, pour l'humble
travailleur, pour le travail nourricier, il n'y a qu'oubli,
injustice, indifférence et dédain!
Aussi de cet abandon public, souvent aggravé par l'égoïsme et par
la dureté des maîtres ingrats, naît pour les travailleurs une
condition déplorable. Les uns, malgré un labeur incessant, vivent
dans les privations, et meurent avant l'âge, presque toujours
maudissant une société qui les délaisse; d'autres cherchent
l'éphémère oubli de leurs maux dans une ivresse meurtrière; un
grand nombre enfin, n'ayant aucun intérêt, aucun avantage, aucune
incitation morale ou matérielle à faire plus ou à faire mieux, se
bornent à faire rigoureusement ce qu'il faut pour gagner leur
salaire. Rien ne les attache à leur travail, parce que rien à
leurs yeux ne rehausse, n'honore, ne glorifie le travail... Rien
ne les défend contre les séductions de l'oisiveté, et s'ils
trouvent par hasard le moyen de vivre quelque temps dans la
paresse, peu à peu ils cèdent à ces habitudes de fainéantise, de
débauche; et quelquefois les plus mauvaises passions flétrissent à
jamais des natures originairement saines, honnêtes, remplies de
bon vouloir, faute d'une tutelle protectrice et équitable qui ait
soutenu, encouragé, récompensé leurs premières tendances, honnêtes
et laborieuses.
* * * *
Nous suivrons maintenant la Mayeux, qui, après s'être présentée
pour chercher de l'ouvrage chez la personne qui l'employait
ordinairement, s'était rendue rue de Babylone, au pavillon occupé
par Adrienne de Cardoville.
Dixième partie
Le couvent