IV. Les adieux.

La reine Bacchanal, suivant le garçon du traiteur, arriva au bas

de l'escalier. Un fiacre était à la porte. Dans ce fiacre elle vit

Couche-tout-nu avec un des hommes qui, deux heures auparavant,

stationnaient sur la place du Châtelet.

À l'arrivée de Céphyse, l'homme descendit et dit à Jacques en

tirant sa montre:

-- Je vous donne un quart d'heure... c'est tout ce que je peux

faire pour vous, mon brave garçon... après cela... en route.

N'essayez pas de nous échapper, nous veillerons aux portières tant

que le fiacre restera là.

D'un bond Céphyse fut dans la voiture. Trop émue pour avoir parlé

jusque-là, elle s'écria, en s'asseyant à côté de Jacques et en

remarquant sa pâleur:

-- Qu'y a-t-il? que te veut-on?

-- On m'arrête pour dettes... dit Jacques d'une voix sombre.

-- Toi! s'écria Céphyse en poussant un cri déchirant.

-- Oui, pour cette lettre de change de garantie que l'agent

d'affaires m'a fait signer... et il disait que c'était seulement

une formalité... Brigand!!

-- Mais, mon Dieu, tu as de l'argent chez lui... qu'il prenne

toujours cela en acompte.

-- Il ne me reste pas un sou; il m'a fait dire par les recors

qu'il ne me donnerait pas les derniers mille francs, puisque je

n'avais pas payé la lettre de change...

-- Alors, courons chez lui le prier, le supplier de te laisser en

liberté; c'est lui qui est venu te proposer de te prêter cet

argent; je le sais bien, puisque c'est à moi qu'il s'est d'abord

adressé. Il aura pitié.

-- De la pitié... un agent d'affaires!... Allons donc!

-- Ainsi, rien... plus rien! s'écria Céphyse en joignant les mains

avec angoisse. Puis elle reprit:

-- Mais il doit y avoir quelque chose à faire... Il t'avait

promis...

-- Ses promesses, tu vois comme il les tient, reprit Jacques avec

amertume; j'ai signé sans savoir seulement ce que je signais;

l'échéance est passée, il est en règle... il ne me servirait de

rien de résister; on vient de m'expliquer tout cela...

-- Mais on ne peut te retenir longtemps en prison! c'est

impossible...

-- Cinq ans... si je ne paye pas... Et comme je ne pourrai jamais

payer, mon affaire est sûre...

-- Ah! quel malheur! quel malheur! et ne pouvoir rien! dit Céphyse

en cachant sa tête entre ses mains.

-- Écoute, Céphyse, reprit Jacques d'une voix douloureusement

émue, depuis que je suis là, je ne pense qu'à une chose... à ce

que tu vas devenir.

-- Ne t'inquiète pas de moi...

-- Que je ne m'inquiète pas de toi! mais tu es folle! Comment

feras-tu? Le mobilier de nos deux chambres ne vaut pas deux cents

francs. Nous dépensions si follement que nous n'avons pas

seulement payé notre loyer. Nous devons trois termes... il ne faut

donc pas compter sur la vente de nos meubles, je te laisse sans un

sou. Au moins, moi, en prison, on me nourrit... mais toi, comment

vivras-tu!

-- À quoi bon te chagriner d'avance!

-- Je te demande comment tu vivras demain! s'écria Jacques.

-- Je vendrai mon costume, quelques effets; je t'enverrai la

moitié de l'argent, je garderai le reste; ça me fera quelques

jours.

-- Et après?... après?

-- Après!... dame... alors... je ne sais pas, moi. Mon Dieu, que

veux-tu que je te dise!... après, je verrai.

-- Écoute, Céphyse, reprit Jacques avec une amertume navrante,

c'est maintenant que je vois comme je t'aime... j'ai le coeur

serré comme dans un étau en pensant que je vais te quitter... ça

me donne des frissons de ne pas savoir ce que tu deviendras...

Puis, passant la main sur son front, Jacques ajouta:

-- Vois-tu... ce qui nous a perdus, c'est de nous dire toujours:

demain n'arrivera pas; et tu le vois, demain arrive. Une fois que

je ne serai plus près de toi, une fois que tu auras dépensé le

dernier sou de ces hardes que tu vas vendre... incapable de

travailler comme tu l'es maintenant... que feras-tu?... Veux-tu

que je te le dise, moi... ce que tu feras? tu m'oublieras, et...

Puis, comme s'il eût reculé devant sa pensée, Jacques s'écria avec

rage et désespoir:

-- Misère de Dieu! si cela devait arriver, je me briserais la tête

sur un pavé.

Céphyse devina la réticence de Jacques; elle lui dit vivement en

se jetant à son cou:

-- Moi? un autre amant... jamais! car je suis comme toi,

maintenant je vois combien je t'aime.

-- Mais pour vivre?... ma pauvre Céphyse! pour vivre?

-- Eh bien... j'aurai du courage, j'irai habiter avec ma soeur

comme autrefois... je travaillerai avec elle; ça me donnera

toujours du pain... Je ne sortirai que pour aller te voir... D'ici

à quelques jours, l'homme d'affaires, en réfléchissant, pensera

que tu ne peux pas lui payer dix mille francs, et il te fera

remettre en liberté; j'aurai repris l'habitude du travail... tu

verras! tu reprendras aussi cette habitude; nous vivrons pauvres,

mais tranquilles... Après tout, nous nous serons au moins bien

amusés pendant six mois... tandis que tant d'autres n'ont de leur

vie connu le plaisir; crois-moi, mon bon Jacques, ce que je te dis

est vrai... Cette leçon me profitera. Si tu m'aimes, n'aie pas la

moindre inquiétude; je te dis que j'aimerais cent fois mieux

mourir que d'avoir un autre amant.

-- Embrasse-moi... dit Jacques, les yeux humides, je te crois...

je te crois... tu me redonnes du courage... et pour maintenant et

pour plus tard... Tu as raison, il faut tâcher de nous remettre au

travail, ou sinon... le boisseau de charbon du père Arsène... car,

vois-tu, ajouta Jacques d'une voix basse et en frémissant, depuis

six mois... j'étais comme ivre; maintenant, je me dégrise... et je

vois où nous allions... une fois à bout de ressources, je serais

peut-être devenu un voleur, et toi... une...

-- Oh! Jacques, tu me fais peur, ne dis pas cela! s'écria Céphyse,

en interrompant Couche-tout-nu; je te le jure, je retournerai chez

ma soeur, je travaillerai... j'aurai du courage...

La reine Bacchanal en ce moment était très sincère; elle voulait

résolument tenir sa parole; son coeur n'était pas encore

complètement perverti; la misère, le besoin, avaient été pour elle

comme pour tant d'autres la cause et même l'excuse de son

égarement; jusqu'alors elle avait du moins toujours suivi

l'attrait de son coeur, sans aucune arrière-pensée basse et

vénale; la cruelle position où elle voyait Jacques exaltait encore

son amour; elle se croyait assez sûre d'elle-même pour lui jurer

d'aller reprendre auprès de la Mayeux cette vie de labeur aride et

incessant, cette vie de douloureuses privations qu'il lui avait

été déjà impossible de supporter et qui devait lui être bien plus

pénible encore depuis qu'elle s'était habituée à une voie oisive

et dissipée. Néanmoins les assurances qu'elle venait de donner à

Jacques calmèrent un peu le chagrin et les inquiétudes de cet

homme; il avait assez d'intelligence et de coeur pour s'apercevoir

que la pente fatale où il s'était jusqu'alors laissé aveuglément

entraîner les conduisait, lui et Céphyse, droit à l'infamie.

Un des recors, ayant frappé à la portière, dit à Jacques:

-- Mon garçon, il ne vous reste que cinq minutes, dépêchez-vous.

-- Allons! ma fille... du courage, dit Jacques.

-- Sois tranquille... j'en aurai... tu peux y compter...

-- Tu ne vas pas remonter là-haut?

-- Non, oh non! dit Céphyse. Cette fête, je l'ai en horreur

maintenant.

-- Tout est payé d'avance... je vais faire dire à un garçon de

prévenir qu'on ne nous attende pas, reprit Jacques. Ils vont être

bien étonnés, mais c'est égal...

-- Si tu pouvais seulement m'accompagner... jusque chez nous, dit

Céphyse, cet homme le permettrait peut-être, car enfin tu ne peux

pas aller à Sainte-Pélagie habillé comme ça.

-- C'est vrai, il ne refusera pas de m'accompagner; mais comme il

sera avec nous dans la voiture, nous ne pourrons plus rien nous

dire devant lui... Aussi... laisse-moi pour la première fois de ma

vie te parler raison. Souviens-toi bien de ce que je te dis, ma

bonne Céphyse... ça peut d'ailleurs s'adresser à moi comme à toi,

reprit Jacques d'un ton grave et pénétré; reprends aujourd'hui

l'habitude du travail... Il a beau être pénible, ingrat; c'est

égal... n'hésite pas, car tu oublieras bientôt l'effet de cette

leçon; comme tu dis, plus tard il ne serait plus temps, et alors

tu finirais comme tant d'autres pauvres malheureuses... tu

m'entends...

-- Je t'entends... dit Céphyse en rougissant; mais j'aimerais

mieux cent fois la mort qu'une telle vie...

-- Et tu aurais raison... car dans ce cas-là, vois-tu, ajouta

Jacques d'une voix sourde et concentrée, je t'y aiderais... à

mourir.

-- J'y compte bien, Jacques... répondit Céphyse en embrassant son

amant avec exaltation; puis elle ajouta tristement:

-- Vois-tu, c'était comme un pressentiment lorsque, tout à

l'heure, je me suis sentie toute chagrine, sans savoir pourquoi,

au milieu de notre gaieté... et que je buvais au choléra... pour

qu'il nous fasse mourir ensemble...

-- Eh bien... qui sait s'il ne viendra pas, le choléra? reprit

Jacques d'un air sombre, ça nous épargnerait le charbon, nous

n'aurons seulement pas peut-être de quoi en acheter...

-- Je ne peux te dire qu'une chose, Jacques, c'est que pour vivre

et pour mourir ensemble tu me trouveras toujours.

-- Allons, essuie tes yeux, reprit-il avec une profonde émotion.

Ne faisons pas d'enfantillages devant ces hommes...

Quelques minutes après, le fiacre se dirigea vers le logis de

Jacques, où il devait changer de vêtements avant de se rendre à la

prison pour dettes.

* * * *

Répétons-le, à propos de la soeur de la Mayeux (il est des choses

qu'on ne saurait trop redire): l'une des plus funestes

conséquences de _l'inorganisation_ du travail est l'insuffisance

du salaire. L'insuffisance du salaire force inévitablement le plus

grand nombre des jeunes filles, ainsi mal rétribuées, à chercher

le moyen de vivre en formant des liaisons qui les dépravent.

Tantôt elles reçoivent une modique somme de leur amant, qui,

jointe au produit de leur labeur, aide à leur existence. Tantôt,

comme la soeur de la Mayeux, elles abandonnent complètement le

travail et font vie commune avec l'homme qu'elles choisissent,

lorsque celui-ci peut suffire à cette dépense; alors, et durant ce

temps de plaisir et de fainéantise, la lèpre incurable de

l'oisiveté envahit à tout jamais ces malheureuses. Ceci est la

première phase de la dégradation que la coupable insouciance de la

société impose à un nombre immense d'ouvrières, nées pourtant avec

des instincts de pudeur, de droiture et d'honnêteté. Au bout d'un

certain temps, leur amant les délaisse, quelquefois lorsqu'elles

sont mères. D'autres fois, une folle prodigalité conduit

l'imprévoyant en prison; alors la jeune fille se trouve seule,

abandonnée, sans moyens d'existence. Celles qui ont conservé du

coeur et de l'énergie se remettent au travail... le nombre en est

bien rare.

Les autres... poussées par la misère, par l'habitude d'une vie

facile et oisive, tombent alors jusqu'aux derniers degrés de

l'abjection.

Et il faut encore plus les plaindre que les blâmer de cette

abjection, car la cause première et virtuelle de leur chute était

_l'insuffisante rémunération de leur travail_ ou le chômage.

Une autre déplorable conséquence de l'inorganisation du travail

est, pour les hommes, outre l'insuffisance du salaire, le profond

dégoût qu'ils apportent dans la tâche qui leur est imposée.

Cela se conçoit. Sait-on rendre le travail attrayant, soit par la

variété des occupations, soit par des récompenses honorifiques,

soit par des soins, soit par une rémunération proportionnée aux

bénéfices que leur main-d'oeuvre procure, soit enfin par

l'espérance d'une retraite assurée après de longues années de

labeur? Non, le pays ne s'inquiète ni se soucie de leurs besoins

ou de leurs droits.

Et pourtant il y a, pour ne citer qu'une industrie, des

mécaniciens et des ouvriers dans les usines, qui, exposés à

l'explosion et au contact de formidables engrenages, courent

chaque jour de plus grands dangers que les soldats n'en courent à

la guerre, déploient un savoir pratique rare, rendent à

l'industrie, et conséquemment au pays, d'incontestables services

pendant une longue et honorable carrière, à moins qu'ils ne

périssent par l'explosion d'une chaudière ou qu'ils n'aient

quelque membre broyé entre les dents de fer d'une machine. Dans ce

cas, le travailleur reçoit-il une récompense au moins égale à

celle que reçoit le soldat pour prix de son courage, louable sans

doute, mais stérile: une place dans une maison d'invalides? Non...

Qu'importe au pays? et si le maître du travailleur est ingrat, le

mutilé, incapable de service, meurt de faim dans quelque coin.

Enfin, dans ces fêtes pompeuses de l'industrie, convoque-t-on

jamais quelques-uns de ces habiles travailleurs qui seuls ont

tissé ces admirables étoffes, forgé et damasquiné ces armes

éclatantes, ciselé ces coupes d'or et d'argent, sculpté ces

meubles d'ébène et d'ivoire, monté ces éblouissantes pierreries

avec un art exquis? Non...

Retirés au fond de leur mansarde, au milieu d'une famille

misérable et affamée, ils vivent à peine d'un mince salaire, ceux-

là qui, cependant, on l'avouera, ont au moins concouru _pour

moitié _à doter le pays des merveilles qui font sa richesse, sa

gloire et son orgueil.

Un ministre du commerce qui aurait la moindre intelligence de ses

hautes fonctions et de ses DEVOIRS, ne demanderait-il pas que

chaque fabrique exposante _choisît par une élection à plusieurs

degrés un certain nombre de candidats des plus méritants, parmi

lesquels le fabricant désignerait celui qui lui semblerait le plus

digne de représenter la CLASSE OUVRIÈRE dans ces grandes

solennités industrielles?_ Ne serait-il pas d'un noble et

encourageant exemple de voir alors le maître proposer aux

récompenses ou aux distinctions publiques l'ouvrier député par ses

pairs comme l'un des plus honnêtes, des plus laborieux, des plus

intelligents de sa profession?

Alors une désespérante injustice disparaîtrait, alors les vertus

du travailleur seraient stimulées par un but généreux, élevé;

alors _il aurait intérêt à bien faire._

Sans doute le fabricant, en raison de l'intelligence qu'il

déploie, des capitaux qu'il aventure, des établissements qu'il

fonde et du bien qu'il fait quelquefois, a un droit légitime aux

distinctions dont on le comble; mais pourquoi le travailleur est-

il impitoyablement exclu de ces récompenses dont l'action est si

puissante sur les masses? Les généraux et les officiers sont-ils

donc les seuls que l'on récompense dans une armée? Après avoir

justement rémunéré les chefs de cette puissante et féconde armée

de l'industrie, pourquoi ne jamais songer aux soldats?

Pourquoi n'y a-t-il jamais pour eux de signe de rémunération

éclatante, quelque consolante et bienveillante parole d'une lèvre

auguste? Pourquoi ne voit-on pas enfin, en France, _un seul

ouvrier décoré_ pour prix de sa main-d'oeuvre, de son courage

industriel et de sa longue et laborieuse carrière? Cette croix et

la modeste pension qui l'accompagne seraient pourtant pour lui une

double récompense justement méritée; mais non, pour l'humble

travailleur, pour le travail nourricier, il n'y a qu'oubli,

injustice, indifférence et dédain!

Aussi de cet abandon public, souvent aggravé par l'égoïsme et par

la dureté des maîtres ingrats, naît pour les travailleurs une

condition déplorable. Les uns, malgré un labeur incessant, vivent

dans les privations, et meurent avant l'âge, presque toujours

maudissant une société qui les délaisse; d'autres cherchent

l'éphémère oubli de leurs maux dans une ivresse meurtrière; un

grand nombre enfin, n'ayant aucun intérêt, aucun avantage, aucune

incitation morale ou matérielle à faire plus ou à faire mieux, se

bornent à faire rigoureusement ce qu'il faut pour gagner leur

salaire. Rien ne les attache à leur travail, parce que rien à

leurs yeux ne rehausse, n'honore, ne glorifie le travail... Rien

ne les défend contre les séductions de l'oisiveté, et s'ils

trouvent par hasard le moyen de vivre quelque temps dans la

paresse, peu à peu ils cèdent à ces habitudes de fainéantise, de

débauche; et quelquefois les plus mauvaises passions flétrissent à

jamais des natures originairement saines, honnêtes, remplies de

bon vouloir, faute d'une tutelle protectrice et équitable qui ait

soutenu, encouragé, récompensé leurs premières tendances, honnêtes

et laborieuses.

* * * *

Nous suivrons maintenant la Mayeux, qui, après s'être présentée

pour chercher de l'ouvrage chez la personne qui l'employait

ordinairement, s'était rendue rue de Babylone, au pavillon occupé

par Adrienne de Cardoville.

Dixième partie

Le couvent

Le juif errant - Tome I · 第 77 / 101 题