II. Les contrastes.

Quelques minutes après la rencontre de la Mayeux et de la reine

Bacchanal, les deux soeurs étaient réunies dans un cabinet de la

maison du traiteur.

-- Que je t'embrasse encore, dit Céphyse à la jeune ouvrière; au

moins maintenant nous sommes seules... tu n'as plus peur!...

Au mouvement que fit la reine Bacchanal pour serrer la Mayeux dans

ses bras, le manteau qui l'enveloppait tomba. À la vue de ces

misérables vêtements qu'elle avait à peine eu le temps de

remarquer sur la place du Châtelet, au milieu de la foule, Céphyse

joignit les mains, et ne put retenir une exclamation de

douloureuse surprise. Puis, s'approchant de sa soeur pour la

contempler de plus près, elle prit entre ses mains potelées les

mains maigres et glacées de la Mayeux, et examina pendant quelques

minutes, avec un chagrin croissant, cette malheureuse créature

souffrante, pâle, amaigrie par les privations et par les veilles,

à peine vêtue d'une mauvaise robe de toile usée, rapiécée...

-- Ah! ma soeur! te voir ainsi! Et ne pouvant prononcer un mot de

plus, la reine Bacchanal se jeta au cou de la Mayeux en fondant en

larmes, et au milieu de ses sanglots elle ajouta:

-- Pardon!... pardon!...

-- Qu'as-tu, ma bonne Céphyse? dit la jeune ouvrière, profondément

émue, et se dégageant doucement des étreintes de sa soeur. Tu me

demandes pardon... et de quoi?

-- De quoi? reprit Céphyse en relevant son visage inondé de larmes

et pourpre de confusion. N'était-il pas honteux à moi d'être vêtue

de ces oripeaux, de dépenser tant d'argent en folies... lorsque tu

es ainsi vêtue, lorsque tu manques de tout... lorsque tu meurs

peut-être de misère et de besoin? car je n'ai jamais vu ta pauvre

figure si pâle, si fatiguée...

-- Rassure-toi, ma bonne soeur... je ne me porte pas mal... j'ai

un peu veillé cette nuit... voilà pourquoi je suis pâle... mais,

je t'en prie, ne pleure pas... tu me désoles...

La reine Bacchanal venait d'arriver radieuse au milieu d'une foule

enivrée, et c'était la Mayeux qui la consolait... Un incident vint

encore rendre ce contraste plus frappant. On entendit tout à coup

des cris joyeux dans la salle voisine, et ces mots retentirent

prononcés avec enthousiasme:

-- Vive la reine Bacchanal!... vive la reine Bacchanal!... La

Mayeux tressaillit, et ses yeux se remplirent de larmes en voyant

sa soeur, qui, le visage caché dans ses mains, semblait écrasée de

honte.

-- Céphyse, lui dit-elle, je t'en supplie... ne t'afflige pas

ainsi... tu me ferais regretter le bonheur de cette rencontre, et

j'en suis si heureuse!... il y a si longtemps que je ne t'ai

vue... Mais qu'as-tu? dis-le-moi.

-- Tu me méprises peut-être... et tu as raison, dit la reine

Bacchanal en essuyant ses yeux.

-- Te mépriser!... moi, mon Dieu!... et pourquoi?

-- Parce que je mène la vie que je mène... au lieu d'avoir comme

toi le courage de supporter la misère...

La douleur de Céphyse était si navrante, que la Mayeux, toujours

indulgente et bonne, voulut avant tout consoler sa soeur, la

relever un peu à ses propres yeux, et lui dit tendrement:

-- En la supportant bravement pendant une année, ainsi que tu l'as

fait, ma bonne Céphyse, tu as eu plus de mérite et de courage que

je n'en aurai, moi, à la supporter toute ma vie.

-- Ah! ma soeur... ne dis pas cela...

-- Voyons, franchement, reprit la Mayeux... à quelles tentations

une créature comme moi est-elle exposée? Est-ce que naturellement

je ne recherche pas l'isolement et la solitude autant que tu

recherches la vie bruyante et le plaisir? Quels besoins ai-je,

chétive comme je suis? Bien peu me suffit...

-- Et ce peu tu ne l'as pas toujours?...

-- Non... mais il est des privations que moi, débile et maladive,

je puis pourtant endurer mieux que toi... Ainsi la faim me cause

une sorte d'engourdissement... qui se termine par une grande

faiblesse... Toi... robuste et vivace... la faim t'exaspère... te

donne le délire!... Hélas! tu t'en souviens?... combien de fois je

t'ai vue en proie à ces crises douloureuses... lorsque dans notre

triste mansarde... à la suite d'un chômage de travail... nous ne

pouvions pas même gagner nos quatre francs par semaine, et que

nous n'avions rien... absolument rien à manger... car notre fierté

nous empêchait de nous adresser aux voisins!...

-- Cette fierté-là, au moins tu l'as conservée, toi!

-- Et toi aussi... n'as-tu pas lutté autant qu'il est donné à une

créature humaine de lutter? Mais les forces ont un terme... Je te

connais bien, Céphyse... c'est surtout devant la faim que tu as

cédé... devant la faim et cette pénible obligation d'un travail

acharné qui ne te donnait pas même de quoi subvenir aux plus

indispensables besoins.

-- Mais toi... ces privations, tu les endurais, tu les endures

encore!

-- Est-ce que tu peux me comparer à toi? Tiens, dit la Mayeux en

prenant sa soeur par la main et la conduisant devant une glace

posée au-dessus d'un canapé, regarde-toi... Crois-tu que Dieu, en

te faisant si belle, en te douant d'un sang vif et ardent, d'un

caractère joyeux, remuant, expansif, amoureux du plaisir, ait

voulu que ta jeunesse se passât au fond d'une mansarde glacée,

sans jamais voir le soleil, clouée sur ta chaise, vêtue de

haillons, et travaillant sans cesse et sans espoir? Non, car Dieu

nous a donné d'autres besoins que ceux de boire et de manger. Même

dans notre humble condition, la beauté n'a-t-elle pas besoin d'un

peu de parure? La jeunesse n'a-t-elle pas besoin de mouvement, de

plaisir et de gaieté? Tous les âges n'ont-ils pas besoin de

distractions et de repos? Tu aurais gagné un salaire suffisant

pour manger à ta faim, pour avoir un jour ou deux d'amusements par

semaine après un travail quotidien de douze ou quinze heures, pour

te procurer la modeste et fraîche toilette que réclame si

impérieusement ton charmant visage, tu n'aurais rien demandé de

plus, j'en suis certaine, tu me l'as dit cent fois; tu as donc

cédé à une nécessité irrésistible, parce que tes besoins sont plus

grands que les miens.

-- C'est vrai... répondit la reine Bacchanal d'un air pensif: si

j'avais seulement trouvé à gagner quarante sous par jour... ma vie

aurait été tout autre... car dans les commencements... vois-tu, ma

soeur, j'étais cruellement humiliée de vivre aux dépens de

quelqu'un...

-- Aussi... as-tu été invinciblement entraînée, ma bonne Céphyse;

sans cela je te blâmerais au lieu de te plaindre... Tu n'as pas

choisi ta destinée, tu l'as subie... comme je subis la mienne...

-- Pauvre soeur! dit Céphyse en embrassant tendrement la Mayeux,

toi si malheureuse, tu m'encourages, tu me consoles... et ce

serait à moi de te plaindre...

-- Rassure-toi, dit la Mayeux, Dieu est juste et bon: s'il m'a

refusé bien des avantages, il m'a donné mes joies comme il t'a

donné les tiennes...

-- Tes joies?

-- Oui, et de grandes... Sans elles... la vie me serait trop

lourde... je n'aurais pas le courage de la supporter...

-- Je te comprends, dit Céphyse avec émotion, tu trouves encore

moyen de te dévouer pour les autres, et cela adoucit tes chagrins.

-- Je fais du moins tout mon possible pour cela, quoique je puisse

bien peu; mais aussi quand je réussis, ajouta la Mayeux en

souriant doucement, je suis heureuse et fière comme une pauvre

petite fourmi qui, après bien des peines, a apporté un gros brin

de paille au nid commun... Mais ne parlons plus de moi...

-- Si... parlons-en, je t'en prie, et au risque de te fâcher,

reprit timidement la reine Bacchanal, je vais te faire une

proposition que tu as déjà repoussée... Jacques[13]

a, je crois, encore de l'argent... nous le dépensons en folies...

donnant çà et là à de pauvres gens quand l'occasion se

rencontre... Je t'en supplie, laisse-moi venir à ton aide... je le

vois à ta pauvre figure, tu as beau vouloir me le cacher, tu

t'épuises à force de travail.

-- Merci, ma chère Céphyse... je connais ton bon coeur; mais je

n'ai besoin de rien... Le peu que je gagne me suffit.

-- Tu me refuses... dit tristement la reine Bacchanal, parce que

tu sais que mes droits sur cet argent ne sont pas honorables...

Soit!... je comprends ton scrupule... Mais, du moins, accepte un

service de Jacques... il a été ouvrier comme nous... Entre

camarades... on s'aide... Je t'en supplie, accepte... ou je

croirai que tu me dédaignes...

-- Et moi, je croirai que tu me méprises si tu insistes, ma bonne

Céphyse, dit la Mayeux d'un ton à la fois si ferme et si doux que

la reine Bacchanal vit que toute insistance serait inutile...

Elle baissa tristement la tête et une larme roula de nouveau dans

ses yeux.

-- Mon refus t'afflige, dit la Mayeux en lui prenant la main; j'en

suis désolée, mais réfléchis... et tu me comprendras...

-- Tu as raison, dit la reine Bacchanal avec amertume après un

moment de silence, tu ne peux pas accepter... de secours de mon

amant... c'était t'outrager que de te le proposer... Il y a des

positions si humiliantes, qu'elles souillent jusqu'au bien qu'on

voudrait faire.

-- Céphyse... je n'ai pas voulu te blesser... tu le sais bien.

-- Oh! va, crois-moi, reprit la reine Bacchanal, si étourdie, si

gaie que je sois, j'ai quelquefois... des moments de réflexion,

même au milieu de mes joies les plus folles... et ces moments-là

sont rares, heureusement.

-- Et à quoi penses-tu alors?

-- Je pense que la vie que je mène n'est guère honnête; alors je

veux demander à Jacques une petite somme d'argent, seulement de

quoi assurer ma vie pendant un an, alors je fais le projet d'aller

te rejoindre et de me remettre peu à peu à travailler.

-- Eh bien!... cette idée est bonne... pourquoi ne la suis-tu pas?

-- Parce qu'au moment d'exécuter ce projet, je m'interroge

sincèrement, et le courage me manque; je le sens, jamais je ne

pourrai reprendre l'habitude du travail, et renoncer à cette vie,

tantôt riche comme aujourd'hui, tantôt précaire... mais au moins

libre, oisive, joyeuse, insouciante, et toujours mille fois

préférable à celle que je mènerais en gagnant quatre francs par

semaine. Jamais, d'ailleurs, l'intérêt ne m'a guidée; plusieurs

fois j'ai refusé de quitter un amant qui n'avait pas grand'chose

pour quelqu'un de riche que je n'aimais pas; jamais je n'ai rien

demandé pour moi. Jacques a peut-être dépensé dix mille francs

depuis trois ou quatre mois, et nous n'avons que deux mauvaises

chambres à peine meublées, car nous vivons toujours dehors, comme

des oiseaux; heureusement, quand je l'ai aimé, il ne possédait

rien du tout; j'avais vendu pour cent francs quelques bijoux qu'on

m'avait donnés, et mis cette somme à la loterie; comme les fous

ont toujours du bonheur, j'ai gagné quatre mille francs. Jacques

était aussi gai, aussi fou, aussi en train que moi, nous nous

sommes dit: nous nous aimons bien; tant que l'argent durera, nous

irons; quand nous n'en aurons plus, de deux choses l'une, ou nous

serons las l'un de l'autre, et alors nous nous dirons adieu, ou

bien nous nous aimerons encore; alors, pour rester ensemble, nous

essayerons de nous remettre au travail: si nous ne le pouvons pas,

et que nous tenions toujours à ne pas nous séparer... un boisseau

de charbon fera notre affaire.

-- Grand Dieu! s'écria la Mayeux en pâlissant.

-- Rassure-toi donc... nous n'avons pas à en venir là... il nous

restait encore quelque chose, lorsqu'un agent d'affaires, qui

m'avait fait la cour, mais qui était si laid que ça m'empêchait de

voir qu'il était riche, sachant que je vivais avec Jacques, m'a

engagée à... Mais pourquoi t'ennuyer de ces détails... En deux

mots, on a prêté de l'argent à Jacques sur quelque chose comme des

droits assez douteux, dit-on, qu'il avait à une succession...

C'est avec cet argent-là que nous nous amusons... tant qu'il y en

aura... ça ira...

-- Mais, ma bonne Céphyse, au lieu de dépenser si follement cet

argent, pourquoi ne pas le placer... et te marier avec Jacques...

puisque tu l'aimes!

-- Oh! d'abord, vois-tu, répondit en riant la reine Bacchanal,

dont le caractère insouciant et gai reprenait le dessus, placer de

l'argent, ça ne vous procure aucun agrément... on a pour tout

amusement à regarder un petit morceau de papier qu'on vous donne

en échange de ces belles pièces d'or avec lesquelles on a mille

plaisirs... Quant à me marier, certainement j'aime Jacques comme

je n'ai jamais aimé personne; pourtant il me semble que, si

j'étais mariée avec lui, tout notre bonheur s'en irait; car enfin,

comme mon amant, il n'a rien à me dire du passé; mais, comme mon

mari, il me le reprocherait tôt ou tard, et si ma conduite mérite

des reproches, j'aime mieux me les adresser moi-même, j'y mettrai

des formes.

-- À la bonne heure, folle que tu es... mais cet argent ne durera

pas toujours... Après... comment ferez-vous?

-- Après... ah bah! après... c'est dans la lune... Demain me

paraît toujours devoir arriver dans cent ans... S'il fallait se

dire qu'on mourra un jour... ça ne serait pas la peine de vivre...

L'entretien de Céphyse et de la Mayeux fut de nouveau interrompu

par un tapage effroyable que dominait le bruit aigu et perçant de

la crécelle de Nini-Moulin; puis à ce tumulte succéda un choeur de

cris inhumains au milieu duquel on distinguait ces mots qui firent

trembler les vitres:

-- La reine Bacchanal!... la reine Bacchanal!!

La Mayeux tressaillit à ce bruit soudain.

-- C'est encore ma cour qui s'impatiente, lui dit Céphyse en riant

cette fois.

-- Mon Dieu! s'écria la Mayeux avec effroi, si on allait venir te

chercher ici?...

-- Non, non, rassure-toi.

-- Mais si... entends-tu ces pas!... on marche dans le corridor...

on approche... Oh! je t'en conjure, ma soeur, fais que je puisse

m'en aller seule... sans être vue de tout ce monde.

Au moment où la porte s'ouvrait, Céphyse y courut. Elle vit dans

le corridor une députation à la tête de laquelle marchaient Nini-

Moulin, armé de sa formidable crécelle, Rose-Pompon et Couche-

tout-nu.

-- La reine Bacchanal! ou je m'empoisonne avec un verre d'eau,

cria Nini-Moulin.

-- La reine Bacchanal! ou j'affiche mes bans à la mairie avec

Nini-Moulin! cria la petite Rose-Pompon d'un air déterminé.

-- La reine Bacchanal! ou sa cour s'insurge et vient l'enlever!

dit une autre voix.

-- Oui, oui, enlevons-la, répéta un choeur formidable.

-- Jacques... entre seul, dit la reine Bacchanal malgré ces

sommations pressantes. Puis, s'adressant à sa cour d'un ton

majestueux:

-- Dans dix minutes, je suis à vous, et alors, tempête infernale!

-- Vive la reine Bacchanal!! cria Dumoulin en agitant sa crécelle

et en se retirant, suivi de la députation, pendant que Couche-

tout-nu entrait seul dans le cabinet.

-- Jacques, c'est ma bonne soeur, lui dit Céphyse.

-- Enchanté de vous voir, mademoiselle, dit Jacques cordialement,

et doublement enchanté, car vous allez me donner des nouvelles du

camarade Agricol... Depuis que je joue au millionnaire, nous ne

nous voyons plus, mais je l'aime toujours comme un bon et grave

compagnon... Vous demeurez dans sa maison... Comment va-t-il?

-- Hélas! monsieur... il est arrivé bien des malheurs à lui et à

sa famille... il est en prison.

-- En prison! s'écria Céphyse.

-- Agricol... en prison!... lui! et pourquoi? dit Couche-tout-nu.

-- Pour un délit politique qui n'a rien de grave. On avait espéré

le faire mettre en liberté sous caution...

-- Sans doute... pour cinq cents francs, je connais ça... dit

Couche-tout-nu...

-- Malheureusement cela a été impossible; la personne sur laquelle

on comptait...

La reine Bacchanal interrompit la Mayeux en disant à Couche-tout-

nu:

-- Jacques... tu entends... Agricol... en prison... pour cinq

cents francs.

-- Pardieu! je t'entends et je te comprends, tu n'as pas besoin de

me faire de signes... Pauvre garçon! et il fait vivre sa mère!

-- Hélas! oui, monsieur, et c'est d'autant plus pénible que son

père est arrivé de Russie, et que sa mère...

-- Tenez, mademoiselle, dit Couche-tout-nu en interrompant encore

la Mayeux et lui donnant une bourse, prenez... tout est payé

d'avance ici. Voilà le restant de mon sac; il y a là dedans vingt-

cinq ou trente napoléons; je ne peux pas mieux les finir qu'en

m'en servant pour un camarade dans la peine. Donnez-les au père

d'Agricol; il fera les démarches nécessaires, et demain Agricol

sera à sa forge... où j'aime mieux qu'il soit que moi.

-- Jacques, embrasse-moi tout de suite, dit la reine Bacchanal.

-- Tout de suite, et encore, et toujours, dit Jacques en

embrassant joyeusement la reine.

La Mayeux hésita un moment; mais songeant qu'après tout cette

somme, qui allait être follement dissipée, pouvait rendre la vie

et l'espoir à la famille d'Agricol, songeant enfin que ces cinq

cents francs, remis plus tard à Jacques, lui seraient peut-être

alors d'une utile ressource, la jeune fille accepta, et, les yeux

humides, dit en prenant la bourse:

-- Monsieur Jacques, j'accepte... vous êtes généreux et bon: le

père d'Agricol aura du moins aujourd'hui cette consolation à de

bien cruels chagrins... Merci, oh! merci.

-- Il n'y a pas besoin de me remercier, mademoiselle... on a de

l'argent, c'est pour les autres comme pour soi...

Les cris recommencèrent plus furieux que jamais, et la crécelle de

Nini-Moulin grinça d'une façon déplorable.

-- Céphyse... ils vont tout briser là-dedans si tu ne viens pas,

et maintenant je n'ai plus de quoi payer la casse, dit Couche-

tout-nu. Pardon, mademoiselle, ajouta-t-il en riant, mais, vous le

voyez, la royauté a ses devoirs...

Céphyse, émue, tendit les bras à la Mayeux, qui s'y jeta en

pleurant de douces larmes.

-- Et maintenant, dit-elle à sa soeur, quand te reverrai-je?

-- Bientôt... quoique rien ne me fasse plus de peine que de te

voir dans une misère que tu ne veux pas me permettre de

soulager...

-- Tu viendras? tu me le promets?

-- C'est moi qui vous le promets pour elle, dit Jacques, nous

irons vous voir, vous et votre voisin Agricol.

-- Allons... retourne à la fête, Céphyse... amuse-toi de bon

coeur... tu le peux... car M. Jacques va rendre une famille bien

heureuse...

Ce disant, et après que Couche-tout-nu se fût assuré qu'elle

pouvait descendre sans être vue de ses joyeux et bruyants

compagnons, la Mayeux descendit furtivement, bien empressée de

porter au moins une bonne nouvelle à Dagobert, mais voulant

auparavant se rendre rue de Babylone, au pavillon naguère occupé

par Adrienne de Cardoville. On saura plus tard la cause de la

détermination de la Mayeux.

Au moment où la jeune fille sortait de chez le traiteur, trois

hommes bourgeoisement et confortablement vêtus parlaient bas et

paraissaient se consulter en regardant la maison du traiteur.

Bientôt un quatrième homme descendit précipitamment l'escalier du

traiteur.

-- Eh bien? dirent les trois autres avec anxiété.

-- Il est là...

-- Tu en es sûr?

-- Est-ce qu'il y a deux Couche-tout-nu sur la terre? répondit

l'autre; je viens de le voir; il est déguisé en fort... ils sont

attablés pour trois heures au moins.

-- Allons... attendez-moi là, vous autres... dissimulez-vous le

plus possible... Je vas chercher le chef de file, et l'affaire est

dans le sac.

Et, disant ces mots, l'un des hommes disparut en courant dans une

rue qui aboutissait sur la place.

À ce moment, la reine Bacchanal entrait dans la salle du banquet,

accompagnée de Couche-tout-nu, et fut saluée par les acclamations

les plus frénétiques.

-- Maintenant, s'écria Céphyse avec une sorte d'entraînement

fébrile et comme si elle eût cherché à s'étourdir, maintenant, mes

amis, tempêtes, ouragans, bouleversements, déchaînements et autres

tremblements...

Puis, tendant son verre à Nini-Moulin, elle dit:

-- À boire!

-- Vive la reine! cria-t-on tout d'une voix.

Le juif errant - Tome I · 第 75 / 101 题