I. La mascarade.

Le lendemain du jour où la femme de Dagobert avait été conduite

par le commissaire de police auprès du juge d'instruction, une

scène bruyante et animée se passait sur la place du Châtelet, en

face d'une maison dont le premier étage et le rez-de-chaussée

étaient alors occupés par les vastes salons d'un traiteur à

l'enseigne du _Veau-qui-tette._

La nuit du jeudi gras venait de finir. Une assez grande quantité

de masques grotesquement et pauvrement accoutrés sortaient des

bals de cabarets situés dans le quartier de l'Hôtel-de-Ville, et

traversaient, en chantant, la place du Châtelet; mais en voyant

accourir sur le quai une seconde troupe de gens déguisés, les

premiers masques s'arrêtèrent pour attendre les nouveaux en

poussant des cris de joie dans l'espoir d'une de ces luttes de

paroles graveleuses et de lazzi poissards qui ont illustré Vadé.

Cette foule, plus ou moins avinée, bientôt augmentée de beaucoup

de gens que leur état obligeait à circuler dans Paris de très

grand matin, cette foule s'était tout à coup concentrée dans l'un

des angles de la place, de sorte qu'une jeune fille pâle et

contrefaite, qui la traversait en ce moment, fut enveloppée de

toutes parts. Cette jeune fille était la Mayeux; levée avec le

jour, elle allait chercher plusieurs pièces de lingerie chez la

personne qui l'employait. On conçoit les craintes de la pauvre

ouvrière lorsque, involontairement engagée au milieu de cette

foule joyeuse, elle se rappela la cruelle scène de la veille; mais

malgré tous ses efforts, hélas! bien chétifs, elle ne put faire un

pas, car la troupe de masques qui arrivait s'étant ruée sur les

premiers venus, une partie de ceux-ci s'écartèrent, d'autres

refluèrent en avant, et la Mayeux, se trouvant parmi ces derniers,

fut pour ainsi dire portée par ce flot de peuple et jetée parmi

les groupes les plus rapprochés de la maison du traiteur. Les

nouveaux masques étaient beaucoup mieux costumés que les autres:

ils appartenaient à cette classe turbulente et gaie qui fréquente

habituellement la Chaumière, le Prado, le Colisée et autres

réunions dansantes plus ou moins échevelées, composées

généralement d'étudiants, de demoiselles de boutique, de commis

marchands, de grisettes, etc.

Cette troupe, tout en ripostant aux plaisanteries des autres

masques, semblait attendre avec une grande impatience l'arrivée

d'une personne singulièrement désirée. Les paroles suivantes,

échangées entre pierrots et pierrettes, débardeurs et débardeuses,

turcs et sultanes ou autres couples assortis, donneront une idée

de l'importance des personnages si ardemment désirés.

-- Leur repas est commandé pour sept heures du matin. Leurs

voitures devraient déjà être arrivées.

-- Oui... mais la _reine Bacchanal_ aura voulu conduire la

dernière course du Prado.

-- Si j'avais su cela... je serais resté pour la voir, ma reine

adorée.

-- Gobinet, si vous l'appelez encore votre reine adorée, je vous

égratigne; en attendant, je vous pince!...

-- Céleste, finis donc!... tu me fais des noirs sur le satin

naturel dont maman m'a orné en naissant.

-- Pourquoi appelez-vous cette Bacchanal votre reine adorée?

Qu'est-ce que je vous suis donc, moi?

-- Tu es mon adorée, mais pas ma reine... car comme il n'y a

qu'une lune dans les nuits de la nature, il n'y a qu'une reine

Bacchanal dans les nuits du Prado.

-- Oh! que c'est joli... gros rien du tout, allez!

-- Gobinet a raison, elle était superbe, cette nuit, la reine!

-- Et en train!

-- Jamais je ne l'ai vue plus gaie.

-- Et quel costume... étourdissant!

-- Renversant!!!

-- Ébouriffant!!!

-- Pulvérisant!!!

-- Fulminant!!!

-- Il n'y a qu'elle pour en inventer de pareils.

-- Et quelle danse!

-- Oh oui! Voilà qui est à la fois déchaîné, onduleux et serpenté.

Il n'y a pas une bayadère pareille sous la calotte des cieux.

-- Gobinet, rendez-moi tout de suite mon châle... vous me l'avez

déjà assez abîmé en vous en faisant une ceinture autour de votre

gros corps: je n'ai pas besoin de périr mes effets pour de gros

êtres qui appellent les autres femmes de bayadères.

-- Voyons, Céleste, calme ta fureur... je suis déguisé en Turc; en

parlant de bayadères, je reste dans mon rôle ou à peu près.

-- Ta Céleste est comme les autres, va, Gobinet, elle est jalouse

de la reine Bacchanal.

-- Jalouse! moi? Ah! par exemple... Si je voulais être aussi

effrontée qu'elle, on parlerait de moi tout autant... Après tout,

qu'est-ce qui fait sa réputation? C'est qu'elle a un sobriquet.

-- Quant à cela, tu n'as rien à lui envier... puisqu'on t'appelle

Céleste!

-- Vous savez bien, Gobinet, que Céleste est mon nom...

-- Oui, mais il a l'air d'un sobriquet quand on te regarde.

-- Gobinet, je mettrai encore ça sur votre mémoire...

-- Et Oscar t'aidera à faire l'addition... n'est-ce pas?

-- Certainement, et vous verrez le total... Je poserai l'un, et je

retiendrai l'autre... et l'autre, ça ne sera pas vous.

-- Céleste, vous me faites de la peine... Je voulais vous dire que

votre nom angélique est en bisbille avec votre ravissante petite

mine bien autrement lutine que celle de la reine Bacchanal.

-- C'est çà! maintenant, câlinez-moi, scélérat.

-- Je te jure sur la tête abhorrée de mon propriétaire que si tu

voulais, tu aurais autant d'aplomb que la reine Bacchanal, ce qui

n'est pas peu dire!

-- Le fait est que, pour avoir de l'aplomb, la Bacchanal en a...

et un fier.

-- Sans compter qu'elle fascine les municipaux.

-- Et qu'elle magnétise les sergents de ville.

-- Ils ont beau vouloir se fâcher... elle finit toujours par les

faire rire...

-- Et ils l'appellent tous: _ma Reine._

-- Cette nuit encore... elle a charmé un municipal, une vraie

rosière, ou plutôt un rosier, dont la pudeur s'était gendarmée

(_gendarmée! _avant les glorieuses, ça aurait été un joli mot). Je

disais donc que la pudeur d'un municipal s'était gendarmée pendant

que la reine dansait son fameux pas de _la Tulipe orageuse._

-- Quelle contredanse!... Couche-tout-nu et la reine Bacchanal

ayant pour vis-à-vis Rose-Pompon et Nini-Moulin!

-- Et tous quatre frétillant des tulipes de plus en plus

orageuses.

-- À propos, est-ce que c'est vrai ce qu'on dit de Nini-Moulin?

-- Quoi donc?

-- Que c'est un homme de lettres qui fait des brochures pour la

religion?

-- Oui, c'est vrai; je l'ai vu souvent chez mon patron, où il se

fournit. Mauvais payeur... mais farceur!

-- Et il fait le dévot?

-- Je crois bien, quand il le faut; alors c'est M. Dumoulin gros

comme le bras, il roule des yeux, marche le cou de travers et les

pieds en dedans... Mais, une fois qu'il a fait sa parade, il

s'évapore dans les bals-cancans qu'il idolâtre, et où les femmes

l'ont surnommé _Nini-Moulin_... joignez à ce signalement qu'il

boit comme un poisson, et vous connaîtrez le gaillard. Ce qui ne

l'empêche pas d'écrire dans les journaux religieux; aussi les

cagots, qu'il met encore plus souvent dedans qu'il ne s'y met lui-

même, ne jurent que par lui. Faut voir ses articles ou ses

brochures (seulement les voir... pas les lire); on y parle à

chaque page du diable et de ses cornes... des fritures désolantes

qui attendent les impies et les révolutionnaires... de l'autorité

des évêques, du pouvoir du pape... est-ce que je sais, moi?

Soiffard de Nini-Moulin... va!... Il leur en donne pour leur

argent...

-- Le fait est qu'il est soiffard et crânement chicard... Quels

avant-deux il bombardait avec la petite Rose-Pompon dans la

contredanse de _la Tulipe orageuse!_

-- Et quelle bonne tête il avait... avec son casque romain et ses

bottes à revers!...

-- Rose-Pompon danse joliment bien aussi; c'est poétiquement

tortillé...

-- Et idéalement cancané!!

-- Oui, mais la reine Bacchanal est à six mille pieds au-dessus du

niveau du cancan ordinaire... J'en reviens toujours à son pas de

cette nuit, _la Tulipe orageuse._

-- C'était à l'adorer.

-- À la vénérer.

-- C'est-à-dire que si j'étais père de famille, je lui confierais

l'éducation de mes fils!!

-- C'est à propos de ce pas-là que le municipal s'est fâché d'un

ton de rosière gendarmée.

-- Le fait est que le pas était un peu raide.

-- Raide et raidissime; aussi le municipal s'approche d'elle et

lui dit: «Ah! çà, voyons, ma reine, est-ce que c'est pour de bon,

ce pas-là? Mais non! guerrier pudique, répond la reine; je

l'essaye seulement une fois tous les soirs afin de le bien danser

dans ma vieillesse. C'est un voeu que j'ai fait pour que vous

deveniez brigadier...» Quelle drôle de fille!

-- Moi, je ne comprends pas que ça dure toujours avec Couche-tout-

nu.

-- Parce qu'il a été ouvrier?

-- Quelle bêtise! Ça nous irait bien, à nous autres étudiants ou

garçons de magasin, de faire les fiers!... Non, je m'étonne de la

fidélité de la reine...

-- Le fait est que voilà trois ou quatre bons mois...

-- Elle en est folle, et il en est bête.

-- Ça doit leur faire une drôle de conversation.

-- Quelquefois je me demande où diable Couche-tout-nu prend

l'argent qu'il dépense... Il paraît que c'est lui qui a payé les

frais de cette nuit, trois voitures à quatre chevaux, et le

réveille-matin pour vingt personnes, à dix francs par tête.

-- On dit qu'il a hérité... Aussi Nini-Moulin qui flaire les

festins et les bamboches, a fait connaissance avec lui cette

nuit... sans compter qu'il doit avoir des vues malhonnêtes sur la

reine Bacchanal.

-- Lui! ah bien, oui! il est trop laid; les femmes aiment à

l'avoir pour danseur... parce qu'il fait pouffer de rire la

galerie; mais voilà tout. La petite Rose-Pompon, qui est si

gentille, l'a pris comme chaperon peu compromettant en l'absence

de son étudiant.

-- Ah!... les voitures! voilà les voitures! cria la foule tout

d'une voix.

La Mayeux, forcée de rester auprès des masques, n'avait pas perdu

un mot de cet entretien pénible pour elle, car il s'agissait de sa

soeur, qu'elle ne voyait plus depuis longtemps; non que la reine

Bacchanal eût mauvais coeur, mais le tableau de la profonde misère

de la Mayeux, misère qu'elle avait partagée, mais qu'elle n'avait

pas eu la force de supporter bien longtemps, causait à cette

joyeuse fille des accès de tristesse amère; elle ne s'y exposait

plus, ayant en vain voulu faire accepter à sa soeur des secours

que celle-ci avait toujours refusés, sachant que leur source ne

pouvait être honorable.

-- Les voitures!... les voitures!... cria de nouveau la foule en

se portant en avant avec enthousiasme, de sorte que la Mayeux,

sans le vouloir, se trouva portée, au premier rang, parmi les gens

empressés de voir défiler cette mascarade.

C'était en effet un curieux spectacle. Un homme à cheval, déguisé

en postillon, veste bleue brodée d'argent, queue énorme d'où

s'échappaient des flots de poudre, chapeau orné de rubans

immenses, précédait la première voiture, en faisant claquer son

fouet et criant à tue-tête:

-- Place! place à la reine Bacchanal et à sa cour! Dans ce landau

découvert, traîné par quatre chevaux étiques montés par deux vieux

postillons vêtus en diables, s'élevait une véritable pyramide

d'hommes et de femmes, assis, debout, perchés, tous dans les

costumes les plus fous, les plus grotesques, les plus

excentriques: c'était un incroyable fouillis de couleurs

éclatantes, de fleurs, de rubans, d'oripeaux et de paillettes. De

ce monceau de formes et d'accoutrements bizarres sortaient des

têtes grotesques ou gracieuses, laides ou jolies; mais toutes

animées par l'excitation fébrile d'une folle ivresse, mais toutes

tournées par une expression d'admiration fanatique vers la seconde

voiture, où la reine Bacchanal trônait en souveraine, pendant

qu'on la saluait de ces cris répétés par la foule: Vive la reine

Bacchanal!!!

Cette seconde voiture, landau découvert comme la première, ne

contenait que les quatre coryphées du pas de _la Tulipe orageuse_,

Nini-Moulin, Rose-Pompon, Couche-tout-nu et la reine Bacchanal.

Dumoulin, cet écrivain religieux qui voulait disputer

Mme de Sainte-Colombe à l'influence des amis de M. Rodin, son

patron; Dumoulin, surnommé Nini-Moulin, debout sur les coussins de

devant, eût offert un magnifique sujet d'étude à Callot ou à

Gavarni, cet éminent artiste qui joint à la verve mordante et à la

merveilleuse fantaisie de l'illustre caricaturiste la grâce, la

poésie et la profondeur d'Hogarth. Nini-Moulin, âgé de trente-cinq

ans environ, portait très en arrière de la tête un casque romain

en papier d'argent; un plumeau à manche de bois rouge, surmonté

d'une volumineuse touffe de plumes noires, était planté sur le

côté de cette coiffure, dont il rompait agréablement les lignes

peut-être trop classiques. Sous ce casque s'épanouissait la face

la plus rubiconde, la plus réjouissante qui ait jamais été

empourprée par les esprits subtils d'un vin généreux. Un nez très

saillant, dont la forme primitive se dissimulait modestement sous

une luxuriante efflorescence de bourgeons irisés de rouge et de

violet, accentuait très drolatiquement cette figure absolument

imberbe, à laquelle une large bouche à lèvres épaisses et évasées

en rebord donnait une expression de jovialité surprenante, qui

rayonnait dans ses gros yeux gris à fleur de tête.

En voyant ce joyeux bonhomme à panse de Silène, on se demandait

comment il n'avait pas cent fois noyé dans le vin ce fiel, cette

bile, ce venin dont dégouttaient ses pamphlets contre les ennemis

de l'ultramontanisme, et comment ses croyances catholiques

pouvaient surnager au milieu de ses débordements bachiques et

chorégraphiques. Cette question eût paru insoluble si l'on n'eût

réfléchi que les comédiens chargés des rôles les plus noirs, les

plus odieux, sont souvent, au demeurant, les meilleurs fils du

monde.

Le froid étant assez vif, Nini-Moulin portait un carrick

entr'ouvert qui laissait voir sa cuirasse à écailles de poisson et

son maillot couleur de chair, tranché brusquement au-dessous du

mollet par le revers jaune de ses bottes. Penché en avant de la

voiture, il poussait des cris de sauvage entrecoupés de ces mots:

«Vive la reine Bacchanal!» Après quoi il faisait grincer et

évoluer rapidement une énorme crécelle qu'il tenait à la main.

Couche-tout-nu, debout à côté de Nini-Moulin, faisait flotter un

étendard de soie blanche où étaient écrits ces mots: _Amour et

joie à la reine Bacchanal! _Couche-tout-nu avait vingt-cinq ans

environ; sa figure intelligente et gaie, encadrée d'un collier de

favoris châtains, amaigrie par les veilles et par les excès,

exprimait un singulier mélange d'insouciance, de hardiesse, de

nonchaloir et de moquerie; mais aucune passion basse ou méchante

n'y avait encore laissé sa fatale empreinte. C'était le type

parfait du Parisien, dans le sens qu'on donne à cette appellation,

soit à l'armée, soit en province, soit à bord des bâtiments de

guerre ou de commerce. Ce n'est pas un compliment, et pourtant

c'est bien loin d'être une injure; c'est une épithète qui tient à

la fois du blâme, de l'admiration et de la crainte; car si, dans

cette acception, le Parisien est souvent paresseux et insoumis, il

est habile à l'oeuvre, résolu dans le danger, et toujours

terriblement railleur et goguenard. Couche-tout-nu était costumé,

comme on le dit vulgairement, en _fort: _veste de velours noir à

boutons d'argent, gilet écarlate, pantalon à larges raies bleues,

châle façon cachemire pour ceinture à longs bouts flottants,

chapeau couvert de fleurs et de rubans. Ce déguisement seyait à

merveille à sa tournure dégagée. Au fond de la voiture, debout sur

les coussins, se tenaient Rose-Pompon et la reine Bacchanal.

Rose-Pompon, ex-frangeuse de dix-sept ans, avait la plus gentille

et la plus drôle de petite mine que l'on pût voir; elle était

coquettement vêtue d'un costume de débardeur; sa perruque poudrée

à blanc, sur laquelle était crânement posé de côté un bonnet de

police orange et vert galonné d'argent, rendait encore plus vif

l'éclat de ses grands yeux noirs et l'incarnat de ses joues

potelées; elle portait au cou une cravate orange comme sa ceinture

flottante; sa veste juste, ainsi que son étroit gilet en velours

vert clair, garni de tresses d'argent, mettaient dans toute sa

valeur une taille charmante dont la souplesse devait se prêter

merveilleusement aux évolutions du pas de _la Tulipe orageuse_.

Enfin son large pantalon, de même étoffe et de même couleur que la

veste, était suffisamment indiscret.

La reine Bacchanal s'appuyait d'une main sur l'épaule de Rose-

Pompon, qu'elle dominait de toute la tête. La soeur de la Mayeux

présidait véritablement en souveraine à cette folle ivresse que sa

seule présence semblait inspirer, tant son entrain, sa bruyante

animation, avaient d'influence sur son entourage. C'était une

grande fille de vingt ans environ, leste et bien tournée, aux

traits réguliers, à l'air joyeux et tapageur; ainsi que sa soeur,

elle avait de magnifiques cheveux châtains et de grands yeux

bleus; mais au lieu d'être doux et timides comme ceux de la jeune

ouvrière, ils brillaient d'une infatigable ardeur pour le plaisir.

Telle était l'énergie de cette organisation vivace, que, malgré

plusieurs nuits et plusieurs jours passés en fêtes continuelles,

son teint était aussi pur, sa joue aussi rose, son épaule aussi

fraîche, que si elle fût sortie le matin même de quelque paisible

retraite. Son déguisement, quoique bizarre et d'un caractère

singulièrement saltimbanque, lui seyait pourtant à merveille. Il

se composait d'une sorte de corsage juste en drap d'or et à longue

taille, garni de grosses bouffettes de rubans incarnats qui

flottaient sur ses bras nus, et d'une courte jupe, aussi en

velours incarnat, ornée de passequilles et de paillettes d'or,

laquelle jupe ne descendait qu'à moitié d'une jambe à la fois fine

et robuste, chaussée de bas de soie blancs et de brodequins rouges

à talons de cuivre. Jamais danseuse espagnole n'a eu de taille

plus hardiment cambrée, plus élastique et, pour ainsi dire, plus

frétillante que cette singulière fille, qui semblait possédée du

démon de la danse et du mouvement, car presque à chaque instant un

gracieux petit balancement de la tête, accompagné d'une légère

ondulation des épaules et des hanches, semblait suivre la cadence

d'un orchestre invisible dont elle marquait la mesure du bout de

son pied droit posé sur le rebord de la portière de la façon la

plus provocante, car la reine Bacchanal se tenait debout et

fièrement campée sur les coussins de la voiture. Une sorte de

diadème doré, emblème de sa bruyante royauté, orné de grelots

retentissants, ceignait son front; ses cheveux, nattés en deux

grosses tresses, s'arrondissaient autour de ses joues vermeilles

et allaient se tordre derrière sa tête; sa main gauche reposait

sur l'épaule de Rose-Pompon, et de la main droite elle tenait un

énorme bouquet dont elle saluait la foule en riant aux éclats.

Il serait difficile de rendre ce tableau si bruyant, si animé, si

fou, complété par une troisième voiture, remplie comme la première

d'une pyramide de masques grotesques et extravagants.

Parmi cette foule réjouie, une seule personne contemplait cette

scène avec une tristesse profonde: c'était la Mayeux, toujours

maintenue au premier rang des spectateurs, malgré ses efforts pour

sortir de la foule. Séparée de sa soeur depuis bien longtemps,

elle la revoyait pour la première fois dans toute la pompe de son

singulier triomphe, au milieu des cris de joie, des bravos de ses

compagnons de plaisir. Pourtant les yeux de la jeune ouvrière se

voilèrent de larmes: quoique la reine Bacchanal parût partager

l'étourdissante gaieté de ceux qui l'entouraient, quoique sa

figure fût radieuse, quoiqu'elle parût jouir de tout l'éclat d'un

luxe passager, elle la plaignait sincèrement... elle... pauvre

malheureuse, presque vêtue de haillons, qui venait au point du

jour chercher du travail pour la journée et pour la nuit... La

Mayeux avait oublié la foule pour contempler sa soeur, qu'elle

aimait tendrement, d'autant plus tendrement qu'elle la croyait à

plaindre... Les yeux fixés sur cette joyeuse et belle fille, sa

pâle et douce figure exprimait une pitié touchante, un intérêt

profond et douloureux.

Tout à coup, le brillant et gai coup d'oeil que la reine Bacchanal

promenait sur la foule rencontra le triste et humide regard de la

Mayeux...

-- Ma soeur!! s'écria Céphyse. (Nous l'avons dit, c'était le nom

de la reine Bacchanal.) Ma soeur!...

Et, leste comme une danseuse, d'un saut, la reine Bacchanal

abandonna son trône ambulant, heureusement alors immobile, et se

trouva devant la Mayeux, qu'elle embrassa avec effusion.

Tout ceci s'était passé si rapidement, que les compagnons de la

reine Bacchanal, encore stupéfaits de la hardiesse de son saut

périlleux, ne savaient à quoi l'attribuer; les masques qui

entouraient la Mayeux s'écartèrent frappés de surprise, et la

Mayeux, toute au bonheur d'embrasser sa soeur, à qui elle rendait

ses caresses, ne songea pas au singulier contraste qui devait

bientôt exciter l'étonnement et l'hilarité de la foule. Céphyse y

songea la première, et, voulant épargner une humiliation à sa

soeur, elle se retourna vers la voiture et dit:

-- Rose-Pompon, jette-moi mon manteau... et vous, Nini-Moulin,

ouvrez vite la portière.

La reine Bacchanal reçut le manteau. Elle en enveloppa prestement

la Mayeux, avant que celle-ci, stupéfaite, eût pu faire un

mouvement; puis la prenant par la main, elle lui dit:

-- Viens... viens...

-- Moi!... s'écria la Mayeux avec effroi, tu n'y penses pas?...

-- Il faut absolument que je te parle... je demanderai un

cabinet... où nous serons seules... Dépêche-toi... bonne petite

soeur... Devant tout le monde... ne résiste pas... viens...

La crainte de se donner en spectacle décida la Mayeux, qui

d'ailleurs, tout étourdie de l'aventure, tremblante, effrayée,

suivit presque machinalement sa soeur, qui l'entraîna dans la

voiture, dont la portière venait d'être ouverte par Nini-Moulin.

Le manteau de la reine Bacchanal cachant les pauvres vêtements et

l'infirmité de la Mayeux, la foule n'eut pas à rire, et s'étonna

seulement de cette rencontre pendant que les voitures arrivaient à

la porte d'un traiteur de la place du Châtelet.

Le juif errant - Tome I · 第 74 / 101 题