Le lendemain du jour où la femme de Dagobert avait été conduite
par le commissaire de police auprès du juge d'instruction, une
scène bruyante et animée se passait sur la place du Châtelet, en
face d'une maison dont le premier étage et le rez-de-chaussée
étaient alors occupés par les vastes salons d'un traiteur à
l'enseigne du _Veau-qui-tette._
La nuit du jeudi gras venait de finir. Une assez grande quantité
de masques grotesquement et pauvrement accoutrés sortaient des
bals de cabarets situés dans le quartier de l'Hôtel-de-Ville, et
traversaient, en chantant, la place du Châtelet; mais en voyant
accourir sur le quai une seconde troupe de gens déguisés, les
premiers masques s'arrêtèrent pour attendre les nouveaux en
poussant des cris de joie dans l'espoir d'une de ces luttes de
paroles graveleuses et de lazzi poissards qui ont illustré Vadé.
Cette foule, plus ou moins avinée, bientôt augmentée de beaucoup
de gens que leur état obligeait à circuler dans Paris de très
grand matin, cette foule s'était tout à coup concentrée dans l'un
des angles de la place, de sorte qu'une jeune fille pâle et
contrefaite, qui la traversait en ce moment, fut enveloppée de
toutes parts. Cette jeune fille était la Mayeux; levée avec le
jour, elle allait chercher plusieurs pièces de lingerie chez la
personne qui l'employait. On conçoit les craintes de la pauvre
ouvrière lorsque, involontairement engagée au milieu de cette
foule joyeuse, elle se rappela la cruelle scène de la veille; mais
malgré tous ses efforts, hélas! bien chétifs, elle ne put faire un
pas, car la troupe de masques qui arrivait s'étant ruée sur les
premiers venus, une partie de ceux-ci s'écartèrent, d'autres
refluèrent en avant, et la Mayeux, se trouvant parmi ces derniers,
fut pour ainsi dire portée par ce flot de peuple et jetée parmi
les groupes les plus rapprochés de la maison du traiteur. Les
nouveaux masques étaient beaucoup mieux costumés que les autres:
ils appartenaient à cette classe turbulente et gaie qui fréquente
habituellement la Chaumière, le Prado, le Colisée et autres
réunions dansantes plus ou moins échevelées, composées
généralement d'étudiants, de demoiselles de boutique, de commis
marchands, de grisettes, etc.
Cette troupe, tout en ripostant aux plaisanteries des autres
masques, semblait attendre avec une grande impatience l'arrivée
d'une personne singulièrement désirée. Les paroles suivantes,
échangées entre pierrots et pierrettes, débardeurs et débardeuses,
turcs et sultanes ou autres couples assortis, donneront une idée
de l'importance des personnages si ardemment désirés.
-- Leur repas est commandé pour sept heures du matin. Leurs
voitures devraient déjà être arrivées.
-- Oui... mais la _reine Bacchanal_ aura voulu conduire la
dernière course du Prado.
-- Si j'avais su cela... je serais resté pour la voir, ma reine
adorée.
-- Gobinet, si vous l'appelez encore votre reine adorée, je vous
égratigne; en attendant, je vous pince!...
-- Céleste, finis donc!... tu me fais des noirs sur le satin
naturel dont maman m'a orné en naissant.
-- Pourquoi appelez-vous cette Bacchanal votre reine adorée?
Qu'est-ce que je vous suis donc, moi?
-- Tu es mon adorée, mais pas ma reine... car comme il n'y a
qu'une lune dans les nuits de la nature, il n'y a qu'une reine
Bacchanal dans les nuits du Prado.
-- Oh! que c'est joli... gros rien du tout, allez!
-- Gobinet a raison, elle était superbe, cette nuit, la reine!
-- Et en train!
-- Jamais je ne l'ai vue plus gaie.
-- Et quel costume... étourdissant!
-- Renversant!!!
-- Ébouriffant!!!
-- Pulvérisant!!!
-- Fulminant!!!
-- Il n'y a qu'elle pour en inventer de pareils.
-- Et quelle danse!
-- Oh oui! Voilà qui est à la fois déchaîné, onduleux et serpenté.
Il n'y a pas une bayadère pareille sous la calotte des cieux.
-- Gobinet, rendez-moi tout de suite mon châle... vous me l'avez
déjà assez abîmé en vous en faisant une ceinture autour de votre
gros corps: je n'ai pas besoin de périr mes effets pour de gros
êtres qui appellent les autres femmes de bayadères.
-- Voyons, Céleste, calme ta fureur... je suis déguisé en Turc; en
parlant de bayadères, je reste dans mon rôle ou à peu près.
-- Ta Céleste est comme les autres, va, Gobinet, elle est jalouse
de la reine Bacchanal.
-- Jalouse! moi? Ah! par exemple... Si je voulais être aussi
effrontée qu'elle, on parlerait de moi tout autant... Après tout,
qu'est-ce qui fait sa réputation? C'est qu'elle a un sobriquet.
-- Quant à cela, tu n'as rien à lui envier... puisqu'on t'appelle
Céleste!
-- Vous savez bien, Gobinet, que Céleste est mon nom...
-- Oui, mais il a l'air d'un sobriquet quand on te regarde.
-- Gobinet, je mettrai encore ça sur votre mémoire...
-- Et Oscar t'aidera à faire l'addition... n'est-ce pas?
-- Certainement, et vous verrez le total... Je poserai l'un, et je
retiendrai l'autre... et l'autre, ça ne sera pas vous.
-- Céleste, vous me faites de la peine... Je voulais vous dire que
votre nom angélique est en bisbille avec votre ravissante petite
mine bien autrement lutine que celle de la reine Bacchanal.
-- C'est çà! maintenant, câlinez-moi, scélérat.
-- Je te jure sur la tête abhorrée de mon propriétaire que si tu
voulais, tu aurais autant d'aplomb que la reine Bacchanal, ce qui
n'est pas peu dire!
-- Le fait est que, pour avoir de l'aplomb, la Bacchanal en a...
et un fier.
-- Sans compter qu'elle fascine les municipaux.
-- Et qu'elle magnétise les sergents de ville.
-- Ils ont beau vouloir se fâcher... elle finit toujours par les
faire rire...
-- Et ils l'appellent tous: _ma Reine._
-- Cette nuit encore... elle a charmé un municipal, une vraie
rosière, ou plutôt un rosier, dont la pudeur s'était gendarmée
(_gendarmée! _avant les glorieuses, ça aurait été un joli mot). Je
disais donc que la pudeur d'un municipal s'était gendarmée pendant
que la reine dansait son fameux pas de _la Tulipe orageuse._
-- Quelle contredanse!... Couche-tout-nu et la reine Bacchanal
ayant pour vis-à-vis Rose-Pompon et Nini-Moulin!
-- Et tous quatre frétillant des tulipes de plus en plus
orageuses.
-- À propos, est-ce que c'est vrai ce qu'on dit de Nini-Moulin?
-- Quoi donc?
-- Que c'est un homme de lettres qui fait des brochures pour la
religion?
-- Oui, c'est vrai; je l'ai vu souvent chez mon patron, où il se
fournit. Mauvais payeur... mais farceur!
-- Et il fait le dévot?
-- Je crois bien, quand il le faut; alors c'est M. Dumoulin gros
comme le bras, il roule des yeux, marche le cou de travers et les
pieds en dedans... Mais, une fois qu'il a fait sa parade, il
s'évapore dans les bals-cancans qu'il idolâtre, et où les femmes
l'ont surnommé _Nini-Moulin_... joignez à ce signalement qu'il
boit comme un poisson, et vous connaîtrez le gaillard. Ce qui ne
l'empêche pas d'écrire dans les journaux religieux; aussi les
cagots, qu'il met encore plus souvent dedans qu'il ne s'y met lui-
même, ne jurent que par lui. Faut voir ses articles ou ses
brochures (seulement les voir... pas les lire); on y parle à
chaque page du diable et de ses cornes... des fritures désolantes
qui attendent les impies et les révolutionnaires... de l'autorité
des évêques, du pouvoir du pape... est-ce que je sais, moi?
Soiffard de Nini-Moulin... va!... Il leur en donne pour leur
argent...
-- Le fait est qu'il est soiffard et crânement chicard... Quels
avant-deux il bombardait avec la petite Rose-Pompon dans la
contredanse de _la Tulipe orageuse!_
-- Et quelle bonne tête il avait... avec son casque romain et ses
bottes à revers!...
-- Rose-Pompon danse joliment bien aussi; c'est poétiquement
tortillé...
-- Et idéalement cancané!!
-- Oui, mais la reine Bacchanal est à six mille pieds au-dessus du
niveau du cancan ordinaire... J'en reviens toujours à son pas de
cette nuit, _la Tulipe orageuse._
-- C'était à l'adorer.
-- À la vénérer.
-- C'est-à-dire que si j'étais père de famille, je lui confierais
l'éducation de mes fils!!
-- C'est à propos de ce pas-là que le municipal s'est fâché d'un
ton de rosière gendarmée.
-- Le fait est que le pas était un peu raide.
-- Raide et raidissime; aussi le municipal s'approche d'elle et
lui dit: «Ah! çà, voyons, ma reine, est-ce que c'est pour de bon,
ce pas-là? Mais non! guerrier pudique, répond la reine; je
l'essaye seulement une fois tous les soirs afin de le bien danser
dans ma vieillesse. C'est un voeu que j'ai fait pour que vous
deveniez brigadier...» Quelle drôle de fille!
-- Moi, je ne comprends pas que ça dure toujours avec Couche-tout-
nu.
-- Parce qu'il a été ouvrier?
-- Quelle bêtise! Ça nous irait bien, à nous autres étudiants ou
garçons de magasin, de faire les fiers!... Non, je m'étonne de la
fidélité de la reine...
-- Le fait est que voilà trois ou quatre bons mois...
-- Elle en est folle, et il en est bête.
-- Ça doit leur faire une drôle de conversation.
-- Quelquefois je me demande où diable Couche-tout-nu prend
l'argent qu'il dépense... Il paraît que c'est lui qui a payé les
frais de cette nuit, trois voitures à quatre chevaux, et le
réveille-matin pour vingt personnes, à dix francs par tête.
-- On dit qu'il a hérité... Aussi Nini-Moulin qui flaire les
festins et les bamboches, a fait connaissance avec lui cette
nuit... sans compter qu'il doit avoir des vues malhonnêtes sur la
reine Bacchanal.
-- Lui! ah bien, oui! il est trop laid; les femmes aiment à
l'avoir pour danseur... parce qu'il fait pouffer de rire la
galerie; mais voilà tout. La petite Rose-Pompon, qui est si
gentille, l'a pris comme chaperon peu compromettant en l'absence
de son étudiant.
-- Ah!... les voitures! voilà les voitures! cria la foule tout
d'une voix.
La Mayeux, forcée de rester auprès des masques, n'avait pas perdu
un mot de cet entretien pénible pour elle, car il s'agissait de sa
soeur, qu'elle ne voyait plus depuis longtemps; non que la reine
Bacchanal eût mauvais coeur, mais le tableau de la profonde misère
de la Mayeux, misère qu'elle avait partagée, mais qu'elle n'avait
pas eu la force de supporter bien longtemps, causait à cette
joyeuse fille des accès de tristesse amère; elle ne s'y exposait
plus, ayant en vain voulu faire accepter à sa soeur des secours
que celle-ci avait toujours refusés, sachant que leur source ne
pouvait être honorable.
-- Les voitures!... les voitures!... cria de nouveau la foule en
se portant en avant avec enthousiasme, de sorte que la Mayeux,
sans le vouloir, se trouva portée, au premier rang, parmi les gens
empressés de voir défiler cette mascarade.
C'était en effet un curieux spectacle. Un homme à cheval, déguisé
en postillon, veste bleue brodée d'argent, queue énorme d'où
s'échappaient des flots de poudre, chapeau orné de rubans
immenses, précédait la première voiture, en faisant claquer son
fouet et criant à tue-tête:
-- Place! place à la reine Bacchanal et à sa cour! Dans ce landau
découvert, traîné par quatre chevaux étiques montés par deux vieux
postillons vêtus en diables, s'élevait une véritable pyramide
d'hommes et de femmes, assis, debout, perchés, tous dans les
costumes les plus fous, les plus grotesques, les plus
excentriques: c'était un incroyable fouillis de couleurs
éclatantes, de fleurs, de rubans, d'oripeaux et de paillettes. De
ce monceau de formes et d'accoutrements bizarres sortaient des
têtes grotesques ou gracieuses, laides ou jolies; mais toutes
animées par l'excitation fébrile d'une folle ivresse, mais toutes
tournées par une expression d'admiration fanatique vers la seconde
voiture, où la reine Bacchanal trônait en souveraine, pendant
qu'on la saluait de ces cris répétés par la foule: Vive la reine
Bacchanal!!!
Cette seconde voiture, landau découvert comme la première, ne
contenait que les quatre coryphées du pas de _la Tulipe orageuse_,
Nini-Moulin, Rose-Pompon, Couche-tout-nu et la reine Bacchanal.
Dumoulin, cet écrivain religieux qui voulait disputer
Mme de Sainte-Colombe à l'influence des amis de M. Rodin, son
patron; Dumoulin, surnommé Nini-Moulin, debout sur les coussins de
devant, eût offert un magnifique sujet d'étude à Callot ou à
Gavarni, cet éminent artiste qui joint à la verve mordante et à la
merveilleuse fantaisie de l'illustre caricaturiste la grâce, la
poésie et la profondeur d'Hogarth. Nini-Moulin, âgé de trente-cinq
ans environ, portait très en arrière de la tête un casque romain
en papier d'argent; un plumeau à manche de bois rouge, surmonté
d'une volumineuse touffe de plumes noires, était planté sur le
côté de cette coiffure, dont il rompait agréablement les lignes
peut-être trop classiques. Sous ce casque s'épanouissait la face
la plus rubiconde, la plus réjouissante qui ait jamais été
empourprée par les esprits subtils d'un vin généreux. Un nez très
saillant, dont la forme primitive se dissimulait modestement sous
une luxuriante efflorescence de bourgeons irisés de rouge et de
violet, accentuait très drolatiquement cette figure absolument
imberbe, à laquelle une large bouche à lèvres épaisses et évasées
en rebord donnait une expression de jovialité surprenante, qui
rayonnait dans ses gros yeux gris à fleur de tête.
En voyant ce joyeux bonhomme à panse de Silène, on se demandait
comment il n'avait pas cent fois noyé dans le vin ce fiel, cette
bile, ce venin dont dégouttaient ses pamphlets contre les ennemis
de l'ultramontanisme, et comment ses croyances catholiques
pouvaient surnager au milieu de ses débordements bachiques et
chorégraphiques. Cette question eût paru insoluble si l'on n'eût
réfléchi que les comédiens chargés des rôles les plus noirs, les
plus odieux, sont souvent, au demeurant, les meilleurs fils du
monde.
Le froid étant assez vif, Nini-Moulin portait un carrick
entr'ouvert qui laissait voir sa cuirasse à écailles de poisson et
son maillot couleur de chair, tranché brusquement au-dessous du
mollet par le revers jaune de ses bottes. Penché en avant de la
voiture, il poussait des cris de sauvage entrecoupés de ces mots:
«Vive la reine Bacchanal!» Après quoi il faisait grincer et
évoluer rapidement une énorme crécelle qu'il tenait à la main.
Couche-tout-nu, debout à côté de Nini-Moulin, faisait flotter un
étendard de soie blanche où étaient écrits ces mots: _Amour et
joie à la reine Bacchanal! _Couche-tout-nu avait vingt-cinq ans
environ; sa figure intelligente et gaie, encadrée d'un collier de
favoris châtains, amaigrie par les veilles et par les excès,
exprimait un singulier mélange d'insouciance, de hardiesse, de
nonchaloir et de moquerie; mais aucune passion basse ou méchante
n'y avait encore laissé sa fatale empreinte. C'était le type
parfait du Parisien, dans le sens qu'on donne à cette appellation,
soit à l'armée, soit en province, soit à bord des bâtiments de
guerre ou de commerce. Ce n'est pas un compliment, et pourtant
c'est bien loin d'être une injure; c'est une épithète qui tient à
la fois du blâme, de l'admiration et de la crainte; car si, dans
cette acception, le Parisien est souvent paresseux et insoumis, il
est habile à l'oeuvre, résolu dans le danger, et toujours
terriblement railleur et goguenard. Couche-tout-nu était costumé,
comme on le dit vulgairement, en _fort: _veste de velours noir à
boutons d'argent, gilet écarlate, pantalon à larges raies bleues,
châle façon cachemire pour ceinture à longs bouts flottants,
chapeau couvert de fleurs et de rubans. Ce déguisement seyait à
merveille à sa tournure dégagée. Au fond de la voiture, debout sur
les coussins, se tenaient Rose-Pompon et la reine Bacchanal.
Rose-Pompon, ex-frangeuse de dix-sept ans, avait la plus gentille
et la plus drôle de petite mine que l'on pût voir; elle était
coquettement vêtue d'un costume de débardeur; sa perruque poudrée
à blanc, sur laquelle était crânement posé de côté un bonnet de
police orange et vert galonné d'argent, rendait encore plus vif
l'éclat de ses grands yeux noirs et l'incarnat de ses joues
potelées; elle portait au cou une cravate orange comme sa ceinture
flottante; sa veste juste, ainsi que son étroit gilet en velours
vert clair, garni de tresses d'argent, mettaient dans toute sa
valeur une taille charmante dont la souplesse devait se prêter
merveilleusement aux évolutions du pas de _la Tulipe orageuse_.
Enfin son large pantalon, de même étoffe et de même couleur que la
veste, était suffisamment indiscret.
La reine Bacchanal s'appuyait d'une main sur l'épaule de Rose-
Pompon, qu'elle dominait de toute la tête. La soeur de la Mayeux
présidait véritablement en souveraine à cette folle ivresse que sa
seule présence semblait inspirer, tant son entrain, sa bruyante
animation, avaient d'influence sur son entourage. C'était une
grande fille de vingt ans environ, leste et bien tournée, aux
traits réguliers, à l'air joyeux et tapageur; ainsi que sa soeur,
elle avait de magnifiques cheveux châtains et de grands yeux
bleus; mais au lieu d'être doux et timides comme ceux de la jeune
ouvrière, ils brillaient d'une infatigable ardeur pour le plaisir.
Telle était l'énergie de cette organisation vivace, que, malgré
plusieurs nuits et plusieurs jours passés en fêtes continuelles,
son teint était aussi pur, sa joue aussi rose, son épaule aussi
fraîche, que si elle fût sortie le matin même de quelque paisible
retraite. Son déguisement, quoique bizarre et d'un caractère
singulièrement saltimbanque, lui seyait pourtant à merveille. Il
se composait d'une sorte de corsage juste en drap d'or et à longue
taille, garni de grosses bouffettes de rubans incarnats qui
flottaient sur ses bras nus, et d'une courte jupe, aussi en
velours incarnat, ornée de passequilles et de paillettes d'or,
laquelle jupe ne descendait qu'à moitié d'une jambe à la fois fine
et robuste, chaussée de bas de soie blancs et de brodequins rouges
à talons de cuivre. Jamais danseuse espagnole n'a eu de taille
plus hardiment cambrée, plus élastique et, pour ainsi dire, plus
frétillante que cette singulière fille, qui semblait possédée du
démon de la danse et du mouvement, car presque à chaque instant un
gracieux petit balancement de la tête, accompagné d'une légère
ondulation des épaules et des hanches, semblait suivre la cadence
d'un orchestre invisible dont elle marquait la mesure du bout de
son pied droit posé sur le rebord de la portière de la façon la
plus provocante, car la reine Bacchanal se tenait debout et
fièrement campée sur les coussins de la voiture. Une sorte de
diadème doré, emblème de sa bruyante royauté, orné de grelots
retentissants, ceignait son front; ses cheveux, nattés en deux
grosses tresses, s'arrondissaient autour de ses joues vermeilles
et allaient se tordre derrière sa tête; sa main gauche reposait
sur l'épaule de Rose-Pompon, et de la main droite elle tenait un
énorme bouquet dont elle saluait la foule en riant aux éclats.
Il serait difficile de rendre ce tableau si bruyant, si animé, si
fou, complété par une troisième voiture, remplie comme la première
d'une pyramide de masques grotesques et extravagants.
Parmi cette foule réjouie, une seule personne contemplait cette
scène avec une tristesse profonde: c'était la Mayeux, toujours
maintenue au premier rang des spectateurs, malgré ses efforts pour
sortir de la foule. Séparée de sa soeur depuis bien longtemps,
elle la revoyait pour la première fois dans toute la pompe de son
singulier triomphe, au milieu des cris de joie, des bravos de ses
compagnons de plaisir. Pourtant les yeux de la jeune ouvrière se
voilèrent de larmes: quoique la reine Bacchanal parût partager
l'étourdissante gaieté de ceux qui l'entouraient, quoique sa
figure fût radieuse, quoiqu'elle parût jouir de tout l'éclat d'un
luxe passager, elle la plaignait sincèrement... elle... pauvre
malheureuse, presque vêtue de haillons, qui venait au point du
jour chercher du travail pour la journée et pour la nuit... La
Mayeux avait oublié la foule pour contempler sa soeur, qu'elle
aimait tendrement, d'autant plus tendrement qu'elle la croyait à
plaindre... Les yeux fixés sur cette joyeuse et belle fille, sa
pâle et douce figure exprimait une pitié touchante, un intérêt
profond et douloureux.
Tout à coup, le brillant et gai coup d'oeil que la reine Bacchanal
promenait sur la foule rencontra le triste et humide regard de la
Mayeux...
-- Ma soeur!! s'écria Céphyse. (Nous l'avons dit, c'était le nom
de la reine Bacchanal.) Ma soeur!...
Et, leste comme une danseuse, d'un saut, la reine Bacchanal
abandonna son trône ambulant, heureusement alors immobile, et se
trouva devant la Mayeux, qu'elle embrassa avec effusion.
Tout ceci s'était passé si rapidement, que les compagnons de la
reine Bacchanal, encore stupéfaits de la hardiesse de son saut
périlleux, ne savaient à quoi l'attribuer; les masques qui
entouraient la Mayeux s'écartèrent frappés de surprise, et la
Mayeux, toute au bonheur d'embrasser sa soeur, à qui elle rendait
ses caresses, ne songea pas au singulier contraste qui devait
bientôt exciter l'étonnement et l'hilarité de la foule. Céphyse y
songea la première, et, voulant épargner une humiliation à sa
soeur, elle se retourna vers la voiture et dit:
-- Rose-Pompon, jette-moi mon manteau... et vous, Nini-Moulin,
ouvrez vite la portière.
La reine Bacchanal reçut le manteau. Elle en enveloppa prestement
la Mayeux, avant que celle-ci, stupéfaite, eût pu faire un
mouvement; puis la prenant par la main, elle lui dit:
-- Viens... viens...
-- Moi!... s'écria la Mayeux avec effroi, tu n'y penses pas?...
-- Il faut absolument que je te parle... je demanderai un
cabinet... où nous serons seules... Dépêche-toi... bonne petite
soeur... Devant tout le monde... ne résiste pas... viens...
La crainte de se donner en spectacle décida la Mayeux, qui
d'ailleurs, tout étourdie de l'aventure, tremblante, effrayée,
suivit presque machinalement sa soeur, qui l'entraîna dans la
voiture, dont la portière venait d'être ouverte par Nini-Moulin.
Le manteau de la reine Bacchanal cachant les pauvres vêtements et
l'infirmité de la Mayeux, la foule n'eut pas à rire, et s'étonna
seulement de cette rencontre pendant que les voitures arrivaient à
la porte d'un traiteur de la place du Châtelet.