En entrant, Mlle de Cardoville jeta sur un fauteuil son chapeau de
castor gris, qu'elle avait mis pour traverser le jardin; on vit
alors sa belle chevelure d'or qui pendait de chaque côté sur son
visage en longs et légers tire-bouchons, et se tordait en grosse
natte derrière sa tête. Adrienne se présentait sans hardiesse,
mais avec une aisance parfaite; sa physionomie était gaie,
souriante, ses grands yeux noirs semblaient encore plus brillants
que de coutume. Lorsqu'elle aperçut l'abbé d'Aigrigny, elle fit un
mouvement de surprise, et un sourire quelque peu moqueur effleura
ses lèvres vermeilles. Après avoir fait un gracieux signe de tête
au docteur, et passé devant le baron Tripeaud sans le regarder,
elle salua la princesse d'une demi-révérence du meilleur et du
plus grand air.
Quoique la démarche et la tournure de Mlle Adrienne fussent d'une
extrême distinction, d'une convenance parfaite et surtout
empreinte d'une grâce toute féminine, on y sentait pourtant un _je
ne sais quoi _de résolu, d'indépendant et de fier, très rare chez
les femmes, surtout chez les jeunes filles de son âge; enfin ses
mouvements, sans être brusques, n'avaient rien de contraint, de
raide ou d'apprêté; ils étaient, si cela se peut dire, francs et
dégagés comme son caractère; on y sentait circuler la vie, la
sève, la jeunesse, et l'on devinait que cette organisation,
complètement expansive, loyale et décidée, n'avait pu jusqu'alors
se soumettre à la compression d'un rigorisme affecté.
Chose assez bizarre, quoiqu'il fût homme du monde, homme de grand
esprit, homme d'Église des plus remarquables par son éloquence, et
surtout homme de domination et d'autorité, le marquis d'Aigrigny
éprouvait un malaise involontaire, une gêne inconcevable, presque
pénible... en présence d'Adrienne de Cardoville; lui toujours si
maître de soi, lui habitué à exercer une influence toute-
puissante, lui qui avait souvent, au nom de son ordre, traité au
moins d'égal à égal avec des têtes couronnées, se sentait
embarrassé, au-dessous de lui-même, en présence de cette jeune
fille, aussi remarquable par sa franchise que par son esprit et sa
mordante ironie... Or, comme généralement les hommes habitués à
imposer beaucoup aux autres sont très près de haïr les personnes
qui, loin de subir leur influence, les embarrassent et les
raillent, ce n'était pas précisément de l'affection que le marquis
portait à la nièce de la princesse de Saint-Dizier. Depuis
longtemps même et contre son ordinaire, il n'essayait plus sur
Adrienne cette séduction, cette fascination de la parole,
auxquelles il devait habituellement un charme presque
irrésistible; il se montrait avec elle, sec, tranchant, sérieux,
et se réfugiait dans une sphère glacée de dignité hautaine et de
rigidité austère qui paralysaient complètement les qualités
aimables dont il était doué, et dont il tirait ordinaire un si
excellent et si fécond parti... De tout ceci Adrienne s'amusait
fort, mais très imprudemment; car les motifs les plus vulgaires
engendrent souvent des haines implacables.
Ces antécédents posés, on comprendra les divers sentiments et les
intérêts variés qui animaient les différents acteurs de cette
scène.
Mme de Saint-Dizier était assise dans un grand fauteuil au coin du
foyer.
Le marquis d'Aigrigny se tenait debout devant le feu.
Le docteur Baleinier, assis près du bureau, s'était remis à
feuilleter la biographie du baron Tripeaud.
Et le baron semblait examiner très attentivement un tableau de
sainteté suspendu à la muraille.
-- Vous m'avez fait demander, ma tante, pour causer d'affaires
importantes? dit Adrienne, rompant le silence embarrassé qui
régnait dans le salon depuis son entrée.
-- Oui, mademoiselle, répondit la princesse d'un air froid et
sévère, il s'agit d'un entretien des plus graves.
-- Je suis à vos ordres, ma tante... Voulez-vous que nous passions
dans votre bibliothèque?
-- C'est inutile... nous causerons ici.
Puis, s'adressant au marquis, au docteur et au baron, elle leur
dit:
-- Messieurs, veuillez vous asseoir.
Ceux-ci prirent place autour de la table du cabinet de la
princesse.
-- Et en quoi l'entretien que nous devons avoir peut-il regarder
ces messieurs, ma tante? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.
-- Ces messieurs sont d'anciens amis de notre famille, tout ce qui
peut vous intéresser les touche, et leurs conseils doivent être
écoutés et acceptés par vous avec respect...
-- Je ne doute pas, ma tante, de l'amitié toute particulière de
M. d'Aigrigny pour notre famille; je doute encore moins du
dévouement profond et désintéressé de M. Tripeaud; M. Baleinier
est un de mes vieux amis; mais avant d'accepter ces messieurs pour
spectateurs... ou, si vous l'aimez mieux, ma tante, pour
confidents de notre entretien, je désire savoir de quoi nous
devons nous entretenir devant eux.
-- Je croyais, mademoiselle, que parmi vos singulières
prétentions, vous aviez au moins... celle de la franchise et du
courage.
-- Mon Dieu, ma tante, répondit Adrienne, souriant avec une
humilité moqueuse, je n'ai pas plus de prétention à la franchise
et au courage que vous n'en avez à la sincérité et à la bonté;
convenons donc bien, une fois pour toutes, que nous sommes ce que
nous sommes... sans prétention...
-- Soit, dit Mme de Saint-Dizier d'un ton sec; depuis longtemps je
suis habituée aux boutades de votre esprit indépendant; je crois
donc que, courageuse et franche comme vous dites l'être, vous ne
devez pas craindre de dire, devant des personnes aussi graves et
aussi respectables que ces messieurs, ce que vous me diriez à moi
seule...
-- C'est donc un interrogatoire en forme que je vais subir? Et sur
quoi?
-- Ce n'est pas un interrogatoire; mais comme j'ai le droit de
veiller sur vous, mais comme vous abusez de plus en plus de ma
folle condescendance à vos caprices... je veux un terme à ce qui
n'a que trop duré; je veux, devant des amis de notre famille, vous
signifier mon irrévocable résolution quant à l'avenir... Et
d'abord jusqu'ici vous vous êtes fait une idée très fausse et très
incomplète de mon pouvoir sur vous.
-- Je vous assure, ma tante, que je ne m'en suis fait aucune idée
juste ou fausse, car je n'y ai jamais songé.
-- C'est ma faute; j'aurais dû, au lieu de condescendre à vos
fantaisies, vous faire sentir plus rudement mon autorité; mais le
moment est venu de vous soumettre: le blâme sévère de mes amis m'a
éclairée à temps... Votre caractère est entier, indépendant,
résolu; il faut qu'il change, entendez-vous? et il changera, de
gré ou de force, c'est moi qui vous le dis.
À ces mots prononcés aigrement devant des étrangers, et dont rien
ne semblait autoriser la dureté, Adrienne releva fièrement la
tête, mais, se contenant, elle reprit en souriant:
--Vous dites, ma tante, que je changerai; cela ne m'étonnerait
pas... on a vu des conversions... si bizarres!
La princesse se mordit les lèvres.
-- Une conversion sincère... n'est jamais bizarre, ainsi que vous
l'appelez, mademoiselle, dit froidement l'abbé d'Aigrigny; mais,
au contraire, très méritoire et d'un excellent exemple.
-- Excellent? reprit Adrienne; c'est selon... car enfin si l'on
convertit ses défauts... en vices...
-- Que voulez-vous dire, mademoiselle? s'écria la princesse.
-- Je parle de moi, ma tante: vous me reprochez d'être
indépendante et résolue... si j'allais devenir par hasard
hypocrite et méchante? Tenez... vrai... je préfère mes chers
petits défauts, que j'aime comme des enfants gâtés... je sais ce
que j'ai... je ne sais pas ce que j'aurais.
-- Pourtant, mademoiselle Adrienne, dit M. le baron Tripeaud d'un
air suffisant et sentencieux, vous ne pouvez nier qu'une
conversion...
-- Je crois M. Tripeaud extrêmement fort sur la conversion de
toute espèce de choses en toute espèce de bénéfices, par toute
espèce de moyens, dit Adrienne d'un ton sec et dédaigneux, mais il
doit rester étranger à cette question.
-- Mais, mademoiselle, reprit le financier en puisant du courage
dans un regard de la princesse, vous oubliez que j'ai l'honneur
d'être votre subrogé tuteur, et que...
-- Il est de fait que M. Tripeaud a cet honneur-là, et je n'ai
jamais trop su pourquoi, dit Adrienne avec un redoublement de
hauteur, sans même regarder le baron. Mais il ne s'agit pas de
deviner des énigmes, je désire donc, ma tante, savoir le motif de
cette réunion.
-- Vous allez être satisfaite, mademoiselle; je vais m'expliquer
d'une façon très nette, très précise; vous allez connaître le plan
de la conduite que vous aurez à tenir désormais; et si vous
refusiez de vous y soumettre avec l'obéissance et le respect que
vous devez à mes ordres, je verrais ce qu'il me resterait à
faire...
Il est impossible de rendre le ton impérieux, l'air dur de la
princesse en prononçant ces mots, qui devaient faire bondir une
jeune fille jusqu'alors habituée à vivre, jusqu'à un certain
point, à sa guise; pourtant, peut-être contre l'attente de
Mme de Saint-Dizier, au lieu de répondre avec vivacité, Adrienne
la regarda fixement et dit en riant:
-- Mais c'est une véritable déclaration de guerre; cela devient
très amusant...
-- Il ne s'agit pas de déclaration de guerre, dit durement l'abbé
d'Aigrigny, blessé des expressions de Mlle de Cardoville.
-- Ah! monsieur l'abbé, reprit celle-ci, vous, un ancien colonel,
vous êtes bien sévère pour une plaisanterie... vous qui devez tant
à la guerre... vous qui, grâce à elle, avez commandé un régiment
français, après vous être battu si longtemps contre la France,
pour connaître le fort et le faible de ses ennemis, bien entendu.
À ces mots, qui lui rappelaient des souvenirs pénibles, le marquis
rougit; il allait répondre lorsque la princesse s'écria:
-- En vérité, mademoiselle, ceci est d'une inconvenance
intolérable.
-- Soit, ma tante, j'avoue mes torts; je ne devais pas dire que
ceci est amusant, car, en vérité, ça ne l'est pas du tout... mais
c'est du moins très curieux... et peut-être même, ajouta la jeune
fille après un moment de silence, peut-être même assez
audacieux... et l'audace me plaît... Puisque nous voici sur ce
terrain, puisqu'il s'agit d'un plan de conduite auquel je dois
obéir sous peine... de...
Puis s'interrompant et s'adressant à sa tante:
-- Sous quelle peine, ma tante?...
-- Vous le saurez... Poursuivez...
-- Je vais donc aussi, moi, devant ces messieurs, vous déclarer
d'une façon très nette, très précise, la détermination que j'ai
prise; comme il me fallait quelque temps pour qu'elle fût
exécutable, je ne vous en avais pas parlé plus tôt, car, vous le
savez... je n'ai pas l'habitude de dire: Je ferai cela... mais je
fais ou j'ai fait cela.
-- Certainement, et c'est cette habitude de coupable indépendance
qu'il faut briser.
-- Je ne comptais donc vous avertir de ma détermination que plus
tard; mais je ne puis résister au plaisir de vous en faire part
aujourd'hui, tant vous me paraissez disposée à l'entendre et à
l'accueillir... Mais, je vous en prie, ma tante, parlez d'abord...
il se peut, après tout, que nous nous soyons complètement
rencontrées dans nos vues.
-- Je vous aime mieux ainsi, dit la princesse; je retrouve au
moins en vous le courage de votre orgueil et de votre mépris de
toute autorité: vous parlez d'audace... la vôtre est grande.
-- Je suis du moins fort décidée à faire ce que d'autres par
faiblesse n'oseraient malheureusement pas... Mais j'oserai... Ceci
est net et précis, je pense.
-- Très net... et très précis, dit la princesse en échangeant un
signe d'intelligence et de satisfaction avec les autres acteurs de
cette scène. Les positions, ainsi établies, simplifient beaucoup
les choses... Je dois seulement vous avertir, dans votre intérêt,
que ceci est très grave, plus grave que vous ne le pensez, et que
vous n'aurez plus qu'un moyen de me disposer à l'indulgence, ce
sera de substituer à l'arrogance et à l'ironie habituelles de
votre langage la modestie et le respect qui conviennent à une
jeune fille.
Adrienne sourit, mais ne répondit rien. Quelques secondes de
silence et quelques regards, échangés de nouveau entre la
princesse et ses trois amis, annoncèrent qu'à ces escarmouches
plus ou moins brillantes allait succéder un combat sérieux. Mlle
de Cardoville avait trop de pénétration, trop de sagacité, pour ne
pas remarquer que la princesse de Saint-Dizier attachait une grave
importance à cet entretien décisif; mais la jeune fille ne
comprenait pas comment sa tante pouvait espérer de lui imposer sa
volonté absolue; la menace de recourir à des moyens de coercition
lui semblait avec raison une menace ridicule. Néanmoins,
connaissant le caractère vindicatif de sa tante, la puissance
ténébreuse dont elle disposait, les terribles vengeances qu'elle
avait quelquefois exercées; réfléchissant enfin que des hommes
dans la position du marquis et du médecin ne seraient pas venus
assister à cet entretien sans de graves motifs, un moment la jeune
fille réfléchit avant d'engager la lutte. Mais bientôt, par cela
même qu'elle pressentait vaguement, il est vrai, un danger
quelconque, loin de faiblir, elle prit à coeur de le braver et
d'exagérer, si cela était possible, l'indépendance de ses idées,
et de maintenir, en tout et pour tout, la détermination qu'elle
allait de son côté notifier à la princesse de Saint-Dizier.