VIII. La révolte.

-- Mademoiselle... dit la princesse à Adrienne de Cardoville d'un

ton froid et sévère, je me dois à moi-même, je dois à ces

messieurs de rappeler en peu de mots les événements qui se sont

passés depuis quelque temps. Il y a six mois, à la fin du deuil de

votre père, vous aviez alors dix-huit ans... vous m'avez demandé à

jouir de votre fortune et à être émancipée... j'ai eu la

malheureuse faiblesse d'y consentir... Vous avez voulu quitter le

grand hôtel et vous établir dans le pavillon du jardin, loin de

toute surveillance... Alors a commencé une suite de dépenses plus

extravagantes les unes que les autres. Au lieu de vous contenter

d'une ou deux femmes de chambre prises dans la classe où on les

prend ordinairement, vous avez été choisir des femmes de compagnie

que vous avez costumées d'une façon aussi bizarre que coûteuse;

vous-même, dans la solitude de votre pavillon, il est vrai, vous

avez revêtu tour à tour des vêtements des siècles passés... Vos

folles fantaisies, vos caprices déraisonnables ont été sans

bornes, sans frein; non seulement vous n'avez jamais rempli vos

devoirs religieux, mais vous avez eu l'audace de profaner vos

salons en y élevant je ne sais quelle espèce d'autel païen où l'on

voit un groupe de marbre représentant un jeune homme et une jeune

fille... (la princesse prononça ces mots comme s'ils lui eussent

brûlé les lèvres) objet d'art, soit, mais objet d'art on ne peut

plus malséant chez une personne de votre âge. Vous avez passé des

jours entiers absolument renfermée chez vous, sans vouloir

recevoir personne, et M. le docteur Baleinier, le seul de mes amis

en qui vous ayez conservé quelque confiance, étant parvenu, à

force d'instances, à pénétrer chez vous, vous a trouvée plusieurs

fois dans un état d'exaltation si grande, qu'il en a conçu de

graves inquiétudes sur votre santé... Vous avez toujours voulu

sortir seule sans rendre compte de vos actions à personne; vous

vous êtes plu sans cesse à mettre enfin votre volonté au-dessus de

mon autorité... Tout ceci est-il vrai?

-- Ce portrait du passé... est peu flatté, dit Adrienne en

souriant, mais enfin il n'est pas absolument méconnaissable.

-- Ainsi, mademoiselle, dit l'abbé d'Aigrigny en comptant et

accentuant lentement la parole, vous convenez positivement que

tous les faits que vient de rapporter madame votre tante sont

d'une scrupuleuse vérité?

Et tous les regards s'attachèrent sur Adrienne comme si sa réponse

devait avoir une extrême importance.

-- Sans doute, monsieur, et j'ai l'habitude de vivre assez

ouvertement pour que cette question soit inutile...

-- Ces faits sont donc avoués, dit l'abbé d'Aigrigny se retournant

vers le docteur et le baron.

-- Ces faits nous demeurent complètement acquis, dit M. Tripeaud

d'un ton suffisant.

-- Mais pourrais-je savoir, ma tante, dit Adrienne, à quoi bon ce

long préambule?

-- Ce long préambule, mademoiselle, reprit la princesse avec

dignité, sert à exposer le passé afin de motiver l'avenir.

-- Voici quelque chose, ma chère tante, un peu dans le goût des

mystérieux arrêts de la sibylle de Cumes... Cela doit cacher

quelque chose de redoutable.

-- Peut-être, mademoiselle... car rien n'est plus redoutable pour

certains caractères que l'obéissance, que le devoir, et votre

caractère est du nombre de ces esprits enclins à la révolte...

-- Je l'avoue naïvement, ma tante, et il en sera ainsi jusqu'au

jour où je pourrai chérir l'obéissance et respecter le devoir.

-- Que vous choisissiez, que vous respectiez ou non mes ordres,

peu m'importe, mademoiselle, dit la princesse d'une voix brève et

dure, vous allez pourtant, dès aujourd'hui, dès à présent,

commencer par vous soumettre, absolument, aveuglément à ma

volonté; en un mot, vous ne ferez rien sans ma permission; il le

faut, je le veux, ce sera...

Adrienne regarda d'abord fixement sa tante, puis elle partit d'un

éclat de rire frais et sonore qui retentit longtemps dans cette

vaste pièce...

M. d'Aigrigny et le baron Tripeaud firent un mouvement

d'indignation. La princesse regarda sa nièce d'un air courroucé.

Le docteur leva les yeux au ciel et joignit les mains sur son

abdomen en soupirant avec componction.

-- Mademoiselle... de tels éclats de rire sont peu convenables,

dit l'abbé d'Aigrigny; les paroles de madame votre tante sont

graves, très graves, et méritent un autre accueil.

-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne en calmant son hilarité, à qui

la faute si je ris si fort? Comment rester de sang-froid quand

j'entends ma tante me parler d'aveugle soumission à ses ordres?...

Est-ce qu'une hirondelle habituée à voler à plein ciel... à

s'ébattre en plein soleil... est faite pour vivre dans le trou

d'une taupe?...

À cette réponse, M. d'Aigrigny affecta de regarder les autres

membres de cette espèce de conseil de famille avec un profond

étonnement.

-- Une hirondelle? que veut-elle dire?... demanda l'abbé au baron

en lui faisant un signe que celui-ci comprit.

-- Je ne sais... répondit Tripeaud en regardant à son tour le

docteur; elle a parlé de taupe... c'est inouï...

incompréhensible...

-- Ainsi, mademoiselle, dit la princesse semblant partager la

surprise des autres personnes, voici la réponse que vous me

faites...

-- Mais sans doute, répondit Adrienne, étonnée que l'on feignît de

ne pas comprendre l'image dont elle s'était servie, ainsi que cela

lui arrivait assez souvent, dans son langage poétique et coloré.

-- Allons, madame, allons, dit le docteur Baleinier, en souriant

avec bonhomie, il faut être indulgente... Ma chère demoiselle

Adrienne a l'esprit naturellement si original, si exalté!!...

C'est bien en vérité la plus charmante folle que je connaisse...

je lui ai dit cent fois en ma qualité de vieil ami... qui se

permet tout...

-- Je conçois que votre attachement à mademoiselle vous rende

indulgent... Il n'en est pas moins vrai, monsieur le docteur, dit

M. d'Aigrigny en paraissant reprocher au médecin de prendre le

parti de Mlle de Cardoville, que ce sont des réponses

extravagantes lorsqu'il s'agit de questions aussi sérieuses.

-- Le malheur est que mademoiselle ne comprend pas la gravité de

cette conférence, dit la princesse d'un air dur. Elle le

comprendra peut-être maintenant que je vais lui signifier mes

ordres.

-- Voyons ces ordres... ma tante...

Et Adrienne, qui était assise de l'autre côté de la table, en face

de sa tante, posa son petit menton rose dans le creux de sa jolie

main, avec un geste de grâce moqueuse charmant à voir.

-- À dater de demain, reprit la princesse, vous quitterez le

pavillon que vous habitez... vous renverrez vos femmes... vous

reviendrez occuper ici deux chambres, où l'on ne pourra entrer

qu'en passant dans mon appartement... vous ne sortirez jamais

seule... vous m'accompagnerez aux offices... votre émancipation

cessera pour cause de prodigalité bien et dûment constatée; je me

chargerai de toutes vos dépenses... je me chargerai même de

commander vos robes, afin que vous soyez modestement vêtue, comme

il convient... enfin, jusqu'à votre majorité, qui sera du reste

indéfiniment reculée, grâce à l'intervention d'un conseil de

famille... vous n'aurez aucune somme d'argent à votre

disposition... telle est ma volonté...

-- Et certainement on ne peut qu'applaudir à votre résolution,

madame la princesse, dit le baron Tripeaud: on ne peut que vous

encourager à montrer la plus grande fermeté, car il faut que tant

de désordres aient un terme...

-- Il est plus que temps de mettre fin à de pareils scandales,

ajouta l'abbé.

-- La bizarrerie, l'exaltation du caractère... peuvent pourtant

faire excuser bien des choses, se hasarda de dire le docteur d'un

air patelin.

-- Sans doute, monsieur le docteur, dit sèchement la princesse à

M. Baleinier qui jouait parfaitement son rôle; mais alors on agit

avec ces caractères-là comme il convient.

Mme de Saint-Dizier s'était exprimée d'une manière ferme et

précise, elle paraissait convaincue de la possibilité d'exécuter

ce dont elle menaçait sa nièce. M. Tripeaud et M. d'Aigrigny

venaient de donner un assentiment complet aux paroles de la

princesse; Adrienne commença de voir qu'il s'agissait de quelque

chose de fort grave: alors sa gaieté fit place à une ironie amère,

à une expression d'indépendance révoltée. Elle se leva brusquement

et rougit un peu, ses narines roses se dilatèrent, son oeil

brilla, elle redressa la tête en secouant légèrement sa belle

chevelure ondoyante et dorée, par un mouvement rempli d'une fierté

qui lui était naturelle, et elle dit à sa tante d'une voix

incisive, après un moment de silence:

-- Vous avez parlé du passé, madame, j'en dirai donc aussi

quelques mots, mais vous m'y forcez... oui, je le regrette... J'ai

quitté votre demeure, parce qu'il m'était impossible de vivre

davantage dans cette atmosphère de sombre hypocrisie et de noires

perfidies...

-- Mademoiselle... dit M. d'Aigrigny, de telles paroles sont aussi

violentes que déraisonnables.

-- Monsieur! puisque vous m'interrompez, deux mots, dit vivement

Adrienne en regardant fixement l'abbé: Quels sont les exemples que

je trouvais chez ma tante?

-- Des exemples excellents, mademoiselle.

-- Excellents, monsieur? Est-ce parce que j'y voyais chaque jour

sa conversion complice de la vôtre?

-- Mademoiselle... vous vous oubliez... dit la princesse en

devenant pâle de rage.

-- Madame... je n'oublie pas... je me souviens... comme tout le

monde... voilà tout... Je n'avais aucune parente à qui demander

asile... J'ai voulu vivre seule... J'ai désiré jouir de mes

revenus parce que j'aime mieux les dépenser que de les voir

dilapider par M. Tripeaud.

-- Mademoiselle! s'écria le baron, je ne comprends pas que vous

vous permettiez de...

-- Assez monsieur! dit Adrienne en lui imposant silence par un

geste d'une hauteur écrasante, je parle de vous... mais je ne vous

parle pas... Et Adrienne continua: j'ai donc voulu dépenser mon

revenu selon mes goûts; j'ai embelli la retraite que j'ai choisie.

À des servantes laides, malapprises, j'ai préféré des jeunes

filles jolies, bien élevées, mais pauvres; leur éducation ne me

permettant pas de les soumettre à une humiliante domesticité, j'ai

rendu leur condition aimable et douce; elles ne me servent pas,

elles me rendent service; je les paye, mais je leur suis

reconnaissante... Subtilités, du reste, que vous ne comprendrez

pas, madame, je le sais... Au lieu de les voir mal ou peu

gracieusement vêtues, je leur ai donné des habits qui vont bien à

leurs charmants visages, parce que j'aime ce qui est jeune, ce qui

est beau. Que je m'habille d'une façon ou d'une autre, cela ne

regarde que mon miroir. Je sors seule parce qu'il me plaît d'aller

où me guide ma fantaisie. Je ne vais pas à la messe, soit; si

j'avais encore ma mère, je lui dirais quelles sont mes dévotions,

et elle m'embrasserait tendrement... J'ai élevé un grand autel

païen à la jeunesse et à la beauté, c'est vrai, parce que j'adore

Dieu dans tout ce qu'il fait de beau, de bon, de noble, de grand,

et mon coeur, du matin au soir, répète cette prière fervente et

sincère: Merci, mon Dieu! merci... M. Baleinier, dites-vous,

madame, m'a souvent trouvée dans ma solitude en proie à une

exaltation étrange... oui... cela est vrai... c'est qu'alors,

échappant par la pensée à tout ce qui me rend le présent si

odieux, si pénible, si laid, je me réfugiais dans l'avenir; c'est

qu'alors j'entrevoyais des horizons magiques... c'est qu'alors

m'apparaissaient des visions si splendides que je me sentais ravie

dans je ne sais quelle sublime et divine extase... et que je

n'appartenais plus à la terre...

En prononçant ces dernières paroles avec enthousiasme, la

physionomie d'Adrienne sembla se transfigurer, tant elle devint

resplendissante. À ce moment ce qui l'entourait n'existait plus

pour elle.

-- C'est qu'alors, reprit-elle avec une exaltation croissante, je

respirais un air pur, vivifiant et libre... oh! libre...

surtout... libre... et si salubre... si généreux à l'âme... Oui,

au lieu de voir mes soeurs péniblement soumises à une domination

égoïste, humiliante, brutale... à qui elles doivent les vices

séduisants de l'esclavage, la fourberie gracieuse, la perfidie

enchanteresse, la fausseté caressante, la résignation méprisante,

l'obéissance haineuse... je les voyais, ces nobles soeurs, dignes

et sincères, parce qu'elles étaient libres; fidèles et dévouées,

parce qu'elles pouvaient choisir; ni impérieuses ni basses, parce

qu'elles n'avaient pas de maître à dominer ou à flatter; chéries

et respectées enfin, parce qu'elles pouvaient retirer d'une main

déloyale la main loyalement donnée. Oh! mes soeurs... mes

soeurs... je le sens... ce ne sont pas là seulement de consolantes

visions, ce sont encore de saintes espérances!

Entraînée malgré elle par l'exaltation de ses pensées, Adrienne

garda un moment le silence afin de _reprendre terre, _pour ainsi

dire, et ne s'aperçut pas que les acteurs de cette scène se

regardaient d'un air radieux.

-- Mais... ce qu'elle dit là... est excellent... murmura le

docteur à l'oreille de la princesse, auprès de qui il était assis;

elle serait d'accord avec nous qu'elle ne parlerait pas autrement.

-- Ce n'est qu'en la mettant hors d'elle-même par une excessive

dureté qu'elle arrivera _au point où il nous la faut, _ajouta

M. d'Aigrigny.

Mais on eût dit que le mouvement d'irritation d'Adrienne s'était

pour ainsi dire dissipé au contact des sentiments généreux qu'elle

venait d'éprouver. S'adressant en souriant à M. Baleinier, elle

lui dit:

-- Avouez, docteur, qu'il n'y a rien de plus ridicule que de céder

à l'enivrement de certaines pensées en présence de personnes

incapables de les comprendre. Voici une belle occasion de vous

moquer de l'exaltation d'esprit que vous me reprochez

quelquefois... M'y laisser entraîner dans un moment si grave!...

car il paraît décidément que ceci est grave. Mais que voulez-vous,

mon bon monsieur Baleinier! quand une idée me vient à l'esprit, il

m'est aussi impossible de ne pas suivre sa fantaisie qu'il m'était

impossible de ne pas courir après les papillons quand j'étais

petite fille...

-- Et Dieu sait où vous conduisent les papillons brillants de

toutes couleurs qui vous traversent l'esprit... Ah! la tête

folle... la tête folle! dit M. Baleinier en souriant d'un air

indulgent et paternel. Quand donc sera-t-elle aussi raisonnable

que charmante?

-- À l'instant même, mon bon docteur, reprit Adrienne; je vais

abandonner mes rêveries pour des réalités et parler un langage

parfaitement positif, comme vous allez le voir.

Puis s'adressant à sa tante, elle ajouta:

-- Vous m'avez fait part, madame, de vos volontés; voici les

miennes: Avant huit jours je quitterai le pavillon que j'habite

pour une maison que j'ai fait arranger à mon goût, et j'y vivrai à

ma guise... Je n'ai ni père ni mère, je ne dois compte qu'à moi de

mes actions.

-- En vérité, mademoiselle, dit la princesse en haussant les

épaules, vous déraisonnez... vous oubliez que la société a des

droits de moralité imprescriptibles et que nous sommes chargés de

faire valoir; or nous n'y manquerons pas... comptez-y.

-- Ainsi, madame... c'est vous, c'est M. d'Aigrigny, c'est M.

Tripeaud qui représentez la moralité de la société... Cela me

semble bien ingénieux. Est-ce parce que M. Tripeaud a considéré,

je dois l'avouer, ma fortune comme la sienne? Est-ce parce que...

-- Mais enfin, mademoiselle, s'écria Tripeaud...

-- Tout à l'heure, madame, dit Adrienne à sa tante sans répondre

au baron, puisque l'occasion se présente, j'aurai à vous demander

des explications sur certains intérêts que l'on m'a, je crois,

cachés jusqu'ici...

À ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse

tressaillirent. Tous deux échangèrent rapidement un regard

d'inquiétude et d'angoisse.

Adrienne ne s'en aperçut pas et continua:

-- Mais pour en finir avec vos exigences, madame, voici mon

dernier mot: Je veux vivre comme bon me semblera... Je ne pense

pas que si j'étais un homme on m'imposerait, à mon âge, l'espèce

de dure et humiliante tutelle que vous voulez m'imposer pour avoir

vécu comme j'ai vécu jusqu'ici, c'est-à-dire honnêtement,

librement et généreusement, à la vue de tous.

-- Cette idée est absurde, est insensée! s'écria la princesse;

c'est pousser la démoralisation, l'oubli de toute pudeur jusqu'à

ses dernières limites que de vouloir vivre ainsi!

-- Alors, madame, dit Adrienne, quelle opinion avez-vous donc de

tant de pauvres filles du peuple, orphelines comme moi, et qui

vivent seules et libres ainsi que je veux vivre? Elles n'ont pas

reçu comme moi une éducation raffinée qui élève l'âme et épure le

coeur. Elles n'ont pas comme moi la richesse qui défend de toutes

les mauvaises tentations de la misère... et pourtant elles vivent

honnêtes et fières dans leur détresse.

-- Le vice et la vertu n'existent pas pour ces canailles-là...

s'écria M. le baron Tripeaud avec une expression de courroux et de

mépris hideux.

-- Madame, vous chasseriez un de vos laquais qui oserait parler

ainsi devant vous, dit Adrienne à sa tante sans pouvoir cacher son

dégoût, et vous m'obligez d'entendre de telles choses!...

Le marquis d'Aigrigny donna sous la table un coup de genou à

M. Tripeaud, qui s'émancipait jusqu'à parler dans le salon de la

princesse comme il parlait dans la coulisse de la Bourse, et il

reprit vivement pour réparer la grossièreté du baron:

-- Il n'y a, mademoiselle, aucune comparaison à établir entre ces

gens-là... et une personne de votre condition...

-- Pour un catholique... monsieur l'abbé, cette distinction est

peu chrétienne, répondit Adrienne.

-- Je sais la portée de mes paroles, mademoiselle, répondit

sèchement l'abbé; d'ailleurs cette vie indépendante que vous

voulez mener contre toute raison aurait pour l'avenir les suites

les plus fâcheuses, car votre famille peut vouloir vous marier un

jour, et...

-- J'épargnerai ce souci à ma famille, monsieur; si je veux me

marier... je me marierai moi-même... ce qui est assez raisonnable,

je pense, quoiqu'à vrai dire je sois peu tentée de cette lourde

chaîne que l'égoïsme et la brutalité nous rivent à jamais au cou.

-- Il est indécent, mademoiselle, dit la princesse, de parler

aussi légèrement de cette institution.

-- Devant vous surtout, madame... il est vrai; pardon de vous

avoir choquée... Vous craignez que ma manière de vivre

indépendante n'éloigne les prétendants... ce m'est une raison de

plus pour persister dans mon indépendance, car j'ai horreur des

prétendants. Tout ce que je désire, c'est de les épouvanter, c'est

de leur donner la plus mauvaise opinion de moi; et pour cela il

n'y a pas de meilleur moyen que de paraître vivre absolument comme

ils vivent eux-mêmes... Aussi je compte sur mes caprices, mes

folies, sur mes chers défauts, pour me préserver de toute

ennuyeuse et conjugale poursuite.

-- Vous serez à ce sujet complètement satisfaite, mademoiselle,

reprit Mme de Saint-Dizier, si malheureusement (et cela est à

craindre) le bruit se répand que vous poussez l'oubli de tout

devoir, de toute retenue, jusqu'à rentrer chez vous à huit heures

du matin, ainsi qu'on me l'a dit... Mais je ne veux ni n'ose

croire à une telle énormité.

-- Vous avez tort, madame... car cela est...

-- Ainsi... vous l'avouez! s'écria la princesse.

-- J'avoue tout ce que je fais, madame... Je suis rentrée ce matin

à huit heures.

-- Messieurs, vous l'entendez! s'écria la princesse.

-- Ah!... fit M. d'Aigrigny d'une voix de basse-taille.

-- Ah! fit le baron d'une voix de fausset.

-- Ah! murmura le docteur avec un profond soupir. En entendant ces

exclamations lamentables, Adrienne fut sur le point de parler, de

se justifier peut-être; mais à une petite moue dédaigneuse qu'elle

fit, on vit qu'elle dédaignait de descendre à une explication.

-- Ainsi... cela était vrai... reprit la princesse. Ah!

mademoiselle... vous m'aviez habituée à ne m'étonner de rien...

mais je doutais encore d'une pareille conduite... Il faut votre

audacieuse réponse pour m'en convaincre...

-- Mentir... m'a toujours paru, madame, beaucoup plus audacieux

que de dire la vérité.

-- Et d'où veniez-vous, mademoiselle? et pourquoi...

-- Madame, dit Adrienne en interrompant sa tante, jamais je ne

mens... mais jamais je ne dis ce que je ne veux pas dire; puis

c'est une lâcheté de se justifier d'une accusation révoltante. Ne

parlons plus de ceci... vos insistances à cet égard seraient

vaines; résumons-nous. Vous voulez m'imposer une dure et

humiliante tutelle; moi je veux quitter le pavillon que j'habite

ici pour aller vivre où bon me semble, à ma fantaisie... De vous

ou de moi, qui cédera? nous verrons. Maintenant... autre chose...

Cet hôtel m'appartient... il m'est indifférent de vous y voir

demeurer puisque je le quitte; mais le rez-de-chaussée est

inhabité... il contient, sans compter les pièces de réception,

deux appartements complets; j'en ai disposé pour quelque temps.

-- Vraiment, mademoiselle! dit la princesse en regardant

M. d'Aigrigny avec une grande surprise; et elle ajouta

ironiquement:

-- Et pour qui, mademoiselle, en avez-vous disposé?

-- Pour trois personnes de ma famille.

-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Mme de Saint-Dizier, de plus

en plus étonnée.

-- Cela signifie, madame, que je veux offrir ici une généreuse

hospitalité à un jeune prince indien, mon parent par ma mère; il

arrivera dans deux ou trois jours, et je tiens à ce qu'il trouve

ses appartements prêts à le recevoir.

-- Entendez-vous, messieurs? dit M. d'Aigrigny au docteur et à

M. Tripeaud en affectant une stupeur profonde.

-- Cela passe tout ce qu'on peut imaginer, dit le baron.

-- Hélas! dit le docteur avec componction, le sentiment est

généreux en soi, mais toujours cette folle petite tête...

-- À merveille! dit la princesse; je ne puis du moins vous

empêcher, mademoiselle, d'énoncer les voeux les plus

extravagants... Mais il est présumable que vous ne vous arrêterez

pas en si beau chemin. Est-ce tout?

-- Pas encore... madame. J'ai appris ce matin même que deux de mes

parentes aussi par ma mère... deux pauvres enfants de quinze

ans... deux orphelines... les filles du maréchal Simon, étaient

arrivées hier d'un long voyage, et se trouvaient chez la femme du

brave soldat qui les amène en France du fond de la Sibérie...

À ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse ne purent

s'empêcher de tressaillir brusquement et de se regarder avec

effroi, tant ils étaient éloignés de s'attendre à ce que Mlle de

Cardoville fût instruite du retour des filles du maréchal Simon;

cette révélation était pour eux foudroyante.

-- Vous êtes sans doute étonnés de me voir si bien instruite, dit

Adrienne; heureusement, j'espère vous étonner tout à l'heure

davantage encore; mais, pour en revenir aux filles du maréchal

Simon, vous comprenez, madame, qu'il m'est impossible de les

laisser à la charge des dignes personnes chez qui elles ont

momentanément trouvé un asile; quoique cette famille soit aussi

honnête que laborieuse, leur place n'est pas là... je vais donc

les aller chercher pour les établir ici dans l'autre appartement

du rez-de-chaussée... avec la femme du soldat, qui fera une

excellente gouvernante.

À ces mots, M. d'Aigrigny et le baron se regardèrent, et le baron

s'écria:

-- Décidément la tête n'y est plus.

Adrienne ajouta sans répondre à M. Tripeaud:

-- Le maréchal Simon ne peut manquer d'arriver d'un moment à

l'autre à Paris. Vous concevez, madame, combien il sera doux de

pouvoir lui présenter ses filles et de lui prouver qu'elles ont

été traitées comme elles devaient l'être. Dès demain matin, je

ferai venir des modistes, des couturières, afin que rien ne leur

manque... Je veux qu'à son retour leur père les trouve belles...

belles à éblouir... Elles sont jolies comme des anges, dit-on...

moi, pauvre profane... j'en ferai simplement des amours...

-- Voyons, mademoiselle, est-ce bien tout, cette fois? dit la

princesse d'un ton sardonique et sourdement courroucé, pendant que

M. d'Aigrigny, calme et froid en apparence, dissimulait à peine de

mortelles angoisses. Cherchez bien encore, continua la princesse

en s'adressant à Adrienne. N'avez-vous pas encore à augmenter de

quelques parents cette intéressante colonie de famille!... Une

reine, en vérité, n'agirait pas plus magnifiquement que vous.

-- En effet, madame, je veux faire à ma famille une réception

royale... telle qu'elle est due à un fils de roi et aux filles du

maréchal duc de Ligny; il est si bon de joindre tous les luxes au

luxe de l'hospitalité du coeur.

-- La maxime est généreuse assurément, dit la princesse de plus en

plus agitée; il est seulement dommage que pour la mettre en action

vous ne possédiez pas les mines du Potosi.

-- C'est justement à propos d'une mine... et que l'on prétend des

plus riches, que je désirais vous entretenir, madame; je ne

pouvais trouver une occasion meilleure. Si considérable que soit

ma fortune, elle serait peu de chose auprès de celle qui d'un

moment à l'autre pourrait revenir à notre famille... et ceci

arrivant, vous excuseriez peut-être alors, madame, ce que vous

appelez mes prodigalités royales...

M. d'Aigrigny se trouvait sous le coup d'une position de plus en

plus terrible... L'affaire des médailles était si importante qu'il

l'avait cachée même au docteur Baleinier, tout en lui demandant

ses services pour un intérêt immense; M. Tripeaud n'en avait pas

non plus été instruit, car la princesse croyait avoir fait

disparaître des papiers du père d'Adrienne tous les indices qui

auraient pu mettre celle-ci sur la voie de cette découverte. Aussi

non seulement l'abbé voyait avec épouvante Mlle de Cardoville

instruite de ce secret, mais il tremblait qu'elle ne le divulguât.

La princesse partageait l'effroi de M. d'Aigrigny; aussi s'écria-

t-elle en interrompant sa nièce:

-- Mademoiselle... il est certaines choses de famille qui doivent

se tenir secrètes, et, sans comprendre positivement à quoi vous

faites allusion, je vous engage à quitter ce sujet d'entretien...

-- Comment donc, madame... ne sommes-nous pas ici en famille...

ainsi que l'attestent les choses peu gracieuses que nous venons

d'échanger.

-- Mademoiselle... il n'importe... lorsqu'il s'agit d'affaires

d'intérêt plus ou moins contestables, il est parfaitement inutile

d'en parler, à moins d'avoir les pièces sous les yeux.

-- Et de quoi parlons-nous donc depuis une heure, madame, si ce

n'est d'affaires d'intérêt? En vérité, je ne comprends pas votre

étonnement... ni votre embarras...

-- Je ne suis ni étonnée... ni embarrassée... mademoiselle... mais

depuis deux heures, vous me forcez d'entendre des choses si

nouvelles, si extravagantes, qu'en vérité un peu de stupeur est

bien permis.

-- Je vous demande pardon, madame, vous êtes très embarrassée, dit

Adrienne en regardant fixement sa tante, M. d'Aigrigny aussi... ce

qui, joint à certains soupçons que je n'ai pas eu le temps

d'éclaircir...

Puis après une pause, Adrienne reprit:

-- Aurais-je donc deviné juste?... Nous allons le voir...

-- Mademoiselle, je vous ordonne de vous taire, s'écria la

princesse perdant complètement la tête.

-- Ah! madame, dit Adrienne, pour une personne ordinairement si

maîtresse d'elle-même, vous vous compromettez beaucoup.

La Providence, comme on dit, vint heureusement au secours de la

princesse et de l'abbé d'Aigrigny, à ce moment si dangereux. Un

valet de chambre entra; sa figure était si effarée, si altérée,

que la princesse lui dit vivement:

-- Eh bien! Dubois, qu'y a-t-il?

-- Je demande pardon à Madame la princesse de venir l'interrompre

malgré ses ordres formels; mais M. le commissaire de police

demande à lui parler à l'instant même; il est en bas et plusieurs

agents sont dans la cour avec des soldats.

Malgré la profonde surprise que lui causait ce nouvel incident, la

princesse, voulant profiter de cette occasion pour se concerter

promptement avec M. d'Aigrigny au sujet des menaçantes révélations

d'Adrienne, dit à l'abbé en se levant:

-- Monsieur d'Aigrigny, auriez-vous l'obligeance de m'accompagner,

car je ne sais ce que peut signifier la présence du commissaire de

police chez moi.

Le juif errant - Tome I · 第 58 / 101 题