«_M. le baron Tripeaud._ -- Cet homme, qui se montre aussi
bassement humble envers certaines supériorités sociales qu'il se
montre insolent et grossier envers ceux qui dépendent de lui; cet
homme est l'incarnation vivante et effrayante de la partie
mauvaise de l'aristocratie bourgeoise et industrielle, de _l'homme
d'argent, _du spéculateur cynique, sans coeur, sans foi, sans âme,
qui jouerait à la hausse ou à la baisse sur la mort de sa mère, si
la mort de sa mère avait action sur le cours de la Rente. Ces
gens-là ont tous les vices odieux des nouveaux affranchis, non pas
de ceux qu'un travail honnête, patient et digne a noblement
enrichis, mais de ceux qui ont été soudainement favorisés par un
aveugle caprice du hasard ou par un heureux coup de filet dans les
eaux fangeuses de l'agiotage. Une fois parvenus, ces gens-là
haïssent le peuple, parce que le peuple leur rappelle l'origine
dont ils rougissent; impitoyables pour l'affreuse misère des
masses, ils l'attribuent à la paresse, à la débauche, parce que
cette calomnie met à l'aise leur barbare égoïsme. Et ce n'est pas
tout. Du haut de son coffre-fort et du haut de son double droit
d'électeur éligible, M. le baron Tripeaud insulte comme tant
d'autres à la pauvreté, à l'incapacité politique:
«De l'officier de fortune qui, après quarante ans de guerre et de
service, peut à peine vivre d'une retraite insuffisante;
«Du magistrat qui a consumé sa vie à remplir de tristes et
austères devoirs, et qui n'est pas mieux rétribué à la fin de ses
jours;
«Du savant qui a illustré son pays par d'utiles travaux, ou du
professeur qui a initié des générations entières à toutes les
connaissances humaines;
«Du modeste et vertueux prêtre de campagne, le plus pur
représentant de l'Évangile dans son sens charitable, fraternel et
démocratique, etc.
«Dans cet état de choses, comment M. le baron de l'industrie
n'aurait-il pas le plus insolent mépris pour cette foule imbécile
d'honnêtes gens qui après avoir donné au pays leur jeunesse, leur
âge mûr, leur sang, leur intelligence, leur savoir, se voient
dénier les droits dont il jouit, lui, parce qu'il a gagné un
million à un jeu défendu par la loi ou à une industrie déloyale?
«Il est vrai que les optimistes disent à ces parias de la
civilisation dont on ne saurait trop vénérer, trop honorer la
pauvreté digne et fière: _Achetez des propriétés, _vous serez
éligibles et électeurs.
«Arrivons à la biographie de M. le baron: André Tripeaud, fils
d'un palefrenier d'auberge...»
À ce moment, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et le
valet de chambre annonça:
-- M. le baron Tripeaud! Le docteur Baleinier remit sa brochure
dans sa poche, fit le salut le plus cordial au financier, et se
leva même pour lui serrer la main.