Le valet de chambre de la princesse de Saint-Dizier rentra bientôt
avec un petit homme pâle, vêtu de noir et portant des lunettes; il
avait sous son bras gauche un assez long étui en maroquin noir.
La princesse dit à cet homme:
-- Monsieur l'abbé vous a prévenu de ce qu'il y avait à faire?
-- Oui, madame, dit l'homme d'une petite voix grêle et flûtée, en
faisant un profond salut.
-- Serez-vous convenablement dans cette pièce? lui dit la
princesse.
Et ce disant, elle le conduisit à une chambre voisine, seulement
séparée de son cabinet par une portière...
-- Je serai là très convenablement, madame la princesse, répondit
l'homme aux lunettes avec un nouveau et profond salut.
-- En ce cas, monsieur, veuillez entrer dans cette chambre, j'irai
vous avertir lorsqu'il en sera temps...
-- J'attendrai vos ordres, madame la princesse.
-- Et rappelez-vous surtout mes recommandations, ajouta le marquis
en détachant les embrasses de la portière.
-- Monsieur l'abbé peut être tranquille...
La portière, de lourde étoffe, retomba et cacha ainsi complètement
l'homme aux lunettes. La princesse sonna; quelques moments après,
la porte s'ouvrit et on annonça le docteur Baleinier, l'un des
personnages importants de cette histoire.
Le docteur Baleinier avait cinquante ans environ, une taille
moyenne, replète, la figure pleine, luisante et colorée. Ses
cheveux gris, très lissés et assez longs, séparés par une raie au
milieu du front, s'aplatissaient sur les tempes; il avait conservé
l'usage de la culotte courte en drap de soie noire, peut-être
encore parce qu'il avait la jambe belle; des boucles d'or nouaient
ses jarretières et les attaches de ses souliers de maroquin bien
luisants; il portait une cravate, un gilet et un habit noirs, ce
qui lui donnait l'air quelque peu clérical; sa main blanche et
potelée disparaissait à demi cachée sous une manchette de batiste
à petits plis, et la gravité de son costume n'en excluait pas la
recherche. Sa physionomie était souriante et fine, son petit oeil
annonçait une pénétration et une sagacité rares; homme du monde et
de plaisir, gourmet très délicat, spirituel causeur, prévenant
jusqu'à l'obséquiosité, souple, adroit, insinuant, le docteur
Baleinier était l'une des plus anciennes créatures de la coterie
congréganiste de la princesse de Saint-Dizier. Grâce à cet appui
tout-puissant dont on ignorait la cause, le docteur, longtemps
ignoré malgré un savoir réel et un mérite incontestable, s'était
trouvé nanti, sous la Restauration, de deux sinécures médicales
très lucratives, et peu à peu d'une nombreuse clientèle; mais il
faut dire qu'une fois sous le patronage de la princesse, le
docteur se prit tout à coup à observer scrupuleusement ses devoirs
religieux; il communia une fois la semaine, et très publiquement,
à la grand'messe de Saint-Thomas-d'Aquin. Au bout d'un an, une
certaine classe de malades, entraînée par l'exemple et par
l'enthousiasme de la coterie de Mme de Saint-Dizier, ne voulut
plus d'autre médecin que le docteur Baleinier, et sa clientèle
prit bientôt un accroissement extraordinaire. On juge facilement
de quelle importance il était pour l'ordre d'avoir parmi ses
_membres externes _l'un des praticiens les plus répandus de Paris.
Un médecin a aussi son sacerdoce. Admis à toute heure dans la plus
secrète intimité de famille, un médecin sait, devine, peut aussi
bien des choses... Enfin, comme le prêtre, il a l'oreille des
malades et des mourants. Or, lorsque celui qui est chargé du salut
du corps et celui qui est chargé du salut de l'âme s'entendent et
s'entr'aident dans un intérêt commun, il n'est rien... (certains
cas échéants) qu'ils ne puissent obtenir de la faiblesse ou de
l'épouvante d'un agonisant, non pour eux-mêmes, les lois s'y
opposent, mais pour des tiers appartenant plus ou moins à la
classe si commode des _hommes de paille. _Le docteur Baleinier
était donc l'un des membres externes les plus actifs et les plus
précieux de la congrégation de Paris. Lorsqu'il entra, il alla
baiser la main de la princesse avec une galanterie parfaite.
-- Toujours exact, mon cher monsieur Baleinier.
-- Toujours heureux, toujours empressé de me rendre à vos ordres,
madame; puis, se retournant vers le marquis, auquel il serra
cordialement la main, il ajouta:
-- Enfin! vous voilà... Savez-vous que trois mois, c'est bien long
pour vos amis!...
-- Le temps est aussi long pour ceux qui partent que pour ceux qui
restent, mon cher docteur... Eh bien! voilà le grand jour... Mlle
de Cardoville va venir...
-- Je ne suis pas sans inquiétude, dit la princesse; si elle avait
quelque soupçon?
-- C'est impossible, dit M. Baleinier; nous sommes les meilleurs
amis du monde... Vous savez que Mlle Adrienne a toujours été en
confiance avec moi... Avant-hier encore nous avons ri beaucoup...
Et comme je lui faisais, selon mon habitude, des observations sur
son genre de vie au moins excentrique... et sur la singulière
exaltation d'idées où je la trouve parfois...
-- M. Baleinier ne manque jamais d'insister sur ces circonstances
en apparence fort insignifiantes, dit Mme de Saint-Dizier au
marquis d'un air significatif.
-- Et c'est en effet très essentiel, reprit celui-ci.
-- Mlle Adrienne a répondu à mes observations, reprit le docteur,
en se moquant de moi le plus gaiement, le plus spirituellement du
monde; car, il faut l'avouer, cette jeune fille a bien l'esprit
des plus distingués que je connaisse.
-- Docteur!... docteur!... dit Mme de Saint-Dizier, pas de
faiblesse au moins!
Au lieu de lui répondre tout d'abord, M. Baleinier prit sa boîte
d'or dans la poche de son gilet, l'ouvrit et y puisa une prise de
tabac qu'il aspira lentement, et regardant la princesse d'un air
tellement significatif qu'elle parut complètement rassurée:
-- De la faiblesse!... moi, madame! dit enfin M. Baleinier en
secouant de sa main blanche et potelée quelques grains de tabac
épars sur les plis de sa chemise; n'ai-je pas eu l'honneur de
m'offrir volontairement à vous afin de vous sortir de l'embarras
où je vous voyais?
-- Et vous seul au monde pouviez nous rendre cet important
service, dit M. d'Aigrigny.
-- Vous voyez donc bien, madame, reprit le docteur, que je ne suis
pas un homme à _faiblesse... _car j'ai parfaitement compris la
portée de mon action... mais il s'agit, m'a-t-on dit, d'intérêts
si immenses...
-- Immenses... en effet, dit M. d'Aigrigny; un intérêt capital.
-- Alors je n'ai pas dû hésiter, reprit M. Baleinier; soyez donc
sans inquiétude! Laissez-moi, en homme de goût et de bonne
compagnie, rendre justice et hommage à l'esprit charmant et
distingué de Mlle Adrienne, et quand viendra le moment d'agir,
vous me verrez à l'oeuvre...
-- Peut-être... ce moment sera-t-il plus rapproché que nous ne le
pensions... dit Mme de Saint-Dizier en échangeant un regard avec
M. d'Aigrigny.
-- Je suis et serai toujours prêt... dit le médecin; à ce sujet je
réponds de tout ce qui me concerne... Je voudrais bien être aussi
tranquille sur toutes choses.
-- Est-ce que votre maison de santé n'est pas toujours aussi à la
mode... que peut l'être une maison de santé? dit Mme de Saint-
Dizier en souriant à demi.
-- Au contraire... je me plaindrais presque d'avoir trop de
pensionnaires. Ce n'était pas de cela qu'il s'agit; mais en
attendant Mlle Adrienne, je puis vous dire deux mots d'une affaire
qui ne la touche qu'indirectement, car il s'agit de la personne
qui a acheté la terre de Cardoville, une certaine Mme de la
Sainte-Colombe, qui m'a pris pour médecin, grâce aux manoeuvres
habiles de Rodin.
-- En effet, dit M. d'Aigrigny, Rodin m'a écrit à ce sujet... sans
entrer dans de grands détails.
-- Voici le fait, dit le docteur. Cette Mme de la Sainte-Colombe,
qu'on avait crue d'abord assez facile à conduire, s'est montrée
très récalcitrante à l'endroit de sa conversion... Déjà deux
directeurs ont renoncé à faire son salut. En désespoir de cause,
Rodin lui avait détaché le petit Philippon. Il est adroit, tenace,
et surtout d'une patience... impitoyable... C'était l'homme qu'il
fallait. Lorsque j'ai eu Mme de la Sainte-Colombe pour cliente,
Philippon m'a demandé mon aide, qui lui était naturellement
acquise; nous sommes convenus de nos faits... Je ne devais pas
avoir l'air de le connaître le moins du monde... Il devait me
tenir au courant des variations de l'état moral de sa pénitente...
afin que, par une médication très inoffensive, du reste, car
l'état de la malade est peu grave, il me fût possible de faire
éprouver à celle-ci des alternatives de bien-être ou de mal-être
assez sensibles, selon que son directeur serait content ou
mécontent d'elle... afin qu'il pût lui dire: «Vous le voyez,
madame: êtes-vous dans la bonne voie, la grâce réagit sur votre
santé, et vous vous trouvez mieux... retombez-vous, au contraire,
dans la voie mauvaise, vous éprouvez certain malaise physique:
preuve évidente de l'influence toute-puissante de la foi, non
seulement sur l'âme, mais sur le corps.»
-- Il est sans doute pénible, dit M. d'Aigrigny avec un sang-froid
parfait, d'être obligé d'en arriver à de tels moyens pour arracher
les opiniâtres à la perdition, mais il faut pourtant bien
proportionner les modes d'action à l'intelligence ou au caractère
des individus.
-- Du reste, reprit le docteur, Mme la princesse a pu observer, au
couvent de Sainte-Marie, que j'ai maintes fois employé très
fructueusement, pour le repos et pour le salut de l'âme de
quelques-unes de nos malades, ce moyen, je le répète, extrêmement
innocent. Ces alternatives varient, tout au plus, entre le mieux
et le moins bien; mais si faibles que soient ces différences...
elles réagissent souvent très efficacement sur certains esprits...
Il en avait été ainsi à l'égard de Mme de la Sainte-Colombe. Elle
était dans une si bonne voie de guérison morale et physique, que
Rodin avait cru pouvoir engager Philippon à conseiller la campagne
à sa pénitente... craignant à Paris l'occasion des rechutes... Ce
conseil, joint au désir qu'avait cette femme de jouer à la dame de
paroisse, l'avait déterminée à acheter la terre de Cardoville, bon
placement, du reste; mais ne voilà-t-il pas qu'hier ce malheureux
Philippon est venu m'apprendre que Mme de la Sainte-Colombe était
sur le point de faire une énorme rechute, morale... bien entendu,
car le physique est maintenant dans un état de prospérité
désespérant. Or, cette rechute paraissait causée par un entretien
qu'aurait eu cette dame avec un certain Jacques Dumoulin, que vous
connaissez, m'a-t-on dit, mon cher abbé, et qui s'est, on ne sait
pas comment, introduit auprès d'elle.
-- Ce Jacques Dumoulin, dit le marquis avec dégoût, est un de ces
hommes que l'on emploie et que l'on méprise; c'est un écrivain
rempli de fiel, d'envie et de haine... ce qui lui donne une
certaine éloquence brutale et incisive... Nous le payons assez
grassement pour attaquer nos ennemis, quoiqu'il soit quelquefois
douloureux de voir défendre par une telle plume les principes que
nous respectons... Car ce misérable vit comme un bohémien, ne
quitte pas les tavernes, et est presque toujours ivre... Mais, il
faut l'avouer, sa verve injurieuse est inépuisable... et il est
versé dans les connaissances théologiques les plus ardues, ce qui
nous le rend parfois très utile...
-- Eh bien... quoique Mme de la Sainte-Colombe ait soixante ans...
il paraît que ce Dumoulin aurait des visées matrimoniales sur la
fortune considérable de cette femme... Vous ferez bien, je crois,
de prévenir Rodin, afin qu'il se défie des ténébreux manèges de ce
drôle... Mille pardons de vous avoir si longtemps entretenu de ces
misères... Mais à propos du couvent de Sainte-Marie, dont j'avais
tout à l'heure l'honneur de vous parler, madame, ajouta le docteur
en s'adressant à la princesse, il y a longtemps que vous n'y êtes
allée?
La princesse échangea un vif regard avec M. d'Aigrigny et
répondit:
-- Mais... il y a huit jours... environ.
-- Vous y trouverez alors bien du changement: le mur qui était
mitoyen avec ma maison de santé a été abattu, car l'on va
construire là un nouveau corps de bâtiment et une chapelle...
l'ancienne était trop petite. Du reste, je dois dire, à la louange
de Mlle Adrienne, ajouta le docteur avec un singulier demi-
sourire, qu'elle m'avait promis pour cette chapelle la copie d'une
Vierge de Raphaël.
-- Vraiment... c'était plein d'à-propos, dit la princesse. Mais
voici bientôt midi et M. Tripeaud ne vient pas.
-- Il est subrogé tuteur de Mlle de Cardoville, dont il a géré les
biens comme ancien agent d'affaires du comte-duc, dit le marquis
visiblement préoccupé, et sa présence nous est absolument
indispensable; il serait bien à désirer qu'il fût ici avant
l'arrivée de Mlle de Cardoville, qui peut entrer d'un moment à
l'autre.
-- Il est dommage que son portrait ne puisse pas le remplacer ici,
dit le docteur en souriant avec malice et tirant de sa poche une
petite brochure.
-- Qu'est-ce que cela, docteur? lui demanda la princesse.
-- Un de ces pamphlets anonymes qui paraissent de temps à autre...
Il est intitulé: _le Fléau, _et le portrait du baron Tripeaud y
est tracé avec tant de sincérité, que ce n'est plus de la
satire... cela tombe dans la réalité; tenez, écoutez plutôt. Cette
esquisse est intitulée: