Adrienne avait marché si légèrement sur le tapis de son salon,
seulement séparé d'une autre pièce par des portières, qu'Agricol
ne s'aperçut pas de la venue de la jeune fille; il tressaillit et
se retourna vivement, lorsqu'il entendit une voix argentine et
perlée lui dire:
-- Voici un beau vase, n'est-ce pas, monsieur?
_-- _Très beau, mademoiselle, répondit Agricol, assez
embarrassé.
-- Vous voyez que j'aime l'équité, ajouta Mlle de Cardoville en
lui montrant du doigt la petite plaque d'argent; un peintre signe
son tableau... un écrivain son livre, je tiens à ce qu'un ouvrier
signe son oeuvre.
-- Comment, mademoiselle, ce nom?...
_-- _Est celui du pauvre ouvrier ciseleur qui a fait ce rare
chef-d'oeuvre pour un riche orfèvre. Lorsque celui-ci m'a vendu ce
vase, il a été stupéfait de ma bizarrerie, il m'aurait presque dit
de mon injustice, lorsque, après m'être fait nommer l'auteur de ce
merveilleux ouvrage, j'ai voulu que ce fût son nom au lieu de
celui de l'orfèvre qui fût inscrit sur le socle... À défaut de
richesse, que l'artisan ait au moins le renom, n'est-ce pas juste,
monsieur?
Il était impossible à Adrienne d'engager plus gracieusement
l'entretien; aussi le forgeron, commençant à se rassurer,
répondit:
-- Étant ouvrier moi-même, mademoiselle... je ne puis qu'être
doublement touché d'une pareille preuve d'équité.
-- Puisque vous êtes ouvrier, monsieur, je me félicite de cet à-
propos; mais veuillez vous asseoir.
Et d'un geste rempli d'affabilité elle lui indiqua un fauteuil de
soie pourpre brochée d'or, prenant place elle-même sur une
causeuse de même étoffe.
Voyant l'hésitation d'Agricol, qui baissait les yeux avec
embarras, Adrienne lui dit gaiement, pour l'encourager, en lui
montrant Lutine:
-- Cette pauvre petite bête, à laquelle je suis très attachée, me
sera toujours un souvenir vivant de votre obligeance, monsieur:
aussi votre visite me semble d'un heureux augure; je ne sais quel
bon pressentiment me dit que je pourrai peut-être vous être utile
à quelque chose.
-- Mademoiselle... dit résolument Agricol, je me nomme Baudoin, je
suis forgeron chez M. Hardy, au Plessis, près Paris; hier, vous
m'avez offert votre bourse... j'ai refusé... aujourd'hui je viens
vous demander peut-être dix fois, vingt fois la somme que vous
m'avez généreusement proposée... je vous dis cela tout de suite,
mademoiselle... parce que c'est ce qui me coûte le plus... ces
mots-là me brûlaient les lèvres, maintenant je serai plus à mon
aise...
-- J'apprécie la délicatesse de vos scrupules, dit Adrienne; mais
si vous me connaissiez, vous vous seriez adressé à moi sans
crainte; combien vous faut-il?
-- Je ne sais pas, mademoiselle.
-- Comment, monsieur!... vous ignorez quelle somme?
-- Oui, mademoiselle, et je viens vous demander... non seulement
la somme qu'il me faut... mais encore quelle est la somme qu'il me
faut.
-- Voyons, monsieur, dit Adrienne en souriant, expliquez-moi cela.
Malgré ma bonne volonté, vous sentez que je ne devine pas tout à
fait ce dont il s'agit...
-- Mademoiselle, en deux mots voici le fait: j'ai une bonne
vieille mère qui, dans ma jeunesse, s'est ruiné la santé à
travailler pour m'élever, moi et un pauvre enfant abandonné
qu'elle avait recueilli; à présent c'est à mon tour de la
soutenir, c'est ce que j'ai le bonheur de faire... Mais pour cela
je n'ai que mon travail. Or, si je suis hors d'état de travailler,
ma mère est sans ressources.
-- Maintenant, monsieur, votre mère ne peut manquer de rien,
puisque je m'intéresse à elle...
-- Vous vous intéressez à elle, mademoiselle?
-- Sans doute.
-- Vous la connaissez donc?
-- À présent, oui...
-- Ah! mademoiselle, dit Agricol avec émotion après un moment de
silence, je vous comprends... Tenez... vous avez un noble coeur;
la Mayeux avait raison.
-- La Mayeux? dit Adrienne en regardant Agricol d'un air très
surpris; car ces mots pour elle étaient une énigme.
L'ouvrier, qui ne rougissait pas de ses amis, reprit bravement:
-- Mademoiselle, je vais vous expliquer cela. La Mayeux est une
pauvre jeune ouvrière bien laborieuse avec qui j'ai été élevé;
elle est contrefaite, voilà pourquoi on l'appelle la Mayeux. Vous
voyez donc que d'un côté elle est placée aussi bas que vous êtes
placée haut. Mais pour le coeur... pour la délicatesse... ah!
mademoiselle... je suis sûr que vous la valez... ça été tout de
suite sa pensée lorsque je lui ai raconté comment hier vous
m'aviez donné cette fleur...
-- Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touchée, que cette
comparaison me flatte et m'honore plus que tout ce que vous
pourriez me dire. Un coeur qui reste bon et délicat, malgré de
cruelles infortunes, est un si rare trésor! Il est si facile
d'être bon, quand on a la jeunesse et la beauté! d'être délicat et
généreux, quand on a la richesse! J'accepte donc votre
comparaison... mais à condition que vous me mettiez bien vite à
même de la mériter. Continuez donc, je vous en prie.
Malgré la gracieuse cordialité de Mlle de Cardoville, on devinait
chez elle tant de cette dignité naturelle que donnent toujours
l'indépendance du caractère, l'élévation de l'esprit et la
noblesse des sentiments, qu'Agricol, oubliant l'idéale beauté de
sa protectrice, éprouva bientôt pour elle une sorte d'affectueux
et profond respect qui contrastait singulièrement avec l'âge et la
gaieté de la jeune fille qui lui inspirait ce sentiment.
-- Si je n'avais que ma mère, mademoiselle, à la rigueur je ne
m'inquiéterais pas trop d'un chômage forcé; entre pauvres gens on
s'aide, ma mère est adorée dans la maison, nos braves voisins
viendraient à son secours; mais ils ne sont pas heureux, et ils se
priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus
pénibles que la misère même! Et puis enfin ce n'est pas seulement
pour ma mère que j'ai besoin de travailler, mais pour mon père;
nous ne l'avions pas vu depuis dix-huit ans; il vient d'arriver de
la Sibérie... il y était resté par dévouement à son ancien
général, aujourd'hui le maréchal Simon.
-- Le maréchal Simon!... dit vivement Adrienne avec une expression
de surprise.
-- Vous le connaissez, mademoiselle?
-- Je ne le connais pas personnellement, mais il a épousé une
personne de notre famille...
-- Quel bonheur!... s'écria le forgeron; alors ces deux
demoiselles que mon père a ramenées de Russie... sont vos
parentes?...
-- Le maréchal a deux filles? demanda Adrienne de plus en plus
étonnée et intéressée.
-- Ah! mademoiselle... deux petits anges de quinze ou seize ans...
et si jolies, si douces... deux jumelles qui se ressemblent à s'y
méprendre... Leur mère est morte en exil; le peu qu'elle possédait
ayant été confisqué, elles sont venues ici avec mon père du fond
de la Sibérie, voyageant bien pauvrement; mais il tâchait de leur
faire oublier tant de privations à force de dévouement... de
tendresse... Brave père! vous ne croiriez pas, mademoiselle,
qu'avec un courage de lion il est bon... comme une mère...
-- Et où sont ces chères enfants, monsieur? dit Adrienne.
-- Chez nous, mademoiselle... c'est ce qui rendait ma position
difficile, c'est ce qui m'a donné le courage de venir à vous; ce
n'est pas qu'avec mon travail je ne puisse suffire à notre petit
ménage ainsi augmenté... mais si l'on m'arrête?
-- Vous arrêter?... et pourquoi?
-- Tenez, mademoiselle... ayez la bonté de lire cet avis, que l'on
a envoyé à la Mayeux... cette pauvre fille dont je vous ai
parlé... une soeur pour moi...
Et Agricol remit à Mlle de Cardoville la lettre anonyme écrite à
l'ouvrière.
Après l'avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise:
-- Comment, monsieur, vous êtes poète?
-- Je n'ai ni cette prétention, ni cette ambition, mademoiselle...
seulement quand je reviens auprès de ma mère, après ma journée de
travail... ou souvent même en forgeant mon fer, pour me distraire
ou me délasser, je m'amuse à rimer... tantôt quelques odes, tantôt
des chansons.
-- Et ce chant des _Travailleurs, _dont on parle dans cette
lettre, est donc bien hostile, bien dangereux?
-- Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire; car, moi, j'ai le
bonheur d'être employé chez M. Hardy, qui rend la position de ses
ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l'est
peu... et je m'étais borné à faire en faveur de ceux-ci, qui
composent la masse, une réclamation chaleureuse, sincère,
équitable, rien de plus; mais vous le savez peut-être,
mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d'émeute, souvent
on est incriminé, emprisonné légèrement... Qu'un tel malheur
m'arrive... que deviendront ma mère... mon père... et les deux
orphelines que nous devons regarder comme de notre famille
jusqu'au retour du maréchal Simon?... Aussi, mademoiselle, pour
échapper à ce malheur, je venais vous demander, dans le cas où je
risquerais d'être arrêté, de me fournir une caution; de la sorte
que je ne serais pas forcé de quitter l'atelier pour la prison, et
mon travail suffirait à tout, j'en réponds.
-- Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s'arranger
parfaitement; désormais, monsieur le poète, vous puiserez vos
inspirations dans le bonheur et non dans le chagrin... triste
Muse!... D'abord, votre caution sera faite.
-- Ah! mademoiselle... vous nous sauvez.
-- Il se trouve ensuite que le médecin de notre famille est fort
lié avec un ministre très important (entendez-le comme vous
voudrez, dit-elle en souriant, vous ne vous tromperez guère); le
docteur a sur ce grand homme d'État beaucoup d'influence, car il a
toujours eu le bonheur de lui conseiller, par raison de santé, les
douceurs de la vie privée, la veille du jour où on lui a ôté son
portefeuille. Soyez donc parfaitement tranquille, si la caution
était insuffisante, nous aviserions à d'autres moyens.
-- Mademoiselle, dit Agricol avec une émotion profonde, je vous
devrai le repos, peut-être la vie de ma mère... croyez-moi, je ne
serai jamais ingrat.
-- C'est tout simple... Maintenant, autre chose: il faut bien que
ceux qui en ont trop aient le droit de venir en aide à ceux qui
n'en ont pas assez... Les filles du maréchal Simon sont de ma
famille; elles logeront ici, avec moi; ce sera plus convenable;
vous en préviendrez votre bonne mère; et, ce soir, en allant la
remercier de l'hospitalité qu'elle a donnée à mes jeunes parentes,
j'irai les chercher.
Tout à coup Georgette, soulevant la portière qui séparait le salon
d'une pièce voisine, entra précipitamment et d'un air effrayé:
-- Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle, il se passe quelque chose
d'extraordinaire dans la rue...
-- Comment cela? explique-toi.
-- Je venais de reconduire ma couturière jusqu'à la petite porte,
il m'a semblé voir des hommes de mauvaise mine regarder
attentivement les murs et les croisées du petit bâtiment attenant
au pavillon, comme s'ils voulaient épier quelqu'un.
-- Mademoiselle, dit Agricol avec chagrin, je ne m'étais pas
trompé, c'est moi qu'on cherche...
-- Que dites-vous!
-- Il m'avait semblé être suivi depuis la rue Saint-Merri... Il
n'y a plus à douter: on m'aura vu entrer chez vous et l'on veut
m'arrêter... Ah! maintenant, mademoiselle, que votre intérêt est
acquis à ma mère... maintenant que je n'ai plus d'inquiétude pour
les filles du maréchal Simon, plutôt que de vous exposer au
moindre désagrément, je cours me livrer...
-- Gardez-vous-en bien, monsieur, dit vivement Adrienne, la
liberté est une trop bonne chose pour la sacrifier
volontairement... D'ailleurs, Georgette peut se tromper... mais en
tout cas, je vous en prie, ne vous livrez pas... Croyez-moi,
évitez d'être arrêté... cela facilitera, je pense, beaucoup mes
démarches... car il me semble que la justice se montre d'un
attachement exagéré pour ceux qu'elle a une fois saisis...
-- Mademoiselle, dit Hébé en entrant aussi d'un air inquiet, un
homme vient de frapper à la petite porte... il a demandé si un
jeune homme en blouse n'était pas entré ici... il a ajouté que la
personne qu'il cherchait se nommait Agricol Baudoin... et qu'on
avait quelque chose de très important à lui apprendre...
-- C'est mon nom, dit Agricol, c'est une ruse pour m'engager à
sortir...
-- Évidemment, dit Adrienne, aussi faut-il la déjouer. Qu'as-tu
répondu, mon enfant? ajouta-t-elle en s'adressant à Hébé.
-- Mademoiselle... j'ai répondu que je ne savais pas de qui on
voulait parler.
-- À merveille!... Et l'homme questionneur?
-- Il s'est éloigné, mademoiselle.
-- Sans doute pour revenir bientôt, dit Agricol.
-- C'est très probable, reprit Adrienne. Aussi, monsieur, faut-il
vous résigner à rester ici quelques heures... Je suis
malheureusement obligée de me rendre à l'instant chez Mme la
princesse de Saint-Dizier, ma tante, pour une entrevue très
importante qui ne pouvait déjà souffrir aucun retard, mais qui est
rendue plus pressante encore par ce que vous venez de m'apprendre
au sujet des filles du maréchal Simon. Restez donc ici, monsieur,
puisqu'en sortant vous seriez certainement arrêté.
-- Mademoiselle... pardonnez mon refus... Mais encore une fois, je
ne dois pas accepter cette offre généreuse.
-- Et pourquoi?
-- On a tenté de m'attirer au dehors afin de ne pas avoir à
pénétrer légalement chez vous; mais à cette heure, mademoiselle,
si je ne sors pas on entrera, et jamais je ne vous exposerai à un
pareil désagrément. Je ne suis plus inquiet de ma mère, que
m'importe la prison!
-- Et le chagrin que votre mère ressentira, et ses inquiétudes et
ses craintes, n'est-ce donc rien? Et votre père, et cette pauvre
ouvrière qui vous aime comme un frère et que je vaux par le coeur,
dites-vous, monsieur, l'oubliez-vous aussi?... Croyez-moi,
épargnez ces tourments à votre famille... Restez ici; avant ce
soir je suis certaine, soit par caution, soit autrement, de vous
délivrer de ces ennuis...
-- Mais, mademoiselle, en admettant que j'accepte votre offre
généreuse... on me trouvera ici.
-- Pas du tout... il y a dans ce pavillon, qui servait autrefois
de petite maison... vous voyez, monsieur, dit Adrienne en
souriant, que j'habite un lieu bien profane, il y a dans ce
pavillon une cachette si merveilleusement bien imaginée qu'elle
peut défier toutes les recherches: Georgette va vous y conduire;
vous y serez très commodément, vous pourrez même y écrire quelques
vers pour moi si la situation vous inspire...
-- Ah! mademoiselle, que de bontés!... s'écria Agricol. Comment
ai-je mérité...
-- Comment? monsieur, je vais vous le dire: admettez que votre
caractère, que votre position ne méritent aucun intérêt; admettez
que je n'aie pas contracté une dette sacrée envers votre père pour
les soins touchants qu'il a eus des filles du maréchal Simon, mes
parentes... mais songez au moins à Lutine, monsieur, dit Adrienne
en riant, à Lutine que voilà... et que vous avez rendue à ma
tendresse... Sérieusement... si je ris, reprit cette singulière et
folle créature, c'est qu'il n'y a pas le moindre danger pour vous,
et que je me trouve dans un accès de bonheur; ainsi donc,
monsieur, écrivez-moi vite votre adresse et celle de votre mère
sur ce portefeuille; suivez Georgette, et faites-moi de très jolis
vers si vous ne vous ennuyez pas trop dans cette prison où vous
fuyez... une prison.
Pendant que Georgette conduisait le forgeron dans la cachette,
Hébé apportait à sa maîtresse un petit chapeau de castor gris à
plume grise, car Adrienne devait traverser le parc pour se rendre
au grand hôtel occupé par Mme la princesse de Saint-Dizier. Un
quart d'heure après cette scène, Florine entrait mystérieusement
dans la chambre de Mme Grivois, première femme de la princesse de
Saint-Dizier.
-- Eh bien? demanda Mme Grivois à la jeune fille.
-- Voici les notes que j'ai pu prendre dans la matinée, dit
Florine en remettant un papier à la duègne; heureusement j'ai
bonne mémoire...
-- À quelle heure, au juste, est-elle rentrée ce matin? dit
vivement la duègne.
-- Qui, madame?
-- Mlle Adrienne.
-- Mais elle n'est pas sortie, madame... nous l'avons mise au bain
à neuf heures.
-- Mais avant neuf heures elle est rentrée, après avoir passé la
nuit dehors. Car voilà où elle en est arrivée, pourtant.
Florine regardait Mme Grivois avec un profond étonnement.
-- Je ne vous comprends pas, madame.
-- Comment! mademoiselle n'est pas rentrée ce matin, à huit
heures, par la petite porte du jardin? Osez donc mentir!
-- J'avais été souffrante hier, je ne suis descendue qu'à neuf
heures pour aider Georgette et Hébé à sortir Mademoiselle du
bain... j'ignore ce qui s'est passé auparavant, je vous le jure,
madame...
-- C'est différent... vous vous informerez de ce que je viens de
vous dire là auprès de vos compagnes; elles ne se défient pas de
vous, elles vous diront tout...
-- Oui, madame.
-- Qu'a fait mademoiselle ce matin depuis que vous l'avez vue?
-- Mademoiselle a dicté une lettre à Georgette pour M. Norval,
j'ai demandé d'être chargée de l'envoyer afin d'avoir un prétexte
pour sortir et pour noter ce que j'avais retenu...
-- Bon... et cette lettre?
-- Jérôme vient de sortir; je la lui ai donnée pour qu'il la mît à
la poste...
-- Maladroite! s'écria Mme Grivois, vous ne pouviez pas me
l'apporter?
-- Mais puisque mademoiselle a dicté tout haut à Georgette, selon
son habitude, je savais le contenu de cette lettre et je l'ai
écrit dans la note.
-- Ce n'est pas la même chose... il était possible qu'il fût bon
de retarder l'envoi de cette lettre... La princesse va être
contrariée...
-- J'avais cru bien faire... madame.
-- Mon Dieu! je sais que ce n'est pas la bonne volonté qui vous
manque; depuis six mois on est satisfait de vous... mais cette
fois vous avez commis une grave imprudence...
-- Ayez de l'indulgence... madame... ce que je fais est assez
pénible. Et la jeune fille étouffa un soupir.
Mme Grivois la regarda fixement, et lui dit d'un ton sardonique:
-- Eh bien! ma chère, ne continuez pas... si vous avez des
scrupules... vous êtes libre... allez-vous-en...
-- Vous savez bien que je ne suis pas libre, madame... dit Florine
en rougissant; une larme lui vint aux yeux, et elle ajouta: -- Je
suis dans la dépendance de M. Rodin, qui m'a placée ici...
-- Alors à quoi bon ces soupirs?
-- Malgré soi, on a des remords... Mademoiselle est si bonne... si
confiante...
-- Elle est parfaite, assurément; mais vous n'êtes pas ici pour me
faire son éloge... Qu'y a-t-il ensuite?
-- L'ouvrier qui a hier retrouvé et rapporté Lutine est venu tout
à l'heure demander à parler à mademoiselle.
-- Et cet homme est-il encore chez elle?
-- Je l'ignore... il entrait seulement lorsque je suis sortie avec
la lettre...
-- Vous vous arrangerez pour savoir ce qu'est venu faire cet
ouvrier chez mademoiselle... vous trouverez un prétexte pour
revenir dans la journée m'en instruire.
-- Oui, madame...
-- Mademoiselle a-t-elle paru préoccupée, inquiète, effrayée de
l'entrevue qu'elle doit avoir aujourd'hui avec la princesse? Elle
cache si peu ce qu'elle pense que vous devez le savoir.
-- Mademoiselle a été gaie comme à l'ordinaire, elle a même
plaisanté là-dessus...
-- Ah! elle a plaisanté... dit la duègne, et elle ajouta entre ses
dents, sans que Florine pût l'entendre: -- Rira bien qui rira le
dernier; malgré son audace et son caractère diabolique... elle
tremblerait, elle demanderait grâce... si elle savait ce qui
l'attend aujourd'hui...
Puis s'adressant à Florine:
-- Retournez au pavillon, et défendez-vous, je vous le conseille,
de ces beaux scrupules qui pourraient vous jouer un mauvais tour,
ne l'oubliez pas.
-- Je ne peux pas oublier que je ne m'appartiens plus, madame...
-- À la bonne heure, et à tantôt. Florine quitta le grand hôtel et
traversa le parc pour regagner le pavillon. Mme Grivois se rendit
aussitôt auprès de la princesse de Saint-Dizier.