II. La toilette d'Adrienne.

Environ une heure s'était passée depuis que Mme Grivois avait vu

ou avait cru voir Mlle Adrienne de Cardoville rentrer le matin

dans le pavillon de l'hôtel Saint-Dizier.

Pour faire, non pas excuser, mais comprendre l'excentricité des

tableaux suivants, il faut mettre en lumière quelques côtés

saillants du caractère original de Mlle de Cardoville. Cette

originalité consistait en une excessive indépendance d'esprit,

jointe à une horreur naturelle de ce qui était laid et repoussant,

et à un besoin insurmontable de s'entourer de tout ce qui est beau

et attrayant. Le peintre le plus amoureux du coloris, le statuaire

le plus épris de la forme n'éprouvait pas plus qu'Adrienne le

noble enthousiasme que la vue de la beauté parfaite inspire

toujours aux natures d'élite. Et ce n'était pas seulement le

plaisir des yeux que cette fille aimait à satisfaire; les

modulations harmonieuses du chant, la mélodie des instruments, la

cadence de la poésie, lui causaient des plaisirs infinis, tandis

qu'une voix aigre, un bruit discordant, lui faisaient éprouver la

même impression pénible, presque douloureuse, qu'elle ressentait

involontairement à la vue d'un objet hideux. Aimant aussi

passionnément les fleurs, les senteurs suaves, elle jouissait des

parfums comme elle jouissait de la musique, comme elle jouissait

de la beauté plastique... Faut-il enfin avouer cette énormité?

Adrienne était friande et appréciait mieux que personne la pulpe

fraîche d'un beau fruit, la saveur délicate d'un faisan doré cuit

à point ou le bouquet odorant d'un vin généreux. Mais Adrienne

jouissait de tout avec une réserve exquise; elle mettait sa

religion à cultiver, à raffiner les sens que Dieu lui avait

donnés; elle eût regardé comme une noire ingratitude d'émousser

ces dons divins par des excès, ou de les avilir par des choix

indignes dont elle se trouvait d'ailleurs préservée par

l'excessive et impérieuse délicatesse de son goût.

Le BEAU et le LAID remplaçaient pour elle le BIEN et le MAL.

Son culte pour la grâce, pour l'élégance, pour la beauté physique,

l'avait conduite au culte de la beauté morale: car, si

l'expression d'une passion méchante et basse enlaidit les plus

beaux visages, les plus laids sont ennoblis par l'expression des

sentiments généreux. En un mot, Adrienne était la personnification

la plus complète, la plus idéale de la SENSUALITÉ... non de cette

sensualité vulgaire, ignare, inintelligente, _malapprise,

_toujours faussée, corrompue par l'habitude ou par la nécessité de

jouissances grossières et sans recherche, mais de cette sensualité

exquise qui est aux sens ce que l'atticisme est à l'esprit.

L'indépendance du caractère de cette fille était extrême.

Certaines sujétions humiliantes, imposées à la femme par sa

position sociale, la révoltaient surtout; elle avait résolu

hardiment de s'y soustraire. Du reste, il n'y avait rien de viril

chez Adrienne; c'était la femme la plus _femme _qu'on puisse

s'imaginer: femme par sa grâce, par ses caprices, par son charme,

par son éblouissante et _féminine _beauté; femme par sa timidité

comme par son audace, femme par sa haine du brutal despotisme de

l'homme comme par le besoin de se dévouer follement, aveuglément,

pour celui qui pouvait mériter ce dévouement; femme aussi par son

esprit piquant, un peu paradoxal; femme supérieure enfin par son

dédain juste et railleur pour certains hommes très haut placés ou

adulés qu'elle avait parfois rencontrés dans le salon de sa tante,

la princesse de Saint-Dizier, lorsqu'elle habitait avec elle.

Ces indispensables explications données, nous ferons assister le

lecteur au lever d'Adrienne de Cardoville, qui sortait du bain. Il

faudrait posséder le coloris éclatant de l'école vénitienne pour

rendre cette scène charmante, qui semblait plutôt se placer au

XVIe siècle, dans quelque palais de Florence ou de Bologne, qu'à

Paris, au fond du faubourg Saint-Germain, dans le mois de février

1832.

La chambre de toilette d'Adrienne était une sorte de petit temple

qu'on aurait dit élevé au culte de la beauté... par reconnaissance

envers Dieu qui prodigue tant de charmes à la femme, non pour

qu'elle les néglige, non pour qu'elle les couvre de cendres, non

pour qu'elle les meurtrisse par le contact d'un sordide et rude

cilice, mais pour que dans sa fervente gratitude elle les entoure

de tout le prestige de la grâce, de toute la splendeur de la

parure, afin de glorifier l'oeuvre divine aux yeux de tous. Le

jour arrivait dans cette pièce demi-circulaire par une de ces

doubles-fenêtres formant serre chaude, si heureusement importées

d'Allemagne. Les murailles du pavillon, construites en pierres de

taille fort épaisses, rendaient très profonde la baie de la

croisée, qui se fermait dehors par un châssis fait d'une seule

vitre, et au dedans par une grande glace dépolie; dans

l'intervalle de trois pieds environ laissé entre ces deux clôtures

transparentes, on avait placé une caisse, remplie de terre de

bruyère, où étaient plantées des lianes grimpantes qui, dirigées

autour de la glace dépolie, formaient une épaisse guirlande de

feuilles et de fleurs. Une tenture de damas grenat, nuancée

d'arabesques d'un ton plus clair, couvrait les murs; un épais

tapis de pareille couleur s'étendait sur le plancher. Ce fond

sombre, pour ainsi dire neutre, faisait merveilleusement valoir

toutes les nuances des ajustements.

Au-dessous de la fenêtre, exposée au midi, se trouvait la toilette

d'Adrienne, véritable chef-d'oeuvre d'orfèvrerie. Sur une large

tablette de lapis-lazuli on voyait des boîtes de vermeil au

couvercle précieusement émaillé, des flacons en cristal de roche,

et d'autres ustensiles de toilette, en nacre, en écaille et

ivoire, incrustés d'ornements en or d'un goût merveilleux; deux

grandes figures modelées avec une pureté antique supportaient un

miroir ovale à pivot, qui avait pour bordure, au lieu d'un cadre

curieusement fouillé et ciselé, une fraîche guirlande de fleurs

naturelles chaque jour renouvelées comme un bouquet de bal. Deux

énormes vases du Japon, bleu, pourpre et or, de trois pieds de

diamètre, placés sur le tapis de chaque côté de la toilette, et

remplis de camélias, d'ibiscus et de gardénias en pleine

floraison, formaient une sorte de buisson diapré des plus vives

couleurs. Au fond d'une autre masse de fleurs, une réduction en

marbre blanc du groupe enchanteur de Daphnis et Chloé, le plus

vaste idéal de la grâce pudique et de la beauté juvénile... Deux

lampes d'or, à parfums, brûlaient sur le socle de malachite qui

supportait ces deux charmantes figures. Un grand coffre d'argent

niellé, rehaussé de figurines de vermeil et de pierreries de

couleur, supporté sur quatre pieds de bronze doré, servait de

nécessaire de toilette; deux glaces psyché, décorées de

girandoles; quelques excellentes copies de Raphaël et du Titien,

peintes par Adrienne, et représentant des portraits d'homme ou de

femme d'une beauté parfaite; plusieurs consoles de jaspe oriental

supportant des aiguières d'argent et de vermeil, couvertes

d'ornements repoussés, et remplies d'eaux de senteur; un moelleux

divan, quelques sièges et une table de bois doré, complétaient

l'ameublement de cette chambre imprégnée des parfums les plus

suaves.

Adrienne, que l'on venait de retirer du bain, était assise devant

sa toilette; ses trois femmes l'entouraient.

Par un caprice, ou plutôt par une conséquence logique de son

esprit amoureux de la beauté, de l'harmonie de toutes choses,

Adrienne avait voulu que les jeunes filles qui la servaient

fussent fort jolies, et habillées avec une coquetterie, avec une

originalité charmante. On a déjà vu Georgette, blonde piquante,

dans son costume agaçant de soubrette de Marivaux; ses deux

compagnes ne lui cédaient en rien pour la gentillesse et pour la

grâce. L'une nommée Florine, grande et svelte fille, à la tournure

de Diane chasseresse, était pâle et brune; ses épais cheveux noirs

se tordaient en tresses derrière sa tête et s'y attachaient par

une longue épingle d'or. Elle avait, comme les autres jeunes

filles, les bras nus pour la facilité de son service, et portait

une robe de ce _vert gai _si familier aux peintres vénitiens; sa

jupe était très ample, et son corsage étroit s'échancrait

carrément sur les plis d'une gorgerette de batiste blanche plissée

à petits plis, et fermée par cinq boutons d'or. La troisième des

femmes d'Adrienne avait une figure si fraîche, si ingénue, une

taille si mignonne, si accomplie, que sa maîtresse la nommait

_Hébé; _sa robe d'un rose pâle et faite à la grecque découvrait

son cou charmant et ses jolis bras jusqu'à l'épaule. La

physionomie de ces jeunes filles était riante, heureuse; on ne

lisait pas sur leurs traits cette expression d'aigreur sournoise,

d'obéissance envieuse, de familiarité choquante, ou de basse

déférence, résultats ordinaires de la servitude. Dans les soins

empressés qu'elles donnaient à Adrienne, il semblait y avoir

autant d'affection que de respect et d'attrait; elles paraissaient

prendre un plaisir extrême à rendre leur maîtresse charmante. On

eût dit que l'embellir et la parer était pour elles une _oeuvre

d'art, _remplie d'agrément, dont elles s'occupaient avec joie,

amour et orgueil.

Le soleil éclairait vivement la toilette placée en face de la

fenêtre: Adrienne était assise sur un siège à dossier peu élevé;

elle portait une longue robe de chambre d'étoffe de soie d'un bleu

pâle, brochée d'un feuillage de même couleur, serrée à sa taille,

aussi fine que celle d'une enfant de douze ans, par une cordelière

flottante; son cou, élégant et svelte comme un col d'oiseau, était

nu, ainsi que ses bras et ses épaules, d'une incomparable beauté;

malgré la vulgarité de cette comparaison, le plus pur ivoire

donnerait seul l'idée de l'éblouissante blancheur de cette peau,

satinée, polie, d'un tissu tellement frais et ferme, que quelques

gouttes d'eau, restées ensuite du bain à la racine des cheveux

d'Adrienne, roulèrent dans la ligne serpentine de ses épaules,

comme des perles de cristal sur du marbre blanc. Ce qui doublait

encore chez elle l'éclat de cette carnation merveilleuse,

particulière aux rousses, c'était le pourpre foncé de ses lèvres

humides, le rose transparent de sa petite oreille, de ses narines

dilatées et de ses ongles luisants comme s'ils eussent été vernis;

partout enfin où son sang pur, vif et chaud, pouvait colorer

l'épiderme, il annonçait la santé, la vie et la jeunesse. Les yeux

d'Adrienne, très grands et d'un noir velouté, tantôt pétillaient

de malice et d'esprit, tantôt s'ouvraient languissants et voilés,

entre deux franges de longs cils frisés, d'un noir aussi foncé que

celui de ses fins sourcils, très nettement arqués... car, par un

charmant caprice de la nature, elle avait des cils et des sourcils

noirs avec des cheveux roux; son front, petit comme celui des

statues grecques, surmontait son visage d'un ovale parfait; son

nez, d'une courbe délicate, était légèrement aquilin; l'émail de

ses dents étincelait, et sa bouche vermeille, adorablement

sensuelle, semblait appeler les doux baisers, les gais sourires et

les délectations d'une friandise délicate. On ne pouvait enfin

voir un port de tête plus libre, plus fier, plus élégant, grâce à

la grande distance qui séparait le cou et l'oreille de l'attache

de ses larges épaules à fossette. Nous l'avons dit, Adrienne était

rousse, mais rousse ainsi que le sont plusieurs des admirables

portraits de femme de Titien ou de Léonard de Vinci... C'est dire

que l'or fluide n'offre pas de reflets plus chatoyants, plus

lumineux que sa masse de cheveux naturellement ondés, doux et fins

comme de la soie, et si longs, si longs... qu'ils touchaient par

terre lorsqu'elle était debout, et qu'elle pouvait s'en envelopper

comme la Vénus Aphrodite. À ce moment surtout ils étaient

ravissants à voir. Georgette, les bras nus, debout derrière sa

maîtresse, avait réuni à grand'peine, dans une de ses petites

mains blanches, cette splendide chevelure dont le soleil doublait

encore l'ardent éclat... Lorsque la jolie camériste plongea le

peigne d'ivoire au milieu des flots ondoyants et dorés de cet

énorme écheveau de soie, on eût dit que mille étincelles en

jaillissaient; la lumière et le soleil jetaient des reflets non

moins vermeils sur les grappes de nombreux et légers tire-bouchons

qui, bien écartés du front, tombaient le long des joues

d'Adrienne, et dans leur souplesse élastique caressaient la

naissance de son sein de neige, dont ils suivaient l'ondulation

charmante.

Tandis que Georgette, debout, peignait les beaux cheveux de sa

maîtresse, Hébé, un genou en terre, et ayant sur l'autre le pied

mignon de Mlle de Cardoville, s'occupait de la chausser d'un tout

petit soulier de satin noir, et croisait ses minces cothurnes sur

un bas de soie à jour qui laissait deviner la blancheur rosée de

la peau et accusait la cheville la plus fine, la plus déliée qu'on

pût voir; Florine, un peu en arrière, présentait à sa maîtresse,

dans une boîte de vermeil, une pâte parfumée dont Adrienne frotta

légèrement ses éblouissantes mains aux doigts effilés, qui

semblaient teints de carmin à leur extrémité... Enfin n'oublions

pas Lutine, qui, couchée sur les genoux de sa maîtresse, ouvrait

ses grands yeux de toutes ses forces et semblait suivre les

diverses phases de la toilette d'Adrienne avec une sérieuse

attention.

Un timbre argentin ayant résonné au dehors, Florine, à un signe de

sa maîtresse, sortit et revint bientôt, portant une lettre sur un

petit plateau de vermeil.

Adrienne, pendant que ses femmes finissaient de la chausser, de la

coiffer et de l'habiller, prit cette lettre, que lui écrivait le

régisseur de la terre de Cardoville, et qui était ainsi conçue:

«Mademoiselle,

«Connaissant votre bon coeur et votre générosité, je me permets de

m'adresser à vous en toute confiance. Pendant vingt ans, j'ai

servi feu M. le comte-duc de Cardoville, votre père, avec zèle et

probité, je crois pouvoir le dire... Le château est vendu, de

sorte que, moi et ma femme, nous voici à la veille d'être renvoyés

et de nous trouver sans aucune ressource, et à notre âge, hélas!

c'est bien dur, mademoiselle...»

-- Pauvres gens!... dit Adrienne en s'interrompant de lire; mon

père, en effet, me vantait toujours leur dévouement et leur

probité. Elle continua:

«Il nous resterait bien un moyen de conserver notre place... mais

il s'agirait pour nous de faire une bassesse, et, quoi qu'il

puisse arriver, ni moi ni ma femme ne voulons d'un pain acheté à

ce prix-là...»

-- Bien, bien... toujours les mêmes... dit Adrienne; la dignité

dans la pauvreté... c'est le parfum dans la fleur des prés.

«Pour vous expliquer, mademoiselle, la chose indigne que l'on

exigerait de nous, je dois vous dire d'abord que, il y a deux

jours, M. Rodin est venu de Paris.»

-- Ah! M. Rodin, dit Mlle de Cardoville en s'interrompant de

nouveau, le secrétaire de l'abbé d'Aigrigny... je ne m'étonne plus

s'il s'agit d'une perfidie ou de quelque ténébreuse intrigue.

Voyons.

«M. Rodin est venu de Paris pour nous annoncer que la terre était

vendue, et qu'il était certain de nous conserver notre place si

nous l'aidions à donner pour confesseur à la nouvelle propriétaire

un prêtre décrié, et si, pour mieux arriver à ce but, nous

consentions à calomnier un autre desservant, excellent homme, très

respecté, très aimé dans le pays. Ce n'est pas tout: je devrais

secrètement écrire à M. Rodin, deux fois par semaine, tout ce qui

se passerait dans le château. Je dois vous avouer, mademoiselle,

que ces honteuses propositions ont été, autant que possible,

déguisées, dissimulées sous des prétextes assez spécieux; mais,

malgré la forme plus ou moins adroite, le fond de la chose est tel

que j'ai eu l'honneur de vous le dire, mademoiselle.»

-- Corruption... calomnie et délation! se dit Adrienne avec

dégoût. Je ne puis songer à ces gens-là sans qu'involontairement

s'éveillent en moi des idées de ténèbres, de venin et de vilains

reptiles noirs... ce qui est en vérité d'un très hideux aspect.

Aussi j'aime mieux songer aux calmes et douces figures de ce

pauvre Dupont et de sa femme. Adrienne continua:

«Vous pensez bien, mademoiselle, que nous n'avons pas hésité; nous

quitterons Cardoville, où nous sommes depuis vingt ans, mais nous

le quitterons en honnêtes gens... Maintenant, mademoiselle, si

parmi vos brillantes connaissances vous pouviez, vous qui êtes si

bonne, nous trouver une place, en nous recommandant, peut-être,

grâce à vous, mademoiselle, sortirions-nous d'un bien cruel

embarras...»

-- Certainement ce ne sera pas en vain qu'ils se seront adressés à

moi... Arracher de braves gens aux griffes de M. Rodin, c'est un

devoir et un plaisir; car c'est à la fois chose juste et

dangereuse... et j'aime tant braver ce qui est puissant et qui

opprime! Adrienne reprit:

«Après vous avoir parlé de nous, mademoiselle, permettez-nous

d'implorer votre protection pour d'autres, car il serait mal de ne

songer qu'à soi: deux bâtiments ont fait naufrage sur nos côtes il

y a trois jours; quelques passagers ont seulement pu être sauvés

et conduits ici, où moi et ma femme leur avons donné tous les

soins nécessaires; plusieurs de ces passagers sont partis pour

Paris, mais il en est resté un.

Jusqu'à présent ses blessures l'ont empêché de quitter le château,

et l'y retiendront encore quelques jours... C'est un jeune prince

indien de vingt ans environ, et qui paraît aussi bon qu'il est

beau, ce qui n'est pas peu dire, quoiqu'il ait le teint cuivré

comme les gens de son pays, dit-on.»

-- Un prince indien! de vingt ans! jeune, bon et beau! s'écria

gaiement Adrienne, c'est charmant, et surtout très peu vulgaire;

ce prince naufragé a déjà toute ma sympathie... Mais que puis-je

pour cet Adonis des bords du Gange qui vient d'échouer sur les

côtes de Picardie?

Les trois femmes d'Adrienne la regardèrent sans trop d'étonnement,

habituées qu'elles étaient aux singularités de son caractère.

Georgette et Hébé se prirent même à sourire discrètement; Florine,

la grande belle fille brune et pâle, Florine sourit ainsi que ses

jolies compagnes, mais un peu plus tard et pour ainsi dire par

réflexion comme si elle eût été d'abord et surtout occupée

d'écouter et de retenir les moindres paroles de sa maîtresse, qui,

fort intéressée à l'endroit de l'Adonis des bords du Gange, comme

elle le disait, continua la lettre du régisseur.

«Un des compatriotes du prince indien, qui a voulu rester auprès

de lui pour le soigner, m'a laissé entendre que le jeune prince

avait perdu dans le naufrage tout ce qu'il possédait... et qu'il

ne savait comment faire pour trouver le moyen d'arriver à Paris,

où sa prompte présence était indispensable pour de grands

intérêts... Ce n'est pas du prince que je tiens ces détails, il

paraît trop digne, trop fier pour se plaindre; mais son

compatriote, plus communicatif, m'a fait ces confidences en

ajoutant que son compatriote avait éprouvé déjà de grands

malheurs, et que son père, roi d'un pays de l'Inde, avait été

dernièrement tué et dépossédé par les Anglais...»

-- C'est singulier, dit Adrienne en réfléchissant, ces

circonstances me rappellent que souvent mon père me parlait d'une

de nos parentes qui avait épousé dans l'Inde un roi indien auprès

duquel le général Simon, qu'on vient de faire maréchal, avait pris

du service...

Puis s'interrompant, elle ajouta en souriant:

-- Mon Dieu, que ce serait donc bizarre... il n'y a qu'à moi que

ces choses-là arrivent, et l'on dit que je suis originale! Ce

n'est pas moi, ce me semble, c'est la Providence qui, en vérité,

se montre quelquefois très excentrique. Mais voyons donc si ce

pauvre Dupont me dit le nom de ce beau prince...

«Vous excuserez sans doute notre indiscrétion, mademoiselle; mais

nous aurions cru être bien égoïstes en ne vous parlant que de nos

peines lorsqu'il y a aussi près de nous un brave et digne prince

aussi très à plaindre... Enfin, mademoiselle, veuillez me croire,

je suis vieux, j'ai assez d'expérience des hommes; eh! bien, rien

qu'à voir la noblesse et la douceur de la figure de ce jeune

Indien, je jurerais qu'il est digne de l'intérêt que je vous

demande pour lui: il suffirait de lui envoyer une petite somme

d'argent pour lui acheter quelques vêtements européens, car il a

perdu tous ses vêtements indiens dans le naufrage.»

-- Ciel! des vêtements européens... s'écria gaiement Adrienne.

Pauvre jeune prince, Dieu l'en préserve et moi aussi! Le hasard

m'envoie du fond de l'Inde un mortel assez favorisé pour n'avoir

jamais porté cet abominable costume européen, ces hideux habits,

ces affreux chapeaux qui rendent les hommes si ridicules, si

laids, qu'en vérité il n'y a aucune vertu à les trouver on ne peut

moins séduisants... il m'arrive enfin un beau jeune prince de ce

pays d'Orient, où ces hommes sont vêtus de soie, de mousseline et

de cachemire, certes, je ne manquerai pas cette rare et unique

occasion d'être très sérieusement tentée... Aussi donc, pas

d'habits européens, quoi qu'en dise le pauvre Dupont... Mais le

nom, le nom de ce cher prince? Encore une fois, quelle singulière

rencontre s'il s'agissait de ce cousin d'au-delà du Gange! J'ai

entendu dire, dans mon enfance, tant de bien de son royal père,

que je serais ravie de faire à son fils bon et digne accueil...

Mais voyons le nom...

Adrienne continua:

«Si, en outre de cette petite somme, mademoiselle, vous pouviez

être assez bonne pour lui donner le moyen, ainsi qu'à son

compatriote, de gagner Paris, ce serait un grand service à rendre

à ce pauvre jeune prince, déjà si malheureux. Enfin, mademoiselle,

je connais assez votre délicatesse pour savoir que peut-être il

conviendrait d'adresser ce secours au prince sans être connue;

dans ce cas, veuillez, je vous en prie, disposer de moi et compter

sur ma discrétion. Si, au contraire, vous désirez le lui faire

parvenir directement, voici son nom tel que me l'a écrit son

compatriote: _Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de

Mundi._»

-- Djalma... dit vivement Adrienne en paraissant rassembler ses

souvenirs, _Kajda-Sing... _oui... c'est cela... voici bien des

noms que mon père m'a souvent répétés... en me disant qu'il n'y

avait rien de plus chevaleresque, de plus héroïque au monde que ce

vieux roi indien, notre parent par alliance... Le fils n'a pas

dérogé, à ce qu'il paraît. Oui, _Djalma... Kadja-Sing, _encore une

fois, c'est cela; ces noms ne sont pas si communs, dit-elle en

souriant, qu'on puisse les oublier ou les confondre avec

d'autres... Ainsi Djalma est mon cousin. Il est brave et bon,

jeune et charmant. Il n'a surtout jamais porté l'affreux habit

européen... et il est dénué de toutes ressources! C'est

ravissant... c'est trop de bonheur à la fois... Vite... vite...

improvisons un joli conte de fées... dont ce beau _prince Chéri

_sera le héros. Pauvre oiseau d'or et d'azur égaré dans nos

tristes climats! qu'il trouve au moins ici quelque chose qui lui

rappelle son pays de lumière et de parfum.

Puis, s'adressant à une de ses femmes:

-- Georgette, prends du papier et écris, mon enfant...

La jeune fille alla vers la table de bois doré où se trouvait un

petit nécessaire à écrire, s'assit et dit à sa maîtresse:

-- J'attends les ordres de mademoiselle.

Adrienne de Cardoville, dont le charmant visage rayonnait de joie,

de bonheur et de gaieté, dicta le billet suivant adressé à un bon

vieux peintre qui lui avait longtemps enseigné le dessin et la

peinture, car elle excellait dans cet art comme dans tous les

autres: «Mon cher Titien, mon bon Véronèse, mon digne Raphaël...

vous allez me rendre un très grand service, et vous le ferez, j'en

suis sûre, avec cette parfaite obligeance que j'ai toujours

trouvée en vous... «Vous allez tout de suite vous entendre avec le

savant artiste qui a dessiné mes derniers costumes du XVe siècle.

Il s'agit cette fois de costumes indiens modernes pour un jeune

homme... Oui, monsieur, pour un jeune homme... Et d'après ce que

j'en imagine, vous pourrez faire prendre mesure sur l'Antinoüs, ou

plutôt sur le Bacchus indien, ce sera plus à propos... Il faut que

ces vêtements soient à la fois d'une grande exactitude, d'une

grande richesse et d'une grande élégance; vous choisirez les plus

belles étoffes possibles; tâchez surtout qu'elles se rapprochent

des tissus de l'Inde: vous y ajouterez pour ceintures et pour

turbans six magnifiques châles de cachemire longs, dont deux

blancs, deux rouges et deux orange; rien ne sied mieux aux teints

bruns que ces couleurs-là.

«Ceci fait (et je vous donne tout au plus deux ou trois jours),

vous partirez en poste dans ma berline pour le château de

Cardoville, que vous connaissez bien; le régisseur, l'excellent

Dupont, un de vos anciens amis, vous conduira auprès d'un jeune

prince indien nommé Djalma; vous direz à ce haut et puissant

seigneur d'un autre monde que vous venez de la part d'un _ami

_inconnu, qui, agissant comme un frère, lui envoie ce qui lui est

nécessaire pour échapper aux affreuses modes d'Europe. Vous

ajouterez que cet ami l'attend avec tant d'impatience, qu'il le

conjure de venir tout de suite à Paris: si mon protégé objecte

qu'il est souffrant, vous lui direz que ma voiture est une

excellente dormeuse; vous y ferez établir le lit qu'elle renferme,

et il s'y trouvera très commodément. Il est bien entendu que vous

excuserez très humblement l'ami inconnu de ce qu'il n'envoie au

prince ni riches palanquins, ni même, modestement, un éléphant,

car, hélas! il n'y a de palanquins qu'à l'Opéra et d'éléphants

qu'à la Ménagerie, ce qui nous fera paraître étrangement sauvages

aux yeux de mon protégé...

«Dès que vous l'aurez décidé à partir, vous vous remettrez en

route, et vous m'amènerez ici dans mon pavillon, rue de Babylone

(quelle prédestination de demeurer rue de Babylone!... voilà du

moins un nom qui a bon air pour un Oriental), vous m'amènerez,

dis-je, ce cher prince, qui a le bonheur d'être né dans le pays

des fleurs, des diamants et du soleil.

«Vous aurez la complaisance, mon bon et vieil ami, de ne pas vous

étonner de ce nouveau caprice, et de ne vous livrer surtout à

aucune conjecture extravagante... Sérieusement, le choix que je

fais de vous dans cette circonstance... de vous que j'aime, que

j'honore sincèrement, vous dit assez qu'au fond de tout ceci il y

a autre chose qu'une apparente folie...»

En dictant ces derniers mots, le ton d'Adrienne fut aussi sérieux,

aussi digne, qu'il avait été jusqu'alors plaisant et enjoué. Mais

bientôt elle reprit plus gaiement:

«Adieu, mon vieil ami; je suis un peu comme ce capitaine des temps

anciens, dont vous m'avez fait tant de fois dessiner le nez

héroïque et le menton conquérant, je plaisante avec une extrême

liberté d'esprit au moment de la bataille, oui, car dans une

heure, je livre une bataille, une grande bataille à ma chère

dévote de tante. Heureusement l'audace et le courage ne me

manquent pas, et je grille d'engager l'action avec cette austère

princesse.

«Adieu, mille bons souvenirs de coeur à votre excellente femme. Si

je parle d'elle ici, entendez-vous, d'elle si justement respectée,

c'est pour vous rassurer encore sur les suites de cet _enlèvement

_à mon profit d'un charmant prince; car il faut bien finir par où

j'aurais dû commencer, et vous avouer qu'il est charmant.

«Encore adieu...»

Puis s'adressant à Georgette:

-- As-tu écrit, petite?

-- Oui, mademoiselle...

-- Ah!... ajoute en post-scriptum: «Je vous envoie un crédit à vue

sur mon banquier pour toutes ces dépenses; ne ménagez rien... vous

savez que je suis assez _grand seigneur..._ (il faut bien me

servir de cette expression masculine, puisque vous vous êtes

exclusivement approprié, tyrans que vous êtes, ce terme

significatif d'une noble générosité).»

-- Maintenant, Georgette, dit Adrienne, apporte-moi une feuille de

papier et cette lettre, que je la signe.

Mlle de Cardoville prit la plume qui lui présentait Georgette,

signa la lettre et y renferma un bon sur son banquier, ainsi

conçu:

«On payera à M. Norval, sur son reçu, la somme qu'il demandera

pour dépenses faites en son nom.

«Adrienne DE CARDOVILLE.»

Pendant toute cette scène et durant que Georgette écrivait,

Florine et Hébé avaient continué de s'occuper des soins de la

toilette de leur maîtresse, qui avait quitté sa robe de chambre et

s'était habillée afin de se rendre auprès de sa tante. À

l'attention soutenue, opiniâtre, dissimulée, avec laquelle Florine

avait écouté Adrienne dicter sa lettre à M. Norval, on voyait

facilement que, selon son habitude, elle tâchait de retenir les

moindres paroles de Mlle de Cardoville.

-- Petite, dit celle-ci à Hébé, tu vas à l'instant envoyer cette

lettre chez M. Norval.

Le même timbre argentin sonna au dehors.

Hébé se dirigeait vers la porte pour aller savoir ce que c'était

et exécuter les ordres de sa maîtresse; mais Florine se précipita

pour ainsi dire au-devant d'elle pour sortir à sa place et dit à

Adrienne:

-- Mademoiselle veut-elle que je fasse porter cette lettre? j'ai

besoin d'aller au Grand-Hôtel.

-- Alors, vas-y, toi; Hébé, vois ce qu'on veut; et toi, Georgette,

cachette cette lettre.

Au bout d'un instant, pendant lequel Georgette cacheta la lettre,

Hébé revint.

-- Mademoiselle, dit-elle en rentrant, cet ouvrier qui a retrouvé

Lutine hier vous supplie de le recevoir un instant... il est très

pâle... et il a l'air bien triste...

-- Aurait-il déjà besoin de moi?... Ce serait trop heureux, dit

gaiement Adrienne. Fais entrer ce brave et honnête garçon dans le

petit salon... et toi, Florine, envoie cette lettre à l'instant.

Florine sortit; Mlle de Cardoville, suivie de Lutine, entra dans

le petit salon, où l'attendait Agricol.

Le juif errant - Tome I · 第 49 / 101 题