L'hôtel Saint-Dizier était une des plus vastes et des plus belles
habitations de la rue de Babylone à Paris. Rien de plus sévère, de
plus imposant, de plus triste que l'aspect de cette antique
demeure: d'immenses fenêtres à petits carreaux, peintes en gris
blanc, faisaient paraître plus sombres encore ses assises de
pierre de taille noircies par le temps. Cet hôtel ressemblait à
tous ceux qui avaient été bâtis dans ce quartier vers le milieu du
siècle dernier; c'était un grand corps de logis à fronton
triangulaire et à toit coupé exhaussé d'un premier étage et d'un
rez-de-chaussée auquel on montait par un large perron. L'une des
façades donnait sur une cour immense, bornée de chaque côté par
des arcades communiquant à de vastes communs; l'autre façade
regardait le jardin, véritable parc de douze ou quinze arpents: de
ce côté, deux ailes en retour, attenant au corps de logis
principal, formaient deux galeries latérales. Comme dans presque
toutes les grandes habitations de ce quartier, on voyait à
l'extrémité du jardin ce qu'on appelait le _petit hôtel _ou la
petite maison. C'était un pavillon Pompadour bâti en rotonde avec
le charmant mauvais goût de l'époque; il offrait, dans toutes les
parties où la pierre avait pu être fouillée, une incroyable
profusion de chicorées, de noeuds de rubans, de guirlandes de
fleurs, d'amours bouffis. Ce pavillon, habité par Adrienne de
Cardoville, se composait d'un rez-de-chaussée auquel on arrivait
par un péristyle exhaussé de quelques marches; un petit vestibule
conduisait à un salon circulaire, éclairé par le haut, quatre
autres pièces venaient y aboutir, et quelques chambres d'entresol
dissimulé dans l'attique servaient de dégagement. Ces dépendances
de grandes habitations sont de nos jours inoccupées, ou
transformées en orangeries bâtardes; mais, par une rare exception,
le pavillon de l'hôtel Saint-Dizier avait été gratté et restauré;
sa pierre blanche étincelait comme du marbre de Paros, et sa
tournure coquette et rajeunie contrastait singulièrement avec le
sombre bâtiment que l'on apercevait à l'extrémité d'une immense
pelouse semée çà et là de gigantesques bouquets d'arbres verts.
La scène suivante se passait le lendemain du jour où Dagobert
était arrivé rue Brise-Miche avec les filles du général Simon.
Huit heures du matin venaient de sonner à l'église voisine; un
beau soleil d'hiver se levait brillant dans un ciel pur et bleu,
derrière les grands arbres effeuillés qui, l'été, formaient un
dôme de verdure au-dessus du petit pavillon Louis XV. La porte du
vestibule s'ouvrit, et les rayons du soleil éclairèrent une
charmante créature, ou plutôt deux charmantes créatures, car l'une
d'elles, pour occuper une place modeste dans l'échelle de la
création, n'en avait pas moins une beauté relative fort
remarquable. En d'autres termes, une jeune fille, une ravissante
petite chienne en laisse, de cette espèce nommée _King-Charles,
_apparurent sous le péristyle de la rotonde. La jeune fille
s'appelait _Georgette, _la petite chienne _Lutine. _Georgette a
dix-huit ans; jamais Florine ou Marton, jamais soubrette de
Marivaux n'a eu figure plus espiègle, oeil plus vif, sourire plus
malin, dents plus blanches, joues plus roses, taille plus
coquette, pied plus mignon, tournure plus agaçante. Quoiqu'il fût
encore de très bonne heure, Georgette était habillée avec soin et
recherche; un petit bonnet de valenciennes à barbes plates façon
demi-paysanne, garni de rubans roses et posé un peu en arrière sur
des bandeaux d'admirables cheveux blonds, encadrait son frais et
piquant visage; une robe de levantine grise, drapée d'un fichu de
linon attaché sur sa poitrine par une grosse bouffette de satin
rose, dessinait son corsage élégamment arrondi; un tablier de
toile de Hollande blanche comme neige, garni par le bas de trois
larges ourlets surmontés de points à jours, ceignait sa taille
ronde et souple comme un jonc... ses manches courtes et plates,
bordées d'une petite ruche de dentelle, laissaient voir ses bras
dodus, fermes et longs, que ses larges gants de Suède, montant
jusqu'au coude, défendaient de la rigueur du froid. Lorsque
Georgette retroussa le bas de sa robe pour descendre plus
prestement les marches du péristyle, elle montra aux yeux
indifférents de Lutine le commencement d'un mollet potelé, le bas
d'une jambe fine chaussée d'un bas de soie blanc, et un charmant
petit pied dans son brodequin noir de satin turc.
Lorsqu'une blonde comme Georgette se mêle d'être piquante,
lorsqu'une vive étincelle brille dans ses yeux d'un bleu tendre et
gai, lorsqu'une animation joyeuse colore son teint transparent,
elle a encore plus de _bouquet, _plus de montant qu'une brune.
Cette accorte et fringante soubrette, qui, la veille, avait
introduit Agricol dans le pavillon, était la première femme de
chambre de Mlle Adrienne de Cardoville, nièce de Mme la princesse
de Saint-Dizier.
Lutine, si heureusement retrouvée par le forgeron, poussant de
petits jappements joyeux, bondissait, courait et folâtrait sur le
gazon; elle était un peu plus grosse que le poing; son pelage,
orné d'un noir lustré, brillait comme de l'ébène sous le large
ruban de satin rouge qui entourait son cou; ses pattes, frangées
de longues soies, étaient d'un feu ardent, ainsi que son museau
démesurément camard; ses grands yeux pétillaient d'intelligence et
ses oreilles frisées étaient si longues qu'elles traînaient à
terre. Georgette paraissait aussi vive, aussi pétulante que
Lutine, dont elle partageait les ébats, courant après elle et se
faisant poursuivre à son tour sur la verte pelouse. Tout à coup, à
la vue d'une seconde personne qui s'avançait gravement, Lutine et
Georgette s'arrêtèrent subitement au milieu de leurs jeux. La
petite King-Charles, qui était quelques pas en avant, hardie comme
un diable et fidèle à son nom, tint ferme son arrêt sur ses pattes
nerveuses et attendit fièrement _l'ennemi, _en montrant deux rangs
de petits crocs qui, pour être d'ivoire, n'en étaient pas moins
pointus. _L'ennemi _consistait en une femme d'un âge mûr, accostée
d'un carlin très gras, couleur de café au lait; la panse arrondie,
le poil lustré, le cou tourné un peu de travers, la queue
tortillée en gimblette, il marchait les jambes très écartées, d'un
pas doctoral et béat. Son museau noir, hargneux, renfrogné, que
deux dents trop saillantes retroussaient du côté gauche, avait une
expression singulièrement sournoise et vindicative. Ce désagréable
animal, type parfait de ce que l'on pourrait appeler le _chien de
dévote, _répondait au nom de _Monsieur._
La maîtresse de Monsieur, femme de cinquante ans environ, de
taille moyenne et corpulente, était vêtue d'un costume aussi
sombre, aussi sévère que celui de Georgette était pimpant et gai.
Il se composait d'une robe brune, d'un mantelet de soie noire et
d'un chapeau de même couleur; les traits de cette femme avaient dû
être agréables dans sa jeunesse, et ses joues fleuries, ses
sourcils prononcés, ses yeux noirs encore très vifs s'accordaient
assez peu avec la physionomie revêche et austère qu'elle tâchait
de se donner. Cette matrone à la démarche lente et discrète était
Mme Augustine Grivois, première femme de chambre de Mme la
princesse de Saint-Dizier. Non seulement l'âge, la physionomie, le
costume de ces deux femmes offraient une opposition frappante,
mais ce contraste s'étendait encore aux animaux qui les
accompagnaient: il y avait la même différence entre Lutine et
Monsieur, qu'entre Georgette et Mme Grivois.
Lorsque celle-ci aperçut la petite King-Charles, elle ne put
retenir un mouvement de surprise et de contrariété qui n'échappa
pas à la jeune fille. Lutine, qui n'avait pas reculé d'un pouce
depuis l'apparition de Monsieur, le regardait vaillamment d'un air
de défi, et s'avança même vers lui d'un air si décidément hostile,
que le carlin, trois fois plus gros que la petite King-Charles,
poussa un cri de détresse et chercha un refuge derrière
Mme Grivois.
Celle-ci dit à Georgette avec aigreur:
-- Il me semble, mademoiselle, que vous pourriez vous dispenser
d'agacer votre chien, et de le lancer sur le mien.
-- C'est sans doute pour mettre ce respectable et vilain animal à
l'abri de ce désagrément-là, qu'hier soir vous avez essayé de
perdre Lutine en la chassant dans la rue par la porte du jardin.
Mais heureusement un brave et digne garçon a retrouvé Lutine dans
la rue de Babylone et l'a rapportée à ma maîtresse. Mais à quoi
dois-je, madame, le bonheur de vous voir si matin?
-- Je suis chargée par la princesse, reprit Mme Grivois, ne
pouvant cacher un soupir de satisfaction triomphante, de voir à
l'instant même Mlle Adrienne... Il s'agit d'une chose très
importante que je dois lui dire à elle-même.
À ces mots, Georgette devint pourpre, et ne put réprimer un léger
mouvement d'inquiétude, qui échappa heureusement à Mme Grivois,
occupée de veiller au salut de Monsieur, dont Lutine se
rapprochait d'un air très menaçant. Ayant donc surmonté une
émotion passagère, elle répondit avec assurance:
-- Mademoiselle s'est couchée très tard hier... elle m'a défendu
d'entrer chez elle avant midi.
-- C'est possible... mais comme il s'agit d'obéir à un ordre de la
princesse sa tante... vous voudrez bien, s'il vous plaît,
mademoiselle, éveiller votre maîtresse... à l'instant même...
-- Ma maîtresse n'a d'ordre à recevoir de personne; elle est ici
chez elle et je ne l'éveillerai qu'à midi.
-- Alors je vais y aller moi-même...
-- Hébé ne vous ouvrira pas... Voici la clef du salon... et par le
salon seul on peut entrer chez mademoiselle...
-- Comment! vous osez vous refuser à me laisser exécuter les
ordres de la princesse?...
-- Oui, j'ose commettre le grand crime de ne pas vouloir éveiller
ma maîtresse.
-- Voilà pourtant les résultats de l'aveugle bonté de Mme la
princesse pour sa nièce, dit la matrone d'un air contrit. Mlle
Adrienne ne respecte plus les ordres de sa tante, et elle
s'entoure de jeunes évaporées qui, dès le matin, sont parées comme
des châsses...
-- Ah! madame, comment pouvez-vous médire de la parure, vous qui
avez été autrefois la plus coquette, la plus sémillante des femmes
de la princesse?... Cela s'est répété dans l'hôtel de génération
en génération jusqu'à nos jours.
-- Comment! de génération en génération!... Ne dirait-on pas que
je suis centenaire?... Voyez l'impertinente!...
-- Je parle des générations de femmes de chambre... car, excepté
vous, c'est tout au plus si elles peuvent rester deux ou trois ans
chez la princesse. Elle a trop de qualités... pour ces pauvres
filles.
-- Je vous défends, mademoiselle, de parler ainsi de ma
maîtresse... dont on ne devrait prononcer le nom qu'à genoux.
-- Pourtant... si l'on voulait médire...?
-- Vous osez...
-- Pas plus tard qu'hier soir... à onze heures et demie...
-- Hier soir?
-- Un fiacre s'est arrêté à quelques pas du grand hôtel; un
personnage mystérieux, enveloppé d'un manteau, en est descendu, a
frappé discrètement, non pas à la porte, mais aux vitres de la
fenêtre du concierge... et à une heure du matin le fiacre
stationnait encore... dans la rue... attendant toujours le
mystérieux personnage au manteau... qui, pendant tout ce temps-
là... prononçait sans doute, comme vous dites, le nom de Mme la
princesse à genoux...
Soit que Mme Grivois n'eût pas été instruite de la visite faite à
Mme de Saint-Dizier par Rodin (car il s'agissait de lui) la veille
au soir, après qu'il se fut assuré de l'arrivée à Paris des filles
du général Simon, soit que Mme Grivois dût paraître ignorer cette
visite, elle répondit en haussant les épaules avec dédain:
-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mademoiselle, je ne
suis pas venue ici pour entendre vos impertinentes sornettes;
encore une fois, voulez-vous, oui ou non, m'introduire auprès de
Mlle Adrienne?
-- Je vous répète, madame, que ma maîtresse dort, et qu'elle m'a
défendu d'entrer chez elle avant midi.
Cet entretien avait lieu à quelque distance du pavillon dont on
voyait le péristyle au bout d'une assez grande avenue terminée en
quinconce. Tout à coup Mme Grivois s'écria en étendant la main
dans cette direction:
-- Grand Dieu!... est-ce possible!... qu'est-ce que j'ai vu!
-- Quoi donc? qu'avez-vous vu? répondit Georgette en se
retournant.
-- Qui... j'ai vu?... répéta Mme Grivois avec stupeur.
-- Mais, sans doute...
-- Mlle Adrienne.
-- Et où cela?
-- Monter rapidement le péristyle... Je l'ai bien reconnue à sa
démarche, à son chapeau, à son manteau... Rentrer à huit heures du
matin, s'écria Mme Grivois, mais ce n'est pas croyable!
-- Mademoiselle?... vous venez de voir mademoiselle? -- Et
Georgette se prit à rire aux éclats. -- Ah! je comprends, vous
voulez renchérir sur ma véridique histoire du petit fiacre d'hier
soir... c'est très adroit...
-- Je vous répète qu'à l'instant même... je viens de voir...
-- Allons donc! madame Grivois, vous avez oublié vos lunettes...
-- Dieu merci, j'ai de bons yeux... La petite porte qui ouvre sur
la rue donne dans le quinconce près du pavillon; c'est par là,
sans doute, que mademoiselle vient de rentrer... Ô mon Dieu! c'est
à renverser... que va dire Mme la princesse?... Ah! ses
pressentiments ne la trompaient pas... voilà où sa faiblesse pour
les caprices de sa nièce devait la conduire. C'est monstrueux, si
monstrueux que, quoique je vienne de le voir de mes yeux, je ne
puis encore le croire.
-- Puisqu'il en est ainsi, madame, c'est moi maintenant qui tiens
à vous conduire chez mademoiselle, afin que vous vous assuriez par
vous-même que vous avez été dupe d'une vision.
-- Ah! vous êtes fine, ma mie... mais pas plus que moi... Vous me
proposez d'entrer maintenant; je le crois bien... vous êtes sûre,
à cette heure, que je trouverai Mlle Adrienne chez elle.
-- Mais, madame, je vous assure...
-- Tout ce que je puis vous dire, c'est que ni vous, ni Florine,
ni Hébé ne resterez vingt-quatre heures ici; la princesse mettra
un terme à un aussi horrible scandale; je vais à l'instant
l'instruire de ce qui se passe... Sortir la nuit, mon Dieu!
rentrer à huit heures du matin... mais j'en suis toute
bouleversée... mais si je ne l'avais pas vu... de mes yeux vu...
je ne pourrais le croire. Après tout, cela devait arriver...
personne ne s'en étonnera... Non... certainement, et tous ceux à
qui je vais raconter cette horreur me diront, j'en suis sûre:
«C'est tout simple, cela ne pouvait finir autrement.» Ah! quelle
douleur pour cette respectable princesse!... quel coup affreux
pour elle!
Et Mme Grivois retourna précipitamment vers l'hôtel, suivie de
Monsieur qui paraissait aussi courroucé qu'elle-même. Georgette,
leste et légère, courut de son côté vers le pavillon, afin de
prévenir Mlle Adrienne de Cardoville que Mme Grivois l'avait
vue... ou croyait l'avoir vue rentrer furtivement par la petite
porte du jardin.