-- Et d'où venait-elle? où allait-elle? dit Dagobert
singulièrement intéressé.
-- _Je vais où l'on souffre_, m'a-t-elle répondu, repartit le
missionnaire, et elle a continué son chemin dans le nord de
l'Amérique, vers ces pays désolés où la neige est éternelle... et
les nuits sans fin...
-- Comme en Sibérie..., dit Dagobert devenu pensif.
-- Mais, reprit Agricol en s'adressant à Gabriel, qui semblait
aussi de plus en plus absorbé, de quelle manière cette femme est-
elle venue à ton secours?
Le missionnaire allait répondre, lorsqu'un coup discrètement
frappé à la porte de la chambre renouvela les craintes qu'Agricol
oubliait depuis l'arrivée de son frère adoptif.
-- Agricol, dit une voix douce derrière la porte, je voudrais te
parler à l'instant même...
Le forgeron reconnut la voix de la Mayeux, et alla ouvrir. La
jeune fille, au lieu d'entrer, se recula d'un pas dans le sombre
corridor, et dit d'une voix inquiète:
-- Mon Dieu! Agricol, il y a une heure qu'il fait grand jour, et
tu n'es pas encore parti?... Quelle imprudence! J'ai veillé en
bas... dans la rue... Jusqu'à présent, je n'ai rien vu
d'alarmant... mais on peut venir pour t'arrêter d'un moment à
l'autre... Je t'en conjure... hâte-toi de partir et d'aller chez
Mlle de Cardoville... il n'y a pas une minute à perdre...
-- Sans l'arrivée de Gabriel, je serais parti... Mais pouvais-je
résister au bonheur de rester quelques instants avec lui?
-- Gabriel est ici? dit la Mayeux avec une douce surprise, car, on
l'a dit, elle avait été élevée avec lui et Agricol.
-- Oui, répondit Agricol, depuis une demi-heure il est avec moi et
mon père...
-- Quel bonheur j'aurai aussi à le revoir! dit la Mayeux. Il sera
sans doute monté pendant que j'étais allée tout à l'heure, chez ta
mère, lui demander si je pouvais lui être bonne à quelque chose, à
cause de ces jeunes demoiselles. Mais elles sont si fatiguées
qu'elles dorment encore. Mme Françoise m'a priée de te donner
cette lettre pour ton père... elle vient de la recevoir...
-- Merci, ma bonne Mayeux...
-- Maintenant que tu as vu Gabriel... ne reste pas plus
longtemps... juge quel coup pour ton père... si devant lui on
venait t'arrêter, mon Dieu?
-- Tu as raison... il est urgent que je parte... Auprès de lui et
de Gabriel, malgré moi, j'avais oublié mes craintes...
-- Pars vite... et peut-être dans deux heures, si Mlle de
Cardoville te rend ce grand service... tu pourras revenir bien
rassuré pour toi et pour les tiens...
-- C'est vrai... quelques minutes encore... et je descends.
-- Je retourne guetter à la porte; si je voyais quelque chose, je
remonterais vite t'avertir; mais ne tarde pas.
-- Sois tranquille...
La Mayeux descendit prestement l'escalier pour aller veiller à la
porte de la rue, et Agricol rentra dans la mansarde.
-- Mon père, dit-il à Dagobert, voici une lettre que ma mère vous
prie de lire; elle vient de la recevoir.
-- Eh bien! lis pour moi, mon garçon. Agricol lut ce qui suit:
«Madame,
«J'apprends que votre mari est chargé par M. le général Simon
d'une affaire de la plus grande importance. Veuillez, dès que
votre mari arrivera à Paris, le prier de se rendre dans mon étude,
à Chartres, sans le moindre délai. Je suis chargé de lui remettre,
_à lui-même et non à d'autres_, des pièces indispensables aux
intérêts de M. le général Simon.
«DURAND, notaire à Chartres.»
Dagobert regarda son fils avec étonnement, et lui dit:
-- Qui aura pu instruire ce monsieur de mon arrivée à Paris?
-- Peut-être ce notaire dont vous avez perdu l'adresse, et à qui
vous avez envoyé des papiers, mon père? dit Agricol.
-- Mais il ne s'appelait pas Durand, et je m'en souviens bien, il
était notaire à Paris, non à Chartres... D'un autre côté, ajouta
le soldat en réfléchissant, s'il a des papiers d'une grande
importance qu'il ne peut remettre qu'à moi...
-- Vous ne pouvez, il me semble, vous dispenser de partir le plus
tôt possible, dit Agricol presque heureux de cette circonstance
qui éloignait son père pendant environ deux jours durant lesquels
son sort, à lui Agricol, serait décidé d'une façon ou d'une autre.
-- Ton conseil est bon, lui dit Dagobert.
-- Cela contrarie vos projets? demanda Gabriel.
-- Un peu, mes enfants; car je comptais passer ma journée avec
vous autres... Enfin, le devoir avant tout. Je suis venu de
Sibérie à Paris... ce n'est pas pour craindre d'aller de Paris à
Chartres, lorsqu'il s'agit d'une affaire importante... En deux
fois vingt-quatre heures je serai de retour. Mais c'est égal,
c'est singulier! que le diable m'emporte si je m'attendais à vous
quitter aujourd'hui pour aller à Chartres! Heureusement je laisse
Rose et Blanche à ma bonne femme, et leur ange Gabriel, comme
elles l'appellent, viendra leur tenir compagnie.
-- Cela me sera malheureusement impossible, dit le missionnaire
avec tristesse. Cette visite de retour à ma bonne mère et à
Agricol... est aussi une visite d'adieu.
-- Comment! d'adieu? dirent à la fois Dagobert et Agricol.
-- Hélas! oui.
-- Tu repars déjà pour une autre mission? dit Dagobert; c'est
impossible.
-- Je ne puis rien vous répondre à ce sujet, dit Gabriel en
étouffant un soupir; mais d'ici quelque temps... je ne puis, je ne
dois revenir dans cette maison...
-- Tiens, mon brave enfant, reprit le soldat avec émotion, il y a
dans ta conduite quelque chose qui sent la contrainte...
l'oppression... Je me connais en hommes... Celui que tu appelles
ton supérieur, et que j'ai vu quelques instants après le naufrage,
au château de Cardoville... a une mauvaise figure, et, mordieu! je
suis fâché de te voir enrôlé sous un pareil capitaine.
-- Au château de Cardoville!... s'écria le forgeron, frappé de
cette ressemblance de nom; c'est au château de Cardoville que l'on
vous a recueillis après votre naufrage?
-- Oui, mon garçon; qu'est-ce qui t'étonne?
-- Rien, mon père... Et les maîtres de ce château y habitaient-
ils?
-- Non, car le régisseur, à qui je l'ai demandé pour les remercier
de la bonne hospitalité que nous avions reçue, m'a dit que la
personne à qui il appartenait habitait Paris.
-- Quel singulier rapprochement! se dit Agricol, si cette
demoiselle était la propriétaire du château qui porte son nom...
Puis, cette réflexion lui rappelant la promesse qu'il avait faite
à la Mayeux, il dit à Dagobert: -- Mon père, excusez-moi... mais
il est déjà tard... et je devais être aux ateliers à huit
heures...
-- C'est trop juste, mon garçon... Allons... c'est partie
remise... à mon retour de Chartres... Embrasse-moi encore une fois
et sauve-toi.
Depuis que Dagobert avait parlé à Gabriel de contrainte,
d'oppression, ce dernier était resté pensif... Au moment où
Agricol s'approchait pour lui serrer la main et lui dire adieu, le
missionnaire lui dit d'une voix grave, solennelle, et d'un ton
décidé qui étonna le forgeron et le soldat:
-- Mon bon frère... un mot encore... J'étais aussi venu pour te
dire que d'ici à quelques jours... j'aurai besoin de toi... de
vous aussi, mon père... Laissez-moi vous donner ce nom, ajouta
Gabriel d'une voix émue en se retournant vers Dagobert.
-- Comme tu nous dis cela!... qu'y a-t-il donc? s'écria le
forgeron.
-- Oui, reprit Gabriel, j'aurai besoin des conseils et de
l'aide... de deux hommes d'honneur, de deux hommes de résolution;
je puis compter sur vous deux, n'est-ce pas? À toute heure...
quelque jour que ce soit... sur un mot de moi... vous viendrez?
Dagobert et son fils se regardèrent en silence, étonnés de
l'accent de Gabriel... Agricol sentit son coeur se serrer... S'il
était prisonnier pendant que son frère aurait besoin de lui,
comment faire?
-- À toute heure du jour et de la nuit, mon brave enfant, tu peux
compter sur nous, dit Dagobert aussi surpris qu'intéressé; tu as
un père et un frère... sers-t'en...
-- Merci... merci, dit Gabriel, vous me rendez heureux.
-- Sais-tu une chose? reprit le soldat, si ce n'était ta robe, je
croirais... qu'il s'agit d'un duel... d'un duel à mort... de la
façon dont tu nous dis cela!...
-- D'un duel!... dit le missionnaire en tressaillant, oui... il
s'agirait peut-être d'un duel étrange... terrible... pour lequel
il me faut deux témoins tels que vous... un PÈRE... et un FRÈRE...
Quelques instants après, Agricol, de plus en plus inquiet, se
rendait en hâte chez Mlle de Cardoville, où nous allons conduire
le lecteur.
Sixième partie
L'hôtel Saint-Dizier