À l'orage du milieu de ce jour, orage dont les approches avaient
si bien servi les desseins de l'Étrangleur sur Djalma, a succédé
une nuit calme et sereine. Le disque de la lune s'élève lentement
derrière une masse de ruines imposantes, situées sur une colline,
au milieu d'un bois épais, à trois lieues environ de Batavia. De
larges assises de pierres, de hautes murailles de briques rongées
par le temps, de vastes portiques chargés d'une végétation
parasite se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumière
argentée qui se fond à l'horizon avec le bleu limpide du ciel.
Quelques rayons de la lune, glissant à travers l'ouverture de l'un
des portiques, éclairent deux statues colossales placées au pied
d'un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent
presque entièrement sous l'herbe, la mousse et les broussailles.
Les débris de l'une de ces statues, brisée par le milieu, jonchent
le sol, l'autre, restée entière et debout, est effrayante à
voir...
Elle représente un homme de proportions gigantesques: la tête a
trois pieds de hauteur; l'expression de cette figure est féroce.
Deux prunelles de schiste noir et brillant sont incrustées dans sa
face grise: sa bouche large, profonde, démesurément ouverte. Des
reptiles ont fait leur nid entre ses lèvres de pierre; à la clarté
de la lune on y distingue vaguement un fourmillement hideux... Une
large ceinture chargée d'ornements symboliques entoure le corps de
cette statue, et soutient à son côté droit une longue épée. Ce
géant a quatre bras étendus; dans ses quatre mains, il porte une
tête d'éléphant, un serpent roulé, un crâne humain et un oiseau
semblable à un héron. La lune, éclairant cette statue de côté, la
profile d'une vive lumière, qui augmente encore l'étrangeté
farouche de son aspect.
Çà et là, enchâssés au milieu des murailles de briques à demi
écroulées, on voit quelques fragments de bas-reliefs, aussi de
pierre, très hardiment fouillés; l'un des mieux conservés
représente un homme à tête d'éléphant, ailé comme une chauve-
souris et dévorant un enfant. Rien de plus sinistre que ces ruines
encadrées de massifs d'arbres d'un vert sombre, couvertes
d'emblèmes effrayants et vues à la clarté de la lune, au milieu du
profond silence de la nuit.
À l'une des murailles de cet ancien temple, dédié à quelque
mystérieuse et sanglante divinité javanaise, est adossée une hutte
grossièrement construite de débris de pierres et de briques; la
porte, faite de treillis de jonc, est ouverte; il s'en échappe une
lueur rougeâtre qui jette ses reflets ardents sur les hautes
herbes dont la terre est couverte.
Trois hommes sont réunis dans cette masure, éclairée par une lampe
d'argile où brûle une mèche de fil de cocotier imbibée d'huile de
palmier.
Le premier de ces trois hommes, âgé de quarante ans environ, est
pauvrement vêtu à l'européenne; son teint pâle et presque blanc
annonce qu'il appartient à la race métisse; il est issu d'un blanc
et d'une Indienne.
Le second est un robuste nègre africain, aux lèvres épaisses, aux
épaules et aux jambes grêles, ses cheveux crépus commencent à
grisonner; il est couvert de haillons, et se tient debout auprès
de l'Indien.
Un troisième personnage est endormi et étendu sur une natte dans
un coin de la masure.
Ces trois hommes étaient les chefs des Étrangleurs, qui,
poursuivis dans l'Inde continentale, avaient cherché un refuge à
Java, sous la conduite de Mahal le contrebandier.
-- Le Malais ne revient pas, dit le métis, nommé Faringhea, le
chef le plus redoutable de cette secte homicide, peut-être a-t-il
été tué par Djalma en exécutant nos ordres.
-- L'orage de ce matin a fait sortir de la terre tous les
reptiles, dit le nègre, peut-être le Malais a-t-il été mordu... et
à cette heure son corps n'est-il qu'un nid de serpents.
-- Pour servir la _bonne oeuvre, _dit Faringhea d'un air sombre,
il faut savoir braver la mort...
-- Et la donner, ajouta le nègre.
Un cri étouffé, suivi de quelques mots inarticulés, attira
l'attention de ces deux hommes, qui tournèrent vivement la tête
vers le personnage endormi. Ce dernier a trente ans au plus, sa
figure imberbe et d'un jaune-cuivre, sa robe de grosse étoffe, son
petit turban rayé de jaune et de brun, annoncent qu'il appartient
à la plus pure race hindoue; son sommeil semble agité par un songe
pénible, une sueur abondante couvre ses traits, contractés par la
terreur; il parle en rêvant; sa parole est brève, entrecoupée, il
l'accompagne de quelques mouvements convulsifs.
-- Toujours ce songe! dit Faringhea au nègre; toujours le souvenir
de cet homme!
-- Quel homme?
-- Ne te rappelles-tu pas qu'il y a cinq ans le féroce colonel
Kennedy... le bourreau des Indiens, était venu sur les bords du
Gange chasser le tigre avec vingt chevaux, quatre éléphants et
cinquante serviteurs?
-- Oui, oui, dit le nègre, et à nous trois, chasseurs d'hommes,
nous avons fait une chasse meilleure que la sienne; Kennedy, avec
ses chevaux, ses éléphants et ses nombreux serviteurs, n'a pas eu
son tigre... et nous avons eu le nôtre, ajouta-t-il avec une
ironie sinistre. Oui, Kennedy, ce tigre à face humaine, est tombé
dans notre embuscade, et les frères de la _bonne oeuvre _ont
offert cette belle proie à leur déesse Bohwanie.
-- Si tu t'en souviens, c'est au moment où nous venions de serrer
une dernière fois le lacet au cou de Kennedy que nous avons aperçu
tout à coup ce voyageur... il nous avait vus, il fallait s'en
défaire... Depuis, ajouta Faringhea, le souvenir du meurtre de cet
homme le poursuit en songe...
Et il désigna l'Indien endormi.
-- Il le poursuit aussi lorsqu'il est éveillé, dit le nègre,
regardant Faringhea d'un air significatif.
-- Écoute, dit celui-ci en montrant l'Indien qui, dans l'agitation
de son rêve, recommençait à parler d'une voix saccadée, écoute, le
voilà qui répète les réponses de ce voyageur lorsque nous lui
avons proposé de mourir ou de servir avec nous la _bonne oeuvre...
_Son esprit est frappé!... toujours frappé.
En effet, l'Indien prononçait tout haut dans son rêve une sorte
d'interrogatoire mystérieux dont il faisait tour à tour les
demandes et les réponses.
-- Voyageur, disait-il d'une voix entrecoupée par de brusques
silences, pourquoi cette raie noire sur ton front? Elle s'étend
d'une tempe à l'autre... c'est une marque fatale; ton regard est
triste comme la mort... As-tu été victime? viens avec nous...
Bohwanie venge les victimes. Tu as souffert? -- _Oui, beaucoup
souffert... -- _Depuis longtemps? -- _Oui, depuis bien longtemps.
-- _Tu souffres encore? -- _Toujours. _-- À qui t'a frappé, que
réserves-tu? -- _La pitié. -- _Veux-tu rendre coup pour coup? --
_Je veux rendre l'amour pour la haine. -- _Qui es-tu donc, toi
qui rends le bien pour le mal? -- _Je suis celui qui aime, qui
souffre et qui pardonne._
-- Frère... entends-tu? dit le nègre à Faringhea, il n'a pas
oublié les paroles du voyageur avant sa mort.
-- La vision le poursuit... Écoute... il parle encore... Comme il
est pâle!
En effet, l'Indien, toujours sous l'obsession de son rêve,
continua:
-- Voyageur, nous sommes trois, nous sommes courageux, nous avons
la mort dans la main, et tu nous as vus sacrifier à la _bonne
oeuvre. _Sois des nôtres... ou meurs... meurs... meurs... Oh! quel
regard... Pas ainsi... Ne me regarde pas ainsi...
En disant ces mots, l'Indien fit un brusque mouvement, comme pour
éloigner un objet qui s'approchait de lui, et il se réveilla en
sursaut. Alors, passant la main sur son front baigné de sueur...
il regarda autour de lui d'un oeil égaré.
-- Frère... toujours ce rêve? lui dit Faringhea. Pour un hardi
chasseur d'hommes... ta tête est faible... Heureusement ton coeur
et ton bras sont forts...
L'Indien resta un moment sans répondre, son front caché dans ses
mains; puis il reprit:
-- Depuis longtemps je n'avais pas rêvé de ce voyageur.
-- N'est-il pas mort? dit Faringhea en haussant les épaules.
N'est-ce pas toi qui lui as lancé le lacet autour du cou?
-- Oui, dit l'Indien en tressaillant...
-- N'avons-nous pas creusé sa fosse auprès de celle du colonel
Kennedy? Ne l'y avons-nous pas enterré, comme le bourreau anglais,
sous le sable et sous les joncs? dit le nègre.
-- Oui, nous avons creusé la fosse, dit l'Indien en frémissant, et
pourtant, il y a un an, j'étais près de la porte de Bombay, le
soir... j'attendais un de nos frères... Le soleil allait se
coucher derrière la pagode qui est à l'est de la petite colline;
je vois encore tout cela, j'étais assis sous un figuier...
j'entends un pas calme, lent et ferme: je détourne la tête...
c'était lui... il sortait de la ville.
-- Vision! dit le nègre, toujours cette vision!
-- Vision! ajouta Faringhea, ou vague ressemblance.
-- À cette marque noire qui lui barre le front, je l'ai reconnu,
c'était lui; je restai immobile d'épouvante... les yeux hagards;
il s'est arrêté en attachant sur moi un regard calme et triste...
Malgré moi, j'ai crié: «C'est lui! -- _C'est moi! _a-t-il répondu
de sa voix douce, _puisque tous ceux que tu as tués renaissent
comme moi. _Et il montra le ciel. _Pourquoi tuer? Écoute... je
viens de Java; je vais à l'autre bout du monde... dans un pays de
neige éternelle... Là ou ici, sur une terre de feu ou sur une
terre glacée, ce sera toujours moi! Ainsi de l'âme de ceux qui
tombent sous ton lacet, en ce monde ou là-haut... Dans cette
enveloppe ou dans une autre... L'âme sera toujours une âme... tu
ne peux l'atteindre... Pourquoi tuer?_...» Et secouant tristement
la tête... il a passé... marchant toujours lentement...
lentement... le front incliné... Il a gravi ainsi la colline de la
pagode. Je le suivais des yeux sans pouvoir bouger; au moment où
le soleil se couchait, il s'est arrêté au sommet, sa grande taille
s'est dessinée sur le ciel, et il a disparu. Oh! c'était lui!...
ajouta l'Indien en frissonnant, après un long silence. C'était
lui!...
Jamais le récit de l'Indien n'avait varié; car bien souvent il
avait entretenu ses compagnons de cette mystérieuse aventure.
Cette persistance de sa part finit par ébranler leur incrédulité,
ou plutôt par leur faire chercher une cause naturelle à cet
événement surhumain en apparence.
-- Il se peut, dit Faringhea après un moment de réflexion, que le
noeud qui serrait le cou du voyageur ait été arrêté, qu'il lui
soit resté un souffle de vie: l'air aura pénétré à travers les
joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu à la
vie.
-- Non, non, dit l'Indien en secouant la tête. Cet homme n'est pas
de notre race...
-- Explique-toi.
-- Maintenant je sais...
-- Tu sais?
-- Écoutez, dit l'Indien d'une voix solennelle:
-- Le nombre des victimes que les fils de Bohwanie ont sacrifiées
depuis le commencement des siècles n'est rien auprès de
l'immensité de morts et de mourants que ce terrible voyageur
laisse derrière lui dans sa marche homicide.
-- Lui... s'écrièrent le nègre et Faringhea.
-- Lui! répéta l'Indien avec un accent de conviction dont ses
compagnons furent frappés. Écoutez encore et tremblez. Lorsque
j'ai rencontré ce voyageur aux portes de Bombay... il venait de
Java, et il allait vers le Nord... m'a-t-il dit. Le lendemain
Bombay était ravagé par le choléra... et quelque temps après on
apprenait que ce fléau avait d'abord éclaté ici... à Java...
-- C'est vrai, dit le nègre.
-- Écoutez encore, reprit l'Indien, «Je m'en vais vers le Nord...
vers un pays de neige éternelle,» m'avait dit le voyageur... Le
choléra... s'en est allé, lui aussi, vers le Nord... il a passé
par Mascate, Ispahan, Tauris... Tiflis, et a gagné la Sibérie.
-- C'est vrai... dit Faringhea, devenu pensif.
-- Et le choléra, reprit l'Indien, ne faisait que cinq à six
lieues par jour... la marche d'un homme... Il ne paraissait jamais
en deux endroits à la fois... mais il s'avançait lentement,
également... toujours la marche d'un homme.
À cet étrange rapprochement, les deux compagnons de l'Indien se
regardèrent avec stupeur. Après un silence de quelques minutes, le
nègre, effrayé, dit à l'Indien:
-- Et tu crois que cet homme...
-- Je crois que cet homme que nous avons tué, rendu à la vie par
quelque divinité infernale... a été chargé par elle de porter sur
la terre ce terrible fléau... et de répandre partout sur ses pas
la mort... lui qui ne peut mourir... Souvenez-vous, ajouta
l'Indien avec une sombre exaltation, souvenez-vous... ce terrible
voyageur a passé par Bombay, le choléra a dévasté Bombay; ce
voyageur est allé vers le Nord, le choléra a dévasté le Nord...
Ce disant, l'Indien retomba dans une rêverie profonde. Le nègre et
Faringhea étaient saisis d'un sombre étonnement.
L'Indien disait vrai, quant à la marche mystérieuse (jusqu'ici
encore inexpliquée) de cet épouvantable fléau, qui n'a jamais
fait, on le sait, que cinq ou six lieues par jour, n'apparaissant
jamais simultanément en deux endroits.
Rien de plus étrange, en effet, que de suivre sur les cartes
dressées à cette époque l'allure lente, progressive, de ce fléau
voyageur, qui offre à l'oeil étonné tous les caprices, tous les
incidents de la marche d'un homme, passant ici plutôt que par
là... choisissant des provinces dans un pays... des villes dans
les provinces... un quartier dans une ville... une rue dans un
quartier... une maison dans une rue... ayant même ses lieux de
séjour et de repos, puis continuant sa marche lente, mystérieuse
et terrible.
Les paroles de l'Indien, en faisant ressortir ces effrayantes
bizarreries, devaient donc vivement impressionner le nègre et
Faringhea, natures farouches, amenées par d'effroyables doctrines
à la monomanie du meurtre.
Oui... car (ceci est un fait avéré) il y a eu dans l'Inde des
sectaires de cette abominable communauté, des gens qui, presque
toujours, tuaient sans motif, sans passion... tuaient pour tuer...
pour la volupté du meurtre... pour substituer la mort à la vie...
pour _faire d'un vivant un cadavre... _ainsi qu'ils l'ont dit dans
un de leurs interrogatoires...
La pensée s'abîme à pénétrer la cause de ces monstrueux
phénomènes... Par quelle incroyable succession d'événements des
hommes se sont-ils voués à ce sacerdoce de la mort?...
Sans nul doute, une telle religion ne peut _florir _que dans des
contrées vouées comme l'Inde au plus atroce esclavage, à la plus
impitoyable exploitation de l'homme par l'homme...
Une telle religion... n'est-ce pas la haine de l'humanité
exaspérée jusqu'à sa dernière puissance par l'oppression? Peut-
être encore cette secte homicide, dont l'origine se perd dans la
nuit des âges, s'est-elle perpétuée dans ces régions comme la
seule protestation possible de l'esclavage contre le despotisme.
Peut-être enfin Dieu, dans ses vues impénétrables, a-t-il créé là
des Phansegars comme il y a créé des tigres et des serpents... Ce
qui est encore remarquable dans cette sinistre congrégation, c'est
le lien mystérieux qui, unissant tous ses membres entre eux, les
isole des autres hommes; car ils ont des lois à eux, des coutumes
à eux; ils se dévouent, se soutiennent, s'aident entre eux; mais
pour eux, il n'y a ni pays ni famille... ils ne relèvent que d'un
sombre et invisible pouvoir, aux arrêts duquel ils obéissent avec
une soumission aveugle, et au nom duquel ils se répandent partout,
afin de _faire des cadavres, _pour employer une de leurs sauvages
expressions...
* * * *
Pendant quelques moments, les trois Étrangleurs avaient gardé un
profond silence.
Au dehors, la lune jetait toujours de grandes lumières blanches et
de grandes ombres bleuâtres sur la masse imposante des ruines; les
étoiles scintillaient au ciel; de temps à autre, une faible brise
faisait bruire les feuilles épaisses et vernissées des bananiers
et des palmiers.
Le piédestal de la statue gigantesque qui, entièrement conservée,
s'élevait à gauche du portique, reposait sur de larges dalles, à
moitié cachées sous les broussailles.
Tout à coup une de ces dalles parut s'abîmer. De l'excavation qui
se forma sans bruit, un homme, vêtu d'un uniforme, sortit à mi-
corps, regarda attentivement autour de lui... et prêta l'oreille.
Voyant la lueur de la lampe qui éclairait l'intérieur de la masure
trembler sur les grandes herbes, il se retourna, fit un signe, et
bientôt lui et deux autres soldats gravirent, avec le plus grand
silence et les plus grandes précautions, les dernières marches de
cet escalier souterrain, et se glissèrent à travers les ruines.
Pendant quelques moments, leurs ombres mouvantes se projetèrent
sur les parties du sol éclairées par la lune, puis ils disparurent
derrière des pans de murs dégradés.
Au moment où la dalle épaisse reprit sa place et son niveau, on
aurait pu voir la tête de plusieurs autres soldats embusqués dans
cette excavation.
Le métis, l'Indien et le nègre, toujours pensifs dans la masure ne
s'étaient aperçus de rien.