M. Josué Van Daël, négociant hollandais, correspondant de
M. Rodin, était né à Batavia (capitale de l'île de Java); ses
parents l'avaient envoyé faire son éducation à Pondichéry dans une
célèbre maison religieuse, établie depuis longtemps dans cette
ville et appartenant à la compagnie de Jésus. C'est là qu'il
s'était affilié à la congrégation comme _profès des trois voeux
_ou même laïque, appelé vulgairement _coadjuteur temporel.
_M. Josué était un homme d'une probité qui passait pour intacte,
d'une exactitude rigoureuse dans les affaires, froid, discret,
réservé, d'une habileté, d'une sagacité remarquables; ses
opérations financières étaient presque toujours heureuses, car une
puissance protectrice lui donnait toujours à temps la connaissance
des événements qui pouvaient avantageusement influer sur ses
transactions commerciales. La maison religieuse de Pondichéry
était intéressée dans ses affaires: elle le chargeait de
l'exportation et de l'échange des produits de plusieurs propriétés
qu'elle possédait dans cette colonie. Parlant peu, écoutant
beaucoup, ne discutant jamais, d'une politesse extrême, donnant
peu, mais avec choix et à propos, M. Josué inspirait généralement,
à défaut de sympathie, ce froid respect qu'inspirent toujours les
gens rigoristes; car, au lieu de subir l'influence des moeurs
coloniales, souvent libres et dissolues, il paraissait vivre avec
une grande régularité, et son extérieur avait quelque chose
d'austèrement composé qui imposait beaucoup.
La scène suivante se passait à Batavia pendant que Djalma se
rendait aux ruines de Tchandi, dans l'espoir d'y rencontrer le
général Simon. M. Josué venait de se retirer dans son cabinet, où
l'on voyait plusieurs casiers garnis de leurs cartons et de grands
livres de caisse ouverts sur des pupitres. L'unique fenêtre de ce
cabinet, situé au rez-de-chaussée, donnant sur une petite cour
déserte, était à l'extérieur solidement grillagée de fer; une
persienne mobile remplaçait les carreaux des croisées, à cause de
la grande chaleur du climat de Java. M. Josué, après avoir posé
sur son bureau une bougie renfermée dans une verrine, regarda la
pendule.
-- Neuf heures et demie, dit-il, Mahal doit bientôt venir.
Ce disant, il sortit, traversa une antichambre, ouvrit une seconde
porte épaisse, ferrée de grosses têtes de clous à la hollandaise,
gagna la cour avec précaution, afin de n'être pas entendu par les
gens de sa maison, et tira le verrou à secret qui fermait le
battant d'une grande barrière de six pieds environ, formidablement
armée de pointes de fer. Puis, laissant cette issue ouverte, il
regagna son cabinet après avoir successivement et soigneusement
refermé derrière lui les autres portes.
M. Josué se mit à son bureau, prit dans le double fond d'un tiroir
une longue lettre, ou plutôt un mémoire commencé depuis quelque
temps et écrit jour par jour (il est inutile de dire que la lettre
adressée à M. Rodin, à Paris, rue du Milieu-des-Ursins, était
antérieure à la libération de Djalma et à son arrivée à Batavia).
Le mémoire en question était aussi adressé à M. Rodin; M. Josué le
continua de la sorte:
«Craignant le retour du général Simon, dont j'avais été instruit
en interceptant ses lettres (je vous ai dit que j'étais parvenu à
me faire choisir par lui comme son correspondant), lettres que je
lisais et que je faisais ensuite remettre _intactes _à Djalma,
j'ai dû, forcé par le temps et par les circonstances, recourir aux
moyens extrêmes tout en sauvant complètement les apparences, et en
rendant un signalé service à l'humanité; cette dernière raison m'a
surtout décidé.
«Un nouveau danger d'ailleurs commandait impérieusement ma
conduite. Le bateau à vapeur _le Ruyter _a mouillé ici hier, et il
repart demain dans la journée. Ce bâtiment fait la traversée pour
l'Europe par le golfe Arabique; ses passagers débarquent à
l'isthme de Suez, le traversent et vont reprendre à Alexandrie un
autre bâtiment qui les conduit en France.
«Ce voyage, aussi rapide que direct, ne demande que sept ou huit
semaines; nous sommes à la fin d'octobre; le prince Djalma
pourrait donc être en France vers le commencement du mois de
janvier; et d'après vos ordres, dont j'ignore la cause, mais que
j'exécute avec zèle et soumission, il fallait à tout prix mettre
obstacle à ce départ, puisque, me dites-vous, un des plus graves
intérêts de la _Société _serait compromis par l'arrivée de ce
jeune Indien à Paris avant le 13 février. Or, si je réussis, comme
je l'espère, à lui faire manquer l'occasion du _Ruyter, _il lui
sera matériellement impossible d'arriver en France avant le mois
d'avril; car le _Ruyter _est le seul bâtiment qui fasse le trajet
directement: les autres navires mettent au moins quatre ou cinq
mois à se rendre en Europe.
«Avant de vous parler du moyen que j'ai dû employer pour retenir
ici le prince Djalma, moyen dont à cette heure encore j'ignore le
bon ou le mauvais succès, il est bon que vous connaissiez certains
faits.
«L'on vient de découvrir dans l'Inde anglaise une communauté dont
les membres s'appelaient entre eux _frères de la bonne oeuvre _ou
_phansegars, _ce qui signifie simplement _Étrangleurs; _ces
meurtriers ne répandent pas le sang: ils étranglent leurs
victimes, moins pour les voler que pour obéir à une vocation
homicide et aux lois d'une infernale divinité nommée par eux
_Bohwanie. _Je ne puis mieux vous donner une idée sur cette
horrible secte qu'en transcrivant ici quelques lignes de l'avant-
propos du rapport du colonel Sleeman, qui a poursuivi cette
association ténébreuse avec un zèle infatigable; ce rapport a été
publié il y a deux mois. En voici un extrait; c'est le colonel qui
parle:
«De 1822 à 1824, quand j'étais chargé de la magistrature et de
l'administration civile du district de Nersingpour, il ne se
commettait pas un meurtre, pas le plus petit vol, par un bandit
ordinaire, dont je n'eusse immédiatement connaissance; mais si
quelqu'un était venu me dire à cette époque qu'une bande
d'assassins de profession héréditaire demeurait dans le village de
Kundelie, à quatre cents mètres tout au plus de ma cour de
justice; que les admirables bosquets du village de Mandesoor, à
une journée de marche de ma résidence, étaient un des plus
effroyables entrepôts d'assassinats de toute l'Inde: que des
bandes nombreuses des frères de la _bonne oeuvre, _venant de
l'Hindoustan et du Dékan, se donnaient annuellement rendez-vous
sous ces ombrages comme à des fêtes solennelles, pour exercer leur
effroyable vocation sur toutes les routes qui viennent se croiser
dans cette localité, j'aurais pris cet Indien pour un fou qui
s'était laissé effrayer par des contes; et cependant rien n'était
plus vrai: des voyageurs, par centaines, étaient enterrés chaque
année sous les bosquets de Mandesoor; toute une tribu d'assassins
vivait à ma porte pendant que j'étais magistrat suprême de la
province, et étendait ses dévastations jusqu'aux cités de Poonah
et d'Hyderabad; je n'oublierai jamais que, pour me convaincre,
l'un des chefs de ces Étrangleurs, devenu leur dénonciateur, fit
exhumer, de l'emplacement même que couvrait ma tente, treize
cadavres, et s'offrit d'en faire sortir du sol tout autour de lui
un nombre illimité.[6]»
«Ce peu de mots du colonel Sleeman vous donnera une idée de cette
société terrible, qui a ses lois, ses devoirs, ses habitudes en
dehors de toutes les lois divines et humaines. Dévoués les uns aux
autres jusqu'à l'héroïsme, obéissant aveuglément à leurs chefs,
qui se disent les représentants immédiats de leur sombre divinité,
regardant comme ennemis tous ceux qui n'étaient pas des leurs, se
recrutant partout par un effrayant prosélytisme, ces apôtres d'une
religion de meurtre allaient prêchant dans l'ombre leurs
abominables doctrines et couvraient l'Inde d'un immense réseau.
Trois de leurs principaux chefs et un de leurs adeptes, fuyant la
poursuite opiniâtre du gouverneur anglais, et étant parvenus à s'y
soustraire, sont arrivés à la pointe septentrionale de l'Inde
jusqu'au détroit de Malaka, situé à très peu de distance de notre
île; un contrebandier, quelque peu pirate, affilié à leur
association, et nommé _Mahal, _les a pris à bord de son bateau
côtier, et les a transportés ici, où ils se croient pour quelque
temps en sûreté: car, suivant les conseils du contrebandier, ils
se sont réfugiés dans une épaisse forêt où se trouvent plusieurs
temples en ruine dont les nombreux souterrains leur offrent une
retraite. Parmi ces chefs, tous trois d'une remarquable
intelligence, il en est un surtout, nommé Faringhea, doué d'une
énergie extraordinaire, de qualités éminentes, qui en font un
homme des plus redoutables: celui-là est métis, c'est-à-dire fils
d'un blanc et d'une Indienne; il a habité longtemps des villes où
se tiennent des comptoirs européens et parle très bien l'anglais
et le français; les deux autres chefs sont un nègre et un Indien;
l'adepte est un Malais.
«Le contrebandier Mahal, réfléchissant qu'il pouvait obtenir une
bonne récompense en livrant ces trois chefs et leur adepte, est
venu à moi, sachant, comme tout le monde le sait, ma liaison
intime avec une personne on ne peut plus influente sur notre
gouverneur; il m'a donc offert, il y a deux jours, à certaines
conditions, de livrer le nègre, le métis, l'Indien et le Malais...
Ces conditions sont: une somme assez considérable, et l'assurance
d'un passage sur un bâtiment partant pour l'Europe ou l'Amérique,
afin d'échapper à l'implacable vengeance des Étrangleurs. J'ai
saisi avec empressement cette occasion de livrer à la justice
humaine ces trois meurtriers, et j'ai promis à Mahal d'être son
intermédiaire auprès du gouverneur, mais aussi à certaines
conditions, fort innocentes en elles-mêmes, et qui regardaient
Djalma... Je m'expliquerai plus au long si mon projet réussit, ce
que je vais savoir, car Mahal sera ici tout à l'heure.
«En attendant que je ferme les dépêches, qui partiront demain pour
l'Europe par le _Ruyter, _où j'ai retenu le passage de Mahal le
contrebandier, en cas de réussite, j'ouvre une parenthèse au sujet
d'une affaire assez importante. Dans ma dernière lettre, où je
vous annonçais la mort du père de Djalma et l'incarcération de
celui-ci par les Anglais, je demandais des renseignements sur la
solvabilité de M. le baron Tripeaud, banquier et manufacturier à
Paris, qui a une succursale de sa maison à Calcutta. Maintenant
ces renseignements deviennent inutiles, si ce que l'on vient de
m'apprendre est malheureusement vrai; ce sera à vous d'agir selon
les circonstances.
«Sa maison de Calcutta nous doit, à moi et à notre collègue de
Pondichéry, des sommes assez considérables, et l'on dit
M. Tripeaud dans des affaires fort dangereusement embarrassées,
ayant voulu monter une fabrique pour ruiner par une concurrence
implacable un établissement immense, depuis longtemps fondé par
M. François Hardy, très grand industriel. On m'assure que
M. Tripeaud a déjà enfoui et perdu dans cette entreprise de grands
capitaux; il a sans doute fait beaucoup de mal à M. François
Hardy, mais il a, dit-on, gravement compromis sa fortune à lui,
Tripeaud; or, s'il fait faillite, le contrecoup de son désastre
nous serait très funeste, puisqu'il nous doit beaucoup d'argent, à
moi et aux nôtres. Dans cet état de choses, il serait bien à
désirer que, par les moyens tout-puissants et de toute nature dont
on dispose, on parvînt à discréditer complètement et à faire
tomber la maison de M. François Hardy, déjà ébranlée par la
concurrence acharnée de M. Tripeaud; cette combinaison
réussissant, celui-ci regagnerait en très peu de temps tout ce
qu'il a perdu; la ruine de son rival assurerait sa prospérité, à
lui Tripeaud, et nos créances seraient couvertes. Sans doute il
serait pénible, il serait douloureux, d'être obligé d'en venir à
cette extrémité pour rentrer dans nos fonds; mais de nos jours
n'est-on pas quelquefois autorisé à se servir des armes que l'on
emploie incessamment contre nous? Si l'on en est réduit là par
l'injustice et la méchanceté des hommes, il faut se résigner en
songeant que si nous tenons à conserver ces biens terrestres,
c'est dans une intention toute à la plus grande gloire de Dieu,
tandis qu'entre les mains de nos ennemis ces biens ne sont que de
dangereux moyens de perdition et de scandale. C'est d'ailleurs une
humble proposition que je vous soumets; j'aurais la possibilité de
prendre l'initiative, au sujet de ces créances, que je ne ferais
rien de moi-même; ma volonté n'est pas à moi... Comme tout ce que
je possède, elle appartient à ceux à qui j'ai juré obéissance
aveugle.»
Un léger bruit venant du dehors interrompit M. Josué et attira son
attention. Il se leva brusquement et alla droit à la croisée.
Trois petits coups furent extérieurement frappés sur une des
feuilles de la persienne.
-- C'est vous, Mahal? demanda M. Josué à voix basse.
-- C'est moi, répondit-on du dehors, et aussi à voix basse.
-- Et le Malais?
-- Il a réussi...
-- Vraiment! s'écria M. Josué avec une expression de
satisfaction... Vous en êtes sûr?
-- Très sûr, il n'y a pas de démon plus adroit et plus
intrépide...
-- Et Djalma?
-- Les passages de la dernière lettre du général Simon, que je lui
ai cités, l'ont convaincu que je venais de la part du général, et
qu'il le trouverait aux ruines de Tchandi.
-- Ainsi, à cette heure?
-- Djalma est aux ruines, où il trouvera le noir, le métis et
l'Indien. C'est là qu'ils ont donné rendez-vous au Malais, qui a
tatoué le prince pendant son sommeil.
-- Avez-vous été reconnaître le passage souterrain?
-- J'y ai été hier... une des pierres du piédestal de la statue
tourne sur elle-même... l'escalier est large... il suffira.
-- Et les trois chefs n'ont aucun soupçon sur vous?
-- Aucun... je les ai vus ce matin... et ce soir le Malais est
venu tout me raconter avant d'aller les rejoindre aux ruines de
Tchandi; car il était resté caché dans les broussailles, n'osant
pas s'y rendre durant le jour.
-- Mahal... si vous avez dit la vérité, si tout réussit, votre
grâce et une large récompense vous sont assurées... Votre place
est arrêtée sur le _Ruyter, _vous partirez demain: vous serez
ainsi à l'abri de la vengeance des Étrangleurs, qui vous
poursuivraient jusqu'ici pour venger la mort de leurs chefs,
puisque la Providence vous a choisi pour livrer ces trois grands
criminels à la justice... Dieu vous bénira... Allez de ce pas
m'attendre à la porte de M. le gouverneur... je vous introduirai;
il s'agit de choses si importantes, que je n'hésite pas à aller le
réveiller au milieu de la nuit... Allez vite... je vous suis de
mon côté.
On entendit au dehors les pas précipités de Mahal qui s'éloignait,
et le silence régna de nouveau dans la maison.
M. Josué retourna à son bureau, ajouta ces mots en hâte au mémoire
commencé: «Quoi qu'il arrive, il est maintenant impossible que
Djalma quitte Batavia... Soyez rassuré, il ne sera pas à Paris le
13 février de l'an prochain... Ainsi que je l'avais prévu, je vais
être sur pied toute la nuit, je cours chez le gouverneur,
j'ajouterai demain quelques mots à ce long mémoire, que le bateau
à vapeur _le Ruyter _portera en Europe.»
Après avoir refermé son secrétaire, M. Josué sonna bruyamment, et,
au grand étonnement des gens de sa maison, surpris de le voir
sortir au milieu de la nuit, il se rendit à la hâte à la résidence
du gouverneur de l'île.
Nous conduirons le lecteur aux ruines de Tchandi.