Le métis Faringhea, voulant sans doute échapper aux sinistres
pensées que les paroles de l'Indien sur la marche mystérieuse du
choléra avaient éveillées en lui, changea brusquement d'entretien.
Son oeil brilla d'un feu sombre, sa physionomie prit une
expression d'exaltation farouche, et il s'écria:
-- Bohwanie veillera sur nous, intrépides chasseurs d'hommes!
Frères, courage... courage... le monde est grand... notre proie
est partout... Les Anglais nous forcent de quitter l'Inde, nous
les trois chefs de la _bonne oeuvre; _qu'importe! nous y laissons
nos frères, aussi cachés, aussi nombreux que les scorpions noirs
qui ne révèlent leur présence que par une piqûre mortelle; l'exil
agrandit nos domaines... Frère, à toi l'Amérique, dit-il à
l'Indien d'un air inspiré. -- Frère, à toi l'Afrique, dit-il au
nègre. -- Frères, à moi l'Europe!... Partout où il y a des hommes,
il y a des bourreaux et des victimes... Partout où il y a des
victimes, il y a des coeurs gonflés de haine; c'est à nous
d'enflammer cette haine de toutes les ardeurs de la vengeance!
C'est à nous, à force de ruses, à force de séductions, d'attirer
parmi nous, serviteurs de Bohwanie, tous ceux dont le zèle, le
courage et l'audace peuvent nous être utiles. Entre nous et pour
nous, rivalisons de dévouement, d'abnégation; prêtons-nous force,
aide et appui! Que tous ceux qui ne sont pas avec nous soient
notre proie; isolons-nous au milieu de tous, contre tous, malgré
tous. Pour nous, qu'il n'y ait ni patrie ni famille. Notre
famille, ce sont nos frères; notre pays... c'est le monde.
Cette sorte d'éloquence sauvage impressionna vivement le nègre et
l'Indien, qui subissaient ordinairement l'influence de Faringhea,
dont l'intelligence était très supérieure à la leur, quoiqu'ils
fussent eux-mêmes deux des chefs les plus éminents de cette
sanglante association.
-- Oui, tu as raison, frère! s'écria l'Indien partageant
l'exaltation de Faringhea, à nous le monde... Ici même, à Java,
laissons une trace de notre passage... Avant notre départ, fondons
la _bonne oeuvre _dans cette île... elle y grandira vite, car ici
la misère est grande, les Hollandais sont aussi rapaces que les
Anglais... Frère, j'ai vu dans les rivières marécageuses de cette
île, toujours mortelles à ceux qui les cultivent, des hommes que
le besoin forçait à ce travail homicide; ils étaient livides comme
des cadavres; quelques-uns, exténués par la maladie, par la
fatigue et par la faim, sont tombés pour ne plus se relever...
Frère, la _bonne oeuvre _grandira dans ce pays.
-- L'autre soir, dit le métis, j'étais sur le bord du lac,
derrière un rocher; une jeune femme est venue, quelques lambeaux
de couverture entouraient à peine son corps maigre et brûlé par le
soleil; dans ses bras elle tenait un petit enfant qu'elle serrait
en pleurant contre son sein tari. Elle a embrassé trois fois cet
enfant en disant: «Toi au moins, tu ne seras pas malheureux comme
ton père!» et elle l'a jeté à l'eau, il a poussé un cri en
disparaissant... À ce cri, les caïmans cachés dans les roseaux ont
joyeusement sauté dans le lac... Frères, ici les mères tuent leurs
enfants par pitié, la _bonne oeuvre _grandira dans ce pays.
-- Ce matin, dit le nègre, pendant qu'on déchirait un de ses
esclaves noirs à coups de fouet, un vieux petit bonhomme,
négociant à Batavia, est sorti de sa maison des champs pour
regagner la ville. Dans son palanquin, il recevait, avec une
indolence blasée, les tristes caresses de deux des jeunes filles
dont il peuple son harem, en les achetant à leurs familles, trop
pauvres pour les nourrir. Le palanquin où se tenaient ce petit
vieillard et ces jeunes filles était porté par douze hommes jeunes
et robustes. Frères, il y a ici des mères qui, par misère, vendent
leurs filles, des esclaves que l'on fouette, des hommes qui
portent d'autres hommes comme des bêtes de somme... la _bonne
oeuvre _grandira dans ce pays.
-- Dans ce pays... et dans tout pays d'oppression, de misère, de
corruption et d'esclavage.
-- Puissions-nous donc engager parmi nous Djalma, comme nous l'a
conseillé Mahal le contrebandier, dit l'Indien; notre voyage à
Java aurait un double profit; car, avant de partir, nous
compterions parmi les nôtres ce jeune homme entreprenant et hardi,
qui a tant de motifs de haïr les hommes.
-- Il va venir... envenimons encore ses ressentiments.
-- Rappelons-lui la mort de son père.
-- Le massacre des siens...
-- Sa captivité.
-- Que la haine enflamme son coeur, et il est à nous...
Le nègre, qui était resté quelque temps pensif, dit tout à coup:
-- Frères... Si Mahal le contrebandier nous trompait?
-- Lui! s'écria l'Indien presque avec indignation; il nous a donné
asile sur son bateau côtier, il a assuré notre fuite du continent;
il doit nous embarquer ici à bord de la goélette qu'il va
commander, et nous mener à Bombay, où nous trouverons des
bâtiments pour l'Afrique, l'Europe et l'Amérique.
-- Quel intérêt aurait Mahal à nous trahir? dit Faringhea. Rien ne
le mettrait à l'abri de la vengeance des fils de Bohwanie, il le
sait.
-- Enfin, dit le noir, ne nous a-t-il pas promis que, par ruse, il
amènerait Djalma à se rendre ici ce soir parmi nous? et une fois
parmi nous... il faudra qu'il soit des nôtres...
-- N'est-ce pas encore le contrebandier qui nous a dit: «Ordonnez
au Malais de se rendre dans l'ajoupa de Djalma... de le surprendre
pendant son sommeil, et, au lieu de le tuer comme il le pourrait,
de lui tracer sur le bras le nom de Bohwanie; Djalma jugera ainsi
de la résolution, de l'adresse, de la soumission de nos frères, et
il comprendra ce que l'on doit espérer ou craindre de tels
hommes... Par admiration ou par terreur, il faudra donc, qu'il
soit des nôtres!
-- Et s'il refuse d'être à nous, malgré les raisons qu'il a de
haïr les hommes?
-- Alors... Bohwanie décidera de son sort, dit Faringhea d'un air
sombre. J'ai mon projet...
-- Mais le Malais réussira-t-il à surprendre Djalma pendant son
sommeil! dit le nègre.
-- Il n'est personne de plus hardi, de plus agile, de plus adroit
que le Malais, dit Faringhea. Il a eu l'audace d'aller surprendre
dans son repaire une panthère noire qui allaitait!... il a tué la
mère et a enlevé la petite femelle, qu'il a plus tard vendue à un
capitaine de navire européen.
-- Le Malais a réussi! s'écria l'Indien en prêtant l'oreille à un
cri singulier qui retentit dans le profond silence de la nuit et
des bois.
-- Oui, c'est le cri du vautour emportant sa proie, dit le nègre
en écoutant à son tour, c'est le signal par lequel nos frères
annoncent aussi qu'ils ont saisi leur proie.
Peu de temps après, le Malais paraissait à la porte de la hutte.
Il était drapé dans une grande pièce de coton rayée de couleurs
tranchantes.
-- Eh bien! dit le nègre avec inquiétude, as-tu réussi!
-- Djalma portera toute sa vie le signe de la _bonne oeuvre, _dit
le Malais avec orgueil. Pour parvenir jusqu'à lui... j'ai dû
offrir à Bohwanie un homme qui se trouvait sur mon passage; j'ai
laissé le corps sous des broussailles près de l'ajoupa. Mais
Djalma... porte notre signe. Mahal le contrebandier l'a su le
premier.
-- Et Djalma ne s'est pas réveillé!... dit l'Indien, confondu de
l'adresse du Malais.
-- S'il s'était réveillé, répondit celui-ci avec calme, j'étais
mort... puisque je devais épargner sa vie.
-- Parce que sa vie peut nous être plus utile que sa mort, reprit
le métis.
Puis, s'adressant au Malais:
-- Frère, en risquant ta vie pour la _bonne oeuvre, _tu as fait
aujourd'hui ce que nous avons fait hier, ce que nous ferons
demain... Aujourd'hui tu obéis, un autre jour tu commanderas.
-- Nous appartenons tous à Bohwanie, dit le Malais. Que faut-il
encore faire!... je suis prêt.
En parlant ainsi le Malais faisait face à la porte de la masure;
tout à coup il dit à voix basse:
-- Voici Djalma; il approche de la porte de la cabane: Mahal ne
nous a pas trompés.
-- Qu'il ne me voie pas encore, dit Faringhea en se retirant dans
un coin obscur de la cabane et en se couchant sous une natte;
tâchez de le convaincre... s'il résiste... j'ai mon projet...
À peine Faringhea avait-il dit ces mots et disparu, que Djalma
arrivait à la porte de la masure.
À la vue de ces trois personnages à la physionomie sinistre,
Djalma recula de surprise. Ignorant que ces hommes appartenaient à
la secte des Phansegars, et sachant que souvent, dans ce pays où
il n'y a pas d'auberges, les voyageurs passent les nuits sous la
tente ou dans les ruines qu'ils rencontrent, il fit un pas vers
eux. Lorsque son premier étonnement fut passé, reconnaissant au
teint bronzé de l'un de ces hommes, et à son costume, qu'il était
Indien, il lui dit en langue hindoue:
-- Je croyais trouver ici un Européen... un Français...
-- Ce Français n'est pas encore venu, répondit l'Indien, mais il
ne tardera pas.
Devinant à la question de Djalma le moyen dont s'était servi Mahal
pour l'attirer dans ce piège, l'Indien espérait gagner du temps en
prolongeant cette erreur.
-- Tu connais... ce Français? demanda Djalma au Phansegar.
-- Il nous a donné rendez-vous ici... comme à toi, reprit
l'Indien.
-- Et pour quoi faire? dit Djalma de plus en plus étonné.
-- À son arrivée... tu le sauras...
-- C'est le général Simon qui vous a dit de vous trouver ici?
-- C'est le général Simon, répondit l'Indien.
Il y eut un moment de silence pendant lequel Djalma cherchait en
vain à s'expliquer cette mystérieuse aventure.
-- Et qui êtes-vous? demanda-t-il à l'Indien d'un air soupçonneux;
car le morne silence des deux compagnons du Phansegar, qui se
regardaient fixement, commençait à lui donner quelques soupçons.
-- Qui nous sommes? reprit l'Indien, nous sommes à toi... si tu
veux être à nous.
-- Je n'ai pas besoin de vous... vous n'avez pas besoin de moi...
-- Qui sait?
-- Moi... je le sais...
-- Tu te trompes... les Anglais ont tué ton père... il était
roi... on t'a fait captif... on t'a proscrit... tu ne possèdes
plus rien...
À ce souvenir cruel les traits de Djalma s'assombrirent; il
tressaillit, un sourire amer contracta ses lèvres.
Le Phansegar continua:
-- Ton père était juste, brave... aimé de ses sujets... on
l'appelait le Père du Généreux, et il était bien nommé...
Laisseras-tu sa mort sans vengeance? La haine qui te ronge le
coeur sera-t-elle stérile?
-- Mon père est mort les armes à la main... J'ai vengé sa mort sur
les Anglais que j'ai tués à la guerre... Celui qui pour moi a
remplacé mon père... et a aussi combattu pour lui m'a dit qu'il
serait maintenant insensé à moi de vouloir lutter contre les
Anglais pour reconquérir mon territoire. Quand ils m'ont mis en
liberté, j'ai juré de ne jamais remettre les pieds dans l'Inde...
et je tiens les serments que je fais...
-- Ceux qui t'ont dépouillé, ceux qui t'ont fait captif, ceux qui
ont tué ton père... sont des hommes. Il est ailleurs des hommes
sur qui tu peux te venger... que ta haine retombe sur eux!
-- Pour parler ainsi des hommes... n'es-tu donc pas un homme?
-- Moi... et ceux qui me ressemblent, nous sommes plus que des
hommes... Nous sommes au reste de la race humaine ce que sont les
hardis chasseurs aux bêtes féroces qu'ils traquent dans les
bois... Veux-tu être comme nous... plus qu'un homme, veux-tu
assouvir sûrement, largement, impunément, la haine qui te dévore
le coeur... Après le mal que l'on t'a fait?
-- Tes paroles sont de plus en plus obscures... je n'ai pas de
haine dans le coeur, dit Djalma. Quand un ennemi est digne de
moi... je le combats... quand il en est indigne, je le méprise...
ainsi je ne hais ni les braves... ni les lâches.
-- Trahison! s'écria tout à coup le nègre en indiquant la porte
d'un geste rapide; car Djalma et l'Indien s'en étaient peu à peu
éloignés pendant leur entretien, et ils se trouvaient alors dans
un des angles de la cabane.
Au cri du nègre, Faringhea, que Djalma n'avait pas aperçu, écarta
brusquement la natte qui le cachait, tira son poignard, bondit
comme un tigre, et fut d'un saut hors de la cabane. Voyant alors
un cordon de soldats s'avancer avec précaution, il frappa l'un
d'eux d'un coup mortel, en renversa deux autres, et disparut au
milieu des ruines.
Ceci s'était passé si précipitamment, qu'au moment où Djalma se
retourna pour savoir la cause du cri d'alarme du nègre, Faringhea
venait de disparaître. Djalma et les trois étrangleurs furent
aussitôt couchés en joue par plusieurs soldats rassemblés à la
porte, pendant que d'autres s'élançaient à la poursuite de
Faringhea.
Le nègre, le Malais et l'Indien, voyant l'impossibilité de
résister, échangèrent rapidement quelques paroles, et tendirent la
main aux cordes dont quelques soldats étaient munis.
Le capitaine hollandais qui commandait le détachement entra dans
la cabane à ce moment.
-- Et celui-ci? dit-il en montrant Djalma aux soldats qui
achevaient de garrotter les trois Phansegars.
-- Chacun son tour, mon officier, dit un vieux sergent, nous
allons à lui.
Djalma restait pétrifié de surprise, ne comprenant rien à ce qui
se passait autour de lui; mais lorsqu'il vit le sergent et les
deux soldats s'avancer avec des cordes pour le lier, il les
repoussa avec une violente indignation et se précipita vers la
porte où se tenait l'officier.
Les soldats, croyant que Djalma subirait son sort avec autant
d'impassibilité que ses compagnons, ne s'attendaient pas à cette
résistance; ils reculèrent de quelques pas, frappés malgré eux de
l'air de noblesse et de dignité du fils de Kadja-Sing.
-- Pourquoi voulez-vous me lier... comme ces hommes? s'écria
Djalma en s'adressant en indien à l'officier, qui comprenait cette
langue, servant depuis longtemps dans les colonies hollandaises.
-- Pourquoi on veut te lier... misérable! parce que tu fais partie
de cette bande d'assassins... Et vous, ajouta l'officier en
s'adressant aux soldats en hollandais, avez-vous peur de lui?...
Serrez... serrez les noeuds autour de ses poignets, en attendant
qu'on lui en serre un autre autour du cou!
-- Vous vous trompez, dit Djalma avec une dignité calme et un
sang-froid qui étonnèrent l'officier, je suis ici depuis un quart
d'heure à peine... je ne connais pas ces personnes... je croyais
trouver ici un Français.
-- Tu n'es pas un Phansegar comme eux... et à qui prétends-tu
faire croire ce mensonge.
-- Eux! s'écria Djalma avec un mouvement et une expression
d'horreur si naturelle, que d'un signe l'officier arrêta les
soldats, qui s'avançaient de nouveau pour garrotter le fils de
Kadja-Sing, ces hommes font partie de cette horrible bande de
meurtriers!... et vous m'accusez d'être leur complice!... Alors je
suis tranquille, monsieur, dit le jeune homme en haussant les
épaules avec un sourire de dédain.
-- Il ne suffit pas de dire que vous êtes tranquille, reprit
l'officier; grâce aux révélations, on sait maintenant à quels
signes mystérieux se reconnaissent les Phansegars.
-- Je vous répète, monsieur, que j'ai l'horreur la plus grande
pour ces meurtriers... que j'étais venu ici pour...
Le nègre, interrompant Djalma, dit à l'officier avec une joie
farouche:
-- Tu l'as dit, les fils de la _bonne oeuvre _se reconnaissent par
des signes qu'ils portent tatoués sur la chair... Notre heure est
arrivée, nous donnerons notre cou à la corde... Assez souvent nous
avons enroulé le lacet au cou de ceux qui ne servent pas la _bonne
oeuvre. _Regarde nos bras et regarde celui de ce jeune homme.
L'officier, interprétant mal les paroles du nègre, dit à Djalma:
-- Il est évident que si, comme dit ce nègre, vous ne portez pas
au bras ce signe mystérieux... et nous allons nous en assurer; si
vous expliquez d'une manière satisfaisante votre présence ici,
dans deux heures vous pouvez être mis en liberté.
-- Tu ne me comprends pas, dit le nègre à l'officier, le prince
Djalma est des nôtres, car il porte sur le bras gauche le nom de
Bohwanie...
-- Oui, il est comme nous fils de la _bonne oeuvre, _ajouta le
Malais.
-- Il est comme nous Phansegar, dit l'Indien.
Ces trois hommes, irrités de l'horreur que Djalma avait manifestée
en apprenant qu'ils étaient Phansegars, mettaient un farouche
orgueil à faire croire que le fils de Kadja-Sing appartenait à
leur horrible association.
-- Qu'avez-vous à répondre? dit l'officier à Djalma.
Celui-ci haussa les épaules avec une dédaigneuse pitié, releva de
sa main droite sa longue et large manche gauche, et montra son
bras nu.
-- Quelle audace! s'écria l'officier.
En effet, un peu au-dessous de la saignée, sur la partie interne
de l'avant-bras, on voyait écrit d'un rouge vif le nom de
Bohwanie, en caractères hindous. L'officier courut au Malais,
découvrit son bras; il vit le nom, les mêmes signes: non content
encore, il s'assura que le nègre et l'Indien les portaient aussi.
-- Misérable! s'écria-t-il en revenant furieux vers Djalma, tu
inspires plus d'horreur encore que tes complices. Garrottez-le
comme un lâche assassin, dit-il aux soldats, qui ment au bord de
la fosse, car son supplice ne se fera pas longtemps attendre.
Stupéfait, épouvanté, Djalma, depuis quelques moments les yeux
fixés devant ce tatouage funeste, ne pouvait prononcer une parole
ni faire un mouvement; sa pensée s'abîmait devant ce fait
incompréhensible.
-- Oserais-tu nier ce signe? lui dit l'officier avec indignation.
-- Je ne puis nier... ce que je vois... ce qui est... dit Djalma
avec accablement.
-- Il est heureux... que tu avoues enfin, misérable, reprit
l'officier. Et vous, soldats... veillez sur lui... et sur ses
complices... vous en répondez.
Se croyant le jouet d'un songe étrange, Djalma ne fit aucune
résistance, se laissa machinalement garrotter et emmener.
L'officier espérait, avec une partie de ses soldats, découvrir
Faringhea dans les ruines, mais ses recherches furent vaines; et
au bout d'une heure il partit pour Batavia, où l'escorte des
prisonniers l'avait devancé.
* * * *
Quelques heures après ces événements, M. Josué Van Daël terminait
ainsi le long mémoire adressé à M. Rodin, à Paris:
«...Les circonstances étaient telles que je ne pouvais agir
autrement; somme toute, c'est un petit mal pour un grand bien.
Trois meurtriers sont livrés à la justice, et l'arrestation
temporaire de Djalma ne servira qu'à faire briller son innocence
d'un plus pur éclat.
«Déjà ce matin je suis allé chez le gouverneur protester en faveur
de notre jeune prince. Puisque c'est grâce à moi, ai-je dit, que
ces trois grands criminels sont tombés entre les mains de
l'autorité, que l'on me prouve du moins quelque gratitude en
faisant tout au monde pour rendre plus évidente que le jour la
non-culpabilité du prince Djalma, déjà si intéressant par ses
malheurs et par ses nobles qualités. Certes, ai-je ajouté, lorsque
hier je me suis hâté de venir apprendre au gouverneur que l'on
trouverait les Phansegars rassemblés dans les ruines de Tchandi,
j'étais loin de m'attendre à ce qu'on confondrait avec eux le fils
adoptif du général Simon, excellent homme, avec qui j'ai eu depuis
quelque temps les plus honorables relations. Il faut donc à tout
prix découvrir le mystère inconcevable qui a jeté Djalma dans
cette dangereuse position, et je suis, ai-je encore dit, tellement
sûr qu'il n'est pas coupable, que dans son intérêt je ne demande
aucune grâce, il aura assez de courage et de dignité pour attendre
patiemment en prison le jour de la justice.
«Or, dans tout ceci, vous le voyez, je vous disais vrai, je
n'avais pas à me reprocher le moindre mensonge, car personne au
monde n'est plus convaincu que moi de l'innocence de Djalma.
«Le gouverneur m'a répondu, comme je m'y attendais, que moralement
il était aussi certain que moi de l'innocence du jeune prince,
qu'il aurait pour lui les plus grands égards; mais qu'il fallait
que la justice eût son cours, parce que c'était le seul moyen de
démontrer la fausseté de l'accusation et de découvrir par quelle
incompréhensible fatalité ce signe mystérieux se trouvait tatoué
sur le bras de Djalma... Mahal le contrebandier, qui seul pourrait
édifier la justice à ce sujet, aura dans une heure quitté Batavia
pour se rendre à bord du _Ruyter, _qui le conduira en Égypte; car
il doit remettre au capitaine un mot de moi qui certifie que Mahal
est bien la personne dont j'ai payé et arrêté le passage. En même
temps, il portera à bord ce long mémoire; car le _Ruyter _doit
partir dans une heure, et la dernière levée des lettres pour
l'Europe s'est faite hier soir. Mais j'ai voulu voir ce matin le
gouverneur avant de fermer ces dépêches.
«Voici donc le prince Djalma retenu forcément ici pendant un mois;
cette occasion du _Ruyter _perdue, il est matériellement
impossible que le jeune Indien soit en France avant le 13 février
de l'an prochain.
«Vous le voyez... vous avez ordonné, j'ai aveuglément agi selon
les moyens dont je pouvais disposer, ne considérant que la _fin
_qui les justifiera, car il s'agissait, m'avez-vous dit, d'un
intérêt immense pour la Société. Entre vos mains j'ai été ce que
nous devons être entre les mains de nos supérieurs... un
instrument... puisque, à la plus grande gloire de Dieu, nos
supérieurs font de nous, quant à la volonté, _des cadavres__[7]_.
Laissons donc nier notre accord et notre puissance: les temps nous
semblent contraires, mais les événements changent seuls; nous,
nous ne changeons pas.
«Obéissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union
et dévouement entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour
famille nos frères, et pour reine Rome.