III. Le contrebandier.

L'orage du matin a depuis longtemps cessé. Le soleil est à son

déclin; quelques heures se sont écoulées depuis que l'Étrangleur

s'est introduit dans la cabane de Djalma et l'a tatoué d'un signe

mystérieux pendant son sommeil.

Un cavalier s'avance rapidement au milieu d'une longue avenue

bordée d'arbres touffus.

Abrités sous cette épaisse voûte de verdure, mille oiseaux

saluaient par leurs gazouillements et par leurs jeux cette

resplendissante soirée; des perroquets verts et rouges grimpaient

à l'aide de leur bec crochu à la cime des acacias roses; des

maïna-maïnou, gros oiseau d'un bleu-lapis, dont la gorge et la

longue queue ont des reflets d'or bruni, poursuivaient les

loriots-princes d'un noir de velours nuancé d'orange; les colombes

de Kolo, d'un violet irisé, faisaient entendre leur doux

roucoulement à côté d'oiseaux de paradis dont le plumage

étincelant réunissait l'éclat prismatique de l'émeraude et du

rubis, de la topaze et du saphir. Cette allée, un peu exhaussée,

dominait un petit étang où se projetait çà et là l'ombre verte des

tamarins et des nopals; l'eau calme, limpide, laissait voir, comme

incrustés dans une masse de cristal bleuâtre, tant ils sont

immobiles, des poissons d'argent aux nageoires de pourpre,

d'autres d'azur aux nageoires vermeilles; tous sans mouvement à la

surface de l'eau, où miroitait un éblouissant rayon de soleil, se

plaisaient à se sentir inondés de lumière et de chaleur; mille

insectes, pierreries vivantes, aux ailes de feu, glissaient,

voletaient, bourdonnaient sur cette onde transparente où se

reflétaient à une profondeur extraordinaire les nuances diaprées

des feuilles et des fleurs aquatiques du rivage.

Il est impossible de rendre l'aspect de cette nature exubérante,

luxuriante de couleurs, de parfums, de soleil, et servant pour

ainsi dire de cadre au jeune et brillant cavalier qui arrivait du

fond de l'avenue. C'est Djalma. Il ne s'est pas aperçu que

l'Étrangleur lui a tracé sur le bras gauche certains signes

ineffaçables. Sa cavale javanaise, de taille moyenne, remplie de

vigueur et de feu, est noire comme la nuit; un étroit tapis rouge

remplace la selle. Pour modérer les bonds impétueux de sa jument,

Djalma se sert d'un petit mors d'acier dont la bride et les rênes,

tressées de soie écarlate, sont légères comme un fil. Nul de ces

admirables cavaliers si magistralement sculptés sur la frise du

Parthénon n'est à la fois plus gracieusement et plus fièrement à

cheval que ce jeune Indien, dont le beau visage, éclairé par le

soleil couchant, rayonne de bonheur et de sérénité; ses yeux

brillent de joie; les narines dilatées, les lèvres entrouvertes,

il aspire avec délices la brise embaumée du parfum des fleurs et

de la senteur de la feuillée, car les arbres sont encore humides

de l'abondante pluie qui a succédé à l'orage. Un bonnet incarnat

assez semblable à la coiffure grecque, posé sur les cheveux noirs

de Djalma, fait encore ressortir la nuance dorée de son teint; son

cou est nu, il est vêtu de sa robe de mousseline blanche à larges

manches, serrée à la taille par une ceinture écarlate; un caleçon

très ample, en tissu blanc, laisse voir la moitié de ses jambes

nues, fauves et polies; leur galbe, d'une pureté angélique, se

dessine sur les flancs noirs de sa cavale, que Djalma presse

légèrement de son mollet nerveux; il n'a pas d'étriers; son pied

petit et étroit, est chaussé d'une sandale de maroquin rouge. La

fougue de ses pensées, tour à tour impérieuse et contenue,

s'exprimait pour ainsi dire par l'allure qu'il imposait à sa

cavale: allure tantôt hardie, précipitée, comme l'imagination qui

s'emporte sans frein; tantôt calme, mesurée, comme la réflexion

qui succède à une folle vision. Dans cette course bizarre, ses

moindres mouvements étaient remplis d'une grâce fière,

indépendante et un peu sauvage.

Djalma, dépossédé du territoire paternel par les Anglais, et

d'abord incarcéré par eux comme prisonnier d'État après la mort de

son père, tué les armes à la main (ainsi que M. Josué Van Daël

l'avait écrit de Batavia à M. Rodin), a été ensuite mis en

liberté. Abandonnant alors l'Inde continentale, accompagné du

général Simon qui n'avait pas quitté les abords de la prison du

fils de son ancien ami, le roi Kadja-Sing, le jeune Indien est

venu à Batavia, lieu de naissance de sa mère, pour y recueillir le

modeste héritage de ses aïeux maternels. Dans cet héritage, si

longtemps dédaigné ou oublié par son père, se sont trouvés des

papiers importants et la médaille, en tout semblable à celle que

portent Rose et Blanche. Le général Simon, aussi surpris que

charmé de cette découverte, qui non seulement établissait un lien

de parenté entre sa femme et la mère de Djalma, mais qui semblait

promettre à ce dernier de grands avantages à venir, le général

Simon, laissant Djalma à Batavia pour y terminer quelques

affaires, est parti pour Sumatra, île voisine: on lui a fait

espérer d'y trouver un bâtiment qui allât directement et

rapidement en Europe, car, dès lors, il fallait qu'à tout prix le

jeune Indien fût aussi à Paris le 13 février 1832. Si, en effet,

le général Simon trouvait un vaisseau prêt à partir pour l'Europe,

il devait revenir aussitôt chercher Djalma; ce dernier, attendant

donc d'un jour à l'autre ce retour, se rendait sur la jetée de

Batavia, dans l'espérance de voir arriver le père de Rose et de

Blanche par le paquebot de Sumatra.

Quelques mots de l'enfance et de la jeunesse du fils de Kadja-Sing

sont nécessaires. Ayant perdu sa mère de très bonne heure,

simplement et rudement élevé, enfant, il avait accompagné son père

à ces grandes chasses aux tigres, aussi dangereuses que des

batailles; à peine adolescent, il l'avait suivi à la guerre pour

défendre son territoire... dure et sanglante guerre... Ayant ainsi

vécu, depuis la mort de sa mère, au milieu des forêts et des

montagnes paternelles, où, au milieu de combats incessants, cette

nature vigoureuse et ingénue s'était conservée pure et vierge,

jamais le surnom de _Généreux _qu'on lui avait donné ne fut mieux

mérité. Prince, il était véritablement prince... chose rare... et

durant le temps de sa captivité il avait souverainement imposé à

ses geôliers anglais par sa dignité silencieuse. Jamais un

reproche, jamais une plainte: un calme fier et mélancolique...

c'est tout ce qu'il avait opposé à un traitement aussi injuste que

barbare, jusqu'à ce qu'il fût mis en liberté. Habitué jusqu'alors

à l'existence patriarcale ou guerrière des montagnards de son pays

qu'il avait quittée pour passer quelques mois en prison, Djalma ne

connaissait pour ainsi dire rien de la vie civilisée. Mais, sans

avoir positivement les défauts de ses qualités, Djalma en poussait

du moins les conséquences à l'extrême: d'une opiniâtreté

inflexible dans la foi jurée, dévoué à la mort, confiant jusqu'à

l'aveuglement, bon jusqu'au plus complet oubli de soi, il eût été

inflexible pour qui se fût montré envers lui ingrat, menteur ou

perfide. Enfin, il eût fait bon marché de la vie d'un traître ou

d'un parjure, parce qu'il aurait trouvé juste, s'il avait commis

une trahison ou un parjure, de les payer de sa vie. C'était, en un

mot, l'homme des sentiments entiers, absolus. Et un tel homme aux

prises avec les tempéraments, les calculs, les faussetés, les

déceptions, les ruses, les restrictions, les faux semblants d'une

société très raffinée, celle de Paris, par exemple, serait sans

doute un très curieux sujet d'étude.

Nous soulevons cette hypothèse, parce que, depuis que son voyage

en France était résolu, Djalma n'avait qu'une pensée fixe,

ardente... _être à Paris. À Paris... _cette ville féerique dont,

en Asie même, ce pays féerique, on faisait tant de merveilleux

récits. Ce qui surtout enflammait l'imagination vierge et brûlante

du jeune Indien, c'étaient les femmes françaises... ces

Parisiennes si belles, si séduisantes, ces merveilles d'élégance,

de grâce et de charmes, qui éclipsaient, disait-on, les

magnificences de la capitale du monde civilisé. À ce moment même,

par cette soirée splendide et chaude, entouré de fleurs et des

parfums enivrants qui accéléraient encore les battements de ce

coeur ardent et jeune, Djalma songeait à ces créatures

enchanteresses qu'il se plaisait à revêtir des formes les plus

idéales. Il lui semblait voir à l'extrémité de l'allée, au milieu

de la nappe de lumière dorée que les arbres entouraient de leur

plein cintre de verdure, il lui semblait voir passer et repasser,

blancs et sveltes sur ce fond vermeil, d'adorables et voluptueux

fantômes qui, souriant, lui jetaient des baisers du bout de leurs

doigts roses. Alors, ne pouvant plus contenir les brûlantes

émotions qui l'agitaient depuis quelques minutes, emporté par une

exaltation étrange, Djalma poussant tout à coup quelques cris de

joie, mâle, profonde, d'une sonorité sauvage, fit en même temps

bondir sous lui sa vigoureuse jument, avec une folle ivresse... Un

vif rayon de soleil, perçant la sombre voûte de l'allée,

l'éclairait alors tout entier.

Depuis quelques instants, un homme s'avançait rapidement dans un

sentier qui, à son extrémité, coupait diagonalement l'avenue où se

trouvait Djalma. Cet homme s'arrêta un moment dans l'ombre,

contemplant Djalma avec étonnement. C'était en effet quelque chose

de charmant à voir au milieu d'une éblouissante auréole de lumière

que ce jeune homme, si beau, si cuivré, si ardent... aux vêtements

blancs et flottants, si allègrement campé sur sa fière cavale

noire qui couvrait d'écume sa bride rouge, dont la longue queue et

la crinière épaisse ondoyaient au vent du soir.

Mais, par un contraste qui succède à tous les désirs humains,

Djalma se sentit bientôt atteint d'un ressentiment de mélancolie

indéfinissable et douce; il porta la main à ses yeux humides et

voilés, laissant tomber ses rênes sur le cou de sa docile monture.

Aussitôt celle-ci s'arrêta, allongea son encolure de cygne, et

tourna la tête à demi vers le personnage qu'elle apercevait à

travers les taillis. Cet homme, nommé Mahal le contrebandier,

était vêtu à peu près comme les matelots européens. Il portait une

veste et un pantalon de toile blanche, une large ceinture rouge et

un chapeau de paille très plat de forme; sa figure était brune,

caractérisée, et, quoiqu'il eût quarante ans, complètement

imberbe.

En un instant Mahal fut auprès du jeune Indien.

-- Vous êtes le prince Djalma?... lui dit-il en assez mauvais

français, en portant respectueusement la main à son chapeau.

-- Que veux-tu?... dit l'Indien.

-- Vous êtes... le fils de Kadja-Sing?

-- Encore une fois, que veux-tu?

-- L'ami du général Simon!...

-- Le général Simon!!!... s'écria Djalma.

-- Vous allez au-devant de lui... comme vous y allez chaque soir

depuis que vous attendez son retour de Sumatra?

-- Oui... mais comment sais-tu?... dit l'Indien en regardant le

contrebandier avec autant de surprise que de curiosité.

-- Il doit débarquer à Batavia aujourd'hui ou demain.

-- Viendrais-tu de sa part?...

-- Peut-être, dit Mahal d'un air défiant. Mais êtes-vous bien le

fils de Kadja-Sing?

-- C'est moi... te dis-je... Mais où as-tu vu le général Simon?

-- Puisque vous êtes le fils de Kadja-Sing, reprit Mahal en

regardant toujours Djalma d'un air soupçonneux, quel est votre

surnom?...

-- On appelait mon père le _Père du Généreux, _répondit le jeune

Indien, et un regard de tristesse passa sur ses beaux traits.

Ces mots parurent commencer à convaincre Mahal de l'identité de

Djalma; pourtant, voulant sans doute s'éclairer davantage, il

reprit:

-- Vous avez dû recevoir, il y a deux jours, une lettre du général

Simon, écrite de Sumatra.

-- Oui... mais pourquoi ces questions?

-- Pour m'assurer que vous êtes bien le fils de Kadja-Sing et

exécuter les ordres que j'ai reçus.

-- De qui?

-- Du général Simon...

-- Mais où est-il?

-- Lorsque j'aurai la preuve que vous êtes le prince Djalma, je

vous le dirai; on m'a bien averti que vous étiez monté sur une

cavale noire bridée de rouge... mais...

-- Par ma mère!... parleras-tu?...

-- Je vous dirai tout... si vous pouvez me dire quel était le

papier imprimé renfermé dans la dernière lettre que le général

Simon vous a écrite de Sumatra.

-- C'était un fragment de journal français.

-- Et ce journal annonçait-il une bonne ou mauvaise nouvelle

touchant le général?

-- Une bonne nouvelle, puisqu'on lisait qu'en son absence on avait

reconnu le dernier titre et le dernier grade qu'il devait à

l'empereur, ainsi qu'on a fait aussi pour d'autres de ses frères

d'armes exilés comme lui.

-- Vous êtes bien le prince Djalma, dit le contrebandier après un

moment de réflexion. Je peux parler... Le général Simon est

débarqué cette nuit à Java... mais dans un endroit désert de la

côte.

-- Dans un endroit désert!...

-- Parce qu'il faut qu'il se cache...

-- Lui!... s'écria Djalma stupéfait. Se cacher... et pourquoi!

-- Je n'en sais rien...

-- Mais où est-il! demanda Djalma en pâlissant d'inquiétude.

-- Il est à trois lieues d'ici... près du bord de la mer... dans

les ruines de Tchandi...

-- Lui... forcé de se cacher... répéta Djalma, et sa figure

exprimait une surprise et une angoisse croissantes.

-- Sans en être certain, je crois qu'il s'agit d'un duel qu'il a

eu à Sumatra... dit mystérieusement le contrebandier.

-- Un duel... et avec qui?

-- Je ne sais pas, je n'en suis pas sûr; mais connaissez-vous les

ruines de Tchandi!...

-- Oui.

-- Le général vous y attend; voilà ce qu'il m'a ordonné de vous

dire...

-- Tu es donc venu avec lui de Sumatra?

-- J'étais le pilote du petit bâtiment côtier-contrebandier qui

l'a débarqué cette nuit sur une plage déserte. Il savait que vous

veniez chaque jour l'attendre sur la route du Môle; j'étais à peu

près sûr de vous y rencontrer... Il m'a donné, sur la lettre que

vous avez reçue de lui, les détails que je viens de vous dire,

afin de vous bien prouver que je venais de sa part; s'il avait pu

vous écrire, il l'aurait fait.

-- Et il ne t'a pas dit pourquoi il était obligé de se cacher?...

-- Il ne m'a rien dit... D'après quelques mots, j'ai soupçonné ce

que je vous ai dit... un duel!...

Connaissant la bravoure et la vivacité du général Simon, Djalma

crut les soupçons du contrebandier assez fondés. Après un moment

de silence, il lui dit:

-- Veux-tu te charger de reconduire mon cheval!... Ma maison est

en dehors de la ville, là-bas, cachée dans les arbres de la

mosquée neuve... Et pour gravir la montagne de Tchandi, mon cheval

m'embarrasserait: j'irai bien plus vite à pied...

-- Je sais où vous demeurez; le général Simon me l'avait dit...

j'y serais allé si je ne vous avais pas rencontré ici... donnez-

moi donc votre cheval.

Djalma sauta légèrement à terre, jeta la bride à Mahal, déroula un

bout de sa ceinture, y prit une petite bourse de soie et la donna

au contrebandier en lui disant:

-- Tu as été fidèle et obéissant... tiens... C'est peu... mais je

n'ai pas davantage.

-- Kadja-Sing était bien nommé le Père du Généreux, dit le

contrebandier en s'inclinant avec respect et reconnaissance.

Et il prit la route qui conduisait à Batavia, en conduisant en

main la cavale de Djalma.

Le jeune Indien s'enfonça dans le taillis, et, marchant à grands

pas, il se dirigea vers la montagne où étaient les ruines de

Tchandi, et où il ne pouvait arriver qu'à la nuit.

Le juif errant - Tome I · 第 32 / 101 题