Le ciel, jusqu'alors d'un bleu transparent, devint peu à peu d'un
ton glauque, et le soleil se voila d'une vapeur rougeâtre et
sinistre. Cette lumière étrange donnait à tous les objets des
reflets bizarres; on pourrait en avoir une idée en imaginant
l'aspect d'un paysage que l'on regarderait à travers un vitrail
couvert de cuivre. Dans ces climats, ce phénomène, joint au
redoublement d'une chaleur torride, annonce toujours l'approche
d'un orage. On sentait de temps à autre une fugitive odeur
sulfureuse... Alors les feuilles, légèrement agitées par des
courants électriques, frissonnaient sur leurs tiges... puis tout
retombait dans le silence, dans une immobilité morne. La pesanteur
de cette atmosphère brûlante, saturée d'âcres parfums, devenait
presque intolérable; de grosses gouttes de sueur perlaient le
front de Djalma, toujours plongé dans un sommeil énervant... Pour
lui, ce n'était plus du repos, c'était un accablement pénible.
L'Étrangleur se glissa comme un reptile le long des parois de
l'ajoupa, et en rampant à plat ventre arriva jusqu'à la natte de
Djalma, auprès duquel il se blottit d'abord en s'aplatissant, afin
d'occuper le moins de place possible. Alors commença une scène
effrayante, en raison du mystère et du profond silence qui
l'entouraient. La vie de Djalma était à la merci de
l'Étrangleur... Celui-ci, ramassé sur lui-même, appuyé sur ses
mains et sur ses genoux, le cou tendu, la prunelle fixe, dilatée,
restait immobile comme une bête féroce en arrêt... Un léger
tremblement convulsif des mâchoires agitait seul son masque de
bronze. Mais bientôt ses traits hideux révélèrent la lutte
violente qui se passait dans son âme, entre la soif... la
jouissance du meurtre que le récent assassinat de l'esclave venait
encore de surexciter... et l'ordre qu'il avait reçu de ne pas
attenter aux jours de Djalma, quoique le motif qui l'amenait dans
l'ajoupa fût peut-être pour le jeune Indien plus redoutable que la
mort même... Par deux fois l'Étrangleur, dont le regard
s'enflammait de férocité, ne s'appuyant plus que sur sa main
gauche, porta vivement la droite à l'extrémité de son lacet...
Mais par deux fois sa main l'abandonna... l'instinct du meurtre
céda devant une volonté toute-puissante dont le Malais subissait
l'irrésistible empire. Il fallait que sa rage homicide fût poussée
jusqu'à la folie, car dans ces hésitations il perdait un temps
précieux... D'un moment à l'autre, Djalma, dont la vigueur,
l'adresse et le courage étaient connus et redoutés, pouvait se
réveiller. Et quoiqu'il fût sans armes, il eût été pour
l'Étrangleur un terrible adversaire.
Enfin, celui-ci se résigna... il comprima un profond soupir de
regret, et se mit en devoir d'accomplir sa tâche... Cette tâche
eût paru impossible à tout autre... Qu'on en juge...
Djalma, le visage tourné vers la gauche, appuyait sa tête sur son
bras plié; il fallait d'abord, sans le réveiller, le forcer de
tourner sa figure vers la droite, c'est-à-dire vers la porte, afin
que dans le cas où il s'éveillerait à demi, son regard ne pût
tomber sur l'Étrangleur. Celui-ci, pour accomplir ses projets,
devait rester plusieurs minutes dans la cabane.
Le ciel blanchit de plus en plus... La chaleur arrivait à son
dernier degré d'intensité; tout concourait à jeter Djalma dans la
torpeur et favorisait les desseins de l'Étrangleur...
S'agenouillant alors près de Djalma, il commença, du bout de ses
doigts souples et frottés d'huile, d'effleurer le front, les
tempes et les paupières du jeune Indien, mais avec une si extrême
délicatesse que le contact des deux épidermes était à peine
sensible... Après quelques secondes de cette espèce d'incantation
magnétique, la sueur qui baignait le front de Djalma devint plus
abondante; il poussa un soupir étouffé, puis, deux ou trois fois,
les muscles de son visage tressaillirent, car ces attouchements,
trop légers pour l'éveiller, lui causaient pourtant un sentiment
de malaise indéfinissable... Le couvant d'un oeil inquiet, ardent,
l'Étrangleur continua sa manoeuvre avec tant de patience, tant de
dextérité, que Djalma, toujours endormi, mais ne pouvant supporter
davantage cette sensation vague et cependant agaçante, dont il ne
se rendait pas compte, porta machinalement sa main droite à sa
figure, comme s'il eût voulu se débarrasser du frôlement importun
d'un insecte... Mais la force lui manqua; presque aussitôt sa
main, inerte et appesantie, retomba sur sa poitrine...
Voyant, à ce symptôme, qu'il touchait au but désiré, l'Étrangleur
réitéra ses attouchements sur les paupières, sur le front, sur les
tempes, avec la même adresse... Alors Djalma, de plus en plus
accablé, anéanti sous une lourde somnolence, n'ayant pas sans
doute la force ou la volonté de porter sa main à son visage,
détourna machinalement sa tête, qui retomba languissante sur son
épaule droite, cherchant, par ce changement d'attitude, à se
soustraire à l'impression désagréable qui le poursuivait.
Ce premier résultat obtenu, l'Étrangleur put agir librement.
Voulant rendre alors aussi profond que possible le sommeil qu'il
venait d'interrompre à demi, il tâcha d'imiter le vampire, et,
simulant le jeu d'un éventail, il agita rapidement ses deux mains
étendues autour du visage brûlant du jeune Indien... À cette
sensation de fraîcheur inattendue et si délicieuse au milieu d'une
chaleur suffocante, les traits de Djalma s'épanouirent
machinalement; sa poitrine se dilata; ses lèvres entrouvertes
aspirèrent cette brise bienfaisante, et il tomba dans un sommeil
d'autant plus invincible qu'il avait été contrarié, et qu'il s'y
livrait alors sous l'influence d'une sensation de bien-être. Un
rapide éclair illumina de sa lueur flamboyante la voûte ombreuse
qui abritait l'ajoupa; craignant qu'au premier coup de tonnerre le
jeune Indien ne s'éveillât brusquement, l'Étrangleur se hâta
d'accomplir son projet.
Djalma, couché sur le dos, avait la tête penché sur son épaule
droite, et son bras gauche étendu; l'Étrangleur, blotti à sa
gauche, cessa peu à peu de l'éventer; puis il parvint à relever,
avec une incroyable dextérité, jusqu'à la saignée, la large et
longue manche de mousseline blanche qui cachait le bras gauche de
Djalma.
Tirant alors de la poche de son caleçon une petite boîte de
cuivre, il y prit une aiguille d'une finesse, d'une acuité
extraordinaire, et un tronçon de racine noirâtre. Il piqua
plusieurs fois cette racine avec l'aiguille. À chaque piqûre il en
sortait une liqueur blanche et visqueuse. Lorsque l'Étrangleur
crut l'aiguille suffisamment imprégnée de ce suc, il se courba et
souffla doucement sur la partie interne du bras de Djalma, afin
d'y causer une nouvelle sensation de fraîcheur; alors, à l'aide de
son aiguille, il traça presque imperceptiblement, sur la peau du
jeune homme endormi, quelques signes mystérieux et symboliques.
Ceci fut exécuté avec tant de prestesse, la pointe de l'aiguille
était si fine, si acérée, que Djalma ne ressentit pas la légère
érosion qui effleura son épiderme. Bientôt les signes que
l'Étrangleur venait de tracer apparurent d'abord en traits d'un
rose pâle à peine sensible, et aussi déliés qu'un cheveu; mais
telle était la puissance corrosive et lente du suc dont l'aiguille
était imprégnée, que, en s'infiltrant et s'extravasant peu à peu
sous la peau, il devait au bout de quelques heures devenir d'un
rouge violet, et rendre ainsi très apparents ces caractères alors
presque invisibles.
L'Étrangleur, après avoir si heureusement accompli son projet,
jeta un dernier regard de féroce convoitise sur l'Indien endormi,
puis, s'éloignant de la natte en rampant, il regagna l'ouverture
par laquelle il s'était introduit dans la cabane, rejoignit
hermétiquement les deux lèvres de cette incision, afin d'ôter tout
soupçon, et disparut au moment où le tonnerre commençait à gronder
sourdement dans le lointain.[5]M. le comte Edouard de Warren, dans
son excellent ouvrage sur l'Inde anglaise, que nous aurons
l'occasion de citer, s'exprime de la même manière sur
l'inconcevable adresse des Indiens. «Ils vont, dit-il, jusqu'à
vous dépouiller, sans interrompre votre sommeil, du drap même dont
vous dormez enveloppé. Ceci n'est point une plaisanterie, mais un
fait. Les mouvements du _bheel _sont ceux d'un serpent, dormez-
vous dans votre tente avec un domestique couché en travers de
chaque porte? le _bheel _viendra s'accroupir en dehors, à l'ombre
et dans un coin où il pourra entendre la respiration de chacun.
Dès que l'Européen s'endort, il est sûr de son fait: l'Asiatique
ne résistera pas longtemps à l'attrait du sommeil. Le moment venu,
il fait, à l'endroit même où il se trouve, une coupure verticale
dans la toile de la tente; elle lui suffit pour s'introduire. Il
passe comme un fantôme, sans faire crier le moindre grain de
sable. Il est parfaitement nu, et tout son corps est huilé; un
couteau-poignard est suspendu à son cou. Il se blottira près de
votre couche, et avec un sang-froid et une dextérité incroyables
pliera le drap en très petits plis tout près du corps, de manière
à occuper la moindre surface possible; cela fait, il passe de
l'autre côté, chatouille légèrement le dormeur, qu'il semble
magnétiser de manière qu'il se retire instinctivement et finit par
se retourner en laissant le drap plié derrière lui. S'il se
réveille et qu'il veuille saisir le voleur, il retrouve un corps
glissant qui lui échappe comme une anguille; si pourtant il
parvient à le saisir, malheur à lui, le poignard le frappe au
coeur: il tombe baigné dans son sang, et l'assassin disparaît.»