II. Le tatouage.

Le ciel, jusqu'alors d'un bleu transparent, devint peu à peu d'un

ton glauque, et le soleil se voila d'une vapeur rougeâtre et

sinistre. Cette lumière étrange donnait à tous les objets des

reflets bizarres; on pourrait en avoir une idée en imaginant

l'aspect d'un paysage que l'on regarderait à travers un vitrail

couvert de cuivre. Dans ces climats, ce phénomène, joint au

redoublement d'une chaleur torride, annonce toujours l'approche

d'un orage. On sentait de temps à autre une fugitive odeur

sulfureuse... Alors les feuilles, légèrement agitées par des

courants électriques, frissonnaient sur leurs tiges... puis tout

retombait dans le silence, dans une immobilité morne. La pesanteur

de cette atmosphère brûlante, saturée d'âcres parfums, devenait

presque intolérable; de grosses gouttes de sueur perlaient le

front de Djalma, toujours plongé dans un sommeil énervant... Pour

lui, ce n'était plus du repos, c'était un accablement pénible.

L'Étrangleur se glissa comme un reptile le long des parois de

l'ajoupa, et en rampant à plat ventre arriva jusqu'à la natte de

Djalma, auprès duquel il se blottit d'abord en s'aplatissant, afin

d'occuper le moins de place possible. Alors commença une scène

effrayante, en raison du mystère et du profond silence qui

l'entouraient. La vie de Djalma était à la merci de

l'Étrangleur... Celui-ci, ramassé sur lui-même, appuyé sur ses

mains et sur ses genoux, le cou tendu, la prunelle fixe, dilatée,

restait immobile comme une bête féroce en arrêt... Un léger

tremblement convulsif des mâchoires agitait seul son masque de

bronze. Mais bientôt ses traits hideux révélèrent la lutte

violente qui se passait dans son âme, entre la soif... la

jouissance du meurtre que le récent assassinat de l'esclave venait

encore de surexciter... et l'ordre qu'il avait reçu de ne pas

attenter aux jours de Djalma, quoique le motif qui l'amenait dans

l'ajoupa fût peut-être pour le jeune Indien plus redoutable que la

mort même... Par deux fois l'Étrangleur, dont le regard

s'enflammait de férocité, ne s'appuyant plus que sur sa main

gauche, porta vivement la droite à l'extrémité de son lacet...

Mais par deux fois sa main l'abandonna... l'instinct du meurtre

céda devant une volonté toute-puissante dont le Malais subissait

l'irrésistible empire. Il fallait que sa rage homicide fût poussée

jusqu'à la folie, car dans ces hésitations il perdait un temps

précieux... D'un moment à l'autre, Djalma, dont la vigueur,

l'adresse et le courage étaient connus et redoutés, pouvait se

réveiller. Et quoiqu'il fût sans armes, il eût été pour

l'Étrangleur un terrible adversaire.

Enfin, celui-ci se résigna... il comprima un profond soupir de

regret, et se mit en devoir d'accomplir sa tâche... Cette tâche

eût paru impossible à tout autre... Qu'on en juge...

Djalma, le visage tourné vers la gauche, appuyait sa tête sur son

bras plié; il fallait d'abord, sans le réveiller, le forcer de

tourner sa figure vers la droite, c'est-à-dire vers la porte, afin

que dans le cas où il s'éveillerait à demi, son regard ne pût

tomber sur l'Étrangleur. Celui-ci, pour accomplir ses projets,

devait rester plusieurs minutes dans la cabane.

Le ciel blanchit de plus en plus... La chaleur arrivait à son

dernier degré d'intensité; tout concourait à jeter Djalma dans la

torpeur et favorisait les desseins de l'Étrangleur...

S'agenouillant alors près de Djalma, il commença, du bout de ses

doigts souples et frottés d'huile, d'effleurer le front, les

tempes et les paupières du jeune Indien, mais avec une si extrême

délicatesse que le contact des deux épidermes était à peine

sensible... Après quelques secondes de cette espèce d'incantation

magnétique, la sueur qui baignait le front de Djalma devint plus

abondante; il poussa un soupir étouffé, puis, deux ou trois fois,

les muscles de son visage tressaillirent, car ces attouchements,

trop légers pour l'éveiller, lui causaient pourtant un sentiment

de malaise indéfinissable... Le couvant d'un oeil inquiet, ardent,

l'Étrangleur continua sa manoeuvre avec tant de patience, tant de

dextérité, que Djalma, toujours endormi, mais ne pouvant supporter

davantage cette sensation vague et cependant agaçante, dont il ne

se rendait pas compte, porta machinalement sa main droite à sa

figure, comme s'il eût voulu se débarrasser du frôlement importun

d'un insecte... Mais la force lui manqua; presque aussitôt sa

main, inerte et appesantie, retomba sur sa poitrine...

Voyant, à ce symptôme, qu'il touchait au but désiré, l'Étrangleur

réitéra ses attouchements sur les paupières, sur le front, sur les

tempes, avec la même adresse... Alors Djalma, de plus en plus

accablé, anéanti sous une lourde somnolence, n'ayant pas sans

doute la force ou la volonté de porter sa main à son visage,

détourna machinalement sa tête, qui retomba languissante sur son

épaule droite, cherchant, par ce changement d'attitude, à se

soustraire à l'impression désagréable qui le poursuivait.

Ce premier résultat obtenu, l'Étrangleur put agir librement.

Voulant rendre alors aussi profond que possible le sommeil qu'il

venait d'interrompre à demi, il tâcha d'imiter le vampire, et,

simulant le jeu d'un éventail, il agita rapidement ses deux mains

étendues autour du visage brûlant du jeune Indien... À cette

sensation de fraîcheur inattendue et si délicieuse au milieu d'une

chaleur suffocante, les traits de Djalma s'épanouirent

machinalement; sa poitrine se dilata; ses lèvres entrouvertes

aspirèrent cette brise bienfaisante, et il tomba dans un sommeil

d'autant plus invincible qu'il avait été contrarié, et qu'il s'y

livrait alors sous l'influence d'une sensation de bien-être. Un

rapide éclair illumina de sa lueur flamboyante la voûte ombreuse

qui abritait l'ajoupa; craignant qu'au premier coup de tonnerre le

jeune Indien ne s'éveillât brusquement, l'Étrangleur se hâta

d'accomplir son projet.

Djalma, couché sur le dos, avait la tête penché sur son épaule

droite, et son bras gauche étendu; l'Étrangleur, blotti à sa

gauche, cessa peu à peu de l'éventer; puis il parvint à relever,

avec une incroyable dextérité, jusqu'à la saignée, la large et

longue manche de mousseline blanche qui cachait le bras gauche de

Djalma.

Tirant alors de la poche de son caleçon une petite boîte de

cuivre, il y prit une aiguille d'une finesse, d'une acuité

extraordinaire, et un tronçon de racine noirâtre. Il piqua

plusieurs fois cette racine avec l'aiguille. À chaque piqûre il en

sortait une liqueur blanche et visqueuse. Lorsque l'Étrangleur

crut l'aiguille suffisamment imprégnée de ce suc, il se courba et

souffla doucement sur la partie interne du bras de Djalma, afin

d'y causer une nouvelle sensation de fraîcheur; alors, à l'aide de

son aiguille, il traça presque imperceptiblement, sur la peau du

jeune homme endormi, quelques signes mystérieux et symboliques.

Ceci fut exécuté avec tant de prestesse, la pointe de l'aiguille

était si fine, si acérée, que Djalma ne ressentit pas la légère

érosion qui effleura son épiderme. Bientôt les signes que

l'Étrangleur venait de tracer apparurent d'abord en traits d'un

rose pâle à peine sensible, et aussi déliés qu'un cheveu; mais

telle était la puissance corrosive et lente du suc dont l'aiguille

était imprégnée, que, en s'infiltrant et s'extravasant peu à peu

sous la peau, il devait au bout de quelques heures devenir d'un

rouge violet, et rendre ainsi très apparents ces caractères alors

presque invisibles.

L'Étrangleur, après avoir si heureusement accompli son projet,

jeta un dernier regard de féroce convoitise sur l'Indien endormi,

puis, s'éloignant de la natte en rampant, il regagna l'ouverture

par laquelle il s'était introduit dans la cabane, rejoignit

hermétiquement les deux lèvres de cette incision, afin d'ôter tout

soupçon, et disparut au moment où le tonnerre commençait à gronder

sourdement dans le lointain.[5]M. le comte Edouard de Warren, dans

son excellent ouvrage sur l'Inde anglaise, que nous aurons

l'occasion de citer, s'exprime de la même manière sur

l'inconcevable adresse des Indiens. «Ils vont, dit-il, jusqu'à

vous dépouiller, sans interrompre votre sommeil, du drap même dont

vous dormez enveloppé. Ceci n'est point une plaisanterie, mais un

fait. Les mouvements du _bheel _sont ceux d'un serpent, dormez-

vous dans votre tente avec un domestique couché en travers de

chaque porte? le _bheel _viendra s'accroupir en dehors, à l'ombre

et dans un coin où il pourra entendre la respiration de chacun.

Dès que l'Européen s'endort, il est sûr de son fait: l'Asiatique

ne résistera pas longtemps à l'attrait du sommeil. Le moment venu,

il fait, à l'endroit même où il se trouve, une coupure verticale

dans la toile de la tente; elle lui suffit pour s'introduire. Il

passe comme un fantôme, sans faire crier le moindre grain de

sable. Il est parfaitement nu, et tout son corps est huilé; un

couteau-poignard est suspendu à son cou. Il se blottira près de

votre couche, et avec un sang-froid et une dextérité incroyables

pliera le drap en très petits plis tout près du corps, de manière

à occuper la moindre surface possible; cela fait, il passe de

l'autre côté, chatouille légèrement le dormeur, qu'il semble

magnétiser de manière qu'il se retire instinctivement et finit par

se retourner en laissant le drap plié derrière lui. S'il se

réveille et qu'il veuille saisir le voleur, il retrouve un corps

glissant qui lui échappe comme une anguille; si pourtant il

parvient à le saisir, malheur à lui, le poignard le frappe au

coeur: il tombe baigné dans son sang, et l'assassin disparaît.»

Le juif errant - Tome I · 第 31 / 101 题