Après avoir surmonté l'émotion involontaire que lui avait causée
le nom ou le souvenir du général Simon, le maître de Rodin lui
dit:
-- N'ouvrez pas encore ces lettres de Leipzig, de Charlestown et
de Batavia; les renseignements qu'elles donnent, sans doute, se
classeront tout à l'heure d'eux-mêmes. Cela nous épargnera un
double emploi de temps.
Le secrétaire regarda son maître d'un air interrogatif.
L'autre reprit:
-- Avez-vous terminé la note relative à l'affaire des médailles?
-- La voici... Je finissais de la traduire en chiffres.
-- Lisez-la moi, et, selon l'ordre des faits, vous ajouterez les
nouvelles informations que doivent renfermer ces trois lettres.
-- En effet, dit Rodin, ces informations se trouveront ainsi à
leur place.
-- Je veux voir, reprit l'autre, si cette note est claire et
suffisamment explicative, car vous n'avez pas oublié que la
personne à qui elle est destinée ne doit pas tout savoir?
-- Je me le suis rappelé, et c'est dans ce sens que je l'ai
rédigée...
-- Lisez.
M. Rodin lut ce qui suit, très posément et très lentement: «Il y a
cent cinquante ans, une famille française, protestante, s'est
expatriée volontairement dans la prévision de la prochaine
révocation de l'édit de Nantes, et dans le dessein de se
soustraire aux rigoureux et justes arrêts déjà rendus contre les
réformés, ces ennemis indomptables de notre sainte religion. Parmi
les membres de cette famille, les uns se sont réfugiés d'abord en
Hollande, puis dans les colonies hollandaises, d'autres en
Pologne, d'autres en Allemagne, d'autres en Angleterre, d'autres
en Amérique. On croit savoir qu'il ne reste aujourd'hui que sept
descendants de cette famille, qui a passé par d'étranges
vicissitudes de fortune, puisque ses représentants sont
aujourd'hui à peu près placés sur tous les degrés de l'échelle
sociale, depuis le souverain jusqu'à l'artisan.
«Ces descendants directs ou indirects sont:
«Filiation maternelle:
«Les demoiselles _Rose _et _Blanche Simon, _mineures.
«(Le général Simon a épousé à Varsovie une descendante de ladite
famille.)
«Le sieur _François Hardy, _manufacturier au Plessis, près Paris.
«Le prince _Djalma, _fils de _Kadja-Sing, _roi de Mondi.
«_(Kadja-Sing _a épousé en 1802 une descendante de ladite famille,
alors établie à Batavia (île de Java), possession hollandaise.)
«Filiation paternelle: «Le sieur _Jacques Rennepont, _dit _Couche-
tout-nu, _artisan. «La demoiselle _Adrienne de Cardoville, _fille
du comte de Rennepont, (duc de Cardoville). «Le sieur _Gabriel
Rennepont, _prêtre des missions étrangères. «Chacun des membres de
cette famille possède ou doit posséder une médaille de bronze sur
laquelle se trouvent gravées les inscriptions ci-jointes:
_Coté face_
Victime de L.C.D.J
Priez pour moi
Paris le 13 février 1682
_Coté pile_
À Paris rue St-François n°3
Dans un siècle et demi vous serez
le 13 février 1832.
Priez pour moi.
«Ces mots et cette date indiquent qu'il est d'un puissant intérêt
pour chacun d'eux de se trouver à Paris le 13 février 1832, et
cela, non par représentants ou fondés de pouvoir, mais EN
PERSONNE, qu'ils soient majeurs ou mineurs, mariés ou
célibataires. Mais d'autres personnes ont un intérêt _immense _à
ce qu'aucun des descendants de cette famille ne se trouve à Paris
le 13 février... à l'exception de Gabriel Rennepont, prêtre des
missions étrangères. _Il faut donc qu'À _TOUT PRIX _Gabriel soit
le seul qui assiste à ce rendez-vous donné aux représentants de
cette famille il y a un siècle et demi. _Pour empêcher les six
autres personnes d'être ou de se rendre à Paris le jour dit, ou
pour y paralyser leur présence, on a déjà beaucoup tenté; mais il
reste beaucoup à tenter pour assurer le bon succès de cette
affaire, que l'on regarde comme la plus vitale de l'époque, à
cause de ses résultats probables...»
-- Cela n'est que trop vrai, dit le maître de Rodin, en
l'interrompant et en secouant la tête d'un air pensif; ajoutez, en
outre, que les conséquences du succès sont incalculables, et que
l'on n'ose prévoir celles de l'insuccès... en un mot, qu'il s'agit
d'être... presque ou de ne pas être pendant plusieurs années.
Aussi faut-il, pour réussir, _employer tous les moyens possibles,
ne reculer devant rien, _toujours en sauvant habilement les
apparences.
-- C'est écrit, dit Rodin après avoir ajouté les mots que son
maître venait de lui dicter.
-- Continuez...
Rodin continua: «Pour faciliter ou assurer la réussite de
l'affaire en question, il est nécessaire de donner quelques
détails particuliers et secrets sur les sept personnes qui
représentent cette famille. «On répond de la vérité de ces
détails, au besoin on les compléterait de la façon la plus
minutieuse; car, des informations contradictoires ayant eu lieu,
on possède des dossiers très étendus, on procédera par ordre de
personnes, et l'on parlera seulement des faits accomplis jusqu'à
ce jour.»
Note n°1.
«Les demoiselles _Rose et Blanche Simon, _soeurs jumelles âgées de
quinze ans environ. Figures charmantes, se ressemblant tellement
qu'on pourrait prendre l'une pour l'autre; caractère doux et
timide, mais susceptible d'exaltation; élevées en Sibérie par une
mère esprit fort et déiste. Elles sont complètement ignorantes des
choses de notre sainte religion.
«Le général Simon, séparé de sa femme avant leur naissance, ignore
encore à cette heure qu'il a deux filles.
«On avait cru les empêcher de se trouver à Paris le 13 février, en
faisant envoyer leur mère dans un lieu d'exil beaucoup plus reculé
que celui qui lui avait d'abord été assigné; mais leur mère étant
morte, le gouverneur général de la Sibérie, qui nous est tout
dévoué d'ailleurs, croyant, par une erreur déplorable, la mesure
seulement personnelle à la femme du général Simon, a
malheureusement permis à ces jeunes filles de revenir en France
sous la conduite d'un ancien soldat.
«Cet homme, entreprenant, fidèle, résolu, est noté comme
dangereux.
«Les demoiselles Simon sont inoffensives. On a tout lieu d'espérer
qu'à cette heure elles sont retenues dans les environs de
Leipzig.»
Le maître de Rodin, l'interrompant, lui dit:
-- Lisez maintenant la lettre de Leipzig reçue tout à l'heure,
vous pourrez compléter l'information.
Rodin lut, et s'écria:
-- Excellente nouvelle! les deux jeunes filles et leur guide
étaient parvenus à s'échapper, pendant la nuit, de l'auberge du
_Faucon Blanc, _mais tous trois ont été rejoints et saisis à une
lieue de Mockern; on les a transférés à Leipzig, où ils sont
emprisonnés comme vagabonds; de plus, le soldat qui leur servait
de guide est accusé et convaincu de rébellion, voies de faits et
séquestration envers un magistrat.
-- Il est donc à peu près certain, vu la longueur des procédures
allemandes (et d'ailleurs on y pourvoira), que les jeunes filles
ne pourront être ici le 13 février, dit le maître de Rodin.
Joignez ce dernier fait à la note par un renvoi...
Le secrétaire obéit, écrivit en note le résumé de la lettre de
Morok et dit:
-- C'est écrit:
-- Poursuivez, reprit son maître.
Rodin continua à lire.
Note n°2.
_M. François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris._
«Homme ferme, riche, intelligent, actif, probe, instruit, idolâtré
de ses ouvriers, grâce à des innovations sans nombre touchant leur
bien-être; ne remplissant jamais les devoirs de notre sainte
religion: noté comme homme _très dangereux; _mais la haine et
l'envie qu'il inspire aux autres industriels, surtout à M. le
baron Tripeaud, son concurrent, peuvent aisément tourner contre
lui. S'il est besoin d'autres moyens d'action sur lui et contre
lui, on consultera son dossier; il est très volumineux: cet homme
est depuis longtemps signalé et surveillé. On l'a fait si
habilement circonvenir, quant à l'affaire de la médaille, que
jusqu'à présent il est complètement abusé sur l'importance des
intérêts qu'elle représente; du reste, il est incessamment épié,
entouré, dominé, même à son insu; un de ses meilleurs amis le
trahit, et l'on sait par lui ses plus secrètes pensées.»
Note n°3.
_Le prince Djalma._
«Dix-huit ans, caractère énergique et généreux, esprit fier,
indépendant et sauvage; favori du général Simon, qui a pris le
commandement des troupes de son père, _Kadja-Sing, _dans la lutte
que celui-ci soutient dans l'Inde contre les Anglais. On ne parle
de Djalma que pour mémoire, car sa mère est morte jeune encore, du
vivant de ses parents à elle, qui étaient restés à Batavia. Or,
ceux-ci étant morts à leur tour, leur modeste héritage n'ayant été
réclamé ni par Djalma ni par le roi son père, on a la certitude
qu'ils ignorent tous deux les graves intérêts qui se rattachent à
la possession de la médaille en question, qui fait partie de
l'héritage de la mère de Djalma.»
Le maître de Rodin l'interrompit et lui dit:
-- Lisez maintenant la lettre de Batavia, afin de compléter
l'information sur Djalma.
Rodin lut et dit:
-- Encore une bonne nouvelle... M. Josué Van Daël, négociant à
Batavia (il a fait son éducation dans notre maison de Pondichéry),
a appris par son correspondant de Calcutta que le vieux roi indien
a été tué dans la dernière bataille qu'il a livrée aux Anglais.
Son fils Djalma, dépossédé du trône paternel, a été provisoirement
envoyé dans une forteresse de l'Inde comme prisonnier d'État.
-- Nous sommes à la fin d'octobre, dit le maître de Rodin. En
admettant que le prince Djalma fût mis en liberté et qu'il pût
quitter l'Inde maintenant, c'est à peine s'il arriverait à Paris
pour le mois de février...
-- M. Josué, reprit Rodin, regrette de n'avoir pu prouver son zèle
en cette circonstance; si, contre toute probabilité, le prince
Djalma était relâché ou s'il parvenait à s'évader, il est certain
qu'alors il viendrait à Batavia pour réclamer l'héritage maternel,
puisqu'il ne lui reste plus rien au monde. On pourrait dans ce cas
compter sur le dévouement de M. Josué Van Daël. Il demande, en
retour, par le prochain courrier, des renseignements très précis
sur la fortune de M. le baron Tripeaud, manufacturier et banquier,
avec lequel il est en relations d'affaires.
-- À ce sujet vous répondrez d'une manière évasive, M. Josué
n'ayant encore montré que du zèle... Complétez l'information de
Djalma... avec ces nouveaux renseignements...
Rodin écrivit. Au bout de quelques secondes, son maître lui dit
avec une expression singulière:
-- M. Josué ne vous parle pas du général Simon, à propos de la
mort du père de Djalma et de l'emprisonnement de celui-ci?
-- M. Josué n'en dit pas un mot, répondit le secrétaire en
continuant son travail. Le maître de Rodin garda le silence, et se
promena pensif dans la chambre.
Au bout de quelques instants, Rodin lui dit:
-- C'est écrit...
-- Poursuivez...
Note n°4.
Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu.
«Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tripeaud, le concurrent de
M. François Hardy. Cet artisan est un ivrogne, fainéant, tapageur
et dépensier; il ne manque pas d'intelligence, mais la paresse et
la débauche l'ont absolument perverti. Un agent d'affaires très
adroit, sur lequel je compte, s'est mis en rapport avec une fille
Céphyse Soliveau, dite _la reine Bacchanal, _qui est la maîtresse
de cet ouvrier. Grâce à elle, l'agent d'affaires a noué quelques
relations avec lui, et on peut le regarder dès à présent comme à
peu près en dehors des intérêts qui devraient nécessiter sa
présence à Paris le 13 février.»
Note n°5.
_Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères._
«Parent éloigné du précédent; mais il ignore l'existence de ce
parent et de cette parenté. Orphelin abandonné, il a été recueilli
par Françoise Baudouin, femme d'un soldat surnommé Dagobert.
«Si, contre toute attente, ce soldat venait à Paris, on aurait sur
lui un puissant moyen d'action par sa femme. Celle-ci est une
excellente créature, ignorante et crédule, d'une piété exemplaire,
et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une
autorité sans bornes. C'est par elle que l'on a décidé Gabriel à
entrer dans les ordres, malgré la répugnance qu'il éprouvait.
«Gabriel a vingt-cinq ans; caractère angélique comme sa figure;
rares et solides vertus; malheureusement il a été élevé avec son
frère adoptif, Agricol, fils de Dagobert. Cet Agricol est poète et
ouvrier, excellent ouvrier d'ailleurs; il travaille chez
M. François Hardy; il est imbu des plus détestables doctrines;
idolâtre sa mère; probe, laborieux, mais sans aucun sentiment
religieux. Noté comme _très dangereux, _c'est ce qui rendait sa
fréquentation si à craindre pour Gabriel. Celui-ci, malgré toutes
ses parfaites qualités, donne toujours quelques inquiétudes. On a
même dû retarder de s'ouvrir complètement à lui, une fausse
démarche pourrait en faire aussi un homme des plus _dangereux; _il
est extrêmement à ménager, du moins jusqu'au 13 février, puisque,
on le répète, _sur lui, sur sa présence à Paris à cette époque,
_reposent d'immenses espérances et de non moins immenses intérêts.
«Par suite de ces ménagements auxquels on est tenu envers lui, on
a dû consentir à ce qu'il fit partie de la mission d'Amérique; car
il joint à une douceur angélique une intrépidité calme, un esprit
aventureux, que l'on n'a pu satisfaire qu'en lui permettant de
partager la vie périlleuse des missionnaires. Heureusement on a
donné les plus sévères instructions à ses supérieurs à
Charlestown, afin qu'ils n'exposent jamais une vie si précieuse.
Ils doivent le renvoyer à Paris au moins un mois ou deux avant le
13 février».
Le maître de Rodin, l'interrompant de nouveau, lui dit:
-- Lisez la lettre de Charlestown; voyez ce qu'on vous mande, afin
de compléter aussi cette information. Après avoir lu, Rodin
répondit:
-- Gabriel est attendu, d'un jour à l'autre, des montagnes
Rocheuses, où il avait absolument voulu aller seul en mission.
-- Quelle imprudence!
-- Sans doute il n'a couru aucun danger, puisqu'il a annoncé lui-
même son retour à Charlestown... Dès son arrivée, qui ne peut
dépasser le milieu de ce mois, écrit-on, on le fera partir
immédiatement pour la France.
-- Ajoutez ceci à la note qui le concerne, dit le maître de Rodin.
-- C'est écrit, répondit celui-ci au bout de quelques instants.
-- Poursuivez, lui dit son maître. Rodin continua.
Note n°6.
_Mademoiselle Adrienne Rennepont de Cardoville._
«Parente éloignée (et ignorant cette parenté) de Jacques
Rennepont, dit Couche-tout-nu, et de Gabriel Rennepont, prêtre
missionnaire. Elle a bientôt vingt et un ans, la plus piquante
physionomie du monde, la beauté la plus rare, quoique rousse, un
esprit des plus remarquables par son originalité, une fortune
immense, tous les instincts sensuels. On est épouvanté de l'avenir
de cette jeune personne, quand on songe à l'audace incroyable de
son caractère. Heureusement, son subrogé tuteur, le baron de
Tripeaud (baron de 1829 et homme d'affaires du feu comte de
Rennepont, duc de Cardoville), est tout à fait dans les intérêts
et presque dans la dépendance de la tante de Mlle de Cardoville.
L'on compte, à bon droit, sur cette digne et respectable parente,
et sur M. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins
étranges, inouïs, que cette jeune personne, aussi résolue
qu'indépendante, ne craint pas d'annoncer... et que
malheureusement l'on ne peut fructueusement exploiter... dans
l'intérêt de l'affaire en question, car...»
Rodin ne put continuer, deux coups discrètement frappés à la porte
l'interrompirent.
Le secrétaire se leva, alla voir qui heurtait, resta un moment
dehors, puis revint tenant deux lettres à la main, en disant:
-- Mme la princesse a profité du départ d'une estafette pour
envoyer...
-- Donnez la lettre de la princesse! s'écria le maître de Rodin
sans le laisser achever. Enfin, je vais avoir des nouvelles de ma
mère!!! ajouta-t-il.
À peine avait-il lu quelques lignes de cette lettre, qu'il pâlit;
ses traits exprimèrent aussitôt un étonnement profond et
douloureux, une douleur poignante.
-- Ma mère! s'écria-t-il. Ô mon Dieu! ma mère!
-- Quelque malheur serait-il arrivé? demanda Rodin d'un air alarmé
en se levant à l'exclamation de son maître.
-- Sa convalescence était trompeuse, lui dit celui-ci avec
abattement; elle est maintenant retombée dans un état presque
désespéré; pourtant le médecin pense que ma présence pourrait
peut-être la sauver, car elle m'appelle sans cesse; elle veut me
revoir une dernière fois pour mourir en paix... Oh! ce désir est
sacré... Ne pas m'y rendre serait un parricide... Pourvu, mon
Dieu! que j'arrive à temps... D'ici à la terre de la princesse, il
faut presque deux jours en voyageant jour et nuit.
-- Ah! mon dieu!... quel malheur! fit Rodin en joignant les mains
et levant les yeux au ciel...
Son maître sonna vivement, et dit à un domestique âgé qui ouvrit
la porte:
-- Jetez à l'instant dans une malle de ma voiture de voyage ce qui
m'est indispensable. Que le portier prenne un cabriolet et aille
en toute hâte me chercher des chevaux de poste... Il faut que dans
une heure je sois parti.
Le domestique sortit précipitamment.
-- Ma mère... ma mère... ne plus la revoir!... Oh! ce serait
affreux! s'écria-t-il en tombant sur une chaise avec accablement
et cachant sa figure dans ses mains. Cette grande douleur était
sincère, cet homme aimait tendrement sa mère; ce divin sentiment
avait jusqu'alors traversé, inaltérable et pur, toutes les phases
de sa vie... souvent bien coupable.
Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire à son maître
en lui montrant la seconde lettre:
-- On vient aussi d'apporter celle-ci de la part de M. Duplessis:
c'est très important... et très pressé...
-- Voyez ce que c'est, et répondez... je n'ai pas la tête à moi...
-- Cette lettre est confidentielle... dit Rodin en la présentant à
son maître... je ne puis l'ouvrir... ainsi que vous le voyez à la
marque de l'enveloppe.
À l'aspect de cette marque, les traits du maître de Rodin prirent
une indéfinissable expression de crainte et de respect; d'une main
tremblante il rompit le cachet.
Ce billet contenait ces seuls mots: «Toute affaire cessante...
sans perdre une minute... partez... et venez... M. Duplessis vous
remplacera; il a des ordres.»
-- Grand Dieu! s'écria cet homme avec désespoir. Partir sans
revoir ma mère... Mais c'est affreux... c'est impossible... C'est
la tuer peut-être... oui... ce serait un parricide...
En disant ces mots, ses yeux s'arrêtèrent par hasard sur l'énorme
sphère marquée de petites croix rouges... À cette vue, une brusque
révolution s'opéra en lui; il sembla se repentir de la vivacité de
ses regrets; peu à peu sa figure, quoique toujours triste,
redevint calme et grave... Il donna la lettre fatale à son
secrétaire, et lui dit en étouffant un soupir.
-- À classer à son numéro d'ordre.
Rodin prit la lettre, y inscrivit un numéro, et la plaça dans un
carton particulier. Après un moment de silence, son maître reprit:
-- Vous recevrez des ordres de M. Duplessis, vous travaillerez
avec lui. Vous lui remettrez la note de l'affaire des médailles:
il sait à qui l'adresser; vous répondrez à Batavia, à Leipzig et à
Charlestown dans le sens que j'ai dit. Empêcher à tout prix les
filles du général Simon de quitter Leipzig, hâter l'arrivée de
Gabriel à Paris; et dans le cas peu probable où le prince Djalma
viendrait à Paris, dire à M. Josué Van Daël que l'on compte sur
son zèle et sur son obéissance pour l'y retenir.
Cet homme qui, au moment où sa mère mourante l'appelait en vain,
pouvait conserver un tel sang-froid, rentra dans son appartement.
Rodin s'occupa des réponses qu'on venait de lui ordonner de faire,
et les transcrivit en chiffres.
Au bout de trois quarts d'heure, on entendit bruire les grelots
des chevaux de poste. Le vieux serviteur rentra après avoir
discrètement frappé.
-- La voiture est attelée, dit-il.
Rodin fit un signe de tête, le domestique sortit. Le secrétaire
alla heurter à son tour à la porte de l'appartement de son maître.
Celui-ci sortit, toujours grave et froid, mais d'une pâleur
effrayante; il tenait une lettre à la main.
-- Pour ma mère... dit-il à Rodin; vous enverrez un courrier à
l'instant...
-- À l'instant... répondit le secrétaire.
-- Que les trois lettres pour Leipzig, Batavia et Charlestown
partent aujourd'hui même par la voie accoutumée; c'est de la
dernière importance, vous le savez.
Tels furent les derniers mots de cet homme... Exécutant avec une
obéissance impitoyable des ordres impitoyables, il partait en
effet sans tenter de revoir sa mère.
Son secrétaire l'accompagna respectueusement jusqu'à sa voiture.
-- Quelle route... monsieur? demanda le postillon en se retournant
sur sa selle.
-- Route d'Italie!... répondit le maître de Rodin sans pouvoir
retenir un soupir, si déchirant, qu'il ressemblait à un sanglot.
* * * *
Lorsque la voiture fut partie au galop des chevaux, Rodin, qui
avait salué profondément son maître, haussa les épaules avec une
expression de dédain, puis il rentra dans la grande pièce froide
et nue. L'attitude, la physionomie, la démarche de ce personnage
changèrent subitement. Il semblait grandi, ce n'était plus un
automate qu'une humble obéissance faisait machinalement agir; ses
traits, jusqu'alors impassibles, son regard, jusqu'alors
continuellement voilé, s'animèrent tout à coup et révélèrent une
astuce diabolique; son sourire sardonique contracta ses lèvres
minces et blafardes, une satisfaction sinistre dérida ce visage
cadavéreux. À son tour, il s'arrêta devant l'énorme sphère; à son
tour il la contempla silencieusement comme l'avait contemplée son
maître... Puis, se courbant sur ce globe, l'enlaçant pour ainsi
dire dans ses bras... Après l'avoir quelques instants couvé de son
oeil de reptile, il promena sur la surface polie de la mappemonde
ses doigts noueux, frappa tour à tour de son ongle plat et sale
trois des endroits où l'on voyait des petites croix rouges... À
mesure qu'il désignait ainsi une de ces villes, situées dans des
contrées si diverses, il la nommait tout haut avec un ricanement
sinistre: _Leipzig... Charlestown... Batavia..._
Puis il se tut, absorbé dans ses réflexions...
Ce petit homme vieux, sordide, mal vêtu, au masque livide et mort,
qui venait pour ainsi dire de ramper sur ce globe, paraissait bien
plus effrayant que son maître... lorsque celui-ci, debout et
hautain, avait impérieusement jeté sa main sur ce monde, qu'il
semblait vouloir dominer à force d'orgueil, de violence et
d'audace.
Le premier ressemblait à l'aigle qui, planant au-dessus de sa
proie, peut quelquefois la manquer par l'élévation même du vol
auquel il se laisse emporter. Rodin ressemblait, au contraire, au
reptile qui, se traînant dans l'ombre et le silence sur les pas de
sa victime, finit toujours par l'enserrer de ses noeuds homicides.
Au bout de quelques instants, Rodin s'approcha de son bureau en se
frottant vivement les mains, et écrivit la lettre suivante, à
l'aide d'un chiffre particulier, inconnu de son maître.
Paris, 9 heures 3/4 du matin.
«Il est parti... mais il a _hésité!!_
«Sa mère mourante l'appelait auprès d'elle; il pouvait peut-être,
lui disait-on, la sauver par sa présence... Aussi s'est-il écrié:
«Ne pas me rendre auprès de ma mère... ce serait un parricide!»
«Pourtant... _il _est parti!... mais il a _hésité..._
«Je le surveille toujours...
«Ces lignes arriveront à _Rome _en même temps que lui...
«P.-S. Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais
qu'à mon tour j'entends qu'il me serve activement.
D'un moment à l'autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent
m'être utiles... il faut donc qu'il tâche d'augmenter le nombre de
ses adhérents.»
Après avoir plié et cacheté cette lettre, Rodin la mit dans sa
poche.
Dix heures sonnèrent. C'était l'heure du déjeuner de M. Rodin. Il
rangea et serra ses papiers dans un tiroir dont il emporta la
clef, brossa du coude son vieux chapeau graisseux, prit à la main
un parapluie tout rapiécé et sortit.
* * * *
Pendant que ces deux hommes, du fond de cette retraite obscure,
ourdissaient cette trame où devaient être enveloppés les sept
descendants d'une famille autrefois proscrite... un défenseur
étrange, mystérieux, songeait à protéger cette famille, qui était
aussi la sienne.
Épilogue.
Le site est agreste... sauvage...
C'est une haute colline couverte d'énormes blocs de grès au milieu
desquels pointent çà et là des bouleaux et des chênes au feuillage
déjà jauni par l'automne; ces grands arbres se dessinent sur la
lueur rouge que le soleil a laissée au couchant: on dirait la
réverbération d'un incendie. De cette hauteur, l'oeil plonge dans
une vallée profonde, ombreuse, fertile, à demi voilée d'une légère
vapeur par la brume du soir... Les grasses prairies, les massifs
d'arbres touffus, les champs dépouillés de leurs épis mûrs, se
confondent dans une teinte sombre, uniforme, qui contraste avec la
limpidité bleuâtre du ciel. Des clochers de pierre grise ou
d'ardoise élancent çà et là leurs flèches aiguës du fond de cette
vallée... car plusieurs villages y sont épars, bordant une longue
route qui va du nord au couchant.
C'est l'heure du repos, c'est l'heure où d'ordinaire la vitre de
chaque chaumière s'illumine au joyeux pétillement du foyer
rustique, et scintille au loin à travers l'ombre et la feuillée,
pendant que des tourbillons de fumée sortant des cheminées
s'élèvent lentement vers le ciel. Et pourtant, chose étrange, on
dirait que dans ce pays tous les foyers sont éteints ou déserts.
Chose plus étrange, plus sinistre encore, tous les clochers
sonnent le funèbre glas des morts... L'activité, le mouvement, la
vie, semblaient concentrés dans ce branle lugubre qui retentit au
loin.
Mais voilà que, dans ces villages, naguère obscurs, les lumières
commencent à poindre... Ces clartés ne sont pas produites par le
vif et joyeux pétillement du foyer rustique... Elles sont
rougeâtres comme ces feux de pâtre aperçus le soir à travers le
brouillard... Et puis ces lumières ne restent pas immobiles. Elles
marchent... marchent lentement vers le cimetière de chaque église.
Alors le glas des morts redouble, l'air frémit sous les coups
précipités des cloches; et, à de rares intervalles, des chants
mortuaires arrivent, affaiblis, jusqu'au faîte de la colline.
Pourquoi tant de funérailles? Quelle est donc cette vallée de
désolation, où les chants paisibles qui succèdent au dur travail
quotidien sont remplacés par des chants de mort? où le repos du
soir est remplacé par le repos éternel? Quelle est cette vallée de
désolation dont chaque village pleure tant de morts à la fois, et
les enterre à la même heure, la même nuit?
Hélas! c'est que la mortalité est si prompte, si nombreuse, si
effrayante, que c'est à peine si l'on suffit à enterrer les
morts... Pendant le jour, un rude et impérieux labeur attache les
survivants à la terre: et le soir seulement, au retour des champs,
ils peuvent, brisés de fatigue, creuser ces autres sillons où
leurs frères vont reposer, pressés comme les grains de blé dans le
semis.
Et cette vallée n'a pas, seule, vu tant de désolation. Pendant des
années maudites, bien des villages, bien des bourgs, bien des
villes, bien des contrées immenses ont vu, comme cette vallée,
leurs foyers éteints et déserts!... ont vu, comme cette vallée, le
deuil remplacer la joie, le glas des morts remplacer le bruit des
fêtes... ont, comme cette vallée, beaucoup pleuré de morts le même
jour et les ont enterrés la nuit, à la sinistre lueur des torches.
Car, pendant ces années maudites, un terrible voyageur a lentement
parcouru la terre d'un pôle à l'autre... du fond de l'Inde et de
l'Asie aux glaces de la Sibérie... des glaces de la Sibérie
jusqu'aux grèves de l'Océan français. Ce voyageur, mystérieux
comme la mort, lent comme l'éternité, implacable comme le destin,
terrible comme la main de Dieu... c'était...