LE CHOLÉRA!!...

* * * *

Le bruit des cloches et des chants funèbres montait toujours, des

profondeurs de la vallée au sommet de la colline, comme une grande

voix plaintive... La lueur des torches funéraires s'apercevait

toujours au loin, à travers la brume du soir... Le crépuscule

durait encore. Heure étrange, qui donne aux formes les plus

arrêtées une apparence vague, insaisissable, fantastique...

Mais le sol pierreux et sonore de la montagne a résonné sous un

pas lent, égal et ferme... À travers les grands troncs noirs des

arbres un homme a passé. Sa taille était haute; il tenait sa tête

baissée sur sa poitrine; sa figure était noble, douce et triste;

ses sourcils, unis entre eux, s'étendaient d'une tempe à l'autre,

et semblaient rayer son front d'une marque sinistre. Cet homme ne

semblait pas entendre les tintements lointains de tant de cloches

funèbres et pourtant, deux jours auparavant, le calme, le bonheur,

la santé, la joie régnaient dans ces villages, qu'il avait

lentement traversés, et qu'il laissait alors derrière lui mornes

et désolés.

Mais ce voyageur continuait sa route dans ses pensées.

«Le 13 février approche, pensait-il; ils approchent... ces jours

où les descendants de ma soeur bien-aimée, ces derniers rejetons

de notre race, doivent être réunis à Paris... Hélas! pour la

troisième fois, il y a cent cinquante ans, la persécution l'a

disséminée par toute la terre, cette famille qu'avec tendresse

j'ai suivie d'âge en âge, pendant dix-huit siècles... au milieu de

ses migrations, de ses exils, de ses changements de religion, de

fortune et de nom. Oh! pour cette famille, issue de ma soeur, à

moi, pauvre artisan[3], que de grandeurs, que d'abaissements, que

d'obscurité, que d'éclat, que de misères, que de gloire! De

combien de crimes elle s'est souillée... de combien de vertus elle

s'est honorée! L'histoire de cette seule famille... c'est

l'histoire de l'humanité tout entière! Passant à travers tant de

générations, par les veines du pauvre et du riche, du souverain et

du bandit, du sage et du fou, du lâche et du brave, du saint et de

l'athée, le sang de ma soeur s'est perpétué jusqu'à cette heure.

«De cette famille... que reste-t-il aujourd'hui?

«Sept rejetons:

«Deux orphelines, filles d'une mère proscrite et d'un père

proscrit; un prince détrôné; un pauvre prêtre missionnaire; un

homme de condition moyenne; une jeune fille de grand nom et de

grande fortune; ensuite un artisan.

«À eux tous, ils résument les vertus, le courage, les

dégradations, les misères de notre race!...

«La Sibérie... L'Inde... l'Amérique... la France... voilà où le

sort les a jetés!

«L'instinct m'avertit lorsqu'un des miens est en péril... Alors,

du nord au midi... de l'orient à l'occident, je vais à eux... je

vais à eux, hier, sous les glaces du pôle, aujourd'hui sous une

zone tempérée... demain sous le feu des tropiques; mais souvent,

hélas! au moment où ma présence pourrait les sauver, la main

invisible me pousse, le tourbillon m'emporte, et...

«-- MARCHE!... MARCHE!...

«-- Qu'au moins je finisse ma tâche!

«-- MARCHE!...

«-- Une heure seulement!... une heure de repos!...

«-- MARCHE!...

«-- Hélas! je laisse ceux que j'aime au bord de l'abîme!...

«-- MARCHE!... MARCHE!!!

«Tel est mon châtiment... S'il est grand... mon crime a été plus

grand encore!... artisan voué aux privations, à la misère... le

malheur m'avait rendu méchant... Oh! maudit... maudit soit le jour

où, pendant que je travaillais, sombre, haineux, désespéré, parce

que, malgré mon labeur acharné, les miens manquaient de tout... le

Christ a passé devant ma porte! Poursuivi d'injures, accablé de

coups, portant à grand-peine sa lourde croix, il m'a demandé de se

reposer un moment sur mon banc de pierre... Son front ruisselait,

ses pieds saignaient, la fatigue le brisait... et avec une douceur

navrante, il me disait:

«-- Je souffre!...

«-- Et moi aussi, je souffre... lui ai-je répondu en le repoussant

avec colère, avec dureté; je souffre, mais personne ne me vient en

aide... Les impitoyables font les impitoyables!... MARCHE!...

MARCHE!

«Alors, lui, poussant un soupir douloureux, m'a dit:

«-- _Et toi, tu marcheras sans cesse jusqu'à la rédemption; ainsi

le veut le Seigneur qui est au cieux_.

«Et mon châtiment a commencé...

«Trop tard j'ai ouvert les yeux à la lumière... trop tard j'ai

connu le repentir, trop tard j'ai connu la charité, trop tard

enfin j'ai compris ces paroles, qui devraient être la loi de

l'humanité tout entière:

AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES «En vain, depuis des siècles, pour

mériter mon pardon, puisant ma force et mon éloquence dans ces

mots célestes, j'ai rempli de commisération et d'amour bien des

coeurs remplis de courroux et d'envie: en vain j'ai enflammé bien

des âmes de la sainte horreur de l'oppression et de l'injustice.

Le jour de la clémence n'est pas encore venu!...

«Et, ainsi que le premier homme a par sa chute voué sa postérité

au malheur, on dirait que moi, artisan, j'ai voué les artisans à

d'éternelles douleurs, et qu'ils expient mon crime: car eux seuls,

depuis dix-huit siècles, n'ont pas encore été affranchis. Depuis

dix-huit siècles, les puissants et les heureux disent à ce peuple

de travailleurs... ce que j'ai dit au Christ implorant et

souffrant: MARCHE!... MARCHE!... Et ce peuple, comme lui brisé de

fatigue, comme lui portant une lourde croix... dit comme lui avec

une tristesse amère:

«-- Oh! par pitié... quelques instants de trêve... nous sommes

épuisés...

«-- MARCHE!!!

«-- Mais si nous mourons à la peine, que deviendront et nos

petits-enfants et nos vieilles mères?

«-- MARCHE!... MARCHE!...

«Et depuis des siècles, eux et moi, nous marchons et nous

souffrons, sans qu'une voix charitable nous ai dit ASSEZ!!!

Hélas!... tel est mon châtiment, il est immense... il est

double... Je souffre au nom de l'humanité en voyant des

populations misérables, vouées sans relâche à d'ingrats et rudes

travaux. Je souffre au nom de la famille, en ne pouvant, moi

pauvre et errant, venir toujours en aide aux miens, à ces

descendants d'une soeur chérie.

«Mais quand la douleur est au-dessus de mes forces... quand je

pressens pour les miens un danger dont je ne peux les sauver,

alors, traversant les mondes, ma pensée va trouver cette femme,

comme moi maudite... cette fille de reine[4] qui, comme moi fils

d'artisan, marche... marche, et marchera jusqu'au jour de sa

rédemption... Une seule fois par siècle, ainsi que deux planètes

se rapprochent dans leur révolution séculaire... je puis

rencontrer cette femme... pendant la fatale semaine de la Passion.

«Et après cette entrevue remplie de souvenirs terribles et de

douleurs immenses, astres errants de l'éternité, nous poursuivons

notre course infinie.

«Et cette femme, la seule qui, comme moi sur la terre, assiste à

la fin de chaque siècle, en disant: ENCORE!!! cette femme, d'un

bout du monde à l'autre, répond à ma pensée...

«Elle, qui seule au monde partage mon terrible sort, a voulu

partager l'unique intérêt qui m'ait consolé à travers les

siècles... Ces descendants de ma soeur chérie, elle les aime

aussi... elle les protège aussi... Pour eux aussi, de l'orient à

l'occident, du nord au midi... elle va... elle arrive.

«Mais, hélas! la main invisible la pousse aussi... le tourbillon

l'emporte aussi. Et:

«-- MARCHE!...

«-- Qu'au moins je finisse ma tâche, dit-elle aussi.

«-- MARCHE!...

«-- Une heure... rien qu'une heure de repos!

«-- MARCHE!...

«-- Je laisse ceux que j'aime au fond de l'abîme.

«-- MARCHE!... MARCHE!!!

* * * *

Pendant que cet homme allait ainsi sur la montagne, absorbé dans

ses pensées, la brise du soir, jusqu'alors légère, avait augmenté,

le vent devenait de plus en plus violent, déjà l'éclair sillonnait

la nue... déjà de sourds et longs sifflements annonçaient

l'approche d'un orage. Tout à coup, cet homme maudit, qui ne peut

plus ni pleurer ni sourire, tressaillit.

Aucune douleur physique ne pouvait l'atteindre... et pourtant il

porta vivement la main à son coeur, comme s'il eût éprouvé un

contrecoup cruel. «Oh! s'écria-t-il, je le sens... à cette

heure... plusieurs des miens... les descendants de ma soeur bien-

aimée souffrent et courent de grands périls... les uns au fond de

l'Inde... d'autres en Amérique... d'autres ici en Allemagne. La

lutte recommence, de détestables passions se sont ranimées... Ô

toi qui m'entends, toi comme moi errante et maudite, Hérodiade,

aide-moi à les protéger. Que ma prière t'arrive au milieu des

solitudes de l'Amérique où tu es à cette heure... Puissions-nous

arriver à temps!»

Alors il se passa une chose extraordinaire.

La nuit était venue. Cet homme fit un mouvement pour retourner

précipitamment sur ses pas, mais une force invisible l'en empêcha

et le poussa en sens contraire.

À ce moment la tempête éclata dans toute sa sombre majesté. Un de

ces tourbillons qui déracinent les arbres... qui ébranlent les

rochers, passa sur la montagne, rapide et tonnant comme la foudre.

Au milieu des mugissements de l'ouragan, à la lueur des éclairs,

on vit alors, sur les flancs de la montagne, l'homme au front

marqué de noir descendre à grands pas à travers les rochers et les

arbres courbés sous les efforts de la tempête. La marche de cet

homme n'était plus lente, ferme et calme mais péniblement

saccadée, comme celle d'un être qu'une puissance irrésistible

entraînerait malgré lui... ou qu'un effrayant ouragan emporterait

dans son tourbillon.

En vain cet homme étendait vers le ciel des mains suppliantes. Il

disparut bientôt au milieu des ombres de la nuit et du fracas de

la tempête.

Troisième partie

Les étrangleurs

Le juif errant - Tome I · 第 29 / 101 题