M. Rodin, secrétaire du nouveau venu, continuait d'écrire.

-- Y a-t-il des lettres de Dunkerque, Rodin? lui demanda son

maître.

-- Le facteur n'est pas encore arrivé.

-- Sans être positivement inquiet de la santé de ma mère,

puisqu'elle est en convalescence, reprit l'autre, je ne serai tout

à fait rassuré que par une lettre de Mme la princesse de Saint-

Dizier... mon excellente amie... Enfin, ce matin, j'aurai de

bonnes nouvelles, je l'espère...

-- C'est à désirer, dit le secrétaire aussi humble, aussi soumis

que laconique et impassible.

-- Certes, c'est à désirer, reprit son maître, car un des

meilleurs jours de ma vie a été celui où la princesse de Saint-

Dizier m'a appris que cette maladie, aussi brusque que dangereuse,

avait heureusement cédé aux bons soins dont ma mère est

entourée... par elle... Sans cela je partais à l'instant pour la

terre de la princesse, quoique ma présence soit ici bien

nécessaire...

Puis s'approchant du bureau de son secrétaire, il ajouta:

-- Le dépouillement de la correspondance étrangère est-il fait?

-- En voici l'analyse...

-- Les lettres sont toujours venues sous enveloppe aux demeures

indiquées... et apportées ici selon mes ordres?

-- Toujours...

-- Lisez-moi l'analyse de cette correspondance: s'il y a des

lettres auxquelles je doive répondre moi-même, je vous le dirai.

Et le maître de Rodin commença de se promener de long en large

dans la chambre, les mains croisées derrière le dos, dictant à

mesure des observations que Rodin notait soigneusement.

Le secrétaire prit un dossier assez volumineux et commença ainsi:

-- Don Ramon Olivarès accuse de Cadix réception de la lettre

numéro 19; il s'y conformera et niera toute participation à

l'enlèvement.

-- Bien! à classer.

-- Le comte Romanof de Riga se trouve dans une position

embarrassée.

-- Dire à Duplessis d'envoyer un secours de cinquante louis; j'ai

autrefois servi comme capitaine dans le régiment du comte, et

depuis il a donné d'excellents avis.

-- On a reçu à Philadelphie la dernière cargaison d'_Histoires de

France expurgées _à l'usage des fidèles; on en redemande, la

première étant épuisée.

-- Prendre note, en écrire à Duplessis... Poursuivez.

-- M. Spindler envoie de Namur le rapport secret demandé sur

M. Ardouin.

-- À analyser...

-- M. Ardouin envoie de la même ville le rapport secret demandé

sur N. Spindler.

-- À analyser...

-- Le docteur Van Ostadt, de la même ville, envoie une note

confidentielle sur MM. Spindler et Ardouin.

-- À comparer... Poursuivez.

-- Le comte Malipierri, de Turin, annonce que la donation de trois

cent mille francs est signée.

-- En prévenir Duplessis... Ensuite?

-- Don Stanislas vient de partir des eaux de Baden avec la reine

Marie-Ernestine. Il donne avis que Sa Majesté recevra avec

gratitude les avis qu'on lui annonce, et y répondra de sa main.

-- Prenez note... J'écrirai moi-même à la reine. Pendant que Rodin

inscrivait quelques notes en marge du papier qu'il tenait, son

maître, continuant de se promener de long en large dans la

chambre, se trouva en face de la grande mappemonde marquée de

petites croix rouges; un instant il la contempla d'un air pensif.

Rodin continua:

-- D'après l'état des esprits dans certaines parties de l'Italie,

où quelques agitateurs ont les yeux tournés vers la France, le

père Orsini écrit de Milan qu'il serait très important de répandre

à profusion dans ce pays un petit livre dans lequel les Français,

nos compatriotes, seraient présentés comme impies et débauchés...

pillards et sanguinaires...

-- L'idée est excellente, on pourra exploiter habilement les excès

commis par les nôtres en Italie pendant les guerres de la

République... Il faudra charger Jacques Dumoulin d'écrire ce petit

livre. Cet homme est pétri de bile, de fiel et de venin; le

pamphlet sera terrible... D'ailleurs je donnerai quelques notes;

mais qu'on ne paye Jacques Dumoulin qu'après la remise du

manuscrit...

-- Bien entendu... si on le soldait d'avance, il serait ivre-mort

pendant huit jours dans quelque mauvais lieu. C'est ainsi qu'il a

fallu lui payer deux fois son virulent factum contre les tendances

panthéistes de la doctrine philosophique du professeur Martin.

-- Notez... et continuez.

-- Le _négociant _annonce que le _commis _est sur le point

d'envoyer le _banquier rendre ses comptes _devant qui de droit...

Après avoir accentué ces mots d'une façon particulière, Rodin dit

à son maître:

-- Vous comprenez?...

-- Parfaitement... dit l'autre en tressaillant. Ce sont les

expressions convenues... Ensuite?

-- Mais le _commis, _reprit le secrétaire, est retenu par un

dernier scrupule.

Après un moment de silence, pendant lequel ses traits se

contractèrent péniblement, le maître de Rodin reprit:

-- Continuer d'agir sur l'imagination du _commis _par le silence

et la solitude, puis lui faire relire la liste des cas où le

régicide est autorisé et absous... Continuez.

-- La femme Sydney écrit de Dresde qu'elle attend les

instructions. De violentes scènes de jalousie ont encore éclaté

entre le père et le fils à son sujet; mais dans ces nouveaux

épanchements de haine mutuelle, dans ces confidences que chacun

lui faisait contre son rival, la femme Sydney n'a encore rien

trouvé qui ait trait aux renseignements qu'on lui demande. Elle a

pu jusqu'ici éviter de se décider pour l'un ou pour l'autre; mais

si cette situation se prolonge, elle craint d'éveiller leurs

soupçons. Qui doit-elle préférer, du père ou du fils?

-- Le fils... Les ressentiments de la jalousie seront bien plus

violents, bien plus cruels chez ce vieillard; et pour se venger de

la préférence accordée à son fils, il dira peut-être ce que tous

deux ont tant d'intérêt à cacher... Ensuite?

-- Depuis trois ans, deux servantes d'Ambrosius, que l'on a

placées dans cette petite paroisse des montagnes du Valais, ont

disparu, sans qu'on sache ce qu'elles sont devenues. Une troisième

vient d'avoir le même sort. Les protestants du pays s'émeuvent,

parlent de meurtre... de circonstances épouvantables...

-- Jusqu'à preuve évidente, complète du fait, que l'on défende

Ambrosius contre ces infâmes calomnies d'un parti qui ne recule

jamais devant les inventions les plus monstrueuses... Continuez.

-- Thompson, de Liverpool, est enfin parvenu à faire entrer Justin

comme homme de confiance chez lord Steward, riche catholique

irlandais dont la tête s'affaiblit de plus en plus.

-- Une fois le fait vérifié, cinquante louis de gratification à

Thompson, prenez note pour Duplessis... Poursuivez.

-- Frank Dichestein, de Vienne, reprit Rodin, annonce que son père

vient de mourir du choléra dans un petit village à quelques lieues

de cette ville, car l'épidémie continue d'avancer lentement,

venant du nord de la Russie par la Pologne...

-- C'est vrai, dit le maître de Rodin en interrompant; puisse le

terrible fléau ne pas continuer sa marche effrayante et épargner

la France!...

-- Frank Dichestein, reprit Rodin, annonce que ses deux frères

sont décidés à attaquer la donation faite par son père, mais que

lui est d'un avis opposé.

-- Consulter les deux personnes chargées du contentieux...

Ensuite?

-- Le cardinal prince d'Amalli se conformera aux trois premiers

points du mémoire. Il demande à faire ses réserves pour le

quatrième point.

-- Pas de réserves... acceptation pleine et absolue; sinon la

guerre: et notez-le bien, entendez-vous? une guerre acharnée, sans

pitié ni pour lui ni pour ses créatures... Ensuite?

-- Fra Paolo annonce que le patriote Boccari, chef d'une société

secrète très redoutable, désespéré de voir ses amis l'accuser de

trahison par suite des soupçons que lui, Fra Paolo, avait

adroitement jetés dans leur esprit, s'est donné la mort.

-- Boccari!! est-ce possible?... Boccari!... le patriote

Boccari!... cet ennemi si dangereux? s'écria le maître de Rodin.

-- Le patriote Boccari... répéta le secrétaire, toujours

impassible.

-- Dire à Duplessis d'envoyer un mandat de vingt-cinq louis à Fra

Paolo... Prenez note.

-- Haussmann annonce que la danseuse française Albertine Ducomet

est la maîtresse du prince régnant: elle a sur lui la plus

complète influence; on pourrait donc par elle arriver sûrement au

but qu'on se propose; mais cette Albertine est dominée par son

amant, condamné en France comme faussaire, et elle ne fait rien

sans le consulter.

-- Ordonner à Haussmann de s'aboucher avec cet homme; si ses

prétentions sont raisonnables, y accéder; s'informer si cette

fille n'a pas quelques parents à Paris.

-- Le duc d'Orbano annonce que le roi son maître autorisera le

nouvel établissement proposé, mais aux conditions précédemment

notifiées.

-- Pas de conditions, une franche adhésion ou un refus positif...

On reconnaît ainsi ses amis et ses ennemis. Plus les circonstances

sont défavorables, plus il faut montrer de fermeté et imposer par

là confiance en soi.

-- Le même annonce que le corps diplomatique tout entier continue

d'appuyer les réclamations du père de cette jeune fille

protestante qui ne veut quitter le couvent où elle a trouvé asile

et protection que pour épouser son amant contre la volonté de son

père.

-- Ah!... le corps diplomatique continue de réclamer au nom de ce

père?

-- Il continue...

-- Alors, continuer de lui répondre que le pouvoir spirituel n'a

rien à démêler avec le pouvoir temporel.

À ce moment le timbre de la porte d'entrée frappa deux coups.

-- Voyez ce que c'est, dit le maître de Rodin. Celui-ci se leva et

sortit. Son maître continua de se promener, pensif d'un bout à

l'autre de la chambre. Ses pas l'ayant encore amené auprès de

l'énorme sphère, il s'y arrêta. Pendant quelque temps il

contempla, dans un profond silence, les innombrables petites croix

rouges qui semblaient couvrir d'un immense réseau toutes les

contrées de la terre. Songeant sans doute à l'invisible action de

son pouvoir, qui paraissait s'étendre sur le monde entier, les

traits de cet homme s'animèrent, sa large prunelle grise étincela,

ses narines se gonflèrent, sa mâle figure prit une incroyable

expression d'énergie, d'audace et de superbe. Le front altier, la

lèvre dédaigneuse, il s'approcha de la sphère et appuya sa

vigoureuse main sur le pôle... À cette puissante étreinte, à ce

mouvement impérieux, possessif, on aurait dit que cet homme se

croyait sûr de dominer ce globe, qu'il contemplait de toute la

hauteur de sa grande taille et sur lequel il posait sa main d'un

air si fier, si audacieux. Alors il ne souriait pas. Son large

front se plissait d'une manière formidable, son regard menaçait;

l'artiste qui aurait voulu peindre le démon de l'orgueil et de la

domination n'aurait pu choisir un plus effrayant modèle. Lorsque

Rodin rentra, la figure de son maître avait repris son expression

habituelle.

-- C'est le facteur, dit Rodin en montrant les lettres qu'il

tenait à la main, il n'y a rien de Dunkerque...

-- Rien!!! s'écria son maître.

Et sa douloureuse émotion contrastait singulièrement avec

l'expression hautaine et implacable que son visage avait naguère.

-- Rien!!! aucune nouvelle de ma mère! reprit-il; encore trente-

six heures d'inquiétude.

-- Il me semble que si Mme la princesse avait eu de mauvaises

nouvelles à donner, elle eût écrit; probablement le mieux

continue...

-- Vous avez sans doute raison, Rodin; mais il n'importe... je ne

suis pas tranquille... Si demain je n'ai pas de nouvelles

complètement rassurantes, je partirai pour la terre de la

princesse... Pourquoi faut-il que ma mère ait voulu aller passer

l'automne dans ce pays!... Je crains que les environs de Dunkerque

ne soient pas sains pour elle...

Après un moment de silence il ajouta, en continuant de se

promener:

-- Enfin... voyez ces lettres... d'où sont-elles?... Rodin, après

avoir examiné leur timbre, répondit:

-- Sur les quatre, il y en a trois relatives à la grande et

importante affaire des médailles...

-- Dieu soit loué!... pourvu que les nouvelles soient favorables,

s'écria le maître de Rodin avec une expression d'inquiétude qui

témoignait de l'extrême importance qu'il attachait à cette

affaire.

-- L'une, de Charlestown, est sans doute relative à Gabriel le

missionnaire, répondit Rodin; l'autre, de Batavia, a sans doute

rapport à l'Indien Djalma... Celle-ci est de Leipzig... Sans doute

elle confirme celle d'hier, où ce dompteur de bêtes féroces, nommé

Morok, annonçait que, selon les ordres qu'il avait reçus, et sans

qu'on pût l'accuser en rien, les filles du général Simon ne

pourraient continuer leur voyage.

Au nom du général Simon un nuage passa sur les traits du maître de

Rodin.

Le juif errant - Tome I · 第 27 / 101 题