VI. Les confidences.

-- D'abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une câlinerie

gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut

nous promettre de ne pas nous gronder.

-- N'est-ce pas... tu ne gronderas pas tes enfants? ajouta Blanche

d'une voix non moins caressante.

-- Accordé, répondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop

comment m'y prendre... Mais pourquoi vous gronder?

-- Parce que nous aurions peut-être dû te dire plus tôt ce que

nous allons t'apprendre...

-- Écoutez, mes enfants, répondit sentencieusement Dagobert, après

avoir un instant réfléchi sur ce cas de conscience, de deux choses

l'une: ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher

quelque chose... Si vous avez eu raison, c'est très bien; si vous

avez eu tort, c'est fait; ainsi maintenant n'en parlons plus.

Allez, je suis tout oreilles.

Complètement rassurée par cette lumineuse décision, Rose reprit en

échangeant un sourire avec sa soeur:

-- Figure-toi, Dagobert, que voilà deux nuits de suite que nous

avons une visite.

-- Une visite!

Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise.

-- Oui, une visite charmante... car il est blond!

-- Comment diable, il est blond? s'écria Dagobert avec un

soubresaut.

-- Blond... avec des yeux bleus... ajouta Blanche.

-- Comment, diable! des yeux bleus?... Et Dagobert fit un nouveau

bond sur son siège.

-- Oui, des yeux bleus... longs comme ça... reprit Rose en posant

le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche.

-- Mais, morbleu! ils seraient longs comme ça... et, faisant

grandement les choses, le vétéran indiqua toute la longueur de son

avant-bras; ils seraient longs comme ça que ça ne ferait rien...

Un blond qui a des yeux bleus... Ah ça, mesdemoiselles, qu'est-ce

que cela signifie?

Dagobert se leva, cette fois, l'air sévère et péniblement inquiet.

-- Ah! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite.

-- Rien qu'au commencement encore... ajouta Blanche.

-- Au commencement?... Il y a donc une suite, une fin?

-- Une fin? Nous espérons bien que non...

Et Rose se prit à rire comme une folle.

-- Tout ce que nous demandons, c'est que cela dure toujours,

ajouta Blanche en partageant l'hilarité de sa soeur.

Dagobert regardait tour à tour très sérieusement les deux jeunes

filles afin de tâcher de deviner cette énigme; mais lorsqu'il vit

leurs ravissantes figures animées par un sourire franc et ingénu,

il réfléchit qu'elles n'auraient pas tant de gaieté si elles

avaient de graves reproches à se faire, et il ne pensa plus qu'à

se réjouir de voir des orphelines si gaies au milieu de leur

position précaire, et dit:

-- Riez... riez, mes enfants... j'aime tant à vous voir rire!

Puis, songeant que pourtant ce n'était pas précisément de la sorte

qu'il devait répondre au singulier aveu des petites filles, il

ajouta d'une grosse voix:

-- J'aime à vous voir rire, oui, mais non quand vous recevez des

visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles; allons, que

je suis fou d'écouter ce que vous me contez là... Vous voulez vous

moquer de moi, n'est-ce pas?

-- Non, ce que nous disons est vrai... bien vrai...

-- Tu le sais... nous n'avons jamais menti, ajouta Rose.

-- Elles ont raison, cependant, elles ne mentent jamais... dit le

soldat, dont les perplexités recommencèrent. Mais comment diable

cette visite est-elle possible? Je couche dehors en travers de

votre porte; Rabat-Joie couche au pied de votre fenêtre: or, tous

les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent

entrer que par la porte ou par la fenêtre, et s'ils avaient

essayé, nous deux Rabat-Joie, qui avons l'oreille fine, nous

aurions reçu les visites... à notre manière... Mais voyons, mes

enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter... expliquez-

vous.

Les deux soeurs, voyant à l'expression des traits de Dagobert

qu'il ressentait une inquiétude réelle, ne voulurent pas abuser

plus longtemps de sa bonté. Elles échangèrent un regard, et Rose

dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du

vétéran:

-- Allons... ne te tourmente pas, nous allons te raconter les

visites de notre ami _Gabriel..._

_-- _Vous recommencez?... Il a un nom?

-- Certainement il a un nom, nous te le disons... Gabriel...

-- Quel joli nom! n'est-ce pas, Dagobert? Oh! tu verras, tu

l'aimeras comme nous, notre beau Gabriel.

-- J'aimerai votre beau Gabriel! dit le vétéran en hochant la

tête, j'aimerai votre beau Gabriel! c'est selon, car avant il faut

que je sache...

Puis, s'interrompant:

-- C'est singulier, ça me rappelle une chose...

-- Quoi donc, Dagobert?

-- Il y a quinze ans, dans la dernière lettre que votre père, en

revenant de France, m'a apportée de ma femme, elle me disait que,

toute pauvre qu'elle était, et quoiqu'elle eût déjà sur les bras

notre petit Agricol qui grandissait, elle venait de recueillir un

pauvre enfant abandonné qui avait une figure de chérubin, et qui

s'appelait Gabriel... Et, il n'y a pas longtemps, j'en ai encore

eu des nouvelles.

-- Et par qui donc?

-- Vous saurez cela tout à l'heure.

-- Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raison de

plus pour aimer le nôtre.

-- Le vôtre... le vôtre, voyons le vôtre... je suis sur des

charbons ardents...

-- Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons

l'habitude de nous endormir en nous tenant par la main.

-- Oui, oui, je vous ai vues bien des fois toutes deux dans votre

berceau... Je ne pouvais me lasser de vous regarder, tant vous

étiez gentilles.

-- Eh bien! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir,

lorsque nous avons vu...

-- C'était donc en rêve! s'écria Dagobert, puisque vous étiez

endormies... en rêve!

-- Mais oui, en rêve... Comment veux-tu que ce soit?...

-- Laisse donc parler ma soeur.

-- À la bonne heure! dit le soldat avec un soupir de satisfaction,

à la bonne heure! Certainement, de toutes façons, j'étais bien

tranquille... parce que... mais enfin, c'est égal... Un rêve!

j'aime mieux cela... Continuez, petite Rose.

-- Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil.

-- Toutes deux le même?

-- Oui, Dagobert; car le lendemain matin, en nous éveillant, nous

nous sommes raconté ce que nous venions de rêver.

-- Et c'était tout semblable...

-- C'est extraordinaire, mes enfants; et ce songe, qu'est-ce qu'il

disait?

-- Dans ce rêve, Blanche et moi nous étions assises à côté l'une

de l'autre; nous avons vu entrer un bel ange; il avait une longue

robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus et une figure si

belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le

prier... Alors il nous a dit d'une voix douce qu'il se nommait

Gabriel, que notre mère l'envoyait vers nous pour être notre ange

gardien, et qu'il ne nous abandonnerait jamais.

-- Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main à chacune et

inclinant son beau visage vers nous, il nous a ainsi longtemps

regardées en silence avec tant de bonté... tant de bonté, que nous

ne pouvions détacher nos yeux des siens.

-- Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour à tour, son

regard nous attirait et nous allait au coeur... À notre grand

chagrin, Gabriel nous a quittées en nous disant que la nuit

d'ensuite nous le verrions encore.

-- Et il a reparu?

-- Sans doute! Mais tu juges avec quelle impatience nous

attendions le moment d'être endormies, pour voir si notre ami

reviendrait nous trouver pendant notre sommeil.

-- Hum!... ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous

frottiez joliment les yeux avant-hier soir, dit Dagobert en se

grattant le front; vous prétendiez tomber de sommeil..., je parie

que c'était pour me renvoyer plus tôt et courir plus vite à votre

rêve?

-- Oui, Dagobert.

-- Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme à Rabat-Joie:

«Va te coucher, Dagobert.» Et l'ami Gabriel est revenu?

-- Certainement; mais cette fois il nous a beaucoup parlé, et au

nom de notre mère il nous a donné des conseils si touchants, si

généreux, que, le lendemain, Rose et moi nous avons passé tout

notre temps à nous rappeler les moindres paroles de notre ange

gardien... ainsi que sa figure... et son regard...

-- Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu'hier vous avez

chuchoté tout le long de l'étape... et quand je vous disais blanc,

vous me répondiez noir.

-- Oui, Dagobert, nous pensions à Gabriel.

-- Et depuis nous l'aimons toutes deux autant qu'il nous aime...

-- Mais il est seul pour vous deux?

-- Et notre mère n'est-elle pas seule pour nous deux?

-- Et toi, Dagobert, n'es-tu pas aussi seul pour nous deux?

-- C'est juste!... Ah çà, mais savez-vous que je finirai par en

être jaloux de ce gaillard-là, moi?

-- Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit.

-- Entendons-nous: si vous en parlez le jour et si vous en rêvez

la nuit, qu'est-ce qu'il me restera donc à moi?

-- Il te restera... tes deux orphelines que tu aimes tant! dit

Rose.

-- Et qui n'ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d'une voix

caressante.

-- Hum! hum! c'est ça, câlinez-moi... Allez, mes enfants, ajouta

tendrement le soldat, je suis content de mon lot; je vous passe

votre Gabriel; j'étais bien sûr que moi et Rabat-Joie nous

pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles. Du reste, il n'y

a rien d'étonnant à ceci: votre premier songe vous a frappées, et,

à force d'en jaser, vous l'avez eu de nouveau: aussi vous le

verriez une troisième fois, ce bel oiseau de nuit... que je ne

m'étonnerais pas.

-- Oh! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rêves,

mais il nous semble que notre mère nous les envoie. Ne nous

disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges

gardiens?... Eh bien, Gabriel est notre ange gardien, et nous

protégera et te protégera aussi.

-- C'est sans doute bien honnête de sa part de penser à moi; mais,

voyez, mes chères enfants, pour m'aider à vous défendre, j'aime

mieux Rabat-Joie; il est moins blond que l'ange, mais il a de

meilleures dents, et c'est plus sûr.

-- Que tu es impatientant, Dagobert, avec tes plaisanteries!

-- C'est vrai, tu ris de tout.

-- Oui, c'est étonnant comme je suis gai... Je ris à la manière du

vieux Jovial, sans desserrer les dents. Voyons, enfants, ne me

grondez pas; au fait, j'ai tort: la pensée de votre digne mère est

mêlée à ce rêve; vous faites bien d'en parler sérieusement. Et

puis, ajouta-t-il d'un air grave, il y a quelquefois du vrai dans

les rêves... En Espagne, deux dragons de l'impératrice, des

camarades à moi, avaient rêvé, la veille de leur mort, qu'ils

seraient empoisonnés par les moines... Ils l'ont été... Si vous

rêvez obstinément de ce bel ange Gabriel... c'est que... c'est

que... enfin, c'est que ça vous amuse... vous n'avez pas déjà tant

d'agrément le jour... ayez au moins un sommeil... divertissant;

maintenant, mes enfants, j'ai aussi des choses à vous dire; il

s'agira de votre mère, promettez-moi de ne pas être tristes.

-- Sois tranquille; en pensant à elle, nous ne sommes pas tristes,

mais sérieuses.

-- À la bonne heure! Par peur de vous chagriner, je reculais

toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mère vous

aurait confié quand vous n'auriez plus été des enfants; mais elle

est morte si vite qu'elle n'a pas eu le temps; et puis ce qu'elle

avait à vous apprendre lui brisait le coeur, et à moi aussi; je

retardais ces confidences tant que je pouvais, et j'avais pris le

prétexte de ne vous parler de rien avant le jour où nous

traverserions le champ de bataille où votre père avait été fait

prisonnier... ça me donnait du temps... mais le moment est venu...

il n'y a plus à tergiverser.

-- Nous t'écoutons, Dagobert, répondirent les jeunes filles d'un

air attentif et mélancolique.

Après un moment de silence, pendant lequel il s'était recueilli,

le vétéran dit aux jeunes filles:

-- Votre père, le général Simon, fils d'un ouvrier qui est resté

ouvrier; car, malgré tout ce que le général avait pu faire et

dire, le bonhomme s'est entêté à ne pas quitter son état, -- tête

de fer et coeur d'or, tout comme son fils, -- vous pensez, mes

enfants, que si votre père, après s'être engagé simple soldat, est

devenu général... et comte de l'Empire... ça n'a pas été sans

peine et sans gloire.

-- Comte de l'Empire? qu'est-ce que c'est, Dagobert?

-- Une bêtise... un titre que l'Empereur donnait par-dessus le

marché, avec le grade; l'histoire de dire au peuple, qu'il aimait,

parce qu'il en était: «Enfants! vous voulez jouer à la noblesse,

comme les vieux nobles? vous v'là nobles; vous voulez jouer aux

rois, vous v'là rois... Goûtez de tout... enfants, rien de trop

bon pour vous... régalez-vous.»

-- Roi! dirent les petites filles en joignant les mains avec

admiration.

-- Tout ce qu'il y a de plus roi... Oh! il n'en était pas chiche,

de couronnes, l'Empereur! J'ai eu un camarade de lit, brave soldat

du reste, qui a passé roi; ça nous flattait, parce qu'enfin, quand

c'était pas l'un, c'était l'autre, tant il y a qu'à ce jeu-là

votre père a été comte; mais comte ou non, c'était le plus beau,

le plus brave général de l'armée.

-- Il était beau, n'est-ce pas, Dagobert? Notre mère le disait

toujours.

-- Oh! oui, allez! mais, par exemple, il était tout le contraire

de votre blondin d'ange gardien. Figurez-vous un brun superbe; en

grand uniforme, c'était à vous éblouir et à vous mettre le feu au

coeur... Avec lui on aurait chargé jusque sur le bon Dieu!... si

le bon Dieu l'avait demandé, bien entendu... se hâta d'ajouter

Dagobert, en manière de correctif, ne voulant blesser en rien la

foi naïve des orphelines.

-- Et notre père était aussi bon que brave, n'est-ce pas,

Dagobert?

-- Bon! mes enfants, lui? je le crois bien! il aurait ployé un fer

à cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le

jour où il a été fait prisonnier, il avait sabré des canonniers

prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et cette force-

là, comment voulez-vous qu'on ne soit pas bon?... Il y a donc

environ dix-neuf ans, qu'ici près... à l'endroit que je vous ai

montré, avant d'arriver dans ce village, le général,

dangereusement blessé, est tombé de cheval... Je le suivais comme

son ordonnance, j'ai couru à son secours. Cinq minutes après, nous

étions faits prisonniers; par qui?... par un Français?

-- Par un Français!

-- Oui, un marquis émigré, colonel au service de la Russie,

répondit Dagobert avec amertume. Aussi, quand ce marquis a dit au

général, en s'avançant vers lui: «Rendez-vous, monsieur, à un

compatriote... -- Un Français qui se bat contre la France n'est

plus mon compatriote; c'est un traître, et je ne me rends pas à un

traître,» a répondu le général; et, tout blessé qu'il était, il

s'est traîné auprès d'un grenadier russe, lui a remis son sabre en

disant: «Je me rends à vous». Le marquis en est devenu pâle de

rage...

Les orphelines se regardèrent avec orgueil, un vif incarnat colora

leurs joues, et elles s'écrièrent:

-- Oh! brave père, brave père!...

-- Hum! ces enfants... dit Dagobert en caressant sa moustache avec

fierté, comme on voit qu'elles ont du sang de soldat dans les

veines! Puis il reprit:

-- Nous voilà donc prisonniers. Le dernier cheval du général avait

été tué sous lui; pour faire la route, il monta Jovial, qui

n'avait pas été blessé ce jour-là; nous arrivons à Varsovie. C'est

là que le général a connu votre mère; elle était surnommée la

_Perle de Varsovie: _c'est tout dire. Aussi, lui qui aimait ce qui

était bon et beau, en devient amoureux tout de suite; elle l'aime

à son tour; mais ses parents l'avaient promise à un autre... Cet

autre... c'était encore...

Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perçant en montrant la

fenêtre avec effroi.

Le juif errant - Tome I · 第 17 / 101 题