-- D'abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une câlinerie
gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut
nous promettre de ne pas nous gronder.
-- N'est-ce pas... tu ne gronderas pas tes enfants? ajouta Blanche
d'une voix non moins caressante.
-- Accordé, répondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop
comment m'y prendre... Mais pourquoi vous gronder?
-- Parce que nous aurions peut-être dû te dire plus tôt ce que
nous allons t'apprendre...
-- Écoutez, mes enfants, répondit sentencieusement Dagobert, après
avoir un instant réfléchi sur ce cas de conscience, de deux choses
l'une: ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher
quelque chose... Si vous avez eu raison, c'est très bien; si vous
avez eu tort, c'est fait; ainsi maintenant n'en parlons plus.
Allez, je suis tout oreilles.
Complètement rassurée par cette lumineuse décision, Rose reprit en
échangeant un sourire avec sa soeur:
-- Figure-toi, Dagobert, que voilà deux nuits de suite que nous
avons une visite.
-- Une visite!
Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise.
-- Oui, une visite charmante... car il est blond!
-- Comment diable, il est blond? s'écria Dagobert avec un
soubresaut.
-- Blond... avec des yeux bleus... ajouta Blanche.
-- Comment, diable! des yeux bleus?... Et Dagobert fit un nouveau
bond sur son siège.
-- Oui, des yeux bleus... longs comme ça... reprit Rose en posant
le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche.
-- Mais, morbleu! ils seraient longs comme ça... et, faisant
grandement les choses, le vétéran indiqua toute la longueur de son
avant-bras; ils seraient longs comme ça que ça ne ferait rien...
Un blond qui a des yeux bleus... Ah ça, mesdemoiselles, qu'est-ce
que cela signifie?
Dagobert se leva, cette fois, l'air sévère et péniblement inquiet.
-- Ah! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite.
-- Rien qu'au commencement encore... ajouta Blanche.
-- Au commencement?... Il y a donc une suite, une fin?
-- Une fin? Nous espérons bien que non...
Et Rose se prit à rire comme une folle.
-- Tout ce que nous demandons, c'est que cela dure toujours,
ajouta Blanche en partageant l'hilarité de sa soeur.
Dagobert regardait tour à tour très sérieusement les deux jeunes
filles afin de tâcher de deviner cette énigme; mais lorsqu'il vit
leurs ravissantes figures animées par un sourire franc et ingénu,
il réfléchit qu'elles n'auraient pas tant de gaieté si elles
avaient de graves reproches à se faire, et il ne pensa plus qu'à
se réjouir de voir des orphelines si gaies au milieu de leur
position précaire, et dit:
-- Riez... riez, mes enfants... j'aime tant à vous voir rire!
Puis, songeant que pourtant ce n'était pas précisément de la sorte
qu'il devait répondre au singulier aveu des petites filles, il
ajouta d'une grosse voix:
-- J'aime à vous voir rire, oui, mais non quand vous recevez des
visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles; allons, que
je suis fou d'écouter ce que vous me contez là... Vous voulez vous
moquer de moi, n'est-ce pas?
-- Non, ce que nous disons est vrai... bien vrai...
-- Tu le sais... nous n'avons jamais menti, ajouta Rose.
-- Elles ont raison, cependant, elles ne mentent jamais... dit le
soldat, dont les perplexités recommencèrent. Mais comment diable
cette visite est-elle possible? Je couche dehors en travers de
votre porte; Rabat-Joie couche au pied de votre fenêtre: or, tous
les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent
entrer que par la porte ou par la fenêtre, et s'ils avaient
essayé, nous deux Rabat-Joie, qui avons l'oreille fine, nous
aurions reçu les visites... à notre manière... Mais voyons, mes
enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter... expliquez-
vous.
Les deux soeurs, voyant à l'expression des traits de Dagobert
qu'il ressentait une inquiétude réelle, ne voulurent pas abuser
plus longtemps de sa bonté. Elles échangèrent un regard, et Rose
dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du
vétéran:
-- Allons... ne te tourmente pas, nous allons te raconter les
visites de notre ami _Gabriel..._
_-- _Vous recommencez?... Il a un nom?
-- Certainement il a un nom, nous te le disons... Gabriel...
-- Quel joli nom! n'est-ce pas, Dagobert? Oh! tu verras, tu
l'aimeras comme nous, notre beau Gabriel.
-- J'aimerai votre beau Gabriel! dit le vétéran en hochant la
tête, j'aimerai votre beau Gabriel! c'est selon, car avant il faut
que je sache...
Puis, s'interrompant:
-- C'est singulier, ça me rappelle une chose...
-- Quoi donc, Dagobert?
-- Il y a quinze ans, dans la dernière lettre que votre père, en
revenant de France, m'a apportée de ma femme, elle me disait que,
toute pauvre qu'elle était, et quoiqu'elle eût déjà sur les bras
notre petit Agricol qui grandissait, elle venait de recueillir un
pauvre enfant abandonné qui avait une figure de chérubin, et qui
s'appelait Gabriel... Et, il n'y a pas longtemps, j'en ai encore
eu des nouvelles.
-- Et par qui donc?
-- Vous saurez cela tout à l'heure.
-- Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raison de
plus pour aimer le nôtre.
-- Le vôtre... le vôtre, voyons le vôtre... je suis sur des
charbons ardents...
-- Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons
l'habitude de nous endormir en nous tenant par la main.
-- Oui, oui, je vous ai vues bien des fois toutes deux dans votre
berceau... Je ne pouvais me lasser de vous regarder, tant vous
étiez gentilles.
-- Eh bien! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir,
lorsque nous avons vu...
-- C'était donc en rêve! s'écria Dagobert, puisque vous étiez
endormies... en rêve!
-- Mais oui, en rêve... Comment veux-tu que ce soit?...
-- Laisse donc parler ma soeur.
-- À la bonne heure! dit le soldat avec un soupir de satisfaction,
à la bonne heure! Certainement, de toutes façons, j'étais bien
tranquille... parce que... mais enfin, c'est égal... Un rêve!
j'aime mieux cela... Continuez, petite Rose.
-- Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil.
-- Toutes deux le même?
-- Oui, Dagobert; car le lendemain matin, en nous éveillant, nous
nous sommes raconté ce que nous venions de rêver.
-- Et c'était tout semblable...
-- C'est extraordinaire, mes enfants; et ce songe, qu'est-ce qu'il
disait?
-- Dans ce rêve, Blanche et moi nous étions assises à côté l'une
de l'autre; nous avons vu entrer un bel ange; il avait une longue
robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus et une figure si
belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le
prier... Alors il nous a dit d'une voix douce qu'il se nommait
Gabriel, que notre mère l'envoyait vers nous pour être notre ange
gardien, et qu'il ne nous abandonnerait jamais.
-- Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main à chacune et
inclinant son beau visage vers nous, il nous a ainsi longtemps
regardées en silence avec tant de bonté... tant de bonté, que nous
ne pouvions détacher nos yeux des siens.
-- Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour à tour, son
regard nous attirait et nous allait au coeur... À notre grand
chagrin, Gabriel nous a quittées en nous disant que la nuit
d'ensuite nous le verrions encore.
-- Et il a reparu?
-- Sans doute! Mais tu juges avec quelle impatience nous
attendions le moment d'être endormies, pour voir si notre ami
reviendrait nous trouver pendant notre sommeil.
-- Hum!... ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous
frottiez joliment les yeux avant-hier soir, dit Dagobert en se
grattant le front; vous prétendiez tomber de sommeil..., je parie
que c'était pour me renvoyer plus tôt et courir plus vite à votre
rêve?
-- Oui, Dagobert.
-- Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme à Rabat-Joie:
«Va te coucher, Dagobert.» Et l'ami Gabriel est revenu?
-- Certainement; mais cette fois il nous a beaucoup parlé, et au
nom de notre mère il nous a donné des conseils si touchants, si
généreux, que, le lendemain, Rose et moi nous avons passé tout
notre temps à nous rappeler les moindres paroles de notre ange
gardien... ainsi que sa figure... et son regard...
-- Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu'hier vous avez
chuchoté tout le long de l'étape... et quand je vous disais blanc,
vous me répondiez noir.
-- Oui, Dagobert, nous pensions à Gabriel.
-- Et depuis nous l'aimons toutes deux autant qu'il nous aime...
-- Mais il est seul pour vous deux?
-- Et notre mère n'est-elle pas seule pour nous deux?
-- Et toi, Dagobert, n'es-tu pas aussi seul pour nous deux?
-- C'est juste!... Ah çà, mais savez-vous que je finirai par en
être jaloux de ce gaillard-là, moi?
-- Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit.
-- Entendons-nous: si vous en parlez le jour et si vous en rêvez
la nuit, qu'est-ce qu'il me restera donc à moi?
-- Il te restera... tes deux orphelines que tu aimes tant! dit
Rose.
-- Et qui n'ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d'une voix
caressante.
-- Hum! hum! c'est ça, câlinez-moi... Allez, mes enfants, ajouta
tendrement le soldat, je suis content de mon lot; je vous passe
votre Gabriel; j'étais bien sûr que moi et Rabat-Joie nous
pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles. Du reste, il n'y
a rien d'étonnant à ceci: votre premier songe vous a frappées, et,
à force d'en jaser, vous l'avez eu de nouveau: aussi vous le
verriez une troisième fois, ce bel oiseau de nuit... que je ne
m'étonnerais pas.
-- Oh! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rêves,
mais il nous semble que notre mère nous les envoie. Ne nous
disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges
gardiens?... Eh bien, Gabriel est notre ange gardien, et nous
protégera et te protégera aussi.
-- C'est sans doute bien honnête de sa part de penser à moi; mais,
voyez, mes chères enfants, pour m'aider à vous défendre, j'aime
mieux Rabat-Joie; il est moins blond que l'ange, mais il a de
meilleures dents, et c'est plus sûr.
-- Que tu es impatientant, Dagobert, avec tes plaisanteries!
-- C'est vrai, tu ris de tout.
-- Oui, c'est étonnant comme je suis gai... Je ris à la manière du
vieux Jovial, sans desserrer les dents. Voyons, enfants, ne me
grondez pas; au fait, j'ai tort: la pensée de votre digne mère est
mêlée à ce rêve; vous faites bien d'en parler sérieusement. Et
puis, ajouta-t-il d'un air grave, il y a quelquefois du vrai dans
les rêves... En Espagne, deux dragons de l'impératrice, des
camarades à moi, avaient rêvé, la veille de leur mort, qu'ils
seraient empoisonnés par les moines... Ils l'ont été... Si vous
rêvez obstinément de ce bel ange Gabriel... c'est que... c'est
que... enfin, c'est que ça vous amuse... vous n'avez pas déjà tant
d'agrément le jour... ayez au moins un sommeil... divertissant;
maintenant, mes enfants, j'ai aussi des choses à vous dire; il
s'agira de votre mère, promettez-moi de ne pas être tristes.
-- Sois tranquille; en pensant à elle, nous ne sommes pas tristes,
mais sérieuses.
-- À la bonne heure! Par peur de vous chagriner, je reculais
toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mère vous
aurait confié quand vous n'auriez plus été des enfants; mais elle
est morte si vite qu'elle n'a pas eu le temps; et puis ce qu'elle
avait à vous apprendre lui brisait le coeur, et à moi aussi; je
retardais ces confidences tant que je pouvais, et j'avais pris le
prétexte de ne vous parler de rien avant le jour où nous
traverserions le champ de bataille où votre père avait été fait
prisonnier... ça me donnait du temps... mais le moment est venu...
il n'y a plus à tergiverser.
-- Nous t'écoutons, Dagobert, répondirent les jeunes filles d'un
air attentif et mélancolique.
Après un moment de silence, pendant lequel il s'était recueilli,
le vétéran dit aux jeunes filles:
-- Votre père, le général Simon, fils d'un ouvrier qui est resté
ouvrier; car, malgré tout ce que le général avait pu faire et
dire, le bonhomme s'est entêté à ne pas quitter son état, -- tête
de fer et coeur d'or, tout comme son fils, -- vous pensez, mes
enfants, que si votre père, après s'être engagé simple soldat, est
devenu général... et comte de l'Empire... ça n'a pas été sans
peine et sans gloire.
-- Comte de l'Empire? qu'est-ce que c'est, Dagobert?
-- Une bêtise... un titre que l'Empereur donnait par-dessus le
marché, avec le grade; l'histoire de dire au peuple, qu'il aimait,
parce qu'il en était: «Enfants! vous voulez jouer à la noblesse,
comme les vieux nobles? vous v'là nobles; vous voulez jouer aux
rois, vous v'là rois... Goûtez de tout... enfants, rien de trop
bon pour vous... régalez-vous.»
-- Roi! dirent les petites filles en joignant les mains avec
admiration.
-- Tout ce qu'il y a de plus roi... Oh! il n'en était pas chiche,
de couronnes, l'Empereur! J'ai eu un camarade de lit, brave soldat
du reste, qui a passé roi; ça nous flattait, parce qu'enfin, quand
c'était pas l'un, c'était l'autre, tant il y a qu'à ce jeu-là
votre père a été comte; mais comte ou non, c'était le plus beau,
le plus brave général de l'armée.
-- Il était beau, n'est-ce pas, Dagobert? Notre mère le disait
toujours.
-- Oh! oui, allez! mais, par exemple, il était tout le contraire
de votre blondin d'ange gardien. Figurez-vous un brun superbe; en
grand uniforme, c'était à vous éblouir et à vous mettre le feu au
coeur... Avec lui on aurait chargé jusque sur le bon Dieu!... si
le bon Dieu l'avait demandé, bien entendu... se hâta d'ajouter
Dagobert, en manière de correctif, ne voulant blesser en rien la
foi naïve des orphelines.
-- Et notre père était aussi bon que brave, n'est-ce pas,
Dagobert?
-- Bon! mes enfants, lui? je le crois bien! il aurait ployé un fer
à cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le
jour où il a été fait prisonnier, il avait sabré des canonniers
prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et cette force-
là, comment voulez-vous qu'on ne soit pas bon?... Il y a donc
environ dix-neuf ans, qu'ici près... à l'endroit que je vous ai
montré, avant d'arriver dans ce village, le général,
dangereusement blessé, est tombé de cheval... Je le suivais comme
son ordonnance, j'ai couru à son secours. Cinq minutes après, nous
étions faits prisonniers; par qui?... par un Français?
-- Par un Français!
-- Oui, un marquis émigré, colonel au service de la Russie,
répondit Dagobert avec amertume. Aussi, quand ce marquis a dit au
général, en s'avançant vers lui: «Rendez-vous, monsieur, à un
compatriote... -- Un Français qui se bat contre la France n'est
plus mon compatriote; c'est un traître, et je ne me rends pas à un
traître,» a répondu le général; et, tout blessé qu'il était, il
s'est traîné auprès d'un grenadier russe, lui a remis son sabre en
disant: «Je me rends à vous». Le marquis en est devenu pâle de
rage...
Les orphelines se regardèrent avec orgueil, un vif incarnat colora
leurs joues, et elles s'écrièrent:
-- Oh! brave père, brave père!...
-- Hum! ces enfants... dit Dagobert en caressant sa moustache avec
fierté, comme on voit qu'elles ont du sang de soldat dans les
veines! Puis il reprit:
-- Nous voilà donc prisonniers. Le dernier cheval du général avait
été tué sous lui; pour faire la route, il monta Jovial, qui
n'avait pas été blessé ce jour-là; nous arrivons à Varsovie. C'est
là que le général a connu votre mère; elle était surnommée la
_Perle de Varsovie: _c'est tout dire. Aussi, lui qui aimait ce qui
était bon et beau, en devient amoureux tout de suite; elle l'aime
à son tour; mais ses parents l'avaient promise à un autre... Cet
autre... c'était encore...
Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perçant en montrant la
fenêtre avec effroi.