Les orphelines occupaient, dans l'un des bâtiments les plus
reculés de l'auberge, une petite chambre délabrée, dont l'unique
fenêtre s'ouvrait sur la campagne; un lit sans rideaux, une table
et deux chaises, composaient l'ameublement plus que modeste de ce
réduit éclairé par une lampe. Sur la table, placée près de la
croisée, était déposé le sac de Dagobert.
Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibérie, couché auprès de la
porte, avait déjà deux fois sourdement grondé, en tournant la tête
vers la fenêtre, sans pourtant donner suite à cette manifestation
hostile.
Les deux soeurs, à demi couchées dans leur lit, étaient
enveloppées de longs peignoirs blancs, boutonnés au cou et aux
manches. Elles ne portaient pas de bonnet; un large ruban de fil
ceignait à la hauteur des tempes leurs beaux cheveux châtains,
pour les tenir en ordre pendant la nuit. Ces vêtements blancs,
cette espèce de blanche auréole qui entourait leur front,
donnaient un caractère plus candide encore à leurs fraîches et
charmantes figures. Les orphelines riaient et causaient; car,
malgré bien des chagrins précoces, elles conservaient la gaieté
ingénue de leur âge; le souvenir de leur mère les attristait
parfois, mais cette tristesse n'avait rien d'amer, c'était plutôt
une douce mélancolie qu'elles recherchaient au lieu de la fuir;
pour elles cette mère toujours adorée n'était pas morte... elle
était absente.
Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques
dévotieuses, car dans le désert où elles avaient vécu, il ne se
trouvait ni église ni prêtre, elles croyaient seulement, on l'a
dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de pitié pour les pauvres
mères dont les enfants restaient sur la terre, que, grâce à lui,
du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre
toujours, et qu'elles leur envoyaient quelquefois de beaux anges
gardiens pour les protéger. Grâce à cette illusion naïve, les
orphelines, persuadées que leur mère veillait incessamment sur
elles, sentaient que mal faire serait l'affliger et cesser de
mériter la protection des bons anges. À cela se bornait la
théologie de Rose et de Blanche, théologie suffisante pour ces
âmes aimantes et pures.
Ce soir-là, les deux soeurs causaient en attendant Dagobert. Leur
entretien les intéressait beaucoup; car, depuis quelques jours,
elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait
battre leur coeur virginal, agitait leur sein naissant, changeait
en incarnat le rose de leurs joues, et voilait quelquefois en
langueur inquiète et rêveuse leurs grands yeux d'un bleu si doux.
Rose, ce soir-là, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis
se croisaient derrière sa tête, qu'elle tournait à demi vers sa
soeur; celle-ci, accoudée sur le traversin, la regardait en
souriant, et lui disait:
-- Crois-tu qu'il vienne encore cette nuit?
-- Oui, car hier... il nous l'a promis.
-- Il est si bon... il ne manquera pas à sa promesse.
-- Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds bouclés.
-- Et son nom... quel nom charmant... comme il va bien à sa
figure!
-- Et quel doux sourire, et quelle douce voix, quand il nous dit,
en nous prenant la main: «Mes enfants, bénissez Dieu de ce qu'il
vous a donné la même âme... Ce que l'on cherche ailleurs, vous le
trouverez en vous-mêmes.»
--» Puisque vos deux coeurs n'en font qu'un...» a-t-il ajouté.
-- Quel bonheur pour nous de nous souvenir de toutes ses paroles,
ma soeur!
-- Nous sommes si attentives! Tiens... te voir l'écouter, c'est
comme si je me voyais l'écouter moi-même, mon cher petit miroir!
dit Rose en souriant et en baisant sa soeur au front. Eh bien,
quand il parle, tes yeux... ou plutôt nos yeux... sont grands,
grands ouverts, nos lèvres s'agitent comme si nous répétions en
nous-mêmes chaque mot après lui. Il n'est pas étonnant que, de ce
qu'il dit, rien ne soit oublié de nous.
-- Et ce qu'il dit est si beau, si noble, si généreux!
-- Puis, n'est-ce pas, ma soeur, à mesure qu'il parle, que de
bonnes pensées on sent naître en soi! Pourvu que nous nous les
rappelions toujours!
-- Sois tranquille, elles resteront dans notre coeur, comme de
petits oiseaux dans le nid de leur mère.
-- Sais-tu, Rose, que c'est un grand bonheur qu'il nous aime
toutes deux à la fois?
-- Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n'avons qu'un coeur
à nous deux.
-- Comment aimer Rose sans aimer Blanche?
-- Que serait devenue la délaissée?
-- Et puis il aurait été si embarrassé de choisir!
-- Nous nous ressemblons tant!
-- Aussi, pour s'épargner cet embarras, dit Rose en souriant, il
nous a choisies toutes deux.
-- Cela ne vaut-il pas mieux? Il est seul à nous aimer... nous
sommes deux à le chérir.
-- Pourvu qu'il ne nous quitte pas jusqu'à Paris.
-- Et qu'à Paris nous le voyions aussi.
-- C'est surtout à Paris qu'il sera bon de l'avoir avec nous... et
avec Dagobert... dans cette grande ville. Mon Dieu, Blanche, que
cela doit être beau!
-- Paris? ça doit être comme une ville d'or...
-- Une ville où tout le monde doit être heureux... puisque c'est
si beau!
-- Mais nous, pauvres orphelines, oserons-nous y entrer
seulement?... Comme on nous regardera!
-- Oui... mais puisque tout le monde doit être heureux, tout le
monde doit y être bon.
-- Et l'on nous aimera...
-- Et puis nous serons avec notre ami... aux cheveux blonds et aux
yeux bleus.
-- Il ne nous a encore rien dit de Paris...
-- Il n'y aura pas songé. Il faudra lui en parler cette nuit.
-- S'il est en train de causer... car souvent, tu sais, il a l'air
d'aimer à nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux...
-- Oui, et dans ces moments-là son regard me rappelle quelquefois
le regard de notre mère chérie.
-- Et elle... combien elle doit être heureuse de ce qui nous
arrive... puisqu'elle nous voit!
-- Car si l'on nous aime tant, c'est que sans doute nous le
méritons.
-- Voyez-vous, la vaniteuse! dit Blanche, en se plaisant à lisser,
du bout de ses doits déliés, les cheveux de sa soeur séparés sur
son front.
Après un moment de réflexion, Rose lui dit:
-- Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter à Dagobert?
-- Si tu le crois, faisons-le.
-- Nous lui dirons tout, comme nous disions tout à notre mère;
pourquoi lui cacher quelque chose?...
-- Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur.
-- Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami,
notre coeur bat plus vite et plus fort?
-- Oui, on dirait qu'il est plus plein.
-- C'est tout simple, notre ami y tient une si bonne petite place!
-- Aussi nous ferons bien de dire à Dagobert quelle a été notre
bonne étoile.
-- Tu as raison.
À ce moment le chien grogna de nouveau sourdement.
-- Ma soeur, dit Rose en se pressant contre Blanche, voilà encore
le chien qui gronde; qu'est-ce qu'il a donc?
-- Rabat-Joie... ne gronde pas; viens ici, reprit Blanche en
frappant de sa petite main sur le bord de son lit.
Le chien se leva, fit encore un grognement sourd, et vint poser
sur la couverture sa grosse tête intelligente, en jetant
obstinément un regard de côté vers la croisée; les deux soeurs se
penchèrent vers lui pour caresser son large front bossué vers le
milieu par une protubérance remarquable, signe évident d'une
grande pureté de race.
-- Qu'est-ce que vous avez à gronder ainsi, Rabat-Joie? dit
Blanche en lui tirant légèrement les oreilles, hein?... mon bon
chien?
-- Pauvre bête, il est toujours si inquiet quand Dagobert n'est
pas là.
-- C'est vrai, on dirait qu'il sait alors qu'il faut qu'il veille
encore plus sur nous.
-- Ma soeur, il me semble que Dagobert tarde bien à nous dire
bonsoir.
-- Sans doute il panse Jovial.
-- Cela me fait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, à
notre vieux Jovial.
-- J'en suis fâchée.
-- Pauvre bête! il a l'air si content de nous lécher les mains...
-- On croirait qu'il nous remercie de notre visite.
-- Heureusement, Dagobert lui aura dit bonsoir pour nous.
_-- _Bon Dagobert! il s'occupe toujours de nous; comme il nous
gâte!... Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout le mal.
-- Pour l'en empêcher, comment faire?
-- Quel malheur de n'être pas riches pour lui assurer un peu de
repos.
-- Riches... nous?... hélas! ma soeur, nous ne serons jamais que
de pauvres orphelines.
-- Mais cette médaille, enfin?
-- Sans doute quelque espérance s'y rattache, sans cela nous
n'aurions pas fait ce grand voyage.
-- Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir. La jeune
fille ne put continuer: deux carreaux de la croisée volèrent en
éclats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri
d'effroi, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, pendant que
le chien se précipitait vers la croisée en aboyant avec furie...
Pâles, tremblantes, immobiles de frayeur, étroitement enlacées,
les deux soeurs suspendaient leur respiration; dans leur
épouvante, elles n'osaient pas jeter les yeux du côté de la
fenêtre. Rabat-Joie, les pattes de devant appuyées sur la plinthe,
ne cessait pas ses aboiements irrités.
-- Hélas!... qu'est-ce donc? murmurèrent les orphelines; et
Dagobert qui n'est pas là...
Puis, tout à coup, Rose s'écria en saisissant le bras de Blanche:
-- Écoute!... écoute!... on monte l'escalier.
-- Mon Dieu! il me semble que ce n'est pas la marche de Dagobert;
entends-tu comme ces pas sont lourds?
-- Rabat-Joie! ici tout de suite... vient nous défendre!
s'écrièrent les deux soeurs au comble de l'épouvante.
En effet, des pas d'une pesanteur extraordinaire retentissaient
sur les marches sonores de l'escalier de bois, et une espèce de
frôlement singulier s'entendait le long de la mince cloison qui
séparait la chambre du palier. Enfin un corps lourd tombant
derrière la porte l'ébranla violemment. Les jeunes filles, au
comble de la terreur, se regardèrent sans prononcer une parole; la
porte s'ouvrit: c'était Dagobert. À sa vue, Rose et Blanche
s'embrassèrent avec joie, comme si elles venaient d'échapper à un
grand danger.
-- Qu'avez-vous? pourquoi cette peur? leur demanda le soldat
surpris.
-- Oh! si tu savais... dit Rose d'une voix palpitante, car son
coeur et celui de sa soeur battaient avec violence. Si tu savais
ce qui vient d'arriver... Ensuite, nous n'avions pas reconnu ton
pas... il nous avait semblé si lourd... et puis ce bruit...
derrière la cloison.
-- Mais, petites peureuses, je ne pouvais pas monter l'escalier
avec des jambes de quinze ans, vu que j'apportais sur mon dos mon
lit, c'est-à-dire une paillasse, que je viens de jeter derrière
votre porte, pour m'y coucher comme d'habitude.
-- Mon Dieu! que nous sommes folles, ma soeur, de n'avoir pas
songé à cela! dit Rose en regardant Blanche.
Et ces deux jolis visages, pâlis ensemble, reprirent ensemble
leurs fraîches couleurs.
Pendant cette scène, le chien, dressé contre la fenêtre, ne
cessait d'aboyer.
-- Qu'est-ce que Rabat-Joie a donc à aboyer de ce côté-là, mes
enfants? dit le soldat.
-- Nous ne savons pas... on vient de casser des carreaux à la
croisée, c'est ce qui a commencé à nous effrayer si fort.
Sans répondre un mot, Dagobert courut à la fenêtre, l'ouvrit
vivement, poussa la persienne et se pencha au dehors... et ne vit
rien... que la nuit noire... Il écouta... il n'entendit que les
mugissements du vent.
-- Rabat-Joie, dit-il à son chien en lui montrant la fenêtre
ouverte... saute là, mon vieux, et cherche!
Le brave animal fit un bond énorme et disparut par la croisée
élevée seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert,
penché, excitait son chien de la voix et du geste.
-- Cherche, mon vieux, cherche!... S'il y a quelqu'un, saute
dessus, tes crocs sont bons... et ne lâche pas avant que je sois
descendu.
Rabat-Joie ne trouva personne. On l'entendait aller, revenir, en
cherchant une trace de côté et d'autre, jetant parfois un cri
étouffé, comme un chien courant qui quête.
-- Il n'y a donc personne, mon brave chien? car s'il y avait
quelqu'un, tu le tiendrais déjà à la gorge.
Puis, se tournant vers les jeunes filles, qui écoutaient ses
paroles et suivaient ses mouvements avec inquiétude:
-- Comment ces carreaux ont-ils été cassés? Mes enfants, l'avez-
vous remarqué?
-- Non, Dagobert; nous causions ensemble, nous avons entendu un
grand bruit, et puis les carreaux sont tombés dans la chambre.
-- Il m'a semblé, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui
aurait tout à coup battu contre la fenêtre.
Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet
mobile destiné à la fermer en dedans.
-- Il vente beaucoup, dit-il, le vent aura poussé cette
persienne... et ce crochet aura brisé les carreaux... Oui, oui,
c'est cela... Quel intérêt d'ailleurs pouvait-on avoir à faire ce
mauvais coup? Puis, s'adressant à Rabat-Joie:
-- Eh bien... mon vieux, il n'y a donc personne?
Le chien répondit par un aboiement dont le soldat comprit sans
doute le sens négatif, car il lui dit:
-- Eh bien, alors, reviens... fais le grand tour... tu trouveras
toujours une porte ouverte... tu n'es pas embarrassé.
Rabat-Joie suivit ce conseil: après avoir grogné quelques instants
au pied de la fenêtre, il partit au galop pour faire le tour des
bâtiments et rentrer dans la cour.
-- Allons, rassurez-vous, mes enfants, dit le soldat en revenant
auprès des orphelines. Ce n'est rien que le vent...
-- Nous avons eu bien peur, dit Rose.
-- Je le crois... Mais j'y songe, il peut venir par là un courant
d'air, et vous aurez froid, dit le soldat en retournant vers la
fenêtre dégarnie de rideaux.
Après avoir cherché le moyen de remédier à cet inconvénient, il
prit sur une chaise la pelisse de peau de renne, la suspendit à
l'espagnolette, et, avec les pans, boucha aussi hermétiquement que
possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux.
-- Merci, Dagobert... Comme tu es bon! Nous étions inquiètes de ne
pas te voir...
-- C'est vrai... tu es resté plus longtemps que d'habitude. Puis,
s'apercevant alors seulement de la pâleur et de l'altération des
traits du soldat, qui était encore sous la pénible impression de
sa scène avec Morok, Rose ajouta:
-- Mais qu'est-ce que tu as?... Comme tu es pâle!
-- Moi! non, mes enfants... Je n'ai rien...
-- Mais si, je t'assure... Tu as la figure toute changée... Rose a
raison.
-- Je vous assure... que je n'ai rien, répondit le soldat avec
assez d'embarras, car il savait peu mentir; puis, trouvant une
excellente excuse à son émotion, il ajouta:
-- Si j'ai l'air d'avoir quelque chose, c'est votre frayeur qui
m'aura inquiété, car, après tout, c'est ma faute...
-- Ta faute?
-- Oui, si j'avais perdu moins de temps à souper, j'aurais été là
quand les carreaux ont été cassés... et je vous aurais épargné un
vilain moment de peur.
-- Te voilà... nous n'y pensons plus.
-- Eh bien! tu ne t'assieds pas?
-- Si, mes enfants, car nous avons à causer, dit Dagobert en
approchant une chaise et se plaçant au chevet des deux soeurs. Ah
çà! êtes-vous bien éveillées? ajouta-t-il en tâchant de sourire
pour les rassurer. Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts?
-- Regarde, Dagobert, dirent les petites filles en souriant à leur
tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force.
-- Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se
fermer; d'ailleurs il n'est que neuf heures.
-- Nous avons aussi quelque chose à te dire, Dagobert, reprit
Rose, après avoir consulté sa soeur du regard.
-- Vraiment?
-- Une confidence à te faire.
-- Une confidence?
-- Mon Dieu, oui.
-- Mais, vois-tu, une confidence très... très importante... ajouta
Rose avec un grand sérieux.
-- Une confidence qui nous regarde toutes les deux, reprit
Blanche.
-- Pardieu... je le crois bien... ce qui regarde l'une regarde
toujours l'autre. Est-ce que vous n'êtes pas toujours, comme on
dit, deux têtes dans un bonnet?
-- Dame! il le faut bien, quand tu mets nos deux têtes sous le
capuchon de ta pelisse... dit Rose en riant.
-- Voyez-vous, les moqueuses, on n'a jamais le dernier mot avec
elles. Allons, mesdemoiselles, ces confidences, puisque
confidences il y a.
-- Parle, ma soeur, dit Blanche.
-- Non, mademoiselle, c'est à vous de parler, vous êtes
aujourd'hui de _planton _comme aînée, et une chose aussi
importante qu'une confidence, comme vous dites, revient de droit à
l'aînée...
-- Voyons, je vous écoute... dit le soldat, qui s'efforçait de
sourire, pour mieux cacher aux enfants ce qu'il ressentait encore
des outrages impunis du dompteur de bêtes.
Ce fut donc Rose, _l'aînée de planton, _comme disait Dagobert, qui
parla pour elle et pour sa soeur.