VII. Le voyageur.

Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement.

-- Qu'avez-vous, Rose?

-- Là... là... dit-elle en montrant la croisée. Il me semble avoir

vu une main déranger la pelisse.

Rose n'avait pas achevé ces paroles, que Dagobert courait à la

fenêtre. Il l'ouvrit violemment, après avoir ôté le manteau

suspendu à l'espagnolette. Il faisait nuit noire et grand vent...

Le soldat prêta l'oreille, il n'entendit rien... Revenant prendre

la lumière sur la table, il tâcha d'éclairer au dehors en abritant

la flamme avec sa main. Il ne vit rien... Fermant de nouveau la

fenêtre, il se persuada qu'une bouffée de vent ayant dérangé et

agité la pelisse, Rose avait été dupe d'une fausse peur.

-- Rassurez-vous, mes enfants... Il vente très fort, c'est ce qui

aura fait remuer le coin du manteau.

-- Il me semblait bien avoir vu des doigts qui l'écartaient... dit

Rose encore tremblante.

-- Moi, je regardais Dagobert, je n'ai rien vu, reprit Blanche.

-- Et il n'y avait rien à voir, mes enfants, c'est tout simple; la

fenêtre est au moins à huit pieds au-dessus du sol; il faudrait

être un géant pour y atteindre, ou avoir une échelle pour y

monter. Cette échelle, on n'aurait pas eu le temps de l'ôter,

puisque dès que Rose a crié j'ai couru à la fenêtre, et qu'en

avançant la lumière au dehors, je n'ai rien vu.

-- Je me serai trompée, dit Rose.

-- Vois-tu, ma soeur... c'est le vent, ajouta Blanche.

-- Alors, pardon de t'avoir dérangé, mon bon Dagobert.

-- C'est égal, reprit le soldat en réfléchissant, je suis fâché

que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veillé à la fenêtre,

cela vous aurait rassurées; mais il aura flairé l'écurie de son

camarade Jovial, et il aura été lui dire bonsoir en passant...

j'ai envie d'aller le chercher.

-- Oh! non, Dagobert, ne nous laisse pas seules! crièrent les

petites filles, nous aurions trop peur.

-- Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder à revenir, et

tout à l'heure nous l'entendrons gratter à la porte, j'en suis

sûr... Ah çà! continuons notre récit, dit Dagobert, et il s'assit

au chevet des deux soeurs, cette fois bien en face de la fenêtre.

Voilà donc le général prisonnier à Varsovie, et amoureux de votre

mère, que l'on voulait marier à un autre, reprit-il. En 1814, nous

apprenons la fin de la guerre, l'exil de l'Empereur à l'île

d'Elbe; apprenant cela, votre mère dit au général: «La guerre est

terminée, vous êtes libre; l'Empereur est malheureux, vous lui

devez tout: allez le retrouver... je ne sais quand nous nous

reverrons, mais je n'épouserai que vous; vous me trouverez jusqu'à

la mort...» Avant de partir, le général m'appelle: «Dagobert!

reste ici; Mlle Éva aura peut-être besoin de toi pour fuir sa

famille, si on la tourmente trop; notre correspondance passera par

tes mains; à Paris, je verrai ta femme, ton fils, je les

rassurerai... je leur dirai que tu es pour moi... un ami.»

-- Toujours le même, dit Rose, attendrie, en regardant Dagobert.

-- Bon pour le père et la mère, comme pour les enfants, ajouta

Blanche.

-- Aimer les uns, c'est aimer les autres, répondit le soldat.

Voilà donc le général à l'île d'Elbe avec l'Empereur; moi, à

Varsovie, caché dans les environs de la maison de votre mère, je

recevais les lettres et les lui portais en cachette... Dans une de

ces lettres, je vous le dis fièrement, mes enfants, le général

m'apprenait que l'Empereur s'était souvenu de moi.

-- De toi?... il te connaissait?

-- Un peu, je m'en flatte. «Ah! Dagobert! a-t-il dit à votre père

qui lui parlait de moi, un grenadier à cheval de ma vieille

garde... soldat d'Égypte et d'Italie, criblé de blessures, un

vieux _pince-sans-rire... _que j'ai décoré de ma main à Wagram!...

je ne l'ai pas oublié.» Dame! mes enfants, quand votre mère m'a lu

cela, j'en ai pleuré comme une bête...

-- L'Empereur!... quel beau visage d'or il avait sur ta croix

d'argent à ruban rouge que tu nous montrais quand nous étions

sages!

-- C'est qu'aussi cette croix-là, donnée par lui, c'est ma

relique, à moi, et elle est là dans mon sac avec ce que j'ai de

plus précieux, notre boursicaut et nos papiers... Mais pour en

revenir à votre mère: de lui porter les lettres du général, d'en

parler avec elle, ça la consolait, car elle souffrait; oh! oui, et

beaucoup; ses parents avaient beau la tourmenter, s'acharner après

elle, elle répondait toujours: «Je n'épouserai jamais que le

général Simon.» Fière femme, allez... Résignée, mais courageuse,

il fallait voir! Un jour elle reçoit une lettre du général; il

avait quitté l'île d'Elbe avec l'Empereur: voilà la guerre qui

recommence, guerre courte, mais guerre héroïque comme toujours,

guerre sublime par le dévouement des soldats. Votre père se bat

comme un lion, et son corps d'armée fait comme lui; ce n'était

plus de la bravoure... c'était de la rage.

Et les joues du soldat s'enflammaient... Il ressentait en ce

moment les émotions héroïques de sa jeunesse! il revenait, par la

pensée, au sublime élan des guerres de la République, aux

triomphes de l'Empire, aux premiers et aux derniers jours de sa

vie militaire. Les orphelines, filles d'un soldat et d'une mère

courageuse, se sentaient émues à ses paroles énergiques, au lieu

d'être effrayées de leur rudesse; leur coeur battait plus fort,

leurs joues s'animaient aussi.

-- Quel bonheur pour nous d'être filles d'un père si brave!...

s'écria Blanche.

-- Quel bonheur... et quel honneur! mes enfants, car, le soir du

combat de Ligny, l'Empereur, à la joie de toute l'armée, nomma

votre père, sur le champ de bataille, _duc de Ligny _et _maréchal

de l'Empire._

_-- _Maréchal de l'Empire! dit Rose étonnée, sans trop

comprendre la valeur de ces mots.

-- Duc de Ligny! reprit Blanche aussi surprise.

-- Oui, Pierre Simon, fils d'un ouvrier, _duc _et _maréchal; _il

faut être roi pour être davantage, reprit Dagobert avec orgueil.

Voilà comment l'Empereur traitait les enfants du peuple; aussi le

peuple était à lui. On avait beau lui dire: «Mais ton Empereur

fait de toi de la _chair à canon! -- _Ah! un autre ferait de moi

de la _chair à misère, _répondait le peuple, qui n'est pas bête;

j'aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel,

maréchal, roi... ou invalide; ça vaut mieux encore que de crever

de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d'un grenier,

après avoir travaillé quarante ans pour les autres.»

-- Même en France... même à Paris, dans cette belle ville... il y

a des malheureux qui meurent de faim et de misère... Dagobert?

-- Même à Paris... oui, mes enfants; aussi j'en reviens là: le

canon vaut mieux, car on risque, comme votre père, d'être duc et

maréchal. Quand je dis duc et maréchal, j'ai raison et j'ai tort,

car plus tard on ne lui a pas reconnu ce titre et ce grade, parce

que, après Ligny... il y a eu un jour de deuil, de grand deuil, où

de vieux soldats comme moi, m'a dit le général, ont pleuré, oui,

pleuré... le soir de la bataille; ce jour là, mes enfants...

s'appelle _Waterloo!_

Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse

si profonde, que les orphelines tressaillirent.

-- Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme ça des jours

maudits... Ce jour-là, à Waterloo, le général est tombé couvert de

blessures, à la tête d'une division de la garde. À peu près guéri,

ce qui a été long, il demande à aller à Sainte-Hélène... une autre

île au bout du monde, où les Anglais avaient emmené l'Empereur

pour le torturer tranquillement; car s'il a été heureux d'abord,

il a eu bien de la misère, voyez-vous, mes pauvres enfants...

-- Comme tu dis cela, Dagobert! tu nous donnes envie de pleurer!

-- C'est qu'il y a de quoi... l'Empereur a enduré tant de choses,

tant de choses... il a cruellement saigné au coeur, allez...

Malheureusement le général n'était pas avec lui. À Sainte-Hélène,

il aurait été un de plus pour le consoler; mais on n'a pas voulu.

Alors, exaspéré comme tant d'autres contre les Bourbons, le

général organise une conspiration pour rappeler le fils de

l'Empereur. Il voulait enlever un régiment, presque tout composé

d'anciens soldats à lui. Il se rend dans une ville de Picardie où

était cette garnison; mais déjà la conspiration était éventée. Au

moment où le général arrive, on l'arrête, on le conduit devant le

colonel du régiment... Et ce colonel... dit le soldat après un

nouveau silence, savez-vous qui c'était encore?... Mais, bah!...

ce serait trop long à vous expliquer, et ça vous attristerait

davantage... Enfin c'était un homme que votre père avait depuis

longtemps bien des raisons de haïr. Aussi, se trouvant face à face

avec lui, il lui dit: «Si vous n'êtes pas un lâche, vous me ferez

mettre en liberté pour une heure, et nous nous battrons à mort;

car je vous hais pour ci, je vous méprise pour ça, et encore pour

ça.» Le colonel accepte, met votre père en liberté jusqu'au

lendemain. Le lendemain, duel acharné, dans lequel le colonel

reste pour mort sur la place.

-- Ah! mon Dieu!

-- Le général essuyait son épée, lorsqu'un ami dévoué vint lui

dire qu'il n'avait que le temps de se sauver; en effet, il parvint

heureusement à quitter la France... oui... heureusement, car,

quinze jours après, il était condamné à mort comme conspirateur.

-- Que de malheur, mon Dieu!

-- Il y a eu un bonheur dans ce malheur-là... Votre mère tenait

bravement sa promesse et l'attendait toujours; elle lui avait

écrit: «L'Empereur d'abord, moi ensuite.» Ne pouvant plus rien, ni

pour l'Empereur ni pour son fils, le général, exilé de France,

arrive à Varsovie. Votre mère venait de perdre ses parents: elle

était libre, ils s'épousent, et je suis un des témoins du mariage.

-- Tu as raison, Dagobert... que de bonheur, au milieu de si

grands malheurs!

-- Les voilà donc bien heureux; mais, comme tous les bons coeurs,

plus ils étaient heureux, plus le malheur des autres les

chagrinait, et il y avait de quoi être chagriné à Varsovie. Les

Russes recommençaient à traiter les Polonais en esclaves; votre

brave mère, quoique d'origine française, était Polonaise de coeur

et d'âme: elle disait hardiment tout haut ce que d'autres

n'osaient seulement pas dire tout bas; avec cela, les malheureux

l'appelaient leur bon ange; en voilà assez pour mettre le

gouverneur russe sur l'oeil. Un jour, un des amis du général,

ancien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamné à

l'exil en Sibérie, pour une conspiration militaire contre les

Russes: il s'échappe, votre père le cache chez lui, cela se

découvre; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques,

commandé par un officier et suivi d'une voiture de poste, arrive à

notre porte; on surprend le général pendant son sommeil et on

l'enlève.

-- Mon Dieu! que voulait-on lui faire?

-- Le conduire hors de Russie, avec défense d'y jamais rentrer, et

menacé d'une prison éternelle s'il y revenait. Voilà son dernier

mot: «Dagobert, je te confie ma femme et mon enfant»; car votre

mère devait dans quelques mois vous mettre au monde; eh bien!

malgré cela, on l'exila en Sibérie; c'était une occasion de s'en

défaire; elle faisait trop de bien à Varsovie; on la craignait.

Non content de l'exiler, on confisque tous ses biens; pour seule

grâce, elle avait obtenu que je l'accompagnerais; et, sans Jovial,

que le général m'avait fait garder, elle aurait été forcée de

faire la route à pied. C'est ainsi, elle à cheval, et moi la

conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes

arrivés dans un misérable village, où trois mois après vous êtes

nées, pauvres petites!

-- Et notre père!

-- Impossible à lui de rentrer en Russie... impossible à votre

mère de songer à fuir avec deux enfants... impossible au général

de lui écrire, puisqu'il ignorait où elle était.

-- Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui?

-- Si, mes enfants... une seule fois nous en avons eu...

-- Et par qui?

Après un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de

physionomie singulière:

-- Par qui? par quelqu'un qui ne ressemble guère aux autres

hommes... oui... et, pour que vous compreniez ces paroles, il faut

que je vous raconte en deux mots une aventure extraordinaire

arrivée à votre père pendant la bataille de Waterloo... Il avait

reçu de l'Empereur l'ordre d'enlever une batterie qui écrasait

notre armée; après plusieurs tentatives malheureuses, le général

se met à la tête d'un régiment de cuirassiers, charge sur la

batterie, et va, selon son habitude, sabrer jusque sur les canons;

il se trouvait à cheval juste devant la bouche d'une pièce dont

tous les servants venaient d'être tués ou blessés: pourtant, l'un

d'eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou,

d'approcher de la lumière la mèche qu'il tenait toujours à la

main... et cela... juste au moment où le général était à dix pas

et en face du canon chargé...

-- Grand Dieu! quel danger pour notre père!

-- Jamais, m'a-t-il dit, il n'en avait couru un plus grand... car

lorsqu'il vit l'artilleur mettre le feu à la pièce, le coup

partait... mais au même instant, un homme de haute taille, vêtu en

paysan, et que votre père jusqu'alors n'avait pas remarqué, se

jette au-devant du canon.

-- Ah! le malheureux... quelle mort horrible!

-- Oui, reprit Dagobert d'un air pensif, cela devait arriver... Il

devait être broyé en mille morceaux... et pourtant il n'en a rien

été.

-- Que dis-tu?

-- Ce que m'a dit le général. «Au moment où le coup partit, m'a-t-

il répété souvent, par un mouvement d'horreur involontaire, je

fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutilé de ce

malheureux qui s'était sacrifié à ma place... Quand je les rouvre,

qu'est-ce que j'aperçois au milieu de la fumée? toujours cet homme

de grande taille, debout et calme au même endroit, jetant un

regard triste et doux sur l'artilleur, qui, un genou en terre, le

corps renversé en arrière, le regardait aussi épouvanté que s'il

eût vu le démon en personne; puis le mouvement de la bataille

ayant continué, il m'a été impossible de retrouver cet homme...» a

ajouté votre père.

-- Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible?

-- C'est ce que j'ai dit au général. Il m'a répondu que jamais il

n'avait pu s'expliquer cet événement, aussi incroyable que réel...

Il fallait d'ailleurs que votre père eût été bien vivement frappé

de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, âgé

d'environ trente ans, car il avait remarqué que ses sourcils, très

noirs et joints entre eux, n'en faisaient guère pour ainsi dire

qu'un seul d'une tempe à l'autre, de sorte qu'il paraissait avoir

le front rayé d'une marque noire... Retenez bien ceci, mes

enfants, vous saurez tout à l'heure pourquoi.

-- Oui, Dagobert, nous ne l'oublions pas... dirent les orphelines

de plus en plus étonnées.

-- Comme c'est étrange, cet homme au front rayé de noir!

-- Écoutez encore... Le général avait été, je vous ai dit, laissé

pour mort à Waterloo. Pendant la nuit qu'il a passée sur le champ

de bataille dans une espèce de délire causé par la fièvre de ses

blessures, il lui a paru voir, à la clarté de la lune, ce même

homme penché sur lui, le regardant avec une grande douceur et une

grande tristesse, étanchant le sang de ses plaies en tâchant de le

ranimer... Mais comme votre père, qui avait à peine la tête à lui,

repoussait ses soins, disant qu'après une telle défaite il n'avait

plus qu'à mourir... il lui a semblé entendre cet homme lui dire:

«Il faut vivre pour Éva!...» C'était le nom de votre mère, que le

général avait laissée à Varsovie pour aller rejoindre l'Empereur.

-- Comme cela est singulier, Dagobert!... Et depuis, notre père a-

t-il revu cet homme?

-- Il l'a revu... puisque c'est lui qui a apporté des nouvelles du

général à votre mère.

-- Et quand donc cela?... nous ne l'avons jamais su.

-- Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mère vous

étiez allées avec la vieille Fédora dans la forêt de pins?

-- Oui, répondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyère,

que notre pauvre mère aimait tant.

-- Pauvre mère! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas,

hélas! nous douter du malheur qui nous devait arriver le soir,

reprit Blanche.

-- Sans doute, mes enfants; moi-même, ce matin-là, je chantais, en

travaillant au jardin, car, pas plus que vous, je n'avais de

raison d'être triste; je travaillais donc, tout en chantant, quand

tout à coup j'entends une voix me demander en français: «Est-ce

ici le village de Milosk?...» Je me retourne, et je vois devant

moi un étranger... Au lieu de lui répondre, je le regarde

fixement, et je recule de deux pas, tout stupéfait.

-- Pourquoi donc?

-- Il était de haute taille, très pâle, et avait le front haut,

découvert... ses sourcils noirs n'en faisaient qu'un... et

semblaient lui rayer le front d'une marque noire.

-- C'était donc l'homme qui, deux fois, s'était trouvé auprès de

notre père pendant des batailles?

-- Oui... c'était lui.

-- Mais, Dagobert, dit Rose pensive; il y a longtemps de ces

batailles?

-- Environ seize ans.

-- Et l'étranger que tu croyais reconnaître, quel âge avait-il?

-- Guère plus de trente ans.

-- Alors comment veux-tu que ce soit ce même homme qui se soit

trouvé à la guerre, il y a seize ans, avec notre père?

-- Vous avez raison, dit Dagobert après un moment de silence et en

haussant les épaules; j'aurai sans doute été trompé par le hasard

d'une ressemblance... Et pourtant...

-- Ou alors, si c'était le même, il faudrait qu'il n'eût pas

vieilli.

-- Mais ne lui as-tu pas demandé s'il n'avait pas autrefois

secouru notre père?

-- D'abord j'étais si saisi que je n'y ai pas songé, et puis il

est resté si peu de temps que je n'ai pu m'en informer; enfin il

me demande donc le village de Milosk. «-- Vous y êtes, monsieur.

Mais comment savez-vous que je suis Français? -- Tout à l'heure je

vous ai entendu chanter quand j'ai passé, me répondit-il.

Pourriez-vous me dire où demeure madame Simon, la femme du

général? -- Elle demeure ici, monsieur.» Il me regarda quelques

instants en silence, voyant bien que cette visite me surprenait;

puis il me tendit la main et me dit: «Vous êtes l'ami du général

Simon, son meilleur ami!» (Jugez de mon étonnement, mes enfants.)

«Mais, monsieur, comment savez-vous!... -- Souvent il m'a parlé de

vous avec reconnaissance. -- Vous avez vu le général? -- Oui, il y

a quelque temps, dans l'Inde; je suis aussi son ami; j'apporte de

ses nouvelles à sa femme, je la savais exilée en Sibérie; à

Tobolsk, d'où je viens, j'ai appris qu'elle habitait ce village.

Conduisez-moi près d'elle.»

-- Bon voyageur... je l'aime déjà, dit Rose.

-- Il était l'ami de notre père.

-- Je le prie d'attendre, je voulais prévenir votre mère pour que

le saisissement ne lui fit pas de mal; cinq minutes après il

entrait chez elle...

-- Et comment était-il, ce voyageur, Dagobert!

-- Il était très grand, il portait une pelisse foncée et un bonnet

de fourrure avec de longs cheveux noirs.

-- Et sa figure était belle!

-- Oui, mes enfants, très belle; mais il avait l'air si triste et

si doux que j'en avais le coeur serré.

-- Pauvre homme! un grand chagrin sans doute!

-- Votre mère était enfermée avec lui depuis quelques instants,

lorsqu'elle m'a appelé pour me dire qu'elle venait de recevoir de

bonnes nouvelles du général; elle fondait en larmes et avait

devant elle un gros paquet de papiers; c'était une espèce de

journal que votre père lui écrivait chaque soir, pour se consoler;

ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu'il lui aurait dit

à elle...

-- Et ces papiers, où sont-ils, Dagobert!

-- Là, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse: un jour je

vous les donnerai; seulement j'en ai pris quelques feuilles que

j'ai là, que vous lirez tout à l'heure; vous verrez pourquoi.

-- Est-ce qu'il y avait longtemps que notre père était dans

l'Inde!

-- D'après le peu de mots que m'a dit votre mère, le général était

allé dans ce pays-là après s'être battu avec les Grecs contre les

Turcs, car il aime surtout à se mettre du parti des faibles contre

les forts; arrivé dans l'Inde, il s'est acharné après les

Anglais... Ils avaient assassiné nos prisonniers dans les pontons

et torturé l'empereur à Sainte-Hélène, c'était bonne guerre et

doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal c'était bien

servir une bonne cause.

-- Et quelle cause servait-il!

-- Celle d'un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais

ravagent le territoire jusqu'au jour où ils s'en emparent sans foi

ni droit. Vous voyez, mes enfants, c'est encore se battre pour un

faible contre des forts; votre père n'y a pas manqué. En quelques

mois, il a si bien discipliné et aguerri les douze ou quinze mille

hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles

ont exterminé les Anglais, qui avaient compté sans votre brave

père, mes enfants... Mais tenez... quelques pages de son journal

vous en diront plus et mieux que moi; de plus vous y lirez un nom

dont vous devez toujours vous souvenir: c'est pour cela que j'ai

choisi ce passage.

-- Oh! quel bonheur!... lire ces pages écrites par notre père,

c'est presque l'entendre, dit Rose.

-- C'est comme s'il était là auprès de nous, ajouta Blanche.

Et les deux jeunes filles étendirent vivement les mains pour

prendre les feuillets que Dagobert venait de tirer de sa poche.

Puis, par un mouvement simultané rempli d'une grâce touchante,

elles baisèrent tour à tour, et en silence, l'écriture de leur

père.

-- Vous verrez aussi, mes enfants, à la fin de cette lettre,

pourquoi je m'étonnais de ce que votre ange gardien, comme vous le

dites, s'appelait Gabriel... Lisez... Lisez... ajouta le soldat en

voyant l'air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire

que lorsqu'il écrivait cela, le général n'avait pas encore

rencontré le voyageur qui a apporté ces papiers.

Rose, assise dans son lit, prit les feuilles et commença de lire

d'une voix douce et émue. Blanche, la tête appuyée sur l'épaule de

sa soeur, suivait avec attention. On voyait même, au léger

mouvement de ses lèvres, qu'elle lisait aussi, mais mentalement.

Le juif errant - Tome I · 第 18 / 101 题