IV. Morok et Dagobert.

Goliath ne s'était pas trompé... Dagobert savonnait, avec le

sérieux imperturbable qu'il mettait à toutes choses.

Si l'on songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne

s'étonnerait pas de cette apparente excentricité; d'ailleurs,

Dagobert ne pensait qu'à économiser la petite bourse des

orphelines et à leur épargner tout soin, toute peine; aussi le

soir, après chaque étape, se livrait-il à une foule d'occupations

féminines. Du reste, il n'en était pas à son apprentissage: bien

des fois, durant ses campagnes, il avait très industrieusement

réparé le dommage et le désordre qu'une journée de bataille

apporte toujours dans les vêtements d'un soldat, car ce n'est pas

tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore

raccommoder son uniforme, puisque, en entamant la peau, la lame

fait aussi à l'habit une entaille incongrue. Aussi, le soir ou le

lendemain d'un rude combat, voit-on les meilleurs soldats

(toujours distingués par leur belle tenue militaire) tirer de leur

sac ou de leur porte-manteau une petite _trousse _garnie

d'aiguilles, de fil, de ciseaux, de boutons et autres merceries,

afin de se livrer à toutes sortes de raccommodages et de reprises

perdues, dont la plus soigneuse ménagère serait jalouse.

On ne saurait trouver une transition meilleure pour expliquer le

surnom de Dagobert donné à François Baudoin (conducteur des deux

orphelines), lorsqu'il était cité comme l'un des plus beaux et des

plus braves grenadiers de la garde impériale.

On s'était rudement battu tout le jour sans avantage décisif... Le

soir, la compagnie dont notre homme faisait partie avait été

envoyée en grand'garde pour occuper les ruines d'un village

abandonné; les vedettes posées, une moitié des cavaliers resta à

cheval, et l'autre put prendre quelque repos en mettant ses

chevaux au piquet. Notre homme avait vaillamment chargé, sans être

blessé cette fois, car il ne comptait que _pour mémoire _une

profonde égratignure qu'un _Kaiserlitz _lui avait faite à la

cuisse, d'un coup de baïonnette maladroitement porté de bas en

haut.

-- Brigand! ma culotte neuve!... s'était écrié le grenadier voyant

bâiller sur sa cuisse une énorme déchirure, qu'il vengea en

ripostant d'un coup de _latte _savamment porté de haut en bas, et

qui transperça l'Autrichien.

Si notre homme se montrait d'une stoïque indifférence au sujet de

ce léger accroc fait à sa peau, il n'en était pas de même pour

l'accroc fait à sa culotte de grande tenue.

Il entreprit donc le soir même, au bivouac, de remédier à cet

accident: tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son

meilleur fil, sa meilleure aiguille, armant son doigt de son dé,

il se met en devoir de faire le tailleur à la lueur du feu de

bivouac, après avoir préalablement ôté ses grandes bottes à

l'écuyère, puis, il faut bien l'avouer, sa culotte, et l'avoir

retournée, afin de travailler sur l'envers pour que la reprise fût

mieux dissimulée. Ce déshabillement partiel péchait quelque peu

contre la discipline; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne

put s'empêcher de rire à la vue du vieux soldat qui, gravement

assis sur ses talons, son bonnet à poil sur la tête, son grand

uniforme sur le dos, ses bottes à côté de lui, sa culotte sur ses

genoux, cousait et recousait avec le sang-froid d'un tailleur

installé sur son établi. Tout à coup une mousquetade retentit, et

les vedettes se replièrent sur le détachement en criant: Aux

armes!

-- À cheval! s'écrie le capitaine d'une voix de tonnerre. En un

instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de

reprises était guide de premier rang. N'ayant pas le temps de

retourner sa culotte à l'endroit, hélas! il la passe, tant bien

que mal, à l'envers, et, sans prendre le temps de mettre ses

bottes, il sauta à cheval. Un parti de Cosaques, profitant du

voisinage d'un bois, avait tenté de surprendre le détachement; la

mêlée fut sanglante, notre homme écumait de colère, il tenait

beaucoup à ses _effets, _et la journée lui était fatale; sa

culotte déchirée, ses bottes perdues! Aussi ne sabra-t-il jamais

avec plus d'acharnement. Un clair de lune superbe éclairait

l'action; la compagnie put admirer la brillante valeur du

grenadier, qui tua deux Cosaques et fit de sa main un officier

prisonnier. Après cette escarmouche, dans laquelle le détachement

conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour

les complimenter et ordonna au faiseur de reprises de sortir des

rangs, voulant le féliciter publiquement de sa conduite. Notre

homme se fût passé de cette ovation, mais il fallut obéir. Que

l'on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers,

lorsqu'ils virent cette grande et sévère figure s'avancer au pas

de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses étriers et

pressant sa monture entre ses jambes également nues.

Le capitaine, stupéfait, s'approcha, et, se rappelant l'occupation

de son soldat au moment où l'on avait crié aux armes, il comprit

tout.

-- Ah! ah! vieux lapin! lui dit-il, tu fais comme le roi Dagobert,

toi? tu mets ta culotte à l'envers!...

Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus

accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur

sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rênes parfaitement

ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite,

garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son

rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son

capitaine. De ce jour, François Baudoin reçut et garda le surnom

de _Dagobert._

Dagobert était donc sous le porche de l'auberge, occupé à

savonner, au grand ébahissement de quelques buveurs de bière, qui,

de la grande salle commune où ils s'assemblaient, le contemplaient

d'un oeil curieux.

De fait, c'était un spectacle assez bizarre. Dagobert avait mis

bas sa houppelande grise et relevé les manches de sa chemise;

d'une main vigoureuse il frottait à grand renfort de savon un

petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l'extrémité

intérieure plongeait inclinée dans un baquet rempli d'eau; sur son

bras droit tatoué d'emblèmes guerriers rouges et bleus, on voyait

des cicatrices, profondes à y mettre le doigt.

Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bière, les

Allemands pouvaient donc à bon droit s'étonner de la singulière

occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, au crâne

chauve et à la figure rébarbative, car les traits de Dagobert

reprenaient une expression dure et renfrognée, lorsqu'il n'était

plus en présence des petites filles. L'attention soutenue dont il

se voyait l'objet commençait à l'impatienter, car il trouvait fort

simple de faire ce qu'il faisait.

À ce moment, le Prophète entra sous le porche. Avisant le soldat,

il le regarda très attentivement pendant quelques secondes, puis,

s'approchant, il lui dit en français d'un ton assez narquois:

-- Il paraît, camarade, que vous n'avez pas confiance dans les

blanchisseuses de Mockern?

Dagobert, sans discontinuer son savonnage, fronça les sourcils,

tourna la tête à demi, jeta sur le Prophète un regard de travers

et ne répondit rien.

Étonné de ce silence, Morok reprit:

-- Je ne me trompe pas... vous êtes Français, mon brave, ces mots

que je vois tatoués sur vos bras le prouvent de reste; et puis, à

votre figure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de

l'Empire. Aussi, je trouve que pour un héros... vous finissez un

peu en quenouille.

Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des

dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un

mouvement de va-et-vient des plus précipités, pour ne pas dire des

plus irrités; car la figure et les paroles du dompteur de bêtes

lui déplaisaient plus qu'il ne voulait le laisser paraître. Loin

de se rebuter, le Prophète continua:

-- Je suis sûr, mon brave, que nous n'êtes ni sourd ni muet;

pourquoi donc ne voulez-vous pas me répondre?

Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tête, regarda

Morok entre les deux yeux, et lui dit d'une voix brutale:

-- Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître:

donnez-moi la paix...

Et il se remit à sa besogne.

-- Mais on fait connaissance... en buvant un verre de vin du Rhin;

nous parlerons de nos campagnes... car j'ai vu aussi la guerre,

moi... je vous en avertis. Cela vous rendra peut-être plus poli.

Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement; il

trouvait dans le regard et dans l'accent de son interlocuteur

obstiné quelque chose de sournoisement provocant; pourtant il se

contint.

-- Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de

vin avec moi... nous causerions de la France... J'y suis longtemps

resté, c'est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Français

quelque part, je suis flatté... surtout lorsqu'ils manient le

savon aussi bien que vous; si j'avais une ménagère... je

l'enverrais à votre école.

Le sarcasme ne se dissimulait plus; l'audace et la bravade se

lisaient dans l'insolent regard du Prophète. Pensant qu'avec un

pareil adversaire la querelle pouvait devenir sérieuse, Dagobert,

voulant à tout prix l'éviter, emporta son baquet dans ses bras et

alla s'établir à l'autre bout du porche, espérant ainsi mettre un

terme à une scène qui éprouvait sa patience. Un éclair de joie

brilla dans les yeux fauves du dompteur de bêtes. Le cercle blanc

qui entourait sa prunelle sembla se dilater: il plongea deux ou

trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jaunâtre, en signe de

satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagné

de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgré son flegme,

Dagobert, stupéfait et outré de l'impudente obsession du Prophète,

eut d'abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à

savonner; mais songeant aux orphelines, il se résigna.

Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d'une voix sèche

et insolente:

-- Décidément, vous n'êtes pas poli... l'homme au savon!

Puis se tournant vers les spectateurs, il continua en allemand:

-- Je dis à ce Français à longues moustaches qu'il n'est pas

poli... Nous allons voir ce qu'il va répondre; il faudra peut-être

lui donner une leçon. Me préserve le ciel d'être querelleur!

ajouta-t-il avec componction; mais le Seigneur m'a éclairé, je

suis son oeuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter

son oeuvre...

Cette péroraison mystique et effrontée fut fort goûtée des

curieux: la réputation du Prophète était venue jusqu'à Mockern;

ils comptaient sur une représentation le lendemain, et ce prélude

les amusait beaucoup.

En entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put

s'empêcher de lui dire en allemand:

-- Je comprends l'allemand... parlez allemand, on entendra...

De nouveaux spectateurs arrivèrent et se joignirent aux premiers;

l'aventure devenait piquante, on fit cercle autour des deux

interlocuteurs.

Le Prophète reprit en allemand:

-- Je disais que vous n'étiez pas poli, et je dirai maintenant que

vous êtes impudemment grossier. Que répondez-vous à cela?

-- Rien... dit froidement Dagobert en passant au savonnage d'une

autre pièce de linge.

-- Rien... reprit Morok, c'est peu de chose; je serai moins bref,

moi, et je vous dirai que lorsqu'un honnête homme offre poliment

un verre de vin à un étranger, cet étranger n'a pas le droit de

répondre insolemment... ou bien il mérite qu'on lui apprenne à

vivre.

De grosses gouttes de sueur tombaient du front et des joues de

Dagobert; sa large impériale était incessamment agitée par un

tressaillement nerveux, mais il se contenait; prenant par les deux

coins le mouchoir qu'il venait de tremper dans l'eau, il le

secoua, le tordit pour en exprimer l'eau, et se mit à fredonner

entre ses dents ce vieux refrain de caserne:

_De Tirlemont, taudion du diable,_

_Nous partirons demain matin,_

_Le sabre en main,_

_Disant adieu à... etc., etc._

(Nous supprimons la fin du couplet, un peu trop librement

accentué.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l'étouffait;

cette chanson le soulagea.

Morok, se tournant du côté des spectateurs, leur dit d'un air de

contrainte hypocrite:

-- Nous savions bien que les soldats de Napoléon étaient des

païens qui mettaient leurs chevaux coucher dans les églises, qui

offensaient le Seigneur cent fois par jour, et qui, pour

récompense, ont été justement noyés et foudroyés à la Bérésina

comme des Pharaons; mais nous ignorions que le Seigneur, pour

punir ces mécréants, leur eût ôté le courage, leur seule vertu!...

Voilà un homme qui a insulté en moi une créature touchée de la

grâce de Dieu, et il a l'air de ne pas comprendre que je veux

qu'il me fasse des excuses... ou sinon...

-- Ou sinon?... reprit Dagobert sans regarder le Prophète.

-- Sinon, vous me ferez réparation... Je vous l'ai dit, j'ai vu

aussi la guerre; nous trouverons bien ici, quelque part, deux

sabres, et demain matin au point du jour, derrière un pan de mur,

nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang... si vous

avez du sang dans les veines!...

Cette provocation commença d'effrayer un peu les spectateurs qui

ne s'attendaient pas à un dénouement si tragique.

-- Vous battre! voilà une belle idée! s'écria l'un, pour vous

faire coffrer tous deux... Les lois sur le duel sont sévères.

-- Surtout quand il s'agit de petites gens ou d'étrangers, reprit

un autre; s'il vous surprenait les armes à la main, le bourgmestre

vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux

ou trois mois de prison avant d'être jugés.

-- Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer! demanda

Morok.

-- Non, certes! dirent les bourgeois. Arrangez-vous... C'est un

conseil d'amis que nous vous donnons... Faites-en votre profit, si

vous voulez...

-- Que m'importe la prison, à moi! s'écria le Prophète. Que je

trouve seulement deux sabres... et vous verrez si demain matin je

songe à ce que peut dire ou faire le bourgmestre!

-- Qu'est-ce que vous ferez de deux sabres! demanda

flegmatiquement Dagobert au Prophète.

-- Quand vous en aurez un à la main, et moi un autre, vous

verrez... Le Seigneur ordonne de soigner son honneur!...

Dagobert haussa les épaules, fit un paquet de son linge dans son

mouchoir, essuya le savon, l'enveloppa soigneusement dans un petit

sac de toile cirée, puis, sifflant entre ses dents son air favori

de Tirlemont, il fit un pas en avant.

Le Prophète fronça les sourcils; il commençait à craindre que sa

provocation ne fût vaine. Il fit deux pas à l'encontre de

Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le

passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la

plus amère insolence, il lui dit:

-- Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléon n'est bon

qu'à faire le métier de lavandière, et il refuse de se battre!...

-- Oui, il refuse de se battre... répondit Dagobert d'une voix

ferme, mais en devenant d'une pâleur effrayante.

Jamais, peut-être, le soldat n'avait donné aux orphelines confiées

à ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de

dévouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi

impunément insulter et refuser de se battre, le sacrifice était

immense.

-- Ainsi, vous êtes un lâche... vous avez peur... vous l'avouez...

À ces mots, Dagobert fit, si cela peut se dire, un soubresaut sur

lui-même, comme si, au moment de s'élancer sur le Prophète, une

pensée soudaine l'avait retenu...

En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux

funestes entraves qu'un duel, heureux ou malheureux, pouvait

mettre à leur voyage.

Mais ce mouvement de colère du soldat, quoique rapide, fut

tellement significatif, l'expression de sa rude figure, pâle et

baignée de sueur, fut si terrible, que le Prophète et les curieux

reculèrent d'un pas.

Un profond silence régna pendant quelques secondes, et, par un

revirement soudain, l'intérêt général fut acquis à Dagobert. L'un

des spectateurs dit à ceux qui l'entouraient:

-- Au fait, cet homme n'est pas un lâche...

-- Non, certes.

-- Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre

que pour accepter...

-- Après tout, le Prophète a eu tort de lui chercher une mauvaise

querelle: c'est un étranger.

-- Et comme étranger, s'il se battait et qu'il fût pris, il en

aurait pour un bon temps de prison...

-- Et puis enfin... ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes

filles. Est-ce que, dans cette position-là, il peut se battre pour

une misère? S'il était tué ou prisonnier, qu'est-ce qu'elles

deviendraient, ces pauvres enfants?

Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de

prononcer ces mots. Il vit un gros homme à figure franche et

naïve; le soldat lui tendit la main et lui dit d'une voix émue:

-- Merci, monsieur!

L'Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait.

-- Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les

mains du soldat, faites une chose... acceptez un bol de punch avec

nous; nous forcerons bien ce diable de Prophète à convenir qu'il a

été trop susceptible, et à trinquer avec vous...

Jusqu'alors le dompteur de bêtes, désespéré de l'issue de cette

scène, car il espérait que le soldat accepterait sa provocation,

avait regardé avec un dédain farouche ceux qui abandonnaient son

parti; peu à peu ses traits s'adoucirent; croyant utile à ses

projets de cacher sa déconvenue, il fit un pas vers le soldat et

lui dit d'assez bonne grâce:

-- Allons, j'obéis à ces messieurs, j'avoue que j'ai eu tort;

votre mauvais accueil m'avait blessé, je n'ai pas été maître de

moi... je répète que j'ai eu tort... ajouta-t-il avec un dépit

concentré. Le Seigneur commande l'humilité... Je vous demande

excuse...

Cette preuve de modération et de repentir fut vivement applaudie

et appréciée par les spectateurs.

-- Il vous demande pardon, vous n'avez rien à dire à cela, mon

brave, reprit l'un d'eux en s'adressant à Dagobert; allons

trinquer ensemble; nous vous faisons cette offre de tout coeur,

acceptez-la de même...

-- Oui, acceptez, nous vous en prions, au nom de vos jolies

petites filles, dit le gros homme afin de décider Dagobert.

Celui-ci, touché des avances cordiales des Allemands, leur

répondit:

-- Merci, messieurs... vous êtes de dignes gens! Mais quand on a

accepté à boire, il faut offrir à boire à son tour.

-- Eh bien! nous acceptons... c'est entendu... chacun son tour

c'est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le second.

-- Pauvreté n'est pas vice, reprit Dagobert. Aussi je vous dirai

franchement que je n'ai pas le moyen de vous offrir à boire à mon

tour; nous avons encore une longue route à parcourir, et je ne

dois pas faire d'inutiles dépenses.

Le soldat dit ces mots avec une dignité si simple, si ferme, que

les Allemands n'osèrent plus renouveler leur offre, comprenant

qu'un homme du caractère de Dagobert ne pouvait l'accepter sans

humiliation.

-- Allons, tant pis! dit le gros homme. J'aurais bien aimé à

trinquer avec vous. Bonsoir, mon brave soldat!... bonsoir!... Il

se fait tard, l'hôtelier du _Faucon Blanc _va nous mettre à la

porte.

-- Bonsoir, messieurs! dit Dagobert en se dirigeant vers l'écurie

pour donner à son cheval la seconde moitié de sa provende.

Morok s'approcha et lui dit d'une voix de plus en plus humble:

-- J'ai avoué mes torts, je vous ai demandé excuse et pardon...

Vous ne m'avez rien répondu... m'en voudriez-vous encore?

-- Si je te retrouve jamais... lorsque mes enfants n'auront plus

besoin de moi, dit le vétéran d'une voix sourde et contenue, je te

dirai deux mots, et ils ne seront pas longs.

Puis il tourna brusquement le dos au prophète, qui sortit

lentement de la cour.

L'auberge du _Faucon Blanc _formait un parallélogramme. À l'une de

ses extrémités s'élevait le bâtiment principal; à l'autre, des

communs où se trouvaient quelques chambres louées à bas prix aux

voyageurs pauvres; un passage voûté, pratiqué dans l'épaisseur de

ce corps de logis, donnait sur la campagne; enfin, de chaque côté

de la cour s'étendaient des remises et des hangars surmontés de

greniers et de mansardes.

Dagobert, entrant dans une des écuries, alla prendre sur un coffre

une ration d'avoine préparée pour son cheval; il la versa dans une

vannette et l'agita en s'approchant de Jovial. À son grand

étonnement, son vieux compagnon ne répondit pas par un

hennissement joyeux au bruissement de l'avoine sur l'osier;

inquiet, il appela Jovial d'une voix amie; mais celui-ci, au lieu

de tourner aussitôt vers son maître son oeil intelligent et de

frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile. De

plus en plus surpris, le soldat s'approcha. À la lueur douteuse

d'une lanterne d'écurie, il vit le pauvre animal dans une attitude

qui annonçait l'épouvante, les jarrets à demi fléchis, la tête au

vent, les oreilles couchées, les naseaux frissonnants; il

raidissait sa longe comme s'il eût voulu la rompre, afin de

s'éloigner de la cloison où s'appuyaient sa mangeoire et le

râtelier; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons

bleuâtres, et au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond

sombre de l'écurie, son poil était partout _piqué; _c'est-à-dire

terne et hérissé; enfin, de temps à autre, des tressaillements

convulsifs agitaient son corps.

-- Eh bien!... eh bien! mon vieux Jovial... dit le soldat en

posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval,

tu es donc comme ton maître... tu as peur? ajouta-t-il avec

amertume, en songeant à l'offense qu'il avait dû supporter. Tu as

peur... toi qui n'es pourtant pas poltron d'habitude...

Malgré les caresses et la voix de son maître, le cheval continua

de donner des signes de terreur; pourtant il roidit moins sa

longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec

hésitation, et en flairant bruyamment, comme s'il eût douté que ce

fût lui.

-- Tu ne me connais plus! s'écria Dagobert, il se passe donc ici

quelque chose d'extraordinaire? Et le soldat regarda autour de lui

avec inquiétude.

L'écurie était spacieuse, sombre, et à peine éclairée par la

lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d'innombrables

toiles d'araignées; à l'autre extrémité, et séparés de Jovial de

quelques places marquées par des barres, on voyait les trois

vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêtes... aussi tranquilles

que Jovial était tremblant et effarouché.

Dagobert, frappé de ce singulier contraste, dont il devait bientôt

avoir l'explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu à peu

rassuré par la présence de son maître, lui lécha les mains, frotta

sa tête contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme

d'habitude, mille témoignages d'affection.

-- À la bonne heure!... Voilà comme j'aime à te voir, mon vieux

Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son

contenu dans la mangeoire. Allons, mange... bon appétit! nous

avons une longue étape à faire demain. Et surtout n'aie plus de

ces folles peurs à propos de rien... Si ton camarade Rabat-Joie

était ici... cela te rassurerait... mais il est avec les enfants;

c'est leur gardien en mon absence... Voyons, mange donc... au lieu

de me regarder.

Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres

comme pour obéir à son maître, n'y toucha plus, et se mit à

mordiller la manche de la houppelande de Dagobert.

-- Ah! mon pauvre Jovial... tu as quelque chose; toi qui manges

ordinairement de si bon coeur... tu laisses ton avoine... C'est la

première fois que cela lui arrive depuis notre départ, dit le

soldat, sérieusement inquiet, car l'issue de son voyage dépendait

en grande partie de la vigueur et de la santé de son cheval.

Un rugissement effroyable, et tellement proche qu'il semblait

sortir de l'écurie même, surprit si violemment Jovial, que d'un

coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place,

courut à la porte ouverte, et s'échappa dans la cour. Dagobert ne

put s'empêcher de tressaillir à ce grondement soudain, puissant,

sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval. L'écurie

voisine, occupée par la ménagerie ambulante du dompteur de bêtes,

n'était séparée que par la cloison où s'appuyaient les mangeoires;

les trois chevaux du Prophète, habitués à ces hurlements, étaient

restés parfaitement tranquilles.

-- Bon, bon, dit le soldat rassuré, je comprends maintenant...

Sans doute, Jovial avait déjà entendu un rugissement pareil; il

n'en fallait pas plus pour l'effrayer, ajouta le soldat en

ramassant soigneusement l'avoine dans la mangeoire; une fois dans

une autre écurie, et il doit y en avoir ici, il ne laissera pas

son picotin, et nous pourrons nous mettre en route demain matin de

bonne heure.

Le cheval, effaré, après avoir couru et bondi dans la cour, revint

à la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou; un

palefrenier, à qui Dagobert demanda s'il n'y avait pas une autre

écurie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu'un

seul cheval; Jovial y fut convenablement établi.

Une fois délivré de son farouche voisinage, le cheval redevint

tranquille, s'égaya même beaucoup aux dépens de la houppelande de

Dagobert qui, grâce à cette belle humeur, aurait pu, le soir même,

exercer son talent de tailleur; mais il ne songea qu'à admirer la

prestesse avec laquelle Jovial dévorait sa provende.

Complètement rassuré, le soldat ferma la porte de l'écurie, et se

dépêcha d'aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines,

qu'il se reprochait de laisser seules depuis si longtemps.

Le juif errant - Tome I · 第 15 / 101 题