IGNACE MOROK EST CONVERTI; LES BÊTES FÉROCES RAMPENT À SES PIEDS.

Non loin de ces tableaux se trouvent plusieurs ballots de petits

livres, aussi imprimés à Fribourg, dans lesquels on raconte par

quel étonnant miracle l'idolâtre Morok, une fois converti, avait

tout à coup acquis un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel

les animaux les plus féroces ne pouvaient échapper, ainsi que le

témoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le

dompteur de bêtes, moins pour faire montre de son courage et de

son audace, que pour glorifier le Seigneur.

* * * *

À travers la trappe ouverte dans le grenier, s'exhale, comme par

bouffées, une odeur sauvage, âcre, forte, pénétrante. De temps à

autre, on entend quelques râlements sonores et puissants, quelques

aspirations profondes, suivies d'un bruit sourd, comme celui de

grands corps qui s'étalent et s'allongent pesamment sur un

plancher.

Un homme est seul dans ce grenier.

Cet homme est Morok, le dompteur de bêtes féroces, surnommé le

Prophète. Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres

grêles, sa maigreur extrême; une longue pelisse d'un rouge de

sang, fourrée de noir, l'enveloppe entièrement; son teint,

naturellement blanc, est bronzé par l'existence voyageuse qu'il

mène depuis son enfance; ses cheveux, de ce blond jaune et mat

particulier à certaines peuplades des contrées polaires, tombent

droits et raides sur ses épaules; son nez est mince, tranchant,

recourbé; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue

barbe, presque blanche à force d'être blonde. Ce qui rend étrange

la physionomie de cet homme, ce sont ses paupières très ouvertes

et très élevées, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours

entourée d'un cercle blanc... Ce regard fixe, extraordinaire,

exerçait une véritable fascination sur les animaux, ce qui

d'ailleurs n'empêchait pas le Prophète d'employer aussi, pour les

dompter, le terrible arsenal épars autour de lui.

Assis devant une table, il vient d'ouvrir le double fond d'une

petite caisse remplie de chapelets et autres bimbeloteries

semblables, à l'usage des dévotieux; dans ce double fond, fermé

par une serrure à secret, se trouvent plusieurs enveloppes

cachetées, ayant seulement pour adresse un numéro combiné avec une

lettre de l'alphabet. Le Prophète prend un de ces paquets, le met

dans la poche de sa pelisse; puis, fermant le secret du double

fond, il replace la caisse sur la tablette.

Cette scène se passe sur les quatre heures de l'après-dîner, à

l'auberge du _Faucon Blanc, _unique hôtellerie du village de

Mockern, situé près de Leipzig, en venant du Nord vers la France.

Au bout de quelques moments, un rugissement rauque et souterrain

fit trembler le grenier.

-- _Judas! _tais-toi! dit le Prophète d'un ton menaçant, en

tournant la tête vers la trappe.

Un autre grondement sourd, mais aussi formidable qu'un tonnerre

lointain, se fit alors entendre.

-- _Caïn! _tais-toi! crie Morok en se levant.

Un troisième rugissement d'une férocité inexprimable éclate tout à

coup.

-- _La Mort! _te tairas-tu! s'écrie le Prophète, et il se

précipite vers la trappe, s'adressant à un troisième animal

invisible qui porte ce nom lugubre, _la Mort._

Malgré l'habituelle autorité de sa voix, malgré les menaces

réitérées, le dompteur de bêtes ne peut obtenir le silence:

bientôt, au contraire, les aboiements de plusieurs dogues se

joignent aux rugissements des bêtes féroces. Morok saisit une

pique, s'approche de l'échelle, il va descendre, lorsqu'il voit

quelqu'un sortir de la trappe.

Ce nouveau venu a une figure brune et hâlée; il porte un chapeau

gris à forme ronde et à larges bords, une veste courte et un large

pantalon de drap vert; ses guêtres de cuir poudreuses annoncent

qu'il vient de parcourir une longue route; une gibecière est

attachée sur son dos par une courroie.

-- Au diable les animaux! s'écria-t-il en mettant le pied sur le

plancher, depuis trois jours on dirait qu'ils m'ont oublié...

Judas a passé sa patte à travers les barreaux de sa cage... et la

Mort a bondi comme une furie... ils ne me reconnaissent donc plus?

Ceci fut dit en allemand. Morok répondit, en s'exprimant dans la

même langue, avec un léger accent étranger.

-- Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl? demanda-t-il avec

inquiétude.

-- Bonnes nouvelles.

-- Tu les a rencontrés?

-- Hier, à deux lieues de Wittemberg...

-- Dieu soit loué! s'écria Morok en joignant les mains avec une

expression de satisfaction profonde.

-- C'est tout simple... de Russie en France, c'est la route

obligée; il y avait mille à parier contre un qu'on les

rencontrerait entre Wittemberg et Leipzig.

-- Et le signalement?

-- Très fidèle: les deux jeunes filles sont en deuil; le cheval

est blanc; le vieillard a une longue moustache, un bonnet de

police bleu, une houppelande grise... et un chien de Sibérie sur

les talons.

-- Et tu les as quittés?

-- À une lieue... Avant une demi-heure ils arriveront ici.

-- Et dans cette auberge... puisqu'elle est la seule de ce

village, dit Morok d'un air pensif.

-- Et que la nuit vient... ajouta Karl.

-- As-tu fait causer le vieillard?

-- Lui? Vous n'y pensez pas!

-- Comment?

-- Allez donc vous y frotter.

-- Et quelle raison?

-- Impossible!

-- Impossible! pourquoi?

-- Vous allez le savoir... Je les ai d'abord suivis jusqu'à la

couchée d'hier, ayant l'air de les rencontrer par hasard; j'ai

parlé au grand vieillard, en lui disant ce qu'on se dit entre

piétons voyageurs: «Bonjour et bonne route, camarade!» Pour toute

réponse il m'a regardé de travers, et, du bout de son bâton, m'a

montré l'autre côté de la route.

-- Il est Français, il ne comprend peut-être pas l'allemand?

-- Il le parle au moins aussi bien que vous, puisqu'à la couchée

je l'ai entendu demander à l'hôte ce qu'il lui fallait pour lui et

pour les jeunes filles.

-- Et à la couchée... tu n'as pas essayé encore d'engager la

conversation?

-- Une seule fois... mais il m'a si brutalement reçu que, pour ne

rien compromettre, je n'ai pas recommencé. Aussi, entre nous, je

dois vous en prévenir, cet homme a l'air méchant en diable;

croyez-moi, malgré sa moustache grise, il paraît encore si

vigoureux et si résolu, quoique décharné comme une carcasse, que

je ne sais qui, de lui ou de mon camarade le géant Goliath, aurait

l'avantage dans une lutte... Je ne sais pas vos projets... mais

prenez garde, maître... prenez garde!...

-- Ma panthère noire de Java était aussi bien vigoureuse et bien

méchante... dit Morok avec un sourire dédaigneux et sinistre.

-- La Mort?... Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et

aussi méchante que jamais... Seulement, pour vous, elle est

presque douce.

-- C'est ainsi que j'assouplirai ce grand vieillard, malgré sa

force et sa brutalité.

-- Hum! hum! défiez-vous, maître; vous êtes habile, vous êtes

aussi brave que personne; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais

un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout à l'heure.

-- Est-ce que mon Caïn, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas

devant moi avec épouvante?

-- Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui...

-- Parce que j'ai la foi... voilà tout... Et c'est tout... dit

impérieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces

mot d'un tel regard que l'autre baissa la tête et resta muet.

Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les

bêtes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes

contre les hommes... quand ces hommes sont pervers et impies?

ajouta le Prophète d'un air triomphant et inspiré.

Soit par créance à la conviction de son maître, soit qu'il ne fût

pas capable d'engager avec lui une controverse sur ce sujet si

délicat, Karl répondit humblement au Prophète:

-- Vous êtes plus savant que moi, maître; ce que vous faites doit

être bien fait.

-- As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la

journée? reprit le Prophète après un moment de silence.

-- Oui, mais de loin; comme je connais bien le pays, j'ai tantôt

coupé au court à travers la vallée, tantôt dans la montagne, en

suivant la route où je les apercevais toujours: la dernière fois

que je les ai vus, je m'étais tapi derrière le moulin à eau de la

tuilerie... Comme ils étaient en plein grand chemin et que la nuit

approchait, j'ai hâté le pas pour prendre les devants et annoncer

ce que vous appelez une bonne nouvelle.

-- Très bonne... oui... très bonne... et tu seras récompensé...

car si ces gens m'avaient échappé...

Le Prophète tressaillit et n'acheva pas. À l'expression de sa

figure, à l'accent de sa voix, on devinait de quelle importance

était pour lui la nouvelle qu'on lui apportait.

-- Au fait, reprit Karl, il faut que ça mérite attention, car ce

courrier russe tout galonné est venu de Saint-Pétersbourg à

Leipzig pour vous trouver... C'était peut-être pour...

Morok interrompit brutalement Karl et reprit:

-- Qui t'a dit que l'arrivée de ce courrier ait eu rapport à ces

voyageurs? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t'ai

dit.

-- À la bonne heure, maître, excusez-moi, et n'en parlons plus. Ah

çà! maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath

à donner à manger aux bêtes, car l'heure du souper approche, si

elle n'est passée. Est-ce qu'il se négligerait, maître, mon gros

géant?

-- Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentré; il

ne faut pas surtout que ce grand vieillard et les jeunes filles te

voient ici, cela leur donnerait des soupçons.

-- Où voulez-vous donc que j'aille?

-- Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l'écurie;

là tu attendras mes ordres, car il est possible que tu partes

cette nuit pour Leipzig.

-- Comme vous voudrez; j'ai dans mon carnier quelques provisions

de reste, je souperai dans la soupente en me reposant.

-- Va...

-- Maître, rappelez-vous ce que je vous ai dit: défiez-vous du

vieux à moustache grise, je le crois diablement résolu; je m'y

connais, c'est un rude compagnon, défiez-vous...

-- Sois tranquille... je me défie toujours, dit Morok.

-- Alors donc, bonne chance, maître! Et Karl, regagnant l'échelle,

disparut peu à peu. Après avoir fait à son serviteur un signe

d'adieu amical, le Prophète se promena quelque temps d'un air

profondément méditatif; puis, s'approchant de la cassette à double

fond qui contenait quelques papiers, il y prit une assez longue

lettre qu'il relut plusieurs fois avec une extrême attention. De

temps à autre il se levait pour aller jusqu'au volet fermé qui

donnait sur la cour intérieure de l'auberge, et prêtait l'oreille

avec anxiété: car il attendait impatiemment la venue des trois

personnes dont on venait de lui annoncer l'approche.

Le juif errant - Tome I · 第 12 / 101 题