Pendant que la scène précédente se passait à l'auberge du _Faucon
Blanc _à Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de
bêtes, attendait si ardemment l'arrivée, s'avançaient paisiblement
au milieu des riantes prairies, bordées d'un côté par une rivière
dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l'autre, par la
grande route conduisant au village de Mockern, situé à une lieue
environ, au sommet d'une colline assez élevée.
Le ciel était d'une sérénité superbe; le bouillonnement de la
rivière, battue par la roue du moulin et ruisselante d'écume,
interrompait seul le silence de cette soirée d'un calme profond;
des saules touffus, penchés sur les eaux, y jetaient leurs ombres
vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivière
réfléchissait si splendidement le bleu du zénith et les teintes
enflammées du couchant que, sans les collines qui la séparaient du
ciel, l'or, l'azur de l'onde se fussent confondus dans une nappe
éblouissante avec l'or et l'azur du firmament. Les grands roseaux
du rivage courbaient leurs aigrettes de velours noir sous le léger
souffle de la brise qui s'élève souvent à la fin du jour; car le
soleil disparaissait lentement derrière une large bande de nuages
pourpres, frangés de feu... L'air vif et sonore apportait le
tintement lointain des clochettes d'un troupeau.
À travers un sentier frayé dans l'herbe de la prairie, deux jeunes
filles, presque deux enfants, car elles venaient d'avoir quinze
ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises
dans une large selle à dossier où elles tenaient aisément toutes
deux, car elles étaient de taille mignonne et délicate. Un homme
de grande taille, à figure basanée, à longues moustaches grises,
conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps à
autre vers les jeunes filles avec un air de sollicitude à la fois
respectueuse et paternelle; il s'appuyait sur un long bâton; ses
épaules encore robustes portaient un sac de soldat; sa chaussure
poudreuse, ses pas un peu traînants annonçaient qu'il marchait
depuis longtemps.
Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibérie attellent
aux traîneaux, vigoureux animal, à peu près de la taille, de la
forme et du pelage d'un loup, suivait scrupuleusement le pas du
conducteur de la petite caravane, _ne quittant pas, _comme on dit
vulgairement, _les talons de son maître._
Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L'une
d'elles tenait de sa main gauche les rênes flottantes, et de son
bras droit entourait la taille de sa soeur endormie, dont la tête
reposait sur son épaule. Chaque pas du cheval imprimait à ces deux
corps souples une ondulation pleine de grâce, et balançait leurs
petits pieds appuyés sur une palette de bois servant d'étrier. Ces
deux soeurs jumelles s'appelaient, par un doux caprice maternel,
_Rose _et _Blanche: _alors elles étaient orphelines, ainsi que le
témoignaient leurs tristes vêtements de deuil à demi usés. D'une
ressemblance extrême, d'une taille égale, il fallait une constante
habitude de les voir pour distinguer l'une de l'autre. Le portrait
de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux;
la seule différence qu'il y eût entre elles en ce moment, c'était
que Rose veillait et remplissait ce jour-là les fonctions
d'_aînée, _fonctions ainsi partagées, grâce à une imagination de
leur guide: vieux soldat de l'Empire, fanatique de la discipline,
il avait jugé à propos d'alterner ainsi entre les deux orphelines
la subordination et le commandement. Greuze se fût inspiré à la
vue de ces deux jolis visages, coiffés de béguins de velours noir,
d'où s'échappait une profusion de grosses boucles de cheveux
châtain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs épaules, et
encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satinées; un
oeillet rouge, humide de rosée, n'était pas d'un incarnat plus
velouté que leurs lèvres fleuries; le tendre bleu de la pervenche
eût semblé sombre auprès du limpide azur de leurs grands yeux, où
se peignaient la douceur de leur caractère et l'innocence de leur
âge; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au
menton achevaient de donner à ces gracieuses figures un adorable
ensemble de candeur et de bonté charmante.
Il fallait encore les voir lorsque, à l'approche de la pluie ou de
l'orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les
deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur
leurs têtes le vaste capuchon de ce vêtement imperméable; alors,
rien de plus ravissant que ces deux petites figures fraîches et
souriantes, abritées sous ce camail de couleur sombre.
Mais la soirée était belle et calme; le lourd manteau se drapait
autour des genoux des deux soeurs, et son capuchon retombait sur
le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de son bras droit
la taille de sa soeur endormie, la contemplait avec une expression
de tendresse ineffable, presque maternelle... car _ce jour-là
_Rose était l'aînée, et une soeur aînée est déjà une mère.
Non seulement les deux jeunes filles s'idolâtraient, mais, par un
phénomène psychologique fréquent chez les êtres jumeaux, elles
étaient presque toujours simultanément affectées; l'émotion de
l'une se réfléchissait à l'instant sur la physionomie de l'autre;
une même cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs
jeunes coeurs battaient à l'unisson; enfin, joies ingénues,
chagrins amers, tout entre elles était mutuellement ressenti et
aussitôt partagé. Dans leur enfance, atteintes à la fois d'une
maladie cruelle, comme deux fleurs sur une même tige, elles
avaient plié, pâli, langui ensemble, mais ensemble aussi elles
avaient retrouvé leurs fraîches et pures couleurs. Est-il besoin
de dire que ces liens mystérieux, indissolubles, qui unissaient
les deux jumelles, n'eussent pas été brisés sans porter une
mortelle atteinte à l'existence de ces pauvres enfants? Ainsi, ces
charmants couples d'oiseaux, nommés _inséparables, _ne pouvant
vivre que d'une vie commune, s'attristent, souffrent, se
désespèrent et meurent lorsqu'une main barbare les éloigne l'un de
l'autre.
Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ,
d'une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de
la République et de l'Empire, héroïques enfants du peuple, devenus
en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au
monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses
vrais élus mettent en lui leur confiance, leur force et leur
espoir. Ce soldat, guide des deux soeurs, ancien grenadier à
cheval de la garde impériale, avait été surnommé _Dagobert; _sa
physionomie grave et sérieuse était durement accentuée; sa
moustache grise, longue et fournie, cachait complètement sa lèvre
inférieure et se confondait avec une large impériale lui couvrant
presque le menton; ses joues maigres, couleur de brique, et
tannées comme du parchemin, étaient soigneusement rasées; d'épais
sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d'un bleu
clair; ses boucles d'oreilles d'or descendaient jusque sur son col
militaire à liseré blanc; une ceinture de cuir serrait autour de
ses reins sa houppelande de gros drap gris, et un bonnet de police
bleu à flamme rouge, tombant sur l'épaule gauche, couvrait sa tête
chauve. Autrefois, doué d'une force d'hercule, mais ayant toujours
un coeur de lion, bon et patient, parce qu'il était courageux et
fort, Dagobert, malgré la rudesse de sa physionomie, se montrait,
pour les orphelines, d'une sollicitude exquise, d'une prévenance
inouïe, d'une tendresse adorable, presque maternelle... Oui,
maternelle! car pour l'héroïsme de l'affection, coeur de mère,
coeur de soldat. D'un calme stoïque, comprimant toute émotion,
l'inaltérable sang-froid de Dagobert ne se démentait jamais;
aussi, quoique rien ne fût moins plaisant que lui, il devenait
quelquefois d'un comique achevé, en raison même de l'imperturbable
sérieux qu'il apportait à toute chose.
De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retournait
pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc
qui servait de monture aux orphelines, et dont les salières, les
longues dents trahissaient l'âge respectable; deux profondes
cicatrices, l'une au flanc, l'autre au poitrail, prouvaient que ce
cheval avait assisté à de chaudes batailles; aussi n'était-ce pas
sans une apparence de fierté qu'il secouait parfois sa vieille
bride militaire, dont la bossette de cuivre offrait encore un
aigle en relief; son allure était régulière, prudente et ferme;
son poil vif, son embonpoint médiocre, l'abondante écume qui
couvrait son mors témoignaient de cette santé que les chevaux
acquièrent par le travail continu mais modéré d'un long voyage à
petites journées; quoiqu'il fût en route depuis plus de six mois,
ce pauvre animal portait aussi allègrement qu'au départ les deux
orphelines et une assez lourde valise attachée derrière leur
selle.
Si nous avons parlé de la longueur démesurée des dents de ce
cheval (signe irrécusable de grande vieillesse), c'est qu'il les
montrait souvent dans l'unique but de rester fidèle à son nom (il
se nommait _Jovial) _et de faire une assez mauvaise plaisanterie
dont le chien était victime.
Ce dernier, sans doute par contraste, nommé _Rabat-Joie, _ne
quittant pas les talons de son maître, se trouvait à la portée de
Jovial, qui de temps à autre le prenait délicatement par la peau
du dos, l'enlevait et le portait ainsi quelques instants; le
chien, protégé par son épaisse toison, et sans doute habitué
depuis longtemps aux facéties de son compagnon, s'y soumettait
avec une complaisance stoïque; seulement, quand la plaisanterie
lui avait paru d'une suffisante durée, Rabat-Joie tournait la tête
en grondant. Jovial l'entendait à demi-mot, et s'empressait de le
remettre à terre. D'autres fois, sans doute pour éviter la
monotonie, Jovial mordillait légèrement le havresac du soldat, qui
semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitué à ces
joyeusetés.
Ces détails feront juger de l'excellent accord qui régnait entre
les deux soeurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.
La petite caravane s'avançait, assez impatiente d'atteindre avant
la nuit le village de Mockern, que l'on voyait au sommet de la
côte.
Dagobert regardait par moments autour de lui, et semblait
rassembler ses souvenirs: peu à peu ses traits s'assombrirent
lorsqu'il fut à peu de distance du moulin dont le bruit avait
attiré son attention, il s'arrêta, et passa à plusieurs reprises
ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe
qui révélât chez lui une émotion forte et concentrée.
Jovial ayant fait un brusque temps d'arrêt derrière son maître,
Blanche, éveillée en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la
tête; son premier regard chercha sa soeur, à qui elle sourit
doucement; puis toutes deux échangèrent un signe de surprise à la
vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long bâton, et
paraissant en proie à une émotion pénible et recueillie...
Les orphelines se trouvaient alors au pied d'un tertre peu élevé,
dont le faîte disparaissait sous le feuillage épais d'un chêne
immense planté à mi-côte de ce petit escarpement. Rose, voyant
Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle, et,
appuyant sa petite main blanche sur l'épaule du soldat, qui lui
tournait le dos, elle lui dit doucement:
-- Qu'as-tu donc Dagobert?
Le vétéran se retourna; au grand étonnement des deux soeurs, elles
virent une grosse larme qui, après avoir tracé son humide sillon
sur sa joue tannée, se perdait dans son épaisse moustache.
-- Tu pleures... toi!!! s'écrièrent Rose et Blanche profondément
émues. Nous t'en supplions... dis-nous ce que tu as...
Après un moment d'hésitation, le soldat passa sur ses yeux sa main
calleuse et dit aux orphelines d'une voix émue, en leur montrant
le chêne centenaire auprès duquel elles se trouvaient:
-- Je vais vous attrister, mes pauvres enfants... mais pourtant
c'est comme sacré... ce que je vais vous dire... Eh bien! il y a
dix-huit ans... la veille de la grande bataille de Leipzig, j'ai
porté votre père au pied de cet arbre... il avait deux coups de
sabre sur la tête... un coup de feu à l'épaule... C'est ici que
lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons
été faits prisonniers... et par qui encore? par un renégat... oui,
par un Français, un marquis émigré, colonel au service des
Russes... Enfin, un jour... vous saurez tout cela...
Puis, après un silence, le vétéran, montrant du bout de son bâton
le village de Mockern, ajouta:
-- Oui... oui, je m'y reconnais, voilà les hauteurs où votre brave
père, qui nous commandait, nous et les Polonais de la garde, a
culbuté les cuirassiers russes après avoir enlevé une batterie...
Ah! mes enfants, ajouta naïvement le soldat, il aurait fallu le
voir, votre brave père, à la tête de notre brigade de grenadiers à
cheval, lancer une charge à fond au milieu d'une grêle d'obus! Il
n'y avait rien de beau comme lui.
Pendant que Dagobert exprimait à sa manière ses regrets et ses
souvenirs, les deux orphelines, par un mouvement spontané, se
laissèrent légèrement glisser de cheval, et, se tenant par la
main, allèrent s'agenouiller au pied du vieux chêne. Puis, là,
pressées l'une contre l'autre, elles se mirent à pleurer, pendant
que, debout derrière elles, le soldat, croisant ses mains sur son
long bâton, y appuyait son front chauve.
-- Allons... allons, il ne faut pas vous chagriner, dit-il
doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes
couler sur les joues vermeilles de Rose et Blanche toujours à
genoux; peut-être retrouverons-nous le général Simon à Paris,
ajouta-t-il; je vous expliquerai cela ce soir à la couchée... J'ai
voulu exprès attendre ce jour-ci pour vous apprendre bien des
choses sur votre père; c'était une idée à moi... parce que ce jour
est comme un anniversaire.
-- Nous pleurons, parce que nous pensons aussi à notre mère, dit
Rose.
-- À notre mère, que nous ne reverrons plus que dans le ciel,
ajouta Blanche.
Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les
regardant tour à tour avec une expression d'ineffable attachement,
rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure:
-- Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mère
était la meilleure des femmes, c'est vrai... Quand elle habitait
la Pologne, on l'appelait la _Perle de Varsovie; _c'était la perle
du monde entier qu'on aurait dû dire... car dans le monde entier
on n'aurait pas trouvé sa pareille... Non... non.
La voix de Dagobert s'altérait; il se tut, et passa ses longues
moustaches entre son pouce et son index, selon son habitude.
-- Écoutez, mes enfants, reprit-il après avoir surmonté son
attendrissement, votre mère ne pouvait vous donner que les
meilleurs conseils, n'est-ce pas?
-- Oui, Dagobert.
-- Eh bien! qu'est-ce qu'elle vous a recommandé avant de mourir?
De penser souvent à elle, mais sans vous attrister.
-- C'est vrai; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour les
pauvres mères dont les enfants restent sur terre, lui permettrait
de nous entendre du haut du ciel, dit Blanche.
-- Et qu'elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, ajouta
Rose.
Puis les deux soeurs, par un mouvement spontané rempli d'une grâce
touchante, se prirent par la main, tournèrent vers le ciel leurs
regards ingénus, et dirent avec l'adorable foi de leur âge:
-- N'est-ce pas, mère... tu nous vois?... tu nous entends?...
-- Puisque votre mère vous voit et vous entend, dit Dagobert ému,
ne lui faites donc plus de chagrin en vous montrant tristes...
Elle vous l'a défendu.
-- Tu as raison, Dagobert, nous n'aurons plus de chagrin.
Et les orphelines essuyèrent leurs yeux.
Dagobert, au point de vue dévot, était un vrai païen; en Espagne,
il avait sabré avec une extrême sensualité ces moines de toutes
robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d'une main et
le poignard de l'autre, défendaient, non la liberté (l'inquisition
la bâillonnait depuis des siècles), mais leurs monstrueux
privilèges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assisté à
des spectacles d'une si terrible grandeur, il avait tant de fois
vu la mort de près, que l'instinct de _religion naturelle, _commun
à tous les coeurs simples et honnêtes, avait toujours surnagé dans
son âme. Aussi, quoiqu'il ne partageât point la consolante
illusion des deux soeurs, il eût regardé comme un crime d'y porter
la moindre atteinte.
Les voyant moins tristes, il reprit:
-- À la bonne heure, mes enfants, j'aime mieux vous entendre
babiller comme vous faisiez ce matin et hier... en riant sous cape
de temps en temps, et ne me répondant pas à ce que je vous
disais... tant vous étiez occupées de votre entretien... Oui, oui,
mesdemoiselles... voilà deux jours que vous paraissez avoir de
fameuses affaires ensemble... Tant mieux, surtout si cela vous
amuse.
Les deux soeurs rougirent, échangèrent un demi-sourire qui
contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et
Rose dit au soldat avec un peu d'embarras:
-- Mais non, je t'assure, Dagobert, nous parlions de choses sans
conséquence.
-- Bien, bien, je ne veux rien savoir... Ah ça! reposez-vous
quelques moments encore, et puis en route; car il se fait tard, et
il faut que nous soyons à Mockern avant la nuit... pour nous
remettre en route demain matin de bonne heure.
-- Nous avons encore bien, bien du chemin? demanda Rose.
-- Pour aller jusqu'à Paris?... Oui, mes enfants, une centaine
d'étapes... nous n'allons pas vite, mais nous avançons... nous
voyageons à bon marché, car notre bourse est petite; un cabinet
pour vous, une paillasse et une couverture pour moi à votre porte
avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litière de paille fraîche pour
le vieux Jovial, voilà nos frais de route; je ne parle pas de la
nourriture, parce que vous mangez à vous deux comme une souris, et
que j'ai appris en Égypte et en Espagne à n'avoir faim que quand
ça se pouvait...
-- Et tu ne dis pas que, pour économiser davantage encore, tu veux
faire toi-même notre petit ménage en route, et que tu ne nous
laisses jamais t'aider.
-- Enfin, bon Dagobert, quand on pense que tu savonnes presque
chaque soir à la couchée... comme si ce n'était pas nous... qui...
-- Vous! dit le soldat en interrompant Blanche; je vais vous
laisser gercer vos jolies petites mains dans l'eau de savon,
n'est-ce pas? D'ailleurs, est-ce qu'en campagne un soldat ne
savonne pas son linge? Tel que vous me voyez, j'étais la meilleure
blanchisseuse de mon escadron... et comme je repasse, hein? sans
me vanter.
-- Le fait est que tu repasses très bien, très bien...
-- Seulement tu roussis quelquefois... dit Rose en souriant.
-- Quand le fer est trop chaud, c'est vrai... Dame... j'ai beau
l'approcher de ma joue... ma peau est si dure que je ne sens pas
le trop de chaleur... dit Dagobert avec un sérieux imperturbable.
-- Tu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert.
-- Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon métier
de blanchisseuse, continuez-moi votre pratique, c'est moins cher,
et en route il n'y a pas de petite économie, surtout pour de
pauvres gens comme nous; car il faut au moins que nous ayons de
quoi arriver à Paris... Nos papiers et la médaille que vous portez
feront le reste: il faut l'espérer du moins...
-- Cette médaille est sacrée pour nous... notre mère nous l'a
donnée en mourant...
-- Aussi, prenez bien garde de la perdre, assurez-vous de temps en
temps que vous l'avez.
-- La voilà, dit Blanche. Et elle tira de son corsage une petite
médaille de bronze qu'elle portait au cou, suspendue par une
chaînette de même métal.
Cette médaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci-
dessous:
-- Qu'est-ce que cela signifie, Dagobert? reprit Blanche en
considérant ces lugubres inscriptions. Notre mère n'a pu nous le
dire.
-- Nous parlerons de tout cela ce soir à la couchée, répondit
Dagobert; il se fait tard, partons; serrez bien cette médaille...
et en route! nous avons près d'une heure de marche avant d'arriver
à l'étape... Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d'oeil à
ce tertre où votre brave père est tombé... et à cheval! à cheval!
Les deux orphelines jetèrent un dernier et pieux regard sur la
place qui avait rappelé de si pénibles souvenirs à leur guide, et,
avec son aide, remontèrent sur Jovial.
Ce vénérable animal n'avait pas songé un moment à s'éloigner;
mais, en vétéran d'une prévoyance consommée, il avait
provisoirement mis les moments à profit en prélevant sur le _sol
étranger _une large dîme d'herbe verte et tendre, le tout aux
regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodément établi sur
le pré, son museau allongé entre ses deux pattes de devant; au
signal du départ, le chien reprit son poste derrière son maître.
Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bâton, conduisit
le cheval par la bride avec précaution, car la prairie devenait de
plus en plus marécageuse; au bout de quelques pas, il fut obligé
d'obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grand'route.
Dagobert ayant demandé, en arrivant à Mockern, la plus modeste
auberge du village, on lui répondit qu'il n'y en avait qu'une:
l'auberge du _Faucon Blanc._
_-- _Allons donc à l'auberge du _Faucon Blanc, _avait répondu le
soldat.