XII. La comtesse Blagowski.

Les vacances étaient près de leur fin; les enfants s'aimaient tous

de plus en plus; Léon s'améliorait de jour en jour au contact de

Paul et de ses excellentes cousines Camille et Madeleine. Son

courage se développait avec ses autres qualités; plusieurs fois il

avait eu occasion de l'exercer, et il courait maintenant à l'égal

de Paul au-devant du danger, sans toutefois le braver inutilement.

L'idiot avait été vengé; les parents des mauvais garnements qui

l'avaient battu amenèrent les coupables chez Relmot père, et là,

en présence du pauvre idiot, ils administrèrent chacun une

correction si sanglante à leurs fils, que l'idiot se sauva en se

bouchant les oreilles pour ne pas entendre leurs cris. Jacques

était triste, mais résigné et plus tendre que jamais pour Paul et

pour Marguerite; Sophie se désolait du prochain départ de ses

amis, mais surtout de celui de Jean, toujours si fraternel, si

aimable pour elle.

«Tu n'as donc plus entendu parler de ta belle-mère? lui disait un

jour Jean dans leur cabane. Où est-elle? Qu'est-elle devenue?

--Je ne sais, répondit Sophie. Elle n'écrit pas; j'avoue que je

n'y pense pas beaucoup; elle m'avait rendue si malheureuse que je

cherche à oublier ces trois années de mon enfance.»

JEAN.--Quel âge avais-tu quand elle t'a abandonnée? Et quel âge

au juste as-tu maintenant?

SOPHIE.--J'avais un peu plus de sept ans; à présent j'en ai

neuf, un an de moins que Madeleine et deux ans de moins que

Camille.

JEAN.--Et Marguerite, quel âge a-t-elle?

SOPHIE.--Marguerite a sept ans, mais elle est plus intelligente

et plus avancée que moi. Je ne m'étonne pas que Paul l'aime tant!

Elle est si bonne et si gentille!

JEAN.--Oh! oui, Paul l'aime bien. Quand on dit quelque chose

contre Marguerite, ses yeux brillent; on peut bien dire qu'ils

lancent des éclairs.

SOPHIE.--Et comme il aime M. de Rosbourg!

JEAN.--Oh! quant à celui-là, si on s'avisait d'y toucher

seulement de la langue, ce ne sont pas les yeux seuls de Paul qui

parleraient, il tomberait sur vous des pieds et des poings.

--Sophie! Sophie! cria Camille qui accourait, maman te demande;

elle a reçu des nouvelles de ta belle-mère qui vient d'arriver à

sa terre et qui est bien malade.

Sophie poussa un cri d'effroi quand elle sut l'arrivée de sa

belle-mère; elle voulut se lever pour aller chez

Mme de Fleurville; mais elle retomba sur sa chaise, suffoquée par

ses sanglots.

«Ma pauvre Sophie, lui dirent Camille et Jean, remets-toi;

pourquoi pleures-tu ainsi?

--Mon Dieu, mon Dieu! il va falloir vous quitter tous et

retourner vivre près de cette méchante femme. Ah! si je pouvais

mourir ici, chez vous, avant d'y retourner!

--Pourquoi lui as-tu parlé de cela, Camille? dit Jean d'un air de

reproche. Pauvre Sophie, vois dans quel état tu l'as mise!»

CAMILLE.--Maman m'avait dit de la prévenir; je suis désolée de

la voir pleurer ainsi, mais je t'assure que ce n'est pas ma faute;

je devais bien obéir à maman. Viens, ma pauvre Sophie, maman

t'empêchera d'aller vivre avec ta méchante belle-mère, sois-en

sûre.

--Crois-tu? dit Sophie un peu rassurée. Mais elle voudra m'avoir,

je le crains. Viens avec nous, Jean, que j'aie du moins mes plus

chers amis près de moi.

Jean et Camille, presque aussi tristes que Sophie, lui donnèrent

la main, et ils entrèrent chez Mme de Fleurville qu'ils trouvèrent

avec M. et Mme de Rosbourg. Les larmes de Sophie ne purent

échapper à M. de Rosbourg; il se leva vivement, alla vers elle,

l'embrassa avec bonté et tendresse, et lui demanda si c'était le

retour de sa belle-mère qui la faisait pleurer.

SOPHIE, _en sanglotant.--_Oui, cher monsieur de Rosbourg;

sauvez-moi, empêchez-moi de quitter Mme de Fleurville et mes

amies.

M. DE ROSBOURG.--Rassure-toi, mon enfant, tu resteras ici;

Mme de Fleurville est très décidée à te garder. Et moi, qui suis

ton tuteur, ajouta-t-il en souriant et en l'embrassant encore, je

t'ordonne de vivre ici.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ma pauvre Sophie, tu n'aurais pas dû

croire si facilement que je voulusse t'abandonner. Ta belle-mère

s'étant remariée n'a plus aucune autorité sur toi, et c'est

M. de Rosbourg ton tuteur, et moi ta tutrice, qui avons le droit

de te garder.

SOPHIE.--Ah! quel bonheur! Me voici toute consolée alors; mais

que vous dit donc ma belle-mère?

--Ce n'est pas elle qui écrit; c'est sa femme de chambre; voici

sa lettre:

«Trais honoré dame

«Celci es pour vou dir qu ma metresse es trais malade de la

tristece qe lui done la mor de son marri, chi nes pas conte ni

Blagosfqui; cè un eschappé des galaire du non de Gornbou, qu'il

lui a devorai tou son arjan et queu le bon Dieu à lécé pairir qan

il sé cheté dans le glacié pourlor queu les bon jamdarm son vnu le

prandr pour le rmette au bagn. la povr madam en é tombé corne une

mace. el pleuré é demandè qu'on la ramen au chato de mamsel Sofi,

alors jeu lé ramné e alor el veu voir mamsel, qel lui fai dir quel

va mourire é quel veu lui doné sa ptit mamsel a elvé, avecque

laqel jé loneure daitre ma tré onoré daM.» V otr très zumble

cervante

» Edvije Brgnprzevska fam de conpani de madam la contece

Blagofsqa, qi né pas du tou conten, queu si jlavês su jnsrès pas

zentré ché zel. Je pri cè dam dme trouvé une bon place de dam de

conpagni ché une dam comil fo.»

Sophie et Jean ne purent s'empêcher de rire en lisant cette

ridicule lettre si pleine de fautes.

«De quelle petite _mam'selle _parle cette femme, madame?» demanda

Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne sais pas du tout; c'est peut-être

un enfant que ta belle-mère a eu depuis son mariage.

--Pauvre enfant, dit Sophie, j'espère qu'elle sera plus heureuse

avec sa mère que je ne l'ai été.

--Écoute, Sophie, voici ce que nous avons décidé. M. de Rosbourg

va aller voir ta belle-mère pour savoir au juste comment elle est

et ce qu'elle veut. Attends tranquillement son retour et ne

t'inquiète de rien; ne crains pas qu'elle te reprenne; elle ne le

peut pas, et nous ne te rendrons pas.

Sophie, très rassurée, embrassa et remercia Mme de Fleurville,

M. et Mme de Rosbourg, et s'en alla en sautant, accompagnée de

Jean qui sautait plus haut qu'elle et qui partageait tout son

bonheur. Une heure après, M. de Rosbourg était de retour et

rentrait chez Mme de Fleurville.

«Eh bien! mon ami, quelles nouvelles?

--La pauvre femme est mourante; elle n'a pas deux jours à vivre;

elle a une petite fille d'un an qui n'est guère en meilleur état

de santé que la mère; elle est ruinée par ce galérien qui l'a

épousée pour son argent; et enfin, elle veut voir Sophie pour lui

recommander son enfant et lui demander pardon de tout ce qu'elle

lui a fait souffrir.»

MADAME DE FLEURVILLE.--Croyez-vous que je doive y mener Sophie?

M. DE ROSBOURG.--Il faut que Sophie la voie, mais je l'y mènerai

moi-même; j'imposerai plus à cette femme; elle a déjà peur de moi

et elle n'osera pas la maltraiter en ma présence.

M. de Rosbourg alla lui-même prévenir Sophie de la visite qu'elle

aurait à faire; il acheva de la rassurer sur les pouvoirs de son

ex-belle-mère. Pendant que Sophie mettait son chapeau et prévenait

ses amies Camille et Madeleine, M. de Rosbourg faisait atteler

d'autres chevaux au phaéton, et ils se mirent en route.

Quand Sophie rentra dans ce château où elle avait tant souffert,

elle eut un mouvement de terreur et se serra contre son excellent

tuteur, qui, devinant ses impressions, lui prit la main et la

garda dans la sienne, comme pour lui bien prouver qu'il était son

protecteur et qu'avec lui elle n'avait rien à craindre. Ils

avancèrent; Sophie reconnaissait les salons, les meubles; tout

était resté dans le même état que le jour où elle en était partie

pour aller demeurer chez Mme de Fleurville qui avait été pour elle

une seconde mère.

La porte de la chambre de Mme Fichini s'ouvrit. Sophie fit un

effort sur elle-même pour entrer, et elle se trouva en face de

Mme Fichini, non pas grasse, rouge, pimpante, comme elle l'avait

quittée deux ans auparavant, mais pâle, maigre, abattue, humiliée.

Elle voulut se lever quand Sophie entra, mais elle n'en eut pas la

force; elle retomba sur son fauteuil et se cacha le visage dans

ses mains. Sophie vit des larmes couler entre ses doigts. Touchée

de ce témoignage de repentir, elle approcha, prit une de ses mains

et lui dit timidement:

«Ma... ma mère!

--Ta mère, pauvre Sophie! dit Mme Fichini en sanglotant. Quelle

mère! grand Dieu! Depuis que j'ai fait mon malheur par cet

abominable mariage, depuis surtout que j'ai un enfant, j'ai

compris toute l'horreur de ma conduite envers toi. Dieu m'a punie!

Il a bien fait! Je suis bien, bien coupable... mais aussi bien

repentante, ajouta-t-elle en redoublant de sanglots et en se

jetant au cou de Sophie. Sophie, ma pauvre Sophie, que j'ai tant

détestée, martyrisée, pardonne-moi. Oh! dis que tu me pardonnes,

pour que je meure tranquille.

--De tout mon coeur, du fond de mon coeur, ma pauvre mère,

répondit Sophie en sanglotant. Ne vous désolez pas ainsi, vous

m'avez rendue heureuse en me donnant à Mme de Fleurville qui est

pour moi comme une vraie mère; j'ai été heureuse, bien heureuse,

et c'est à vous que je le dois.»

MADAME FICHINI.--À moi! Oh! non, rien à moi, rien, rien, que ton

malheur, que tes pénibles souvenirs, que ton mépris. Mon Dieu, mon

Dieu, pardonnez-moi, je vais mourir.

Je voudrais voir un prêtre. De grâce, un prêtre, pour me

confesser, pour que Dieu me pardonne. Sophie, ma pauvre Sophie,

rends-moi le bien pour le mal: demande à ce monsieur, qui a l'air

si bon, d'aller me chercher un prêtre.

M. DE ROSBOURG.--Vous allez en avoir un dans quelques instants,

madame; j'y cours moi-même.

Sophie resta près de sa belle-mère qui continua à sangloter, à

demander pardon, à appeler le prêtre. Sophie pleurait, lui disait

ce qu'elle pouvait, pour la calmer, la consoler, la rassurer. Une

demi-heure après, le curé arriva. Mme Fichini demanda à rester

seule avec lui; ils restèrent enfermés plus d'une heure; le curé

promit de revenir le lendemain et dit à M. de Rosbourg en se

retirant:

«Elle demande qu'on la laisse seule jusqu'à demain, monsieur; la

vue de cette petite demoiselle réveille en elle de si horribles

remords qu'elle ne peut pas les supporter; mais elle vous prie de

la lui ramener demain.»

M. de Rosbourg rentra chez Mme Fichini et lui parla en termes si

touchants de la bonté de Dieu, de son indulgence pour le vrai

repentir, de sa grande miséricorde pour les hommes, qu'il réussit

à la calmer.

«Revenez demain, dit-elle d'une voix faible, vous m'aiderez à

mourir; vous parlez si bien de Dieu et de sa bonté, que je me sens

plus de courage en vous écoutant. Promettez-moi de me ramener

vous-même Sophie. Pauvre malheureuse Sophie! ajouta-t-elle en

retombant sur son oreiller. Et son malheureux père, c'est moi qui

l'ai tué! Je l'ai fait mourir de chagrin! Pauvre homme!... et

pauvre Sophie!...»

Elle ferma les yeux et ne parla plus. M. de Rosbourg se retira

après avoir appelé Mlle Hedwige et la femme de chambre. Il prit

Sophie par la main, et tous deux quittèrent en silence ce château

où mourait une femme qui, deux ans auparavant, faisait la terreur

et le malheur de sa belle-fille. Quand ils furent en voiture,

M. de Rosbourg demanda à Sophie:

«Lui pardonnes-tu bien sincèrement, mon enfant?»

SOPHIE.--Du fond du coeur, monsieur. Dans quel état elle est!

Pauvre femme! elle m'a fait pitié.

M. DE ROSBOURG.--Oui, la mort doit lui faire peur. Nous mourrons

tous un jour; prions Dieu de nous faire vivre en chrétiens pour

que nous ayons une mort douce, pleine d'espérance et de

consolation. Le bon Dieu aura pitié d'elle, car elle paraît bien

sincèrement repentante.

Quand ils revinrent à Fleurville, ils trouvèrent tout le monde

rassemblé sur le perron pour les recevoir.

«Tu as pleuré, pauvre Sophie!» dit Jean en lui serrant une main,

pendant que Paul lui prenait l'autre main.

Sophie leur raconta le triste état de sa belle-mère et tous les

détails de leur entrevue; ils furent tous émus du repentir de

Mme Fichini et plaignaient Sophie de l'obligation où elle était

d'y retourner le lendemain.

M. de Rosbourg raconta de son côté à sa femme et à ses amis

comment s'était passée cette pénible visite; il parla avec éloge

de la sensibilité de Sophie, et regretta de devoir lui faire

recommencer le lendemain les mêmes émotions.

«C'est singulier qu'elle n'ait pas parlé de l'enfant que signale

Mlle Brrrr..., je ne sais quoi; il n'en a pas été question. Nous

verrons demain.»

Le lendemain, M. de Rosbourg mena encore Sophie chez sa belle-mère.

L'entrevue de la veille avait fait une fâcheuse impression

sur l'état de la malade. Le curé y était; il administrait

l'extrême-onction. M. de Rosbourg et Sophie se mirent à genoux

près du lit de la mourante. Quand le prêtre se fut retiré,

Mme Fichini appela Sophie, et, lui prenant la main, elle dit d'une

voix entrecoupée:

«Sophie... j'ai un enfant... une fille... Je suis ruinée... Je

n'ai rien à lui laisser... Tu es riche... prends cette pauvre

petite à ta charge... protège-la... Ne sois pas pour elle... ce

que j'ai été pour toi... Pardonne-moi... Je n'exige rien... Ne me

promets rien... mais sois charitable... pour mon enfant...

Adieu... ma pauvre Sophie... Adieu... ma pauvre, pauvre enfant!

--Soyez tranquille, ma mère, dit Sophie, votre fille sera ma

soeur, et je vous promets de la traiter et de l'aimer comme une

soeur. Mme de Fleurville, qui est si bonne, et M. de Rosbourg, mon

excellent tuteur, me permettront d'avoir soin de ma soeur. N'est-ce

pas, monsieur de Rosbourg?»

M. DE ROSBOURG.--Oui, mon enfant, suis l'instinct de ton bon

coeur; je t'approuve entièrement.

MADAME FICHINI.--Merci, Sophie, merci... Grâce à toi... grâce à

ton tuteur... et à ce bon curé... je meurs plus tranquille...

Priez tous pour moi... Que Dieu me pardonne... Adieu, Sophie...

ton père... pardonne... Je souffre... J'étouffe... Ah!

Une convulsion lui coupa la parole. M. de Rosbourg saisit Sophie

terrifiée dans ses bras, l'emporta dans la chambre voisine, la

remit entre les mains de Mlle Hedwige et revint se mettre à genoux

près du lit de Mme Fichini qui ne tarda pas à rendre le dernier

soupir. Il pria pour l'âme de cette malheureuse femme, dont la fin

avait été si troublée par ses remords. Il dit à un vieux concierge

qui habitait le château de prendre avec le curé tous les

arrangements nécessaires pour l'enterrement; puis il vint prendre

Sophie pour la ramener chez Mme de Fleurville.

«Mais la petite fille, dit Sophie, que va-t-elle devenir?

--C'est juste, dit M. de Rosbourg. Mademoiselle Hedwige, ayez la

bonté de vous occuper de cette enfant jusqu'à ce que nous ayons

pris des arrangements pour son avenir.»

SOPHIE.--Je voudrais bien la voir, monsieur, avant de m'en

aller.

Les vacances · 第 24 / 26 题