M. DE ROSBOURG.--Où ont-ils mis tes habits, mon pauvre garçon?

L'IDIOT.--Ils... les ont... jetés... par-dessus la haie. En un

clin d'oeil Paul sauta par-dessus la haie et saisit les habits de

l'idiot. «Tiens, reçois-les», dit-il à Léon en les lui lançant.

M. DE ROSBOURG.--Avant de l'habiller, lavons-le dans la mare qui

est ici auprès; l'eau fraîche calmera l'inflammation laissée par

les orties et les coups de verges. Viens, mon pauvre garçon;

appuie-toi sur mon bras; n'aie pas peur, je ne te ferai pas de

mal.

--Oh! non. Vous êtes bien bon... je vois bien... répondit l'idiot

en tremblant de tous ses membres. Mais... ça me fait mal... de

marcher...

M. de Rosbourg et M. de Rugès le prirent dans leurs bras et le

portèrent dans la mare. La fraîcheur de l'eau le soulagea.

«Ne me laissez pas, disait-il: ils reviendraient et ils me

battraient encore. Oh! là là! qu'ils cinglaient fort! Oh! que ça

me fait mal!»

M. DE ROSBOURG.--Courage, mon ami! courage! ça va se passer!

Nous allons t'habiller maintenant et te ramener chez toi.

L'IDIOT.--Vous n'allez pas me laisser, pas vrai? vous ne me

laisserez pas tout seul?

M. DE ROSBOURG.--Non, mon pauvre garçon, je te le promets. Passe

ta chemise... Là... ton pantalon maintenant... Puis ta blouse! Et

c'est fini. Mets tes sabots et partons. Ça va-t-il mieux?

L'IDIOT.--Pour ça, oui. Ça fait du bien, la mare.

M. DE TRAYPI.--Connais-tu les noms de ces mauvais drôles qui

t'ont battu? Pourrais-tu le dire?

L'IDIOT.--Pour ça, oui. Le grand Michot, puis Jimmel le roux,

puis Daniel le borgne, puis Friret, puis Canichon, puis les deux

Richardet, puis Lecamus, puis Frognolet le bancal et Frognolet le

louche, puis les deux garçons du père Bertot.

M. DE TRAYPI.--Bien, ne les oublie pas; j'irai voir leurs

parents et je leur ferai donner une correction solide devant moi,

pour être bien sûr qu'ils l'ont reçue.

L'idiot se mit à rire et à se frotter les mains. «Ha! ha! ha! ils

vont en avoir aussi, les brigands, les scélérats. Faites-les

battre rondement. Ha! ha! ha! que je suis donc content!... Ça fait

du bien tout de même. Ha! ha! ha! Faut les battre avec des orties.

Ça leur fera bien plus mal.

--Pauvre garçon, dit M. de Rosbourg à Paul et à Léon, il ne pense

qu'à la vengeance. Pas moyen de lui faire comprendre que le bon

Dieu ordonne de rendre le bien pour le mal. Mais nous voici

arrivés. Rugès et Traypi, chargez-vous de rendre l'idiot à ses

parents. Je vais revenir avec nos braves et raconter leurs

exploits à nos amis. Je serai heureux de parler de Léon comme il

le mérite.»

Et, serrant encore la main de l'heureux Léon, il se mit en route;

trouvant le salon vide, il monta chez sa femme, laissant Paul et

Léon chercher leurs amis.

Quand ils furent seuls, Léon sauta au cou de Paul.

«Paul, mon ami, mon meilleur ami, tu m'as sauvé! Je ne suis plus

poltron, je le sens. Avec toi, d'abord, et seul plus tard, je

n'aurai plus peur; je le sens, oui, je le sens dans mon coeur,

dans ma tête, dans tout mon corps. Je me sens plus fort, je me

sens plus fier, je me sens homme. Merci, mille fois merci, mon

ami. Tu m'as tout changé.»

PAUL.--Allons chercher les autres, Léon, je suis impatient de

leur raconter ce que tu as fait.

Et tous deux coururent aux cabanes, où ils trouvèrent en effet

tous les enfants, chacun dans la sienne, et les attendant avec

impatience.

«Arrivez donc, arrivez donc, leur crièrent-ils, nous vous

attendons pour manger un plat de fraises et de crème que la mère

Romain vient de nous apporter.

--Avons-nous de la liqueur dans nos armoires, s'écria Paul, pour

boire à la santé de Léon, qui vient de se battre vaillamment avec

moi contre douze grands garçons et de les mettre en fuite?

--Pas possible! dit Jean surpris.

--Je vois dans les yeux de Léon que c'est vrai, dit Jacques; il a

un air que je ne lui ai jamais vu, quelque chose qui ressemble à

Paul.»

LÉON.--Tu me fais trop d'honneur en trouvant cette ressemblance,

mon petit Jacques.

SOPHIE.--Mais qu'as-tu donc? C'est drôle, tu es tout changé!

PAUL.--Vous avez raison, mes amis; Léon n'est plus le même; il

vient de se battre avec un courage de lion contre une bande de

douze grands garçons pour défendre le pauvre Relmot l'idiot.

LÉON.--Ajoute donc que tu étais avec moi; sans toi je crois en

vérité que je n'y aurais pas été.

PAUL.--Et tu aurais bien fait. Seul contre douze, il n'y avait

pas à essayer.

JEAN.--Mais qu'aurais-tu fait, toi, si tu avais été seul?

PAUL.--J'aurais appelé mon père, que je savais près de là.

JEAN.--Et s'il n'était pas venu?

PAUL, _avec feu.--_Mon père, ne pas venir à mon appel! Tu ne le

connais pas, va; il accourrait n'importe d'où à la voix de son

fils. Mais écoutez que je vous raconte les exploits de Léon.

Et Paul leur fit le récit de ce qui venait de se passer, vantant

le courage de Léon, s'effaçant lui-même, et peignant avec vivacité

et indignation les souffrances du pauvre idiot.

«Que je suis donc malheureux de n'avoir pas été avec vous! dit

Jean en frémissant de colère. Avec quel bonheur je vous aurais

aidés à rosser ces méchants garçons! J'espère bien que mon oncle

n'oubliera pas les visites qu'il a promises aux parents, pour

faire donner une bonne correction à ces mauvais garnements.

--Oh! papa ne l'oubliera pas, s'écria Jacques. Pauvre Relmot!

nous irons le voir, n'est-ce pas Paul?»

PAUL.--Demain, mon petit Jacques, nous irons tous. À présent je

rentre pour travailler avec mon père.

--Je vais t'accompagner, dit Marguerite.

--Et moi aussi, dit Jacques. Et, lui prenant chacun une main, ils

marchèrent vers la maison.

«C'est toi qui as donné du courage à Léon, lui dit Marguerite

quand ils furent un peu loin.

--Mais pas du tout, ma petite Marguerite, c'est lui tout seul qui

s'en est donné.

--Bon Paul! reprit Marguerite en baisant la main qu'elle tenait

dans les siennes.

--Paul, plus je te connais et plus je t'aime», dit Jacques en

serrant son autre main.

PAUL.--Il en est de même pour moi, mon petit Jacques, je t'aime

comme un frère.

JACQUES.--Si nous pouvions toujours rester ensemble! comme je

serais heureux!

PAUL.--Mais, si nous nous quittons, nous nous retrouverons

toujours.

JACQUES.--Je n'aime pas à pleurer, Paul, et je ne pleure presque

jamais; mais, quand je vous quitterai, toi et Marguerite, j'aurai

un tel chagrin que je ne pourrai pas m'empêcher de pleurer; je ne

pourrai pas m'en empêcher, je le sens.

MARGUERITE.--Ce ne sera pas pour longtemps, Jacques.

JACQUES.--Mais ce sera bientôt; dans huit jours les vacances

seront finies.

MARGUERITE.--Mais toi, qui n'es pas en pension, tu n'as pas

besoin de t'en aller à la fin des vacances.

JACQUES.--Non, mais papa a des affaires; il m'a dit qu'il ne

pourrait pas rester. Je tâche d'avoir du courage, de n'y pas

penser; je fais tout ce que je peux, mais... je ne peux pas.

Et Paul sentit une grosse larme tomber sur sa main. Il s'arrêta,

embrassa tendrement son petit ami; Marguerite aussi se jeta à son

cou.

«Ne pleure pas, Jacques! Oh! ne pleure pas, je t'en prie; si tu as

du chagrin, je ne serai plus heureuse; je serai triste comme toi,

et Paul sera triste aussi, et nous serons tous malheureux.

Jacques, je t'en prie, ne pleure pas.»

Le bon petit Jacques essuya ses pauvres yeux tout prêts à verser

de nouvelles larmes; il voulut parler, mais il ne put pas; il

essaya de sourire, il les embrassa tous deux et leur promit d'être

courageux et de ne penser qu'au retour. Ils se séparèrent, Paul

pour travailler, Marguerite pour raconter à son papa le chagrin de

Jacques, et Jacques pour aller pleurer à l'aise sur l'épaule de

son papa.

Jacques pleura quelque temps et finit par sécher ses larmes.

Marguerite pleura un peu de son côté dans les bras de son père,

dont les caresses et les baisers ne tardèrent pas à la consoler.

Paul, habitué à se commander, fut pourtant triste et sombre tant

que dura le chagrin de Marguerite; son visage s'éclaircit au

premier sourire de sa petite soeur, et il reprit son travail quand

il la vit tout à fait calme et riante.

Les vacances · 第 23 / 26 题