M. DE ROSBOURG.--J'y ai pensé, moi, et j'ai arrangé ta vie de
manière à ne pas la séparer de la mienne...
PAUL, _s'écriant et sautant de joie.--_Merci, merci, mon père,
mon bon père. Que vous êtes bon! je vais aller le dire à
Marguerite.
M. DE ROSBOURG, _riant.--_Mais attends donc, nigaud; que lui
diras-tu? Tu ne sais rien encore!
PAUL.--Je sais tout, puisque je sais que je resterai toujours
près de vous, près de ma mère et de Marguerite.
M. DE ROSBOURG.--Tiens, tiens, comme tu as vite arrangé cela,
toi! Et ma carrière, la marine? qu'en fais-tu?
PAUL, _étonné.--_Votre carrière? est-ce que...? est-ce que vous
retourneriez encore en mer?
M. DE ROSBOURG.--Et si j'y retournais, est-ce que tu ne m'y
suivrais pas? ou bien aimerais-tu mieux achever ton éducation ici,
avec ta mère et ta soeur?
--Avec vous, mon père, avec vous partout et toujours, s'écria
Paul en se jetant dans les bras de M. de Rosbourg.
--J'en étais bien sûr, dit M. de Rosbourg en le serrant contre
son coeur et en l'embrassant. Tu serais aussi malheureux séparé de
moi que je le serais de ne plus t'avoir, mon fils, mon compagnon
d'exil et de souffrance. Mais sois tranquille; quand je m'y mets,
les choses s'arrangent mieux que cela. Voici ce que j'ai décidé.
J'envoie ma démission au Ministre; nous vivrons tous ensemble; tu
n'auras d'autre maître, d'autre ami que moi, et nous emploierons
nos heures de loisir à améliorer l'état de nos bons villageois et
la culture de nos fermes: vie de propriétaire normand. Nous
élèverons des chevaux, nous cultiverons nos terres et nous ferons
du bien en nous amusant, en nous instruisant et en améliorant tout
autour de nous.
Paul était si heureux de ce projet, qu'il ne put d'abord autrement
exprimer sa joie qu'en serrant et baisant les mains de son père.
Il demanda la permission de l'aller annoncer à Mme de Rosbourg et
à Marguerite.
M. DE ROSBOURG.--Ma femme le sait; je pense tout haut avec elle;
c'est à nous deux que nous avons arrangé notre vie; mais nous
avons voulu te laisser le plaisir d'annoncer cette heureuse
nouvelle à ma petite Marguerite. Va, mon ami, et reviens ensuite;
nous avons bien des choses à régler pour l'emploi de nos journées.
Paul partit comme une flèche; il courut aux cabanes; il y trouva
Marguerite qui lisait avec Sophie et Jacques.
PAUL.--Marguerite, Marguerite, nous restons; je ne te quitterai
jamais. Mon père ne s'en ira plus; nous travaillerons ensemble;
nous aurons une ferme; nous serons si heureux, si heureux, que
nous rendrons heureux tous ceux qui nous entourent.
--Ah çà! tu es fou, dit Sophie, en se dégageant des bras de Paul,
qui, après Marguerite, l'étouffait à force de l'embrasser. Qu'est-ce
que tu nous racontes de travail, de ferme, de je ne sais quoi?
--Oh! moi, je comprends, dit doucement Marguerite en rendant à
Paul ses baisers. Papa ne sera plus marin; lui et Paul resteront
avec nous; c'est papa qui sera notre maître.
C'est cela, n'est-ce pas, Paul?
PAUL.--Oui, oui, ton coeur a deviné, ma petite soeur chérie.
--Et moi donc! qu'est-ce que je deviens dans tout cela? demanda
Sophie. C'est joli, monsieur, de m'oublier dans un pareil moment!
PAUL.--Tiens! je peux bien t'avoir oubliée un instant, toi qui
m'as oublié pendant cinq ans.
SOPHIE.--Oh! mais moi, j'étais petite!
PAUL.--Et moi, je suis grand. Voilà pourquoi je comprends le
bonheur de vivre près de mon père et d'être élevé par lui.
MARGUERITE.--Mais pourquoi donc nous quitterais-tu, Sophie? nous
vivrons tous ensemble comme avant.
SOPHIE.--Je crois que c'est impossible. Ton père voudra être
chez lui.
MARGUERITE.--Eh bien! nous t'emmènerons.
SOPHIE.--C'est impossible. Je gênerai là-bas; je ne gêne pas
ici. M. de Fleurville est pour moi ce que ton papa est pour Paul;
Camille et Madeleine sont pour moi ce que tu es pour Paul. Je
resterai.
JACQUES.--Et moi, je ne suis donc rien du tout, qu'on ne me
regarde seulement pas.
PAUL.--Tu es un ancien ami de Marguerite. Je te connais assez
pour savoir que tu seras toujours le mien. Mais toi, Jacques, tu
vis avec ton papa et ta maman qui t'aiment; tu n'as pas
d'inquiétude à avoir sur ton bonheur, et je suis sûr que tu
partages le mien.
JACQUES.--Oh! oui, j'ai le coeur content comme si c'était pour
moi. Je sais que je te verrai autant que si vous restiez tous
ensemble: ainsi moi je n'ai qu'à me réjouir.
Marguerite embrassa Jacques et courut bien vite chez son papa,
auquel elle témoigna sa joie avec une tendresse dont il fut
profondément touché. Pendant ce temps, Paul avait couru remercier
Mme de Rosbourg, qu'il trouva aussi heureuse qu'il l'était lui-même.
Elle lui dit qu'ils venaient d'acheter un château et une
terre magnifique qui n'était qu'à une lieue de Fleurville, et qui
appartenait à des voisins qu'on ne voyait jamais, tant ils étaient
ridicules, fiers et vulgaires; qu'après les vacances ils iraient
s'établir dans ce château; que Sophie resterait chez
Mme de Fleurville, et qu'au reste M. de Rosbourg achèterait à
Paris un hôtel où ils logeraient tous ensemble pendant l'hiver.
Paul en fut content pour Sophie et pour Marguerite qui, de cette
manière, quitterait le moins possible ses amies.
... Peu de temps après, on vit arriver une voiture élégante; les
enfants se mirent aux fenêtres et virent avec surprise descendre
de voiture d'abord un gros petit monsieur d'une cinquantaine
d'années, puis une dame magnifiquement vêtue et enfin une petite
fille de douze ans environ, habillée comme pour aller au bal: robe
de gaze à volants et rubans, fleurs dans les cheveux, le cou et
les bras nus et couverts de colliers et de bracelets.
Les enfants se regardèrent avec stupéfaction.
«Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria Paul.
--Je n'ai jamais vu ces figures-là, dit Camille.
--C'est peut-être les ridicules voisins du château vendu, dit
Madeleine.
--Comment s'appellent ces originaux? dit Jean.
--Ce doivent être les Tourne-Boule, dit Sophie.
--Ceux qui ont vendu leur château à papa?» demanda Marguerite.
CAMILLE.--Ton papa a acheté leur château?
MARGUERITE.--Oui, il vient de me le dire.
MADELEINE.--Mais que viennent-ils faire ici?
JEAN.--Faire connaissance en même temps qu'ils font leurs
adieux, probablement.
LÉON.--On n'a jamais voulu les recevoir ici; ils sont fiers,
sots et méchants.
JEAN.--C'est pour cela qu'ils viennent sans être priés; quittant
le pays, ils sont toujours sûrs d'être bien reçus; on dit que le
père a été marmiton.
PAUL.--Que la toilette de cette petite est ridicule!
CAMILLE.--Descendons pour la recevoir; il le faut bien.
MADELEINE.--Comme c'est assommant!
PAUL.--Nous irons tous avec vous: de cette façon ce sera moins
ennuyeux.
CAMILLE.--Merci, Paul; j'accepte avec plaisir.
JEAN.--Quelle foule nous allons faire! la pauvre fille ne saura
auquel entendre: entrons et défilons deux à deux, comme pour une
princesse.
Et tous les enfants, étant convenus de faire des révérences
solennelles, firent leur entrée au salon marchant deux à deux.
C'était une petite malice à l'intention des toilettes et de la
mère et de la fille.
Camille et Léon se donnant la main avancèrent, saluèrent et
allèrent se ranger pour laisser passer Madeleine et Paul, qui en
firent autant, ensuite Sophie et Jean, auxquels succédèrent
Marguerite et Jacques. M. de Rosbourg regardait d'un air surpris
tous les enfants défiler et saluer; il sourit au premier couple,
rit au second, se mordit les lèvres au troisième, et se sauva pour
rire à l'aise au quatrième. Mlle Yolande Tourne-Boule parut ravie
de cet accueil solennel; elle crut avoir inspiré le respect et la
crainte et rendit les saluts par des révérences de théâtre
accompagnées d'un geste protecteur de la main; elle traversa
ensuite le salon et alla se placer devant les enfants qui
s'étaient groupés au fond.
«Je suis très satisfaite, messieurs et mesdemoiselles, dit-elle,
de vous connaître avant de quitter le pays; j'espère que vous
viendrez me voir à Paris, à l'hôtel Tourne-Boule, qui est à mon
père, et qui est un des plus beaux hôtels de Paris. Je vous ferai
inviter aux soirées et aux bals que ma mère compte y donner. Et
même, pour ne vous laisser aucune inquiétude à ce sujet, je vous
engage, monsieur _(s'adressant à Paul), _pour la première valse,
et vous, monsieur _(s'adressant à Jean), _pour la première polka,
et monsieur _(s'adressant à Léon), _pour la première
contredanse..»
PAUL.--Je suis désolé, mademoiselle, de ne pouvoir accepter cet
honneur, mais je ne valse pas; je ne connais que la danse des
sauvages qui ne vous serait peut-être pas agréable à danser.
JEAN.--Moi aussi, mademoiselle, de même que mon ami Paul, je
suis désolé de refuser polka et bal; mais, en fait d'exercice de
ce genre, je ne sais que battre la semelle, et je n'oserais vous
proposer ce passe-temps agréable, mais peu gracieux.
LÉON.--J'accepterais bien volontiers votre contredanse,
mademoiselle, mais je serai au collège au moment où vous la
danserez, les ronflements de mes camarades remplaçant la musique
de votre orchestre.
--Alors, messieurs, dit Mlle Yolande d'un air hautain, je retire
mes invitations.
PAUL.--Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle.
JEAN.--Veuillez croire à ma reconnaissance, mademoiselle.
LÉON.--Vous me voyez confus de vos bontés, mademoiselle.
--C'est bien, c'est bien, messieurs, dit Mlle Yolande avec un
sourire gracieux. Je verrai à vous recevoir autrement qu'au bal.
Mesdemoiselles de Fleurville, on m'a parlé de charmants chalets
que vous avez fait construire; ne pourrais-je les voir?
MARGUERITE.--Vous voulez dire les cabanes que nous avons faites
nous-mêmes avec nos cousins et nos amis? Paul nous a fait une
jolie hutte de sauvage.
--Qui est cette petite? dit Mlle Yolande d'un air dédaigneux.
PAUL, _avec indignation.--_Cette _petite _est Mlle Marguerite de
Rosbourg, ma soeur et mon amie.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... qu'est-ce que c'est que ça,
Rosbourg?
PAUL, _très vivement.--_Quand on parle de M. de Rosbourg, on en
parle avec respect, mademoiselle. M. de Rosbourg est un brave
capitaine de vaisseau, et personne n'en parlera légèrement devant
moi. Entendez-vous, mademoiselle Tourne-Broche?
MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dignité.--_Tourne-Boule, monsieur.
PAUL.--Tourne-Boule, Tourne-Broche: c'est tout un. Laissez-nous
tranquilles avec vos airs.
--Paul, dit M. de Rosbourg qui s'était approché, tu oublies que
mademoiselle est en visite ici.
PAUL.--Eh! mon père, c'est mademoiselle qui oublie qu'elle est
en visite chez nous et qu'elle n'a pas le droit de faire
l'impertinente ni la princesse; je ne lui permettrai jamais de
parler de vous comme elle l'a fait.
M. DE ROSBOURG.--Mon pauvre enfant, que nous importe? Sait-elle
ce qu'elle dit seulement? Voyons, au lieu de rester au salon,
allez tous vous promener: la connaissance se fera mieux dehors que
dedans.
Camille et Madeleine proposèrent avec empressement à Mlle Yolande
d'aller voir leur petit jardin. Elle y consentit.
On se mit en route; Mlle Yolande marchait majestueusement,
poussant de temps en temps un cri lorsqu'elle posait le pied sur
une pierre ou quand elle apercevait soit une grenouille, soit un
ver ou d'autres insectes tout aussi innocents. Voyant que ses cris
n'attiraient l'attention de personne, elle ne pensa plus à faire
l'effrayée et l'on arriva au jardin.
«Ce ne sont pas des chalets», dit-elle avec dédain en regardant la
cabane.
CAMILLE.--Ce ne sont que des maisonnettes bâties par nous-mêmes,
comme vous l'a dit Marguerite.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Vous vous êtes donné la peine de faire
vous-mêmes un aussi sale ouvrage? Chez mon père j'ai des ouvriers
qui font tout ce que je leur commande.
MADELEINE.--C'est pour nous amuser que nous les avons bâties, et
nous les aimons beaucoup plus que si on nous les avait faites.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Peut-on y entrer?
CAMILLE.--Certainement; voici la mienne et celle de Madeleine et
de Léon.
MADELEINE.--Voici celle de Sophie et de Jean, et voici enfin
celle de Paul, de Marguerite et de Jacques.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Quelle horreur de meubles! Ah Dieu!
comment supportez-vous cela? J'aurais tout jeté au feu si on
m'avait donné une pareille friperie!
MARGUERITE.--Nous, qui ne sommes pas des Tourne-Boule, nous nous
trouvons bien ici, dans notre hutte de sauvage.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... c'est une hutte de sauvage?
Comment avez-vous eu ce bel échantillon d'architecture?
MARGUERITE.--C'est Paul qui l'a bâtie; il a été cinq ans chez
des sauvages.
MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dédain.--_On le voit bien.
MARGUERITE.--Est-ce parce qu'il a refusé vos bals et vos valses?
MADEMOISELLE YOLANDE.--Parce qu'il ne sait pas les usages du
monde.
MARGUERITE.--Cela dépend de quel monde, mademoiselle; si c'est
du vôtre, c'est possible; aucun de nous n'y a jamais été; mais, si
c'est du monde poli, bien élevé, comme il faut, il en connaît les
usages, aussi bien que mes amies, leurs parents et les nôtres.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle... Marguerite, je crois,
sachez que les Tourne-Boule sont nobles et puissants seigneurs, et
que leurs armes...
MARGUERITE.--Sont un tourne-broche, nous le savons bien...
MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle, vous êtes une petite
insolente...
--Pas un mot de plus! cria Paul d'une voix impérieuse. Silence!
ou je vous ramène à vos parents de gré ou de force... Viens,
petite soeur, ajouta-t-il d'une voix calme, laissons cette petite
qui veut faire la grande; viens avec moi, Sophie et... avec qui
encore? dit-il en se retournant vers les autres.
Jean et Jacques répondirent ensemble: «Et avec nous.» Léon fit
signe qu'il restait pour protéger ses pauvres cousines Camille et
Madeleine obligées par politesse de rester près de Mlle Yolande.
Elle leur parla tout le temps des richesses de son père, de sa
puissance, de ses relations.
À Paris il ne voyait que des ducs, des princes, des marquis et,
par condescendance, quelques comtes d'illustres familles. Elle
parla de ses toilettes, de ses dépenses...
«Papa me donne tout ce que je veux, dit-elle. La toilette que vous
me voyez n'est rien auprès de celles que j'ai à Paris; Maman a
tous les jours une robe neuve; elle dépense cinquante mille francs
par an pour sa toilette.
--Cinquante mille francs! s'écria Camille, mais combien donne-t-elle
donc aux pauvres alors?
--Aux pauvres! ha! ha! aux pauvres! en voilà une drôle d'idée!
répondit Mlle Yolande riant aux éclats. Comme si l'on donnait aux
pauvres! Mais les pauvres n'ont besoin ni de robes ni de diamants.
Puisqu'ils sont pauvres, c'est qu'ils n'ont besoin de rien. Leurs
haillons et une vieille croûte, c'est tout ce qu'il faut.»
CAMILLE.--Mais encore faut-il le leur donner, mademoiselle.
Pendant que vous avez cinquante robes inutiles, il y a près de
chez vous de pauvres familles qui sont nues; pendant que vous avez
dix plats à votre dîner, ces mêmes pauvres n'ont pas seulement la
croûte de pain dont vous parliez tout à l'heure.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Laissez donc! Ce sont de mauvais sujets,
des paresseux; ils n'ont besoin de rien.
MADELEINE.--Camille, je ne veux pas entendre cela, c'est trop
fort; je vais rejoindre nos amis.
LÉON.--Va, Madeleine: je reste avec la pauvre Camille.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Pauvre! vous la trouvez donc bien
malheureuse de rester avec moi, monsieur? Pourquoi y restez-vous
vous-même?
LÉON.--Ce n'est pas avec vous que je reste, mademoiselle: c'est
avec la _pauvre _Camille.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Encore?
LÉON.--Encore et toujours tant que vous serez là, mademoiselle,
quoiqu'il fût plus juste de vous appeler _pauvre, _vous, toute
riche que vous êtes.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Ce serait assez drôle, en effet. Moi,
pauvre! avec trois cent mille francs de rente? Ha! ha! ha!
CAMILLE.--Ne riez pas, ma pauvre demoiselle; ne riez pas! Vous
êtes en effet à plaindre. Léon a raison: vous êtes pauvre de
bonté, pauvre de charité, pauvre d'humilité, pauvre de raison et
de sagesse. Vous voyez bien que vous n'avez pas la vraie richesse,
et que, si vous perdiez votre fortune, il ne vous resterait plus
rien.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Prrrr! quel sermon! Ah çà! mais vous êtes
une famille de prêcheurs vertueux, ici. On nous avait bien dit que
votre mère était une folle, ainsi que...
CAMILLE.--À mon tour de vous répéter: «C'est trop fort,
mademoiselle.» Je ne souffre pas qu'on injurie maman. Viens, Léon,
allons rejoindre nos amis; que mademoiselle devienne ce qu'elle
pourra avec ses brodequins de satin rose et sa robe de gaze.
Et, prenant la main de Léon, elle s'enfuit en courant, laissant
Mlle Yolande dans une colère d'autant plus furieuse qu'elle ne
pouvait exercer aucune vengeance. Elle se dirigea vers le château
et rentra au moment où son père venait de conclure un second
marché avec M. de Rosbourg pour son hôtel à Paris, qu'il lui
vendait tout meublé à peine le tiers de ce qu'il lui avait coûté.
M. de Rosbourg offrait de l'argent comptant: M. Tourne-Boule,
criblé de dettes malgré sa fortune, en avait besoin. Une heure
après, un troisième marché était conclu. M. de Rosbourg achetait
au nom de Paul d'Aubert, dont il s'était fait nommer tuteur, des
forêts attenantes aux châteaux et aux fermes, et qui rapportaient
plus de cent mille francs.
«Ainsi, demain, lui dit-il, j'irai signer les actes que vous allez
faire préparer, et vous porter une lettre pour mon banquier.»
M. TOURNE-BOULE.--Oui, c'est convenu; mon hôtel, ma terre et la
forêt.
--Comment père, votre hôtel? dit Mlle Yolande; et où logerons-nous?