MADEMOISELLE YOLANDE.--Est-ce que vous le saviez, mère?
--Je le savais, ma fille, répondit majestueusement Mme Tourne-Boule.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Et tous vos bijoux, qu'en ferez-vous?
MADAME TOURNE-BOULE.--Je ne les ai plus, ma fille; je viens de
les vendre à Mme de Fleurville et à Mme de Rosbourg pour Mlle
Sophie de Réan dite Fichini et pour Mlle Marguerite de Rosbourg.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Mais vous en aviez tant!
MADAME TOURNE-BOULE.--J'ai tout vendu, ma fille.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Oh! là là! oh! là là! mes colliers, mes
bracelets, mes chaînes, mes broches! je n'aurai plus rien! je
serai donc comme une pauvresse?
MADAME TOURNE-BOULE.--J'en achèterai d'autres, ma fille. J'ai
besoin d'argent pour payer mes fournisseurs, qui menacent. Je te
permets de vendre aussi toute ta défroque; tu feras ce que tu
voudras de l'argent que tu en auras. Mais, pardon mesdames, dit-elle
en se tournant vers ces dames qui riaient sous cape, je vous
ennuie peut-être avec ces détails d'intérieur?
--Du tout, madame, répondit Mme de Fleurville en riant; cela nous
amuse beaucoup au contraire.
Les affaires étant terminées, M., Mme et Mlle Tourne-Boule prirent
congé de ces dames et montèrent en voiture. M. de Rosbourg ayant
vanté la beauté des chevaux et l'élégance de la calèche:
«Je vous les vends, dit M. Tourne-Boule, qui avait le pied sur le
marchepied de la voiture, je vous vends le tout quatre mille
francs; je les ai payés douze mille francs, il y a un mois.
--C'est fait, dit M. de Rosbourg; j'achète. À demain.
--Quel drôle d'original! dit M. de Rosbourg à ses amis quand les
Tourne-Boule furent partis. Il est fou de vendre ainsi à perte.
Les terres du château valent plus de cinquante mille francs de
revenu, et la forêt de Paul vaut plus de cent mille francs. Quant
à l'hôtel de Paris, il vaut un million et demi, meublé comme il
est. J'espère bien que nous y passerons l'hiver ensemble, chère et
excellente amie, dit-il à Mme de Fleurville en lui baisant la
main. Je me reprochais presque mon retour, si je vous séparais
d'avec ma femme et Marguerite d'avec vos filles.
MADAME DE FLEURVILLE.--Je l'ai promis et je ne m'en dédis pas,
mon ami; c'est un grand bonheur pour moi que cette vie commune
avec vous et les vôtres. Quand vous partirez, je partirai; quand
vous reviendrez, je reviendrai. Mais où sont les enfants? comment
ont-ils laissé Mlle Yolande toute seule?
M. DE ROSBOURG.--Je soupçonne qu'elle les a mis en fuite par ses
grands airs et sa méchante langue. Les voici qui accourent. Nous
allons savoir ce qui s'est passé.
Les enfants furent bientôt arrivés. Mme de Fleurville demanda à
ses filles pourquoi elles avaient commis l'impolitesse de quitter
Mlle Tourne-Boule.
CAMILLE.--Maman, je suis restée la dernière avec elle; mais il
n'y avait pas moyen d'y tenir; moi aussi, je me suis sauvée avec
Léon quand elle m'a dit que vous étiez une folle.
MADAME DE FLEURVILLE.--Pauvre fille! je la plains d'être si mal
élevée; mais pourquoi les autres étaient-ils partis?
Les enfants racontèrent alors les impertinences que s'était
permises Mlle Yolande et les réponses qu'elle s'était attirées.
«Je ne blâme qu'une chose, dit M. de Rosbourg en riant; c'est le
tourne-broche de Paul et de Marguerite. Ceci était de goût un peu
sauvage en effet.»
PAUL.--C'est vrai, mon père; une autre fois je tâcherai d'être
plus civilisé. Les parents sont-ils aussi ridicules que leur
fille?
M. DE ROSBOURG.--Ma foi, je n'en sais rien; ils sont
terriblement communs, mais ils ne sont venus que pour faire des
affaires; le père Tourne-Boule m'a vendu, outre sa terre et son
château de Dinacre, son hôtel tout meublé à Paris et la forêt qui
touche aux fermes du château et que j'ai achetée pour toi. Es-tu
content de mon marché?
PAUL.--Je suis content de tout ce que vous faites, mon père, et
de tout ce qui ne m'éloigne pas de vous.
M. DE ROSBOURG, _riant.--_Bien! Alors je continuerai à placer
tes fonds.
PAUL.--Quels fonds, mon père? Comment ai-je des fonds?
M. DE ROSBOURG.--Tu as, outre la fortune de tes parents, deux
millions que M. Fichini a laissés à ton père, qui était son ami
d'enfance.
PAUL.--Il était donc bien riche, ce M. Fichini!
M. DE ROSBOURG.--Je crois bien, qu'il était riche! Il a laissé
encore quatre millions à son ancien et cher ami M. de Réan, père
de Sophie.
LÉON.--Dieu! que Sophie est riche! Je voudrais bien être riche,
moi.
M. DE ROSBOURG.--Tu n'en serais pas plus heureux. N'avons-nous
pas tout ce que nous pouvons désirer?
LÉON.--C'est égal, c'est agréable d'être riche. Tout le monde
vous salue et vous respecte.
PAUL.--Pour ça, non. Est-ce que tu respectes les Tourne-Boule?
Sont-ils plus heureux que nous?
MARGUERITE.--Personne n'est heureux comme nous, je crois, depuis
le retour de papa et de Paul.
MADELEINE.--Et nous qui ne sommes pas riches, ne sommes-nous pas
très heureuses?
CAMILLE.--Et notre bonheur est si vrai! personne ne peut nous
l'ôter; il est au fond de nos coeurs, et c'est le Seigneur qui
nous le donne.
PAUL.--C'est vrai. Quand on a de quoi manger, de quoi
s'habiller, se chauffer et vivre agréablement, de quoi donner à
tous les pauvres des environs, à quoi sert le reste? On ne peut
pas dîner plus d'une fois, monter sur plus d'un cheval, dans plus
d'une voiture, brûler plus de bois que n'en peuvent tenir les
cheminées. Ainsi, que faire du reste, sinon le donner à ceux qui
n'en ont pas assez?
M. DE ROSBOURG.--Tu as mille fois raison, mon garçon, et à nous
deux nous battrons le pays à dix lieues à la ronde pour que tout
le monde soit heureux autour de nous.
Les dames et les enfants rentrèrent chacun chez soi. Jacques et
Marguerite allèrent dans leur cabane pour lire et causer. Paul et
Léon allaient les suivre, lorsque M. de Rosbourg, prêtant
l'oreille, dit:
«Mais... quel est ce bruit? Il me semble entendre des gémissements
mêlés d'éclats de rire.»
PAUL.--Je les entends aussi. Viens, Léon, allons voir.
LÉON, _timidement.--_Je n'entends rien, moi. Tu te trompes, je
crois.
PAUL.--Non, non, je ne me trompe pas. Dépêchons-nous. Viens.
_(Tout bas, se penchant à l'oreille de Léon): _Viens donc: avec
moi il n'y a pas de danger.
Paul saisit la main de Léon, et, tout en l'entraînant, il lui dit
à mi-voix: «Courage, courage donc!... montre-leur que tu n'as pas
peur! Ne me quitte pas... marche hardiment.»
Ils coururent vers le chemin d'où partait le bruit, pendant que
M. de Rugès, surpris, répétait: «Le voilà parti! mais pour tout de
bon, cette fois! il court aussi vite que Paul... C'est qu'il n'a
pas l'air d'avoir peur. Y venez-vous aussi, Rosbourg! Viens-tu,
Traypi?»
M. DE ROSBOURG.--Ne les suivons pas de trop près, pour leur
donner le mérite de secourir ceux qui appellent. S'ils ont besoin
de renfort, Paul sait que je suis là, prêt à me rendre à son
appel... Tiens... quel accent indigné a Paul!... L'entendez-vous?
belle voix de commandement! c'est dommage qu'il ne soit pas encore
dans la marine ou dans l'armée... Ah diable! l'affaire se gâte!
j'entends des cris et des coups... approchons, il est temps.
En hâtant le pas, M. de Rosbourg, suivi de ses amis, marcha ou
plutôt courut vers le lieu du combat, car il était clair qu'on se
battait. En arrivant, ils virent étendu à terre, entièrement
déshabillé, le pauvre idiot Relmot. Devant lui se tenaient Paul et
Léon, animés par le combat qu'ils venaient de livrer et qui était
loin d'être fini. Attaqués par une douzaine de grands garçons,
tous deux distribuaient et recevaient force coups de poing et
coups de pied. Paul en avait couché deux à terre; il terrassait le
troisième, donnait un coup de pied à un quatrième, un croc-en-jambe
et un coup de genou au cinquième, pendant que Léon, moins
habile que lui, mais non moins animé, en tenait deux par les
cheveux et les cognait l'un contre l'autre, s'en faisant un
rempart contre les cinq ou six restant, qui faisaient pleuvoir sur
Paul et sur Léon une grêle de coups de poing. M. de Rosbourg
s'élança sur le champ de bataille, saisit de chaque main un de ces
grands garçons par les reins, les enleva et les lança par-dessus
la haie; il en fit autant de deux autres; ce que voyant, les
derniers cherchèrent à se sauver, mais M. de Rosbourg les rattrapa
facilement et leur administra à chacun une correction qui leur fit
pousser des hurlements de douleur.
«Allez, maintenant, polissons, et recommencez si vous l'osez!»
Et il les congédia de deux bons coups de pied. Pendant ce temps,
Paul et Léon, aidés de M. de Rugès et de M. de Traypi, relevèrent
le pauvre idiot qui restait à genoux tout tremblant et pleurant.
Son corps était prodigieusement enflé et rouge; son dos et ses
reins étaient écorchés en plusieurs endroits.
«Pauvre malheureux! s'écria M. de Rosbourg; que lui ont-ils fait
pour le mettre en cet état?
--Quand nous sommes arrivés, mon père, nous avons trouvé ces
misérables, armés les uns de grandes verges, les autres de
poignées d'orties, battant et frottant le pauvre idiot pendant que
les deux plus grands le maintenaient à terre. Ils l'avaient attiré
dans ce chemin isolé, l'avaient déshabillé, et s'amusaient, comme
je vous l'ai dit, à le fouetter d'orties. C'est Léon qui, accouru
le premier et indigné de ce spectacle, leur a ordonné de finir, le
pauvre idiot nous a expliqué tant bien que mal ce que je viens de
vous dire; je leur ai ordonné à mon tour de laisser ce pauvre
garçon. «Ah bah! ont-ils répondu, vous êtes deux, nous sommes
douze plus forts que vous: laissez-nous nous amuser, ou nous vous
en ferons autant.» Et l'un d'eux allait recommencer, lorsque je
lui criai: «Arrête, drôle! Pars à l'instant, ou je t'allonge un
coup de pied qui te fera voler à dix pieds en l'air.» Pour toute
réponse, il donne un coup à ce pauvre idiot, retombé de peur. Je
saute sur ce misérable en criant: «À moi, Léon! Joue des pieds et
des mains!» Il ne se le fait pas dire deux fois et tombe dessus
comme un lion; j'en couche un à terre, puis un second; j'étais en
train d'en travailler quelques autres quand vous nous êtes venu en
aide; sans vous, nous aurions eu du mal; mais il n'en restait que
dix: nous en serions venus à bout tout de même, n'est-ce pas,
Léon? Tu en as cogné quelques-uns et solidement; tu as le poing et
les pieds bons! Ils te le diront bien.»
Léon, tout fier et presque étonné de son courage, ne répondit
qu'en relevant la tête. M. de Rugès, s'approchant, lui prit les
mains et les serra fortement. M. de Rosbourg en fit autant. À ce
témoignage d'estime de son père et d'un homme qu'il considérait
comme un homme supérieur, Léon rougit vivement et des larmes de
bonheur vinrent mouiller ses yeux.
«Il ne s'agit que de commencer, mon brave Léon, lui dit
M. de Rosbourg. Tu vois, te voilà l'associé de Paul, le brave des
braves.»
M. DE RUGÈS.--Occupons-nous de ce pauvre garçon, qui est là sans
vêtements et dans un état à faire pitié.